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Parc aux aveugles - Segui Antonio, 1978
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S’unir, s’effondrer… et rebondir
J’ÉTAIS entré dans un nouveau monde, mais ne le savais pas, ou ne voulais pas le
savoir. Où que je fusse, je me déplaçais comme dans un tunnel, invisible aux
yeux du passant. J’avais en effet atteint le stade que les spécialistes
appellent «vision en tunnel»: avec mon œil gauche déjà fichu, le champ visuel
du droit qui s’était beaucoup rétréci, je voyais à peu près clair devant moi,
mais de moins en moins sur les côtés — ce qui ne me permettait pas de détecter
les obstacles situés à la périphérie. Des signes ne trompaient pas: je me
heurtais de temps en temps les tibias contre les plots en ciment ou les barres
en métal disposés sur les trottoirs pour empêcher les voitures de s’y garer.
Parfois, le choc venait du haut: je me cognais le front à un poteau de
luminaire ou à un feu rouge. Les piliers des échafaudages étaient ma hantise. Me
déplacer dans Paris exigeait un effort supplémentaire de concentration, d’autant
que les chantiers n’y manquaient pas. Il suffisait que je sois un peu plus
fatigué que d’habitude, ou que je pense tout simplement à autre chose, et paf!
le poteau était pour moi. Quand les jambes prenaient des coups, je m’en fichais
un peu: le pantalon allait tout dissimuler. Mais le front, c’était autre chose.
Je tentais aussitôt d’évaluer l’étendue de la plaie. Car si j’avais une réunion
juste après, je risquais de ne pas y paraître sous mon meilleur jour. Mon moral
ne revenait vraiment qu’une fois la blessure cicatrisée ; alors seulement
j’avais l’impression de reprendre possession de mes moyens.
Pour moi, l’aventure commençait donc au coin de la rue. J’aurais pu en vouloir
au monde entier, et au maire de Paris en particulier, qui ne faisait rien pour
faciliter le déplacement des déficients visuels sur la voie publique. J’aurais
pu percevoir le monde extérieur comme de plus en plus hostile et me replier chez
moi, dans mon petit confort intérieur. C’est d’ailleurs ce que m’avait prédit le
docteur Blanchot: «Vous ne serez vraiment à l’aise que chez vous.» Mais non,
cela ne serait pas ainsi. Je n’étais pas du genre à rester cloîtré entre les
quatre murs de mon appartement. Ces petits «bobos» n’allaient pas m’empêcher
d’avancer. Certes, j’avais définitivement arrêté mon régime alimentaire —
y avais-je vraiment cru? — et je me délectais à nouveau d’un bon whisky.
Quelle libération!
Ce qui m’aida à garder le moral, ce fut surtout la parution de mon livre, au
printemps 1983. Mon premier livre! Mon nom était tout en haut de la couverture.
Incroyable! Je n’aurais jamais imaginé un tel évènement. Tout auteur a connu
cette émotion: l’impression que quelque chose que vous avez peiné à faire
naître s’est détaché de vous et va connaître sa vie propre ; quelque chose qui
ne vous appartient plus, mais qui vous ressemble pourtant intimement, puisque
vous en êtes le créateur. Le livre fut peu remarqué par la presse, sauf par
Témoignage chrétien et La Croix. Mais peu importe: l’essentiel pour moi
était qu’il existât. Divers groupes militants et associations m’invitèrent pour
faire des conférences autour de l’ouvrage. À peu près tous les mois, je me
rendais dans une ville différente. Entre 1983 et 1985, j’ai dû donner ainsi une
trentaine de conférences, en France, en Belgique et en Suisse, surtout dans des
milieux chrétiens et devant des publics d’enseignants et de travailleurs sociaux
(quelquefois, il y avait un militaire dans la salle…). L’auditoire variait en
général d’une trentaine à une centaine de personnes. Exceptionnellement, il
pouvait monter jusqu’à trois cents, comme à Rodez, voire quatre cents à Nantes.
Inutile de dire que je prenais plaisir à ces rencontres, même si parfois il m’en
coûtait de me déplacer. À l’occasion de l’un des tout premiers débats, organisé
à Lyon par la librairie Saint-Paul, place Bellecour, tenue par des religieuses,
j’ai été très touché de voir qu’elles avaient collé sur la vitrine certaines
phrases du livre. Quel honneur que de voir ainsi exposer sa pensée au regard des
passants!
