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«Petite Croix», jeune aveugle en quête de la couleur bleue, découvre la beauté du
monde au cours d'un étonnant voyage intérieur. On l'a ainsi nommée car elle a
coutume de s'asseoir au bout du village, quand le soleil tape très fort, pour
faire sans bouger un angle bien droit avec la terre... Récit initiatique,
«Peuple
du ciel» est un hymne à la plénitude du moment présent malgré la terrible rumeur
du monde, une leçon d'espoir illuminée par l'écriture limpide de Le Clézio.
Petite Croix aimait surtout faire ceci : elle allait tout à fait au bout du
village et elle s’asseyait en faisant un angle bien droit avec la terre durcie,
quand le soleil chauffait beaucoup. Elle ne bougeait pas, ou presque, pendant
des heures, le buste droit, les jambes bien étendues devant elle. Quelquefois
ses mains bougeaient, comme si elles étaient indépendantes, en tirant sur les
fibres d’herbe pour tresser des paniers ou des cordes. Elle était comme si elle
regardait la terre au-dessous d’elle, sans penser à rien et sans attendre,
simplement assise en angle droit sur la terre durcie, tout à fait au bout du
village, là où la montagne cessait d’un seul coup et laissait la place au ciel.
C’était un pays sans hommes, un pays de sable et de poussière, avec pour seules
limites les mesas rectangulaires, à l’horizon. La terre était trop pauvre pour donner à manger aux hommes, et la pluie ne tombait pas du
ciel. La route goudronnée traversait le pays de part en part, mais c’était une
route pour aller sans s’arrêter, sans regarder les villages de poussière, droit
devant soi au milieu des mirages, dans le bruit mouillé des pneus surchauffés.
Ici, le soleil était très fort, beaucoup plus fort que la terre. Petite Croix
était assise, et elle sentait sa force sur son visage et sur son corps. Mais
elle n’avait pas peur de lui. Il suivait sa route très longue à travers le ciel
sans s’occuper d’elle. Il brûlait les pierres, il desséchait les ruisseaux et
les puits, il faisait craquer les arbustes et les buissons épineux. Même les
serpents, même les scorpions le craignaient et restaient à l’abri dans leurs
cachettes jusqu’à la nuit.
Mais Petite Croix, elle, n’avait pas peur. Son visage immobile devenait presque
noir, et elle couvrait sa tête avec un pan de sa couverture. Elle aimait bien sa
place, en haut de la falaise, là où les rochers et la terre sont cassés d’un
seul coup et fendent le vent froid comme une étrave. Son corps connaissait bien
sa place, il était fait pour elle. Une petite place, juste à sa mesure, dans la
terre dure, creusée pour la forme de ses fesses et de ses jambes. Alors elle
pouvait rester là longtemps, assise en angle bien droit avec la terre, jusqu’à
ce que le soleil soit froid et que le vieux Bahti vienne la prendre par la main
pour le repas du soir.
Elle touchait la terre avec la paume de ses mains, elle suivait lentement du
bout des doigts les petites rides laissées par le vent et la poussière, les
sillons, les bosses. La poussière de sable faisait une poudre douce comme le
talc qui glissait sous les paumes de ses mains. Quand le vent soufflait, la
poussière s’échappait entre ses doigts, mais légère, pareille à une fumée, elle
disparaissait dans l’air. La terre dure était chaude sous le soleil. Il y avait
des jours, des mois que Petite Croix venait à cet endroit. Elle ne se souvenait
plus très bien elle-même comment elle avait trouvé cet endroit. Elle se
souvenait seulement de la question qu’elle avait posée au vieux Bahti, à propos
du ciel, de la couleur du ciel.
« Qu’est-ce que le bleu ? »
C’était cela qu’elle avait demandé, la première fois, et puis elle avait trouvé
cet endroit, avec ce creux dans la terre dure, tout prêt à la recevoir.
Les gens de la vallée sont loin, maintenant. Ils sont partis comme des insectes
caparaçonnés sur leur route, au milieu du désert, et on n’entend plus leurs
bruits. Ou bien ils roulent dans les camionnettes en écoutant la musique qui
sort des postes de radio, qui chuinte et crisse comme les insectes. Ils vont
droit sur la route noire, à travers les champs desséchés et les lacs des
mirages, sans regarder autour d’eux. Ils s’en vont comme s’ils ne devaient
jamais plus revenir.
Petite Croix aime bien quand il n’y a plus personne autour d’elle. Derrière son
dos, les rues du village sont vides, si lisses que le vent ne peut jamais s’y
arrêter, le vent froid du silence. Les murs des maisons à moitié ruinées sont
comme les rochers, immobiles et lourds, usés par le vent, sans bruit, sans vie.
Le vent, lui, ne parle pas, ne parle jamais. Il n’est pas comme les hommes et
les enfants, ni même comme les animaux. Il passe seulement, entre les murs, sur
les rochers, sur la terre dure. Il vient jusqu’à Petite Croix et il l’enveloppe,
il enlève un instant la brûlure du soleil de son visage, il fait claquer les
pans de la couverture.
Si le vent s’arrêtait, alors peut-être qu’on entendrait les voix des hommes et
des femmes dans les champs, le bruit de la poulie près du réservoir, les cris
des enfants devant le bâtiment préfabriqué de l’école, en bas, dans le village
des maisons de tôle. Peut-être que Petite Croix entendrait plus loin encore les
trains de marchandises qui grincent sur les rails, les camions aux huit roues
rugissantes sur la route noire, vers les villes plus bruyantes encore, vers la
mer?