Parallèlement, un nouveau projet avait mûri depuis peu dans ma tête. Il m’était
venu clairement à l’esprit tandis que j’achevais la rédaction du livre. En
mettant le point final à ce dernier, j’avais en effet conscience que ma
réflexion devait aller plus loin et surtout devenir plus critique. Dans la
littérature non-violente, on faisait référence toujours aux mêmes exemples
historiques, ceux qui avaient connu un certain succès. Mais il fallait aussi
raisonner à partir des échecs de ces stratégies, si l’on voulait que l’approche
soit plus crédible et plus juste. Je ne l’avais pas fait dans cet ouvrage. En
somme, j’avais envie de transformer mes anciennes convictions militantes en
véritables hypothèses de recherche. Pour entreprendre un tel travail, qui posait
des problèmes à la fois de méthode et d’analyse, le cadre de l’université était
le plus approprié. Ainsi commençai-je à envisager sérieusement de préparer une
thèse de doctorat. J’avais en tête la remarque d’Hannah Arendt évoquant, dans
Eichmann à Jérusalem, le sauvetage des juifs du Danemark: cet exemple devait,
estimait-elle, être analysé par tout étudiant en science politique désireux de
vérifier l’efficacité d’une résistance non-violente. Je souhaitais suivre sa
recommandation, mais en examinant aussi les échecs de cette forme de lutte.
Ensuite, avec un doctorat en poche, pourquoi ne pas tenter une carrière
universitaire? L’idée me trottait dans la tête. J’avais à l’esprit ces
universitaires étrangers qui avaient fait leur chemin précisément en examinant
les stratégies non-violentes de défense: l’Américain Gene Sharp à Boston,
l’Anglais Adam Roberts à Oxford ou l’Allemand Theodor Ebert à Berlin. Pourquoi
ne pas leur emboîter le pas, puisqu’il n’y avait en France aucun universitaire
en ce domaine? Lydie trouvait l’idée intéressante et m’encourageait dans cette
direction.
Ma décision était prise: à 31 ans, je retournerai donc à la fac pour y préparer
un doctorat. Je m’inscrivis à la Sorbonne (Paris IV), avec Jean-Paul Charnay, un
spécialiste des questions de stratégie. Nous étions à l’automne 1982, l’époque
de l’accident de métro… Pure coïncidence? Est-ce avant ou après cet accident
que j’ai rencontré ce professeur pour la première fois? Je ne saurais le dire.
Peu importe: cette inscription à la Sorbonne me donnait une nouvelle
perspective. Sans doute avais-je besoin de me projeter dans l’avenir, de
toujours croire en quelque chose.
Mais, avant de pouvoir m’inscrire en thèse, je devais d’abord passer un DEA en
«Histoire moderne et contemporaine». Le sujet en était tout trouvé. En effet,
à la fin des débats et conférences autour de mon livre, il était fréquent que
quelqu’un me demandât: «Qu’auriez-vous fait face à Hitler?» Je répondais en
citant l’exemple du sauvetage des juifs du Danemark ou celui du
Chambon-sur-Lignon, ce village protestant de Haute-Loire où plusieurs centaines
d’enfants juifs ont été cachés et sauvés. Mais j’avais bien conscience que ma
réponse était insuffisante. D’une manière générale, j’éprouvais un vif intérêt
pour la résistance au nazisme ; non pas tant à travers ses acteurs politiques
(communistes, gaullistes, etc.) que du point de vue des moyens, armés ou non
armés, mis en œuvre. Le film d’Harris et Sédouy, Français, si vous saviez, qui
abordait la question sensible de la collaboration des Français avec l’occupant
allemand, brisant ainsi le mythe d’une résistance unanime à l’envahisseur,
m’avait passionné. Je proposai donc au professeur Charnay de faire une recherche
sur les logiques de «l’extrême», c’est-à-dire de tester l’hypothèse de la
résistance non-violente sur le terrain qui lui est a priori le moins favorable:
celui de la violence nazie.
Le soutien de Lydie, essentiel à la réussite de ces études doctorales, m’était
acquis. Durant cette période, notre relation s’était engagée dans une dynamique
nouvelle. Lydie était désormais bien plus consciente de ce qui pouvait
m’arriver ; mais, paradoxalement, son inquiétude à mon égard s’était quelque peu
atténuée. La combativité dont, à ses yeux, je faisais preuve, était de nature à
la rassurer sur ma capacité à faire face au pire. En somme, elle avait l’intime
conviction que je refuserais de tomber dans le stéréotype de «l’aveugle jouant
de l’orgue le dimanche à la messe». Pour ma part, je puisais mon énergie dans
la confiance qu’elle me témoignait. Notre vie de couple me donnait la force de
me battre, bien plus que si j’avais dû affronter seul l’incertitude de mon
destin. Au jour le jour, lorsque notre relation connaissait des turbulences,
voire des conflits, nous éprouvions toujours le désir de renouer, de nous
re-lier, prenant alors du temps pour échanger l’un avec l’autre. Sans doute
notre force commune résidait-elle dans le fil continu de ce dialogue intime.
J’avais d’ailleurs fini par suivre son conseil: consulter à nouveau la médecine
traditionnelle. Quelque dix ans après avoir cessé mes visites au docteur
Blanchot, je retournai donc chez les ophtalmologistes. Ce fut d’abord le
professeur Amalric — qui exerçait à Albi, où nous allions de temps en temps,
Lydie et moi, rendre visite à ses grands-parents paternels. Il avait une
excellente réputation dans la région. L’examen fut rapide et sans appel: il
n’existait pas de nouveaux traitements, sauf pour les rétinites d’origine
diabétique, ce qui n’était pas mon cas. À Paris, je pris encore rendez-vous à
l’hôpital des Quinze-Vingts, renommé pour la médecine des yeux. Même son de
cloche: aucun espoir. Lydie ne sembla pas trop affectée par le résultat de ces
démarches infructueuses, auquel, à vrai dire, elle s’attendait, tout comme moi…
En fin de compte, la question de ma vue, sans être un détail, n’était plus
vécue, ni pour elle ni pour moi, comme un obstacle insurmontable à notre avenir
commun.
Mais quel avenir? Sur ce point essentiel, nos attentes tendaient à diverger.
S’engager en couple conduit en effet à s’interroger sur le désir de fonder
ensemble une famille. Lydie envisageait cette perspective de plus en plus
sérieusement, et sereinement. Ce n’était pas mon cas: vivre avec elle, oui ;
j’étais heureux de me construire à ses côtés ; mais concevoir un enfant
ensemble, il n’en était pas question. Sachant que mon affection était d’origine
génétique, que je pouvais donc la transmettre à ma descendance, je refusais
l’idée d’être père. Cette souffrance, cette angoisse qui me rongeait depuis des
années, je ne voulais à aucun prix qu’un autre en portât le fardeau. Depuis
longtemps, je campais sur cette position. N’est-ce pas pure inconscience que de
devenir cocréateur d’un être atteint du même handicap que soi? Jamais je ne
pourrais l’accepter. Toute autre attitude me semblait inconcevable,
irresponsable. Lydie écoutait mes arguments, mais ne les partageait pas. Un jour
que nous revenions encore sur le sujet, elle s’énerva et finit par me lancer: «Es-tu si certain de ce que tu avances sur le plan génétique? Qu’est-ce qui te
permet de l’affirmer?» La question m’ébranla. Je dus finir par admettre que je
n’en étais pas tout à fait sûr. Lydie avait touché juste. Si je voulais être
cohérent avec moi-même, je me devais d’en savoir davantage.
En apparence, ma résistance à la paternité s’appuyait sur cet unique argument.
Ne devais-je pas aller plus loin, accepter de me pencher sur le mystère de mes
propres gènes, de mes origines? Entreprendre une telle démarche n’est pas
simple. Elle conduit à savoir ce qui constitue votre chair, votre identité
organique, ce que vous possédez en héritage, au plus profond de votre corps, ce
que vous transmettrez irrémédiablement si vous décidez de procréer. Qui sait ce
que vous allez apprendre?
Un jour que je me sentais assez fort dans ma tête, je me décidai à franchir le
pas, sans en parler à Lydie. Je me rendis seul à la consultation génétique de
l’hôpital Necker. En ce début des années 1980, ce service n’était pas encore
très développé. Je fus reçu par une jeune femme accueillante qui m’interrogea
aussitôt sur mes ascendants familiaux. D’un air concentré, elle se mit à tracer
des petits schémas sur une feuille de papier. «Êtes-vous le seul de votre
famille à être atteint?» m’interrogea-t-elle. Du côté de mon père, rien à
signaler. Du côté de ma mère, il y avait effectivement un cousin de Noirmoutier
qui avait perdu la vue. Mais quelle avait été exactement son affection? On n’en
avait jamais rien su ; et on n’en saurait jamais rien puisqu’il était mort.
Quant à mon frère et à ma sœur, heureusement pour eux ils n’avaient rien.
(J’avais été le seul à hériter de «la chose». Quelle chance!) C’était plutôt
maigre comme informations. Mais la jeune doctoresse en conclut que mes enfants
éventuels, filles ou garçons, ne seraient pas atteints. Je ne pus m’empêcher de
lui demander: «En êtes-vous vraiment sûre? — Pratiquement certaine.» Il y
avait quand même une légère réserve dans sa voix, car elle ne disposait pas des
examens médicaux de tous les membres de la famille qui auraient pu confirmer ses
hypothèses. Néanmoins, je quittai Necker bien plus léger que je n’y étais
arrivé.
D’un coup, le ciel s’était éclairci, en théorie du moins. Mon argument auprès de
Lydie ne tenait plus. Je pouvais commencer à me représenter symboliquement comme
père… avant de concevoir physiquement un enfant. Alors, qu’est-ce qui
m’empêchait de sauter de joie? Je restais hésitant, pour ne pas dire réticent.
D’où provenaient ces blocages? Il y avait certes une raison pratique:
m’engageant dans la préparation d’une thèse tout en travaillant à mi-temps, il
me serait difficile d’assumer les responsabilités d’un père de famille. Mais il
y avait une raison plus intime qui tenait à mon histoire et aux contradictions
dans lesquelles je me débattais alors: je n’arrivais toujours pas à accepter
l’image de la personne handicapée que j’étais déjà en partie mais pas
complètement. Et il fallait que je me projette dans le futur comme… handicapé et
père? comme père handicapé? Je n’y parvenais pas, c’était au-dessus de mes
forces. Ma représentation de la paternité était incompatible avec l’aggravation
de ma maladie. Il me semblait que je ne pourrais jamais y arriver, que je ne
serais pas à la hauteur de la tâche. C’est pourquoi je me refusais toujours à
l’idée d’être père, malgré les informations plutôt rassurantes reçues à Necker.