Petite Croix sent maintenant le froid qui entre en elle, et elle ne résiste pas.
Elle touche seulement la terre avec la paume de ses mains, puis elle touche son
visage. Quelque part, derrière elle, les chiens aboient, sans raison, puis ils
se recouchent en rond dans les coins de murs, le nez dans la poussière.
C’est le moment où le silence est si grand que tout peut arriver. Petite Croix
se souvient de la question qu’elle demande, depuis tant d’années, la question
qu’elle voudrait tellement savoir, à propos du ciel, et de sa couleur. Mais elle
ne dit plus à voix haute :
«Qu’est-ce que le bleu?»
Puisque personne ne connaît la bonne réponse. Elle reste immobile, assise en
angle bien droit, au bout de la falaise, devant le ciel. Elle sait bien que
quelque chose doit venir. Chaque jour l’attend, à sa place, assise sur la terre
dure, pour elle seule. Son visage presque noir est brûlé par le soleil et par le
vent, un peu levé vers le haut pour qu’il n’y ait pas une seule ombre sur sa
peau. Elle est calme, elle n’a pas peur. Elle sait bien que la réponse doit
venir, un jour, sans qu’elle comprenne comment. Rien de mauvais ne peut venir du
ciel, cela est sûr. Le silence de la vallée vide, le silence du village derrière
elle, c’est pour qu’elle puisse mieux entendre la réponse à sa question. Elle
seule peut entendre. Même les chiens dorment, sans s’apercevoir de ce qui
arrive.
C’est d’abord la lumière. Cela fait un bruit très doux sur le sol, comme un
bruissement de balai de feuilles, ou un rideau de gouttes qui avance. Petite
Croix écoute de toutes ses forces, en retenant un peu son souffle, et elle
entend distinctement le bruit qui arrive. Cela fait chchchch, et aussi dtdtdt!
partout, sur la terre, sur les rochers, sur les toits plats des maisons. C’est
un bruit de feu, mais très doux et assez lent, un feu tranquille qui n’hésite
pas, qui ne lance pas d’étincelles. Cela vient surtout d’en haut, face à elle,
et vole à peine à travers l’atmosphère, en bruissant de ses ailes minuscules.
Petite Croix entend le murmure qui grandit, qui s’élargit autour d’elle. Il
vient de toutes parts maintenant, pas seulement du haut, mais aussi de la terre,
des rochers, des maisons du village, il jaillit en tous sens comme des gouttes,
il fait des noeuds, des étoiles, des espèces de rosaces. Il trace de longues
courbes qui bondissent au-dessus de sa tête, des arcs immenses, des gerbes.
C’est cela, le premier bruit, la première parole. Avant même que le ciel
s’emplisse, elle entend le passage des rayons fous de la lumière, et son coeur
commence à battre plus vite et plus fort.
Petite Croix ne bouge pas la tête, ni le buste. Elle ôte ses mains de la terre
sèche, et elle les tend devant elle, les paumes tournées vers l’extérieur. C’est
comme cela qu’il faut faire ; elle sent alors la chaleur qui passe sur le bout
de ses doigts, comme une caresse qui va et vient. La lumière crépite sur ses
cheveux épais, sur les poils de la couverture, sur ses cils. La peau de la
lumière est douce et frissonne, en faisant glisser son dos et son ventre
immenses sur les paumes ouvertes de la petite fille.
C’est toujours comme cela, au début, avec la lumière qui tourne autour d’elle,
et qui se frotte contre les paumes de ses mains comme les chevaux du vieux
Bahti. Mais ces chevaux- là sont encore plus grands et plus doux, et ils
viennent tout de suite vers elle comme si elle était leur maîtresse.
Ils viennent du fond du ciel, ils ont bondi d’une montagne à l’autre, ils ont
bondi pardessus les grandes villes, par-dessus les rivières, sans faire de
bruit, juste avec le froissement soyeux de leur poil ras.
Petite Croix aime bien quand ils arrivent. Ils ne sont venus que pour elle, pour
répondre à sa question peut-être, parce qu’elle est la seule à les comprendre,
la seule qui les aime. Les autres gens ont peur, et leur font peur, et c’est
pour cela qu’ils ne voient jamais les chevaux du bleu. Petite Croix les appelle;
elle leur parle doucement, à voix basse, en chantant un peu, parce que les
chevaux de la lumière sont comme les chevaux de la terre, ils aiment les voix
douces et les chansons.
«Chevaux, chevaux,
petits chevaux du bleu
emmenez-moi en volant
emmenez-moi en
volant
petits chevaux du bleu. »
Elle dit «petits chevaux» pour leur plaire, parce qu’ils n’aimeraient sûrement
pas savoir qu’ils sont énormes.
C’est comme cela au début. Ensuite, viennent les nuages. Les nuages ne sont pas
comme la lumière. Ils ne caressent pas leur dos et leur ventre contre les paumes
des mains, car ils sont si fragiles et légers qu’ils risqueraient de perdre leur
fourrure et de s’en aller en filoselle comme les fleurs du cotonnier.
Petite Croix les connaît bien. Elle sait que les nuages n’aiment pas trop ce qui
peut les dissoudre et les faire fondre, alors elle retient son souffle, et elle
respire à petits coups, comme les chiens qui ont couru longtemps. Cela fait
froid dans sa gorge et ses poumons, et elle se sent devenir faible et légère,
elle aussi, comme les nuages. Alors les nuages peuvent arriver.