En attendant, le temps passait. Et du fait de ce désaccord à propos des enfants,
notre couple restait en suspens quant à son propre devenir.
Il est vrai que, préoccupé par la préparation de ma thèse, j’avais la tête
ailleurs. Je me mis à dévorer les livres d’histoire sur la période de la guerre
1939-1945. Mon but était d’abord d’identifier les grands mouvements de
résistance non armée apparus sous le nazisme, sans me préoccuper de savoir s’ils
avaient réussi ou échoué. Dans un second temps, le travail consisterait à les
soumettre à une analyse comparative. À cette fin, je voulais donner d’emblée à
ma recherche une dimension européenne, et non pas franco-française. J’avais été
déçu par l’Histoire de la Résistance en France, d’Henri Noguères, trop
anecdotique, comme par les travaux pionniers d’Henri Michel. En revanche,
l’approche de Jean-Pierre Azéma, qui invitait à casser le mythe du résistant —
agent secret ou chevalier sans peur et sans reproche faisant sauter les usines
et les trains —, m’attirait bien davantage. À travers mes lectures, je
découvrais aussi la lutte entreprise à Londres par le général de Gaulle. Le
combat de la France libre ne faisait certes pas partie de mon sujet, mais
j’étais fasciné par la résistance gaullienne: au regard de la puissance
allemande occupant la France, c’était celle du pot de terre contre le pot de
fer. De mon adolescence, j’avais gardé de De Gaulle une image vieillotte, celle
d’un grand-père de la Nation qui n’avait rien compris à Mai 68. Mais, en
juin 40, c’était un autre homme! Il avait eu alors le génie politique
d’incarner une France rebelle, défiant la politique de collaboration engagée par
le régime de Vichy et le maréchal Pétain, qui était pourtant son supérieur
hiérarchique. À travers ses appels au micro de la BBC, il avait su insuffler
l’espoir aux Français, en symbolisant la voie d’une résistance nationale et
légitime, en vue de la reconquête de la liberté. Chapeau bas! Quelle ne fut pas
ma surprise de lire certains de ses discours radiophoniques de 1940 à 1942,
jamais cités, qui appelaient les Français à manifester publiquement les 1er mai,
14 juillet ou 11 novembre en zone non occupée, afin de témoigner ouvertement et
pacifiquement leurs convictions patriotiques et républicaines. De même,
j’ignorais tout des grandes grèves lancées en 1941 et 1943 par les mineurs du
bassin houiller du Nord-Pas-de-Calais contre les conditions de l’occupation et
qui s’étaient soldées par une féroce répression de la part de l’occupant. Cet
exemple de lutte non armée, non mentionné dans la littérature non-violente,
devait faire partie de mon échantillon. Pour en comprendre le développement et
l’impact, j’eus alors des discussions passionnantes avec Étienne Dejonghe,
l’historien de cette région.
Parallèlement, je m’ouvrais à d’autres cas fort peu connus de résistance en
Europe: le combat des professeurs norvégiens contre la nazification des écoles,
celui des médecins hollandais, sans oublier le mouvement de l’éducation
clandestine en Pologne ou le sauvetage des juifs en Bulgarie. Plus j’avançais
dans la connaissance de tels exemples historiques, plus je me pénétrais de
l’état d’esprit de cette époque, moins le recours à la notion de non-violence me
semblait évident. Qualifier ces mouvements de «non-violents» revenait à les
«récupérer», alors que leurs acteurs ignoraient tout des méthodes et principes
d’une stratégie non-violente. En outre, la résistance non armée contre
l’occupant ne pouvait être artificiellement séparée de la lutte armée proprement
dite. Ce qualificatif paraissait donc anachronique dans une période où
opposition armée et opposition non armée étaient le plus souvent imbriquées.
C’est pourquoi je préférai recourir à une notion plus neutre, avancée par Adam
Roberts, celle de «résistance civile». Elle avait d’ailleurs une certaine
légitimité historique, puisque l’un des premiers mouvements en France s’était
appelé «Organisation civile et militaire» (OCM), tandis que la Belgique avait
reconnu un statut du «résistant civil» juste après la guerre. Ma thèse
porterait donc sur un examen comparatif et critique des tentatives de résistance
civile de masse dans l’Europe nazie.
Les mois passaient ; j’avançais peu à peu dans mes recherches. Il fallait tout
concilier: le travail au Bel Air, l’animation d’Alternatives non-violentes, la
préparation de ma thèse, les débats autour de mon livre… et un peu de temps avec
Lydie. Je lisais, je dévorais livres et revues, en priorité la Revue d’histoire
de la Seconde Guerre mondiale. Je pris alors un premier contact avec un
laboratoire du CNRS, l’Institut d’histoire du temps présent (IHTP), dirigé par
l’historien François Bédarida. J’y fus très bien reçu par Dominique Veillon, qui
m’encouragea dans mes recherches, me conseillant d’aller dans différentes
bibliothèques: non seulement celle de l’IHTP, mais aussi la Bibliothèque de
documentation internationale contemporaine (BDIC), à Nanterre, et celle de
Sciences Po (où je revins donc quelque dix années plus tard). Je passais aussi
du temps au Centre de documentation juive contemporaine (CDJC), dont la
responsable, Mme Halpérin, me fit découvrir l’impressionnant livre de Raoul
Hilberg, non encore traduit en français.
Mes journées étaient bien occupées, mes nuits parfois aussi. De temps en temps,
je me sentais fatigué. Je veux dire que, au-delà de mon état physique général,
je sentais que mes yeux se fatiguaient, plus exactement mon œil droit (le seul
valide). Il m’arrivait, par exemple, de ne plus pouvoir déchiffrer les petites
lettres d’un fichier de bibliothèque. Quant à la consultation de microfiches,
mieux valait ne pas y penser. (En ce cas, je cherchais à faire appel à la
bibliothécaire de service, mais elle n’était pas toujours disponible.) Ma vision
centrale commençait-elle à être atteinte? Je savais que cela débuterait par une
baisse de l’acuité visuelle. N’était-ce pas ce qui était en train de se
produire? À nouveau, l’inquiétude montait en moi. Si la détérioration de la
partie centrale de ma rétine était déjà à l’œuvre, serait-elle lente ou rapide?
Du coup, pourrais-je terminer ma thèse? J’avais le sentiment que mon temps
était compté et que je me trouvais engagé dans une course contre la montre, une
course… contre moi.
Dans ces moments-là, on attend que la vie vous envoie un signe. Oh! on ne croit
pas au miracle — encore qu’on ose parfois l’espérer. On dit que «tous les
malheurs mènent à Lourdes». Le mien ne m’y a pas conduit. Mais je dois faire
preuve de franchise: je mentirais si j’affirmais n’avoir jamais pensé à m’y
rendre, surtout quand le désespoir me gagnait. Mais non, ma foi était trop
critique, trop incertaine. J’étais simplement en quête d’un petit signe, d’une
minuscule raison d’espérer, afin de croire encore que tout n’allait pas
basculer, que ce n’était pas possible, pas si vite en tout cas. Je sentais
pourtant bien que le danger se rapprochait, que je risquais de couler un jour
prochain. Mais je cherchais encore et toujours une planche de salut pour me
maintenir hors de l’eau, hors du brouillard perpétuel.
Ce signe d’espoir, je crus l’identifier le jour où l’on me parla d’un nouveau
traitement médical qui donnait de bons résultats. Il était basé sur ce que les
spécialistes appellent «l’oxygénation hyperbare»: on fait respirer au patient
une dose élevée d’oxygène qui, en se répandant en profondeur dans le corps, est
supposée produire un effet «vitalisant» (dans mon cas, sur les cellules
rétiniennes). Pour ce faire, le malade est introduit (seul ou avec un petit
groupe) dans un caisson fermé, à l’intérieur duquel on augmente la pression
atmosphérique. Lorsque celle-ci atteint le niveau prescrit, on lui fait respirer
de l’oxygène pur, pendant une période déterminée. Un professeur de Nancy,
Bernard Algan, était un ardent défenseur de ce traitement. Je me décidai à le
consulter et obtins bientôt un rendez-vous… à 22 h 30! (Ce médecin se tuait à
la tâche: deux fois par semaine, il donnait des consultations la nuit.)
J’appris que tous les cas désespérés — malades atteints de cancers incurables,
sclérose en plaques, cécité plus ou moins avancée — se tournaient vers lui, ce
qui me mit mal à l’aise. Mais quand il me reçut, il n’eut pas grand mal à me
convaincre. «Il faut essayer», me dit-il. Ma rétine était, selon lui, comme
une pile électrique dont l’énergie diminuait. «L’oxygénation intensive de votre
œil va contribuer à le maintenir en fonction. De toute façon, vous n’avez rien à
perdre ; vous ne risquez qu’un léger mieux.» Je ressortis de ce rendez-vous
carrément optimiste. J’étais volontaire pour le caisson.
J’acceptai donc d’être hospitalisé dans une clinique de la proche banlieue de
Nancy, à Vandœuvre, pour deux longues semaines. Ce fut une expérience bizarre.
On se retrouvait, à une quinzaine de patients, dans une pièce hermétiquement
fermée, munie de hublots ; cela ressemblait, je suppose, à l’intérieur d’un
sous-marin. Il ne fallait pas être claustrophobe! Heureusement, un vélo
d’appartement était à la disposition de ceux qui voulaient faire de l’exercice
et «s’évader» un peu. Pendant les quelque vingt minutes où nous étions
enfermés, les gens parlaient très souvent de leurs malheurs, ce qui, à la
longue, m’insupportait. Quand, inévitablement, la question «Et vous, pourquoi
êtes-vous là?» arrivait, j’avais envie de répondre: «Pour rien! Pour le
plaisir! Pour respirer le bon air de la montagne!» Mais j’avais peur de les
vexer ; alors j’en disais le minimum. Puis je pensais à ma thèse, au dernier
livre que je venais de lire, à la prochaine conférence que je devais faire.