Ils sont d’abord loin au-dessus de la terre, ils s’étirent et s’amoncellent,
changent de forme, passent et repassent devant le soleil et leur ombre glisse
sur la terre dure et sur le visage de Petite Croix comme le souffle d’un
éventail.
Sur la peau presque noire de ses joues, de son front, sur ses paupières, sur ses
mains, les ombres glissent, éteignent la lumière, font des taches froides, des
taches vides. C’est cela, le blanc, la couleur des nuages. Le vieux Bahti et le
maître d’école Jasper l’ont dit à Petite Croix : le blanc est la couleur de la
neige, la couleur du sel, des nuages, et du vent du nord. C’est la couleur des
os et des dents aussi. La neige est froide et fond dans la main, le vent est
froid et personne ne peut le saisir. Le sel brûle les lèvres, les os sont morts,
et les dents sont comme des pierres dans la bouche. Mais c’est parce que le
blanc est la couleur du vide, car il n’y a rien après le blanc, rien qui reste.
Les nuages sont comme cela. Ils sont tellement loin, ils viennent de si loin, du
centre du bleu, froids comme le vent, légers comme la neige, et fragiles; ils ne
font pas de bruit quand ils arrivent, ils sont tout à fait silencieux comme les
morts, plus silencieux que les enfants qui marchent pieds nus dans les rochers,
autour du village.
Mais ils aiment venir voir Petite Croix, ils n’ont pas peur d’elle. Ils se
gonflent maintenant autour d’elle, devant la falaise abrupte. Ils savent que
Petite Croix est une personne du silence. Ils savent qu’elle ne leur fera pas de
mal. Les nuages sont gonflés et ils passent près d’elle, ils l’entourent, et
elle sent la fraîcheur douce de leur fourrure, les millions de gouttelettes qui
humectent la peau de son visage et ses lèvres comme la rosée de la nuit, elle
entend le bruit très suave qui flotte autour d’elle, et elle chante encore un
peu, pour eux,
«Nuages, nuages,
petits nuages du ciel
emmenez-moi en volant
emmenez-moi en volant
en volant
dans votre troupeau. »
Elle dit aussi «petits nuages» mais elle sait bien qu’ils sont très très grands,
parce que leur fourrure fraîche la recouvre longtemps, cache la chaleur du
soleil si longtemps qu’elle frissonne.
Elle bouge lentement quand les nuages sont sur elle, pour ne pas les effrayer.
Les gens d’ici ne savent pas bien parler aux nuages. Ils font trop de bruit,
trop de gestes, et les nuages restent haut dans le ciel. Petite Croix lève
lentement les mains jusqu’à son visage, et elle appuie les paumes sur ses joues.
Puis les nuages s’écartent. Ils vont ailleurs, là où ils ont affaire, plus loin
que les remparts des mesas, plus loin que les villes. Ils vont jusqu’à la mer,
là où tout est toujours bleu, pour faire pleuvoir leur eau, parce que c’est cela
qu’ils aiment le mieux au monde : la pluie sur l’étendue bleue de la mer. La
mer, a dit le vieux Bahti, c’est l’endroit le plus beau du monde, l’endroit où
tout est vraiment bleu. Il y a toutes sortes de bleus dans la mer, dit le vieux
Bahti. Comment peut-il y avoir plusieurs sortes de bleus, a demandé Petite
Croix. C’est comme cela pourtant, il y a plusieurs bleus, c’est comme l’eau
qu’on boit, qui emplit la bouche et coule dans le ventre, tantôt froide, tantôt
chaude.
Petite Croix attend encore, les autres personnes qui doivent venir. Elle attend
l’odeur de l’herbe, l’odeur du feu, la poussière d’or qui danse sur elle-même en
tournant sur une seule jambe, l’oiseau qui croasse une seule fois en frôlant son
visage du bout de son aile. Ils viennent toujours, quand elle est là. Ils n’ont
pas peur d’elle. Ils écoutent sa question, toujours, à propos du ciel et de sa
couleur, et ils passent si près d’elle qu’elle sent l’air qui bouge sur ses cils
et dans ses cheveux.
Puis les abeilles sont venues. Elles sont parties tôt de chez elles, des ruches
tout en bas de la vallée. Elles ont visité toutes les fleurs sauvages, dans les
champs, entre les amas de roche. Elles connaissent bien les fleurs, et elles
portent la poudre des fleurs dans leurs pattes, qui pendillent sous le poids.
Petite Croix les entend venir, toujours à la même heure, quand le soleil est
très haut au- dessus de la terre dure. Elle les entend de tous les côtés à la
fois, car elles sortent du bleu du ciel. Alors Petite Croix fouille dans les
poches de sa veste, et elle sort les grains de sucre. Les abeilles vibrent dans
l’air, leur chant aigu traverse le ciel, rebondit sur les rochers, frôle les
oreilles et les joues de Petite Croix.
Chaque jour, à la même heure, elles viennent. Elles savent que Petite Croix les
attend, et elles l’aiment bien aussi. Elles arrivent par dizaines, de tous les
côtés, en faisant leur musique dans la lumière jaune. Elles se posent sur les
mains ouvertes de Petite Croix, et elles mangent la poudre de sucre très
goulûment. Puis sur son visage, sur ses joues, sur sa bouche, elles se
promènent, elles marchent très doucement et leurs pattes légères chatouillent sa
peau et la font rire. Mais Petite Croix ne rit pas trop fort, pour ne pas leur
faire peur. Les abeilles vibrent sur ses cheveux noirs, près de ses oreilles, et
ça fait un chant monotone qui parle des fleurs et des plantes, de toutes les
fleurs et de toutes les plantes qu’elles ont visitées ce matin.