De retour de Nancy, une fois passée cette épreuve, j’avais le moral. Si au moins
ce traitement pouvait maintenir ma vision en l’état, et même un peu l’améliorer,
comme me l’avait laissé entendre le professeur Algan, ce serait formidable. Pour
l’instant, je ne remarquais rien de tel. Il fallait sans doute attendre un
moment avant de constater les bienfaits de la thérapie. En tout cas, la vie me
semblait plus belle.
Un peu par hasard, j’eus bientôt une nouvelle discussion sur la paternité, non
pas avec Lydie, mais dans le cadre de mon travail de psychologue. Mais le pur
hasard existe-t-il vraiment? Au Bel Air, les occasions d’échanger sur un tel
sujet ne manquaient pas, par exemple au cours des réunions de synthèse
hebdomadaires, destinées à confronter nos avis sur l’évolution d’un jeune dans
l’établissement. Que veut dire au juste «être père»? Cette question, qui me
«travaillait», était bien souvent au cœur de nos discussions. Nous parlions du
cas d’un jeune et de sa famille ; mais en même temps, chacun parlait de soi, de
la manière dont — éducateur, psychologue ou psychiatre — il se représentait le
rôle d’un père ou d’une mère. Il va sans dire que j’écoutais de tels propos en
dressant l’oreille: mon intérêt n’était pas seulement professionnel mais aussi
personnel.
Un jour, je prolongeai la discussion avec Corinne, une éducatrice spécialisée
très sympathique. S’il y avait, dans tout l’établissement, une personne à qui je
me confiais un peu, c’était elle, cette jolie brune souvent rieuse. Au moment
des pauses-café, nous nous retrouvions parfois ensemble, et la conversation
pouvait rouler sur n’importe quoi. Cette fois-ci, c’est moi qui l’orientai sur
la question de la paternité. Je réussis à lui parler d’abord de mon «problème
de vue», démarche déjà bien audacieuse de ma part: c’était la première fois
que j’abordais ouvertement le sujet devant une personne du Bel Air. Elle était
évidemment au courant. Et puis je revenais de Nancy, et certains de mes
collègues — dont elle-même — avaient su la raison de mon absence. Mais si
j’évoquai brièvement mes «difficultés aux yeux», c’était surtout pour en venir
à la question de la paternité: tout de go, je lui déclarai que je n’imaginais
tout simplement pas être père. Surprise, elle m’invita à m’expliquer.
«Tu vois, c’est un détail, mais important pour moi: être père, c’est par exemple
pouvoir jouer au foot avec ses gosses. Quand j’étais gamin, j’adorais taper dans
un ballon ; aujourd’hui, je ne le peux plus. Ce plaisir du jeu physique et de
ses sensations, j’aimerais tant le partager avec mes enfants. Or, je sais que
c’est désormais impossible. C’est devenu un pur rêve.»
Et elle de me répondre: «Mais Jacques, être père, ce n’est pas cela! C’est
d’abord l’image que tu représentes pour ton enfant, ce que tu peux lui
transmettre de toi, les valeurs que tu peux lui communiquer.»
Et moi d’insister: «Pour être père, il faut pouvoir assurer la sécurité physique
de son enfant. Or, dans mon cas, mon rôle de protecteur en cas de danger sera
toujours incertain. Alors, à quoi bon?
— C’est sans doute vrai, concéda-t-elle. Mais tu peux lui garantir une autre
forme de sécurité, une sécurité psychologique. Tu peux lui donner des repères
essentiels pour se construire. Dans repère, n’y a-t-il pas père?»
Corinne faisait ici référence à la discussion que nous venions d’avoir en équipe
à propos d’un jeune dont la conduite pouvait précisément s’expliquer par
l’absence de son père.
Cette conversation eut sur moi un effet apaisant. Simples et directs, les mots
de Corinne me semblaient justes. Ils allaient se frayer peu à peu un chemin dans
ma tête. Sans doute étais-je alors disposé à les entendre, ayant tendance au
cours de cette période à prendre la vie du bon côté. Peut-être qu’elle avait
raison, que c’était possible. Peut-être pouvais-je m’autoriser à désirer un
enfant?