« Ecoute-nous »,
disent les abeilles, «nous avons vu beaucoup de fleurs, dans la vallée, nous
sommes allées jusqu’au bout de la vallée sans nous arrêter, parce que le vent
nous portait, puis nous sommes revenues, d’une fleur à l’autre. » « Qu’est-ce
que vous avez vu ? » demande Petite Croix. « Nous avons vu la fleur jaune du
tournesol, la fleur rouge du chardon, la fleur de l’ocotillo qui ressemble à un
serpent à tête rouge. Nous avons vu la grande fleur mauve du cactus pitaya, la
fleur en dentelle des carottes sauvages, la fleur pâle du laurier. Nous avons vu
la fleur empoisonnée du senecio, la fleur bouclée de l’indigo, la fleur légère
de la sauge rouge.» «Et quoi d’autre?» «Nous avons volé jusqu’aux fleurs
lointaines, celle qui brille sur le phlox sauvage, la dévoreuse d’abeilles, nous
avons vu l’étoile rouge du silène mexicain, la roue de feu, la fleur de lait.
Nous avons volé au-dessus de l’agarita, nous avons bu longuement le nectar de la
mille- feuilles, et l’eau de la menthe-citron. Nous avons même été sur la plus
belle fleur du monde, celle qui jaillit très haut sur les feuilles en lame de
sabre du yucca, et qui est aussi blanche que la neige. Toutes ces fleurs sont
pour toi, Petite Croix, nous te les apportons pour te remercier. »
Ainsi parlent les abeilles, et de bien d’autres choses encore. Elles parlent du
sable rouge et gris qui brille au soleil, des gouttes d’eau qui s’arrêtent,
prisonnières du duvet de l’euphorbe, ou bien en équilibre sur les aiguilles de
l’agave. Elles parlent du vent qui souffle au ras du sol et couche les herbes.
Elles parlent du soleil qui monte dans le ciel, puis qui redescend, et des
étoiles qui percent la nuit.
Elles ne parlent pas la langue des hommes, mais Petite Croix comprend ce
qu’elles disent, et les vibrations aiguës de leurs milliers d’ailes font
apparaître des taches et des étoiles et des fleurs sur ses rétines. Les abeilles
savent tant de choses ! Petite Croix ouvre bien les mains pour qu’elles puissent
manger les derniers grains de sucre* et elle leur chante aussi une chanson, en
ouvrant à peine les lèvres, et sa voix ressemble alors au bourdonnement des
insectes :
«Abeilles, abeilles,
abeilles bleues du ciel
emmenez-moi en volant
emmenez-moi
en volant
en volant
dans votre troupeau. »
Il y a encore du silence, long temps de silence, quand les abeilles sont
parties.
Le vent froid souffle sur le visage de Petite Croix, et elle tourne un peu la
tête pour respirer. Ses mains sont jointes sur son ventre sous la couverture, et
elle reste immobile, en angle bien droit avec la terre dure. Qui va venir
maintenant? Le soleil est haut dans le ciel bleu, il marque des ombres sur le
visage de la petite fille, sous son nez, sous les arcades sourcilières.
Petite Croix pense au soldat qui est sûrement en marche pour venir, à présent.
Il doit marcher le long de l’étroit sentier qui gravit le promontoire jusqu’au
vieux village abandonné. Petite Croix écoute, mais elle n’entend pas les bruits
de ses pas. D’ailleurs les chiens n’ont pas aboyé. Ils dorment encore dans de
vieux coins de murs, le nez dans la poussière.
Le vent siffle et gémit sur les pierres, sur la terre dure. Ce sont de longs
animaux rapides, des animaux au long nez et aux oreilles petites qui bondissent
dans la poussière en faisant un bruit léger. Petite Croix connaît bien les
animaux. Ils sortent de leurs tanières, à l’autre bout de la vallée, et ils
courent, ils galopent, ils s’amusent à sauter par-dessus les torrents, les
ravins, les crevasses. De temps en temps, ils s’arrêtent, haletants, et la
lumière brille sur leur pelage doré. Puis ils recommencent leurs bonds dans le
ciel, leur chasse insensée, ils frôlent Petite Croix, ils bousculent ses cheveux
et ses vêtements, leurs queues fouettent l’air en sifflant. Petite Croix tend
les bras, pour essayer de les arrêter, pour les attraper par leur queue.
« Arrêtez ! Arrêtez-vous ! Vous allez trop vite ! Arrêtez-vous ! »
Mais les animaux ne l’écoutent pas. Ils s’amusent à bondir tout près d’elle, à
glisser entre ses bras, ils soufflent leur haleine sur son visage. Ils se
moquent d’elle. Si elle pouvait en attraper un, rien qu’un, elle ne le lâcherait
plus. Elle sait bien ce qu’elle ferait. Elle sauterait sur son dos, comme sur un
cheval, elle serrerait très fort ses bras autour de son cou, et waoh yap ! d’un
seul bond l’animal l’emporterait jusqu’au milieu du ciel. Elle volerait, elle
courrait avec lui, si vite que personne ne pourrait la voir. Elle irait haut
pardessus les vallées et les montagnes, par-dessus les villes, jusqu’à la mer
même, elle irait tout le temps dans le bleu du ciel. Ou bien elle glisserait au
ras de la terre, dans les branches des arbres et sur l’herbe en faisant son
bruit très doux comme l’eau qui coule. Ce serait bien.