Côté thèse, il y avait aussi du nouveau. Mon sujet de recherche intéressait
paradoxalement certains experts en stratégie qui s’interrogeaient sur la manière
de réveiller «l’esprit de défense» des Français. Ces experts, généraux ou
hauts fonctionnaires, j’eus aussi l’occasion de les rencontrer dans un autre
cadre, celui d’une étude sur la dissuasion civile, que le ministre de la Défense
de l’époque, Charles Hernu, avait demandée en avril 1984 à Jean-Marie Muller,
Christian Mellon et moi-même. Nous devions étudier les «perspectives pour la
prise en compte des principes et méthodes de la résistance non-violente dans la
stratégie globale de la France». Cette décision du ministre était le fruit
d’une campagne menée depuis plusieurs années par le Mouvement pour une
alternative non-violente, qui désirait ne pas se cantonner dans des actions de
protestation, mais montrer aussi la pertinence de ses propositions
1. Si François
Mitterrand, rallié depuis quelques années à la politique de défense de ses
prédécesseurs, réaffirmait que la défense de la France reposait essentiellement
sur la dissuasion nucléaire, bien des observateurs, y compris parmi les
militaires et les experts en stratégie, constataient qu’une telle confiance dans
les armes nucléaires avait aussi des inconvénients, notamment en ce qui concerne
l’esprit de défense des citoyens: on leur disait que, lorsque les choses
seraient vraiment graves, plus rien ne dépendrait d’eux. Dans l’hypothèse — qui
était celle des stratèges à cette époque — où les forces du pacte de Varsovie
réussiraient à envahir notre pays (notre dissuasion nucléaire ayant été
paralysée ou contournée), n’était-il pas prudent de préparer la population à
d’autres formes de résistance impliquant sa participation directe et active?
À l’exact opposé de ce qu’avait été la politique du gouvernement de Vichy, il
s’agissait en somme d’imaginer des dispositifs politiques, économiques,
administratifs à préparer d’avance de telle sorte que tout éventuel occupant
sache qu’il se heurterait à une politique systématique de non-collaboration de
la population et des institutions de l’État, depuis le gouvernement jusqu’à la
commune. Des groupes d’experts avaient déjà planché sur des scénarios semblables
dans d’autres pays d’Europe, comme la Suède ou les Pays-Bas. Des universitaires
anglais et allemands avaient publié des études sur un tel scénario. Il y avait
en France une lacune à combler.
Mes recherches sur les formes non militaires de résistance dans l’Europe occupée
trouvèrent un débouché très utile dans la rédaction de cette étude. On avait en
effet besoin d’un apport historique pour mesurer les réussites et échecs de ces
formes de résistance dans le passé. Les recherches engagées en vue de ma thèse
tombaient donc à pic. Mais quelle situation étrange! Tandis que, le mardi, je
préparais au Bel Air un numéro de Reflets sur l’expression corporelle, le
mercredi je pouvais me retrouver à discuter «résistance civile» avec le
général Dominique Chavanat, alors responsable du secrétariat général de la
Défense nationale (organisme rattaché au Premier ministre) ou avec le général
Poirier, théoricien de la stratégie nucléaire. C’était souvent passionnant. De
plus, je pouvais tirer profit de leurs remarques et critiques pour la rédaction
de ma thèse. Ce contrat d’études était aussi une aubaine sur un autre plan: il
me permettait de financer en partie mes études doctorales. Avant même que nous
leur remettions notre rapport, les militaires avaient dû trouver quelque intérêt
à notre approche, puisque nous étions invités à intervenir comme formateurs
auprès des élèves-officiers de l’École de guerre. L’étude fut finalement publiée
en 1985, sous le titre La Dissuasion civile, par la Fondation pour les études de
défense nationale, et donna lieu à un important colloque international, à
Strasbourg, à l’automne 1985. Elle fut traduite peu après en… serbo-croate! Même
si nos recommandations ne furent guère suivies d’effets, nous eûmes la
consolation d’apprendre que notre livre avait été, parmi les publications de la
FEDN, celui qui s’était le mieux vendu!
Un autre évènement me réjouit alors: le général Maurice Faivre m’invita à faire
un débat contradictoire avec Krzysztof Pomian sur la stratégie non-violente du
mouvement Solidarnosc, à la Bibliothèque polonaise. J’étais un peu intimidé de
me retrouver ainsi en face de cet historien connu, appartenant au CNRS ; en même
temps, j’en ressentais quelque fierté. Il est vrai que j’avais suivi, depuis
l’été 1980, l’étonnante grève des ouvriers de Gdansk. Je m’étais précipité
chaque jour sur les articles de Bernard Guetta, l’envoyé spécial du Monde, qui
avait réussi à s’introduire aux côtés des ouvriers qui occupaient les chantiers
navals de la Baltique. Cette stratégie non-violente que j’étudiais dans les
livres, dans l’Histoire, voilà que les Polonais tentaient d’en inventer une
forme moderne et intelligente en vue d’obtenir, pour la première fois dans un
pays communiste, un syndicat indépendant. Qui sait comment allait réagir le
«Grand Frère» soviétique? La répression vint du général polonais Jaruzelski:
le 13 décembre 1981, il instaura la loi martiale, mettant un terme à dix-huit
mois de liberté. Avec plusieurs milliers de Parisiens, Lydie et moi sommes allés
manifester le soir même, aux Invalides, devant l’ambassade polonaise. Le recul
du temps permet d’affirmer aujourd’hui que, malgré cette reprise en main
musclée, la résistance audacieuse et pacifique de Solidarnosc a sonné le glas du
système communiste, non seulement en Pologne, mais dans toute l’Europe
soviétisée, préfigurant la chute du mur de Berlin en 1989.