Mais Petite Croix ne peut jamais saisir un animal. Elle sent la peau fluide qui
glisse entre ses doigts, qui tourbillonne dans ses vêtements et ses cheveux.
Parfois les animaux sont très lents et froids comme les serpents.
Il n’y a personne en haut du promontoire. Les enfants du village ne viennent
plus ici, sauf de temps en temps, pour chasser les couleuvres. Un jour, ils sont
venus sans que Petite Croix les entende. L’un d’eux a dit : «On t’a apporté un
cadeau. » « Qu’est-ce que c’est ?» a demandé Petite Croix. «Ouvre tes mains, tu
vas savoir», a dit l’enfant. Petite Croix a ouvert les mains, et quand l’enfant
a déposé la couleuvre dans ses mains, elle a tressailli, mais elle n’a pas crié.
Elle a frissonné de la tête aux pieds. Les enfants ont ri, mais Petite Croix a
laissé simplement le serpent glisser par terre, sans rien dire, puis elle a
caché ses mains sous sa couverture.
Maintenant, ils sont ses amis, tous ceux qui glissent sans faire de bruit sur la
terre dure, ceux aux longs corps froids comme l’eau, les serpents, les orvets,
les lézards. Petite Croix sait leur parler. Elle les appelle doucement, en
sifflant entre ses dents, et ils viennent vers elle. Elle ne les entend pas
venir, mais elle sait qu’ils s’approchent, par reptations, d’une faille à
l’autre, d’un caillou à l’autre, et ils dressent leur tête pour mieux entendre
le sifflement doux, et leur gorge palpite.
« Serpents,
serpents »,
chante aussi Petite Croix. Ils ne sont pas tous des serpents, mais c’est comme
cela qu’elle les nomme.
« Serpents
serpents
emmenez-moi en volant
emmenez-moi en volant. »
Ils viennent, sans doute, ils montent sur ses genoux, ils restent un instant au
soleil et elle aime bien leur poids léger sur ses jambes. Puis ils s’en vont
soudain, parce qu’ils ont peur, quand le vent souffle, ou bien quand la terre
craque.
Petite Croix écoute le bruit des pas du soldat. Il vient chaque jour à la même
heure, quand le soleil brûle bien en face et que la terre dure est tiède sous
les mains. Petite Croix ne l’entend pas toujours arriver, parce qu’il marche
sans faire de bruit sur ses semelles de caoutchouc. Il s’assoit sur un caillou,
à côté d’elle, et il la regarde un bon moment sans rien dire. Mais Petite Croix
sent son regard posé sur elle, et elle demande :
« Qui est là ? »
C’est un étranger, il ne parle pas bien la langue du pays, comme ceux qui
viennent des grandes villes, près de la mer. Quand Petite Croix lui a demandé
qui il était, il a dit qu’il était soldat, et il a parlé de la guerre qu’il y
avait eu autrefois, dans un pays lointain. Mais peut-être qu’il n’est plus
soldat maintenant.
Quand il arrive, il lui porte quelques fleurs sauvages qu’il a cueillies en
marchant le long du sentier qui monte jusqu’en haut de la falaise. Ce sont des
fleurs maigres et longues, avec des pétales écartés, et qui sentent comme les
moutons. Mais Petite Croix les aime bien, et elle les serre dans ses mains.
« Que fais-tu ? » demande le soldat.
«Je regarde le ciel», dit Petite Croix. «Il est très bleu aujourd’hui, n’est-ce
pas ? »
« Oui », dit le soldat.
Petite Croix répond toujours ainsi, parce qu’elle ne peut pas oublier sa
question. Elle tourne son visage un peu vers le haut, puis elle passe lentement
ses mains sur son front, ses joues, ses paupières.
«Je crois que je sais ce que c’est», dit-elle.
« Quoi ? »
«Le bleu. C’est très chaud sur mon visage. »
«C’est le soleil», dit le soldat.
Il allume une cigarette anglaise, et il fume sans se presser, en regardant droit
devant lui. L’odeur du tabac enveloppe Petite Croix et lui fait tourner un peu
la tête.
«Dites-moi... Racontez-moi. »
Elle demande toujours cela. Le soldat lui parle doucement, en s’interrompant de
temps en temps pour tirer sur sa cigarette.
«C’est très beau», dit-il. «D’abord il y a une grande plaine avec des terrains
jaunes, ça doit être du maïs sur pied, je crois bien. Il y a un sentier de terre
rouge qui va tout droit au milieu des champs, et une cabane de bois...»
« Est-ce qu’il y a un cheval ? » demande Petite Croix.
«Un cheval? Attends... Non, je ne vois pas de cheval. »
«Alors ce n’est pas la maison de mon oncle. »
«Il y a un puits, près de la cabane, mais il est sec je crois bien... Des
rochers noirs qui ont une drôle de forme, on dirait des chiens couchés... Plus
loin il y a la route, et les poteaux télégraphiques. Après il y a un wash, mais
il doit être sec parce qu’on voit les cailloux au fond... Gris, plein de
rocaille et de poussière... Après, c’est la grande plaine qui va loin, loin,
jusqu’à l’horizon, à la troisième mesa. Il y a des collines vers l’est, mais
partout ailleurs, la plaine est bien plate et lisse comme un champ d’aviation. A
l’ouest, il y a les montagnes, elles sont rouge sombre et noires, on dirait
aussi des animaux endormis, des éléphants...»
« Elles ne bougent pas ? »
«Non, elles ne bougent pas, elles dorment pendant des milliers d’années, sans
bouger. »
«Ici aussi, la montagne dort?» demande Petite Croix. Elle pose ses mains à plat
sur la terre dure.
« Oui, elle dort aussi. »
«Mais quelquefois elle bouge», dit Petite Croix.
«Elle bouge un peu, elle se secoue un peu, et puis elle se rendort. »
Le soldat ne dit rien pendant un moment. Petite Croix est bien en face du
paysage pour sentir ce qu’a raconté le soldat. La grande plaine est longue et
douce contre sa joue, mais les ravins et les sentiers rouges la brûlent un peu,
et la poussière gerce ses lèvres.
Elle redresse le visage et elle sent la chaleur du soleil.
« Qu’est-ce qu’il y a en haut ? » demande Petite Croix.
«Dans le ciel?»
« Oui. »
«Eh bien... », dit le soldat. Mais il ne sait pas raconter cela. Il plisse les
yeux à cause de la lumière du soleil.
«Est-ce qu’il y a beaucoup de bleu aujourd’hui?»
«Oui, le ciel est très bleu.»
«Il n’y a pas de blanc du tout?»
«Non, pas le moindre point blanc.»
Petite Croix tend ses mains en avant.
«Oui, il doit être très bleu, il brûle si fort aujourd’hui, comme le feu. »
Elle baisse la tête parce que la brûlure lui fait mal.
«Est-ce qu’il y a du feu dans le bleu?» demande Petite Croix.
Le soldat n’a pas l’air de bien comprendre.
«Non... », dit-il enfin. «Le feu est rouge, pas bleu. »
«Mais le feu est caché», dit Petite Croix. « Le feu est caché tout au fond du
bleu du ciel, comme un renard, et il regarde vers nous, il regarde et ses yeux
sont brûlants. »
«Tu as de l’imagination», dit le soldat. Il rit un peu, mais il scrute le ciel,
lui aussi, avec sa main en visière devant ses yeux.
«Ce que tu sens, c’est le soleil.»
«Non, le soleil n’est pas caché, il ne brûle pas de cette façon-là», dit Petite
Croix. «Le soleil est doux, mais le bleu, c’est comme les pierres du four, ça
fait mal sur la figure.»
Tout à coup, Petite Croix pousse un léger cri, et sursaute.
« Qu’y a-t-il ? » demande le soldat.
La petite fille passe ses mains sur son visage et geint un peu. Elle courbe sa
tête vers le sol.
«Elle m’a piquée...», dit-elle.
Le soldat écarte les cheveux de Petite Croix et passe le bout de ses doigts
durcis sur sa joue.
« Qu’est-ce qui t’a piquée ? Je ne vois rien... »
«Une lumière... Une guêpe», dit Petite Croix.
«Il n’y a rien, Petite Croix», dit le soldat. «Tu as rêvé.»
Ils restent un bon moment sans rien dire. Petite Croix est toujours assise en
équerre sur la terre dure, et le soleil éclaire son visage couleur de bronze. Le
ciel est calme, comme s’il suspendait son souffle.
«Est-ce qu’on ne voit pas la mer aujourd’hui?» demande Petite Croix.
Le soldat rit.
«Ah non! C’est beaucoup trop loin d’ici.»
« Ici, il n’y a que les montagnes ? »
«La mer, c’est à des jours et des jours d’ici. Même en avion, il faudrait des
heures avant de la voir. »
Petite Croix voudrait bien la voir quand même. Mais c’est difficile, parce
qu’elle ne sait pas comment est la mer. Bleue, bien sûr, mais comment ?
« Est-ce qu’elle brûle comme le ciel, ou est- ce qu’elle est froide comme
l’eau?»
« Ça dépend. Quelquefois, elle brûle les yeux comme la neige au soleil. Et
d’autres fois, elle est triste et sombre, comme l’eau des puits. Elle n’est
jamais pareille. »
« Et vous aimez mieux quand elle est froide ou quand elle brûle ? »
« Quand il y a des nuages très bas, et qu’elle est toute tachée d’ombres jaunes
qui avancent sur elle comme de grandes îles d’algues, c’est comme cela que je la
préfère. »
Petite Croix se concentre, et elle sent sur son visage quand les nuages bas
passent au- dessus de la mer. Mais c’est seulement quand le soldat est là
qu’elle peut imaginer tout cela. C’est peut-être parce qu’il a tellement regardé
la mer, autrefois, qu’elle sort un peu de lui et se répand autour de lui.
« La mer, ça n’est pas comme ici», dit encore le soldat. « C’est vivant, c’est
comme un très grand animal vivant. Ça bouge, ça saute, ça change de forme et
d’humeur, ça parle tout le temps, ça ne reste pas une seconde sans rien faire,
et tu ne peux pas t’ennuyer avec elle. »
«C’est méchant?»
« Parfois, oui, elle attrape des gens, des bateaux, elle les avale, hop ! Mais
c’est seulement les jours où elle est très en colère, et il vaut mieux rester
chez soi. »
«J’irai voir la mer», dit Petite Croix.
Le soldat la regarde un instant sans rien dire.
«Je t’emmènerai», dit-il ensuite.
« Est-ce qu’elle est plus grande que le ciel ? » demande Petite Croix.
«Ce n’est pas pareil. Il n’y a rien de plus grand que le ciel. »
Comme il en a assez de parler, il allume une autre cigarette anglaise et il
recommence à fumer. Petite Croix aime bien l’odeur douce du tabac. Quand le
soldat a presque fini sa cigarette, il la donne à Petite Croix pour qu’elle
prenne quelques bouffées avant de l’éteindre. Petite Croix fume en respirant
très fort. Quand le soleil est très chaud et que le bleu du ciel brûle, la fumée
de la cigarette fait un écran très doux, et fait siffler le vide dans sa tête,
comme si elle tombait du haut de la falaise.
Quand elle a fini la cigarette, Petite Croix la jette devant elle, dans le vide.
«Est-ce que vous savez voler?» demande- t-elle.
Le soldat rit à nouveau.
«Comment cela, voler?»
« Dans le ciel, comme les oiseaux. »
«Personne ne sait faire cela, voyons.»
Puis tout d’un coup, il entend le bruit de l’avion qui traverse la stratosphère,
si haut qu’on ne voit qu’un point d’argent au bout du long sillage blanc qui
divise le ciel. Le bruit des turboréacteurs se répercute avec retard sur la
plaine et dans les creux des torrents, pareil à un tonnerre lointain.
«C’est un Stratofortress, il est haut», dit le soldat.
« Où est-ce qu’il va ? »
«Je ne sais pas. »
Petite Croix tend son visage vers le haut du ciel, elle suit la progression
lente de l’avion. Son visage est assombri, ses lèvres sont serrées, comme si
elle avait peur, ou mal.
«Il est comme l’épervier», dit-elle. «Quand l’épervier passe dans le ciel, je
sens son ombre, très froide, elle tourne lentement, lentement, parce que
l’épervier cherche une proie. »
«Alors, tu es comme les poules. Elles se serrent quand l’épervier passe
au-dessus d’elles ! » Le soldat plaisante, et pourtant il sent cela, lui aussi,
et le bruit des réacteurs dans la stratosphère fait battre son coeur plus vite.
Il voit le vol du Stratofortress au-dessus de la mer, vers la Corée, pendant des
heures longues ; les vagues sur la mer ressemblent à des rides, le ciel est
lisse et pur, bleu sombre au zénith, bleu turquoise à l’horizon, comme si le
crépuscule n’en finissait jamais. Dans les soutes de l’avion géant, les bombes
sont rangées les unes à côté des autres, la mort en tonnes.
Puis l’avion s’éloigne vers son désert, lentement, et le vent balaie peu à peu
le sillage blanc de la condensation. Le silence qui suit est lourd, presque
douloureux, et le soldat doit faire un effort pour se lever de la pierre sur
laquelle il est assis. Il reste un instant debout, il regarde la petite fille
assise en équerre sur la terre durcie.
«Je m’en vais», dit-il.
« Revenez demain », dit Petite Croix.
Le soldat hésite à dire qu’il ne reviendra pas demain, ni après ni aucun autre
jour peut-être, parce qu’il doit s’envoler lui aussi vers la Corée. Mais il
n'ose rien dire, il répète seulement encore une fois, et sa voix est maladroite
:
«Je m’en vais. »
Petite Croix écoute le bruit de ses pas qui s’éloignent sur le chemin de terre.
Puis le vent revient, froid maintenant, et elle tremble un peu sous sa
couverture de laine. Le soleil est bas, presque à l’horizontale, sa chaleur
vient par bouffées, comme une haleine.
Maintenant, c’est l’heure où le bleu s’amincit, se résorbe. Petite Croix sent
cela sur ses lèvres gercées, sur ses paupières, au bout de ses doigts. La terre
elle-même est moins dure comme si la lumière l’avait traversée, usée.
À nouveau, Petite Croix appelle les abeilles, ses amies, les lézards aussi, les
salamandres ivres de soleil, les insectes-feuilles, les insectes- brindilles,
les fourmis en colonnes serrées. Elle les appelle tous, en chantant la chanson
que lui a enseignée le vieux Bahti,
«Animaux, animaux,
emmenez-moi
emmenez-moi
en volant
emmenez-moi en volant
dans votre troupeau. »
Elle tend les mains en avant, pour retenir l’air et la lumière. Elle ne veut pas
s’en aller. Elle veut que tout reste, que tout demeure, sans retourner dans ses
cachettes.
C’est l’heure où la lumière brûle et fait mal, la lumière qui jaillit du fond de
l’espace bleu. Petite Croix ne bouge pas, et la peur grandit en elle. À la place
du soleil il y a un astre très bleu qui regarde, et son regard appuie sur le
front de Petite Croix. Il porte un masque d’écailles et de plumes, il vient en
dansant, en frappant la terre de ses pieds, il vient en volant comme l’avion et
l’épervier, et son ombre recouvre la vallée comme un manteau.
Il est seul, Saquasohuh comme on l’appelle, et il marche vers le village
abandonné, sur sa route bleue dans le ciel. Son oeil unique regarde Petite
Croix, d’un regard terrible qui brûle et glace en même temps.
Petite Croix le connaît bien. C’est lui qui l’a piquée tout à l’heure comme une
guêpe, à travers l’immensité du ciel vide. Chaque jour, à la même heure, quand
le soleil décline et que les lézards rentrent dans leurs fissures de roche,
quand les mouches deviennent lourdes et se posent n’importe où, alors il arrive.
Il est comme un guerrier géant, debout de l’autre côté du ciel, et il regarde le
village de son terrible regard qui brûle et qui glace. Il regarde Petite Croix
dans les yeux, comme jamais personne ne l’a regardée.
Petite Croix sent la lumière claire, pure et bleue qui va jusqu’au fond de son
corps comme l’eau fraîche des sources et qui l'enivre. C’est une lumière douce
comme le vent du sud, qui apporte les odeurs des plantes et des fleurs sauvages.
Maintenant, aujourd’hui, l’astre n'est plus immobile. Il avance lentement à
travers le ciel, en planant, en volant, comme le long d'un fleuve puissant. Son
regard clair ne quitte pas les yeux de Petite Croix, et brille d’une lueur si
intense qu’elle doit se protéger avec ses deux mains.
Le coeur de Petite Croix bat très vite. Jamais elle n’a rien vu de plus beau.
«Qui es-tu?» crie-t-elle.
Mais le guerrier ne répond pas. Saquasohuh est debout sur le promontoire de
pierre, devant elle.
D’un seul coup, Petite Croix comprend qu’il est l’étoile bleue qui vit dans le
ciel, et qui est descendue sur la terre pour danser sur la place du village.
Elle veut se lever et partir en courant, mais la lumière qui sort de l’oeil de
Saquasohuh est en elle et l’empéche de bouger. Quand le guerrier commencera sa
danse, les hommes et les femmes et les enfants commenceront à mourir dans le
monde. Les avions tournent lentement dans le ciel, si haut qu’on les entend à
peine, mais ils cherchent leur proie. Le feu et la mon sont panout, autour du
promontoire, la mer elle-même brûle comme un lac de poix. Les grandes villes
sont embrasées par la lumière intense qui jaillit du fond du ciel. Petite Croix
entend les roulements du tonnerre, les déflagrations, ies cris des enfants, les
cris des chiens qui vont mourir. Le vent tourne sur lui-même de toutes ses
forces, et ce n’est plus une danse, c’est comme la course d’un cheval fou.
Petite Croix met les mains devant ses yeux. Pourquoi les hommes veulent-ils cela
? Mais il est trop tard, déjà, peut-être, et le géant de l’étoile bleue ne
retournera pas dans le ciel. Il est venu pour danseT sur la place du village,
comme le vieux Bahti a dit qu’il avait fait à Hotevilla, avant la grande guerre.
Le géant Saquasohuh hésite, debout devant la falaise, comme s’il n’osait pas
entrer. Il regarde Petite Croix et la lumière de son regard entre et brûle si
fort l’intérieur de sa tête qu’elle ne peut plus tenir. Elle crie, se met debout
d’un bond, et reste immobile, les bras rejetés derrière elle, le souffle arrêté
dans sa gorge, le coeur serré, car elle vient de voir soudain, comme si l’oeil
unique du géant s’était ouvert démesurément, le ciel bleu devant elle.
Petite Croix ne dit rien. Les larmes emplissent ses paupières, parce que la
lumière du soleil et du bleu est trop forte. Elle chancelle au bord de la
falaise de terre dure, elle voit l’horizon tourner lentement autour d’elle,
exactement comme le soldat avait dit, la grande plaine jaune, les ravins
sombres, les chemins rouges, les silhouettes énormes des mesas. Puis elle
s’élance, elle commence à courir dans les rues du village abandonné, dans
l’ombre et la lumière, sous le ciel, sans pousser un seul cri.
FIN

J.M.G. Le Clézio est né à Nice le 13 avril 1940; il est originaire d’une famille
de Bretagne émigrée à l’île Maurice au XVIIIe siècle.
Il a poursuivi des études au
collège littéraire universitaire de Nice et est docteur ès lettres. Malgré de
nombreux voyages, J.M.G. Le Clézio n’a jamais cessé d’écrire depuis l’âge de
sept ou huit ans : poèmes, contes, récits, nouvelles, dont aucun n’avait été
publié avant Le procès-verbal, son premier roman paru en septembre 1963 et qui
obtint le prix Renaudot. Son oeuvre compte aujourd’hui une trentaine de volumes.
Lauréat du prix Nobel de littérature en 2008, Jean-Marie Gustave Le Clézio est considéré comme l'un des plus grands représentants de la littérature française contemporaine. Ses racines, française, britannique et mauricienne, fondent son goût prononcé pour le voyage et l’univers singulier de ses écrits. Lui qui passe sa vie à côtoyer et à faire connaître des civilisations menacées, comme celles des Amérindiens ou des Berbères, ne cache pas sa révolte face à la violence et à la bêtise du monde occidental, comme en témoignent 'Le Procès-verbal' ou 'La Guerre'. En quête d'une harmonie et d'un équilibre retrouvés avec la nature, Le Clézio choisit d'explorer un monde apaisé et des contrées lointaines avec des romans tels que le très applaudi 'Désert', qui évoque le peuple touareg, ou 'Le Chercheur d'or', récit initiatique ayant pour cadre l’île Maurice. L'oeuvre de J.M.G. Le Clézio, véritable hymne à la beauté et au partage, s'impose comme une réflexion nécessaire sur notre culture et une ouverture bénéfique à l’autre. En 1980, il a reçu le Grand Prix Paul-Morand décerné par l’Académie française
pour son roman Désert.
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PEUPLE DU CIEL
(texto integral)
J. M. G. Le Clézio
in "Peuple du Ciel suivi de Les bergers"
COLLECTION FOLIO
Éditions Gallimard, 1978.
25.Jul.2023
Publicado por
MJA
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