Le débat avec Krzysztof Pomian fut assez tendu. Dans un premier temps, je me
limitai à exposer les axes fondamentaux d’une stratégie non-violente ; puis je
montrai comment ils s’appliquaient au cas particulier de Solidarnosc. Mais
Pomian me reprocha de ne pas connaître suffisamment l’histoire de la violence en
Pologne et aussi de négliger la nature totalitaire de l’adversaire communiste.
Argument qu’on trouvait aussi chez Raymond Aron: la non-violence de Gandhi
contre les Anglais, sans doute ; pas contre Staline, voire contre Brejnev qui
avait écrasé le Printemps de Prague de 1968. Il avait raison, mais en partie
seulement. Je lui répliquai que le principe d’une résistance non-violente était
de prendre à contre-pied la répression de l’adversaire, de se servir de sa force
pour le déséquilibrer, à la manière d’une prise d’aïkido. En outre, il semblait
ignorer l’histoire des mouvements de résistance civile contre Hitler, que
j’étais précisément en train d’étudier. Je ressortis de cette rencontre en me
promettant d’aller prochainement en Pologne. Pourquoi, par ailleurs, ne pas
réaliser un numéro spécial de la revue Alternatives non-violentes sur
«La résistance civile du peuple polonais»? Je proposai à Pomian de s’y
exprimer, y compris en livrant ses réticences — ce qu’il accepta.
Dans cette période, je me sentais porté par un mouvement ascendant. J’avais
l’impression d’avancer, d’exister, de me construire. Pour couronner le tout, le
directeur du Bel Air m’annonça que je venais d’être titularisé dans mon poste de
psychologue. Je passais donc de la situation précaire de vacataire à un statut
assimilable à celui de la fonction publique. J’étais très heureux d’avoir ainsi
acquis une certaine stabilité d’emploi. J’avais bien remarqué que le traitement
de Nancy n’avait apparemment pas apporté le mieux escompté, mais qu’importe:
Lydie et moi étions de plus en plus sûrs l’un de l’autre, certains de vouloir
poursuivre notre route ensemble. Nous étions alors en 1984, cela faisait donc
sept ans que nous vivions ensemble.
Au fil de ces pages, ai-je su transmettre au lecteur le sentiment de l’épaisseur
du temps qui passe, entre deux êtres qui se cherchent et qui doutent? Je n’en
suis pas sûr. Les contraintes de ce récit m’obligent en effet à ne relater que
les faits marquants. Sinon, le risque serait grand de lasser, en se perdant dans
la narration de mille petits détails d’un quotidien banal, commun à bien
d’autres couples. Mais quel procédé littéraire pourrait restituer le lent
écoulement du temps, avec ses hésitations, ses tensions, ses rebondissements,
ses retrouvailles, ses enthousiasmes? Quelle écriture pourrait faire comprendre
pourquoi, au terme de ces quatre-vingt-quatre mois de vie commune, après nous
être aimés, disputés, ré-unis, rassurés, nous souhaitions tout simplement… nous
marier?
Quelle nouvelle! Certains diront: «Enfin!» D’autres se demanderont, non
sans raison: «Pourquoi?» Je passe sur la justification purement
conventionnelle de notre démarche. En revanche, le pourquoi mérite une réponse.
Il n’était certainement pas nécessaire de nous marier. Cependant, nous aspirions
à poser un acte symbolique l’un vis-à-vis de l’autre, et devant la société. Nous
nous sentions prêts à franchir ce pas du fait même de l’expérience de notre vie
commune: ces années passées ensemble constituaient à la fois un acquis et un
tremplin. Sachant les forces et limites de chacun, nous pouvions en quelque
sorte faire alliance, pour aller plus loin. La question de ma vue faisait
évidemment partie de ces «limites» à prendre en compte.
Sur ce point, Lydie savait pertinemment à quoi s’en tenir. Elle était pourtant
prête à continuer l’aventure, même s’il n’existait pas de mode d’emploi pour
vivre au mieux ce genre de situation. Jamais, d’ailleurs, je ne l’avais vue
prendre la position de «victime» pour se faire plaindre, ni jouer à la martyre
avec ses amis, en déclarant par exemple: «Vous n’imaginez pas ce que je vis
avec ce mec!» Cette position ne l’intéressait pas ; je lui en étais
particulièrement reconnaissant. Il reste qu’épouser un homme en train de perdre
la vue n’était pas une démarche anodine… Lydie avait en tête la formule bien
connue selon laquelle on se marie «pour le meilleur et pour le pire». Elle le
vivait très fort à l’approche du jour J.
Pour expliquer notre décision à nos parents et amis, nous eûmes l’idée de
rédiger un texte. Lydie était motivée pour en écrire le projet, alors qu’en
général c’était plutôt moi qui prenais la plume. Dans ce cas, elle était
volontaire et mon rôle se limita donc à amender telle ou telle phrase. On se mit
d’accord sur le terme d’alliance, ce mot nous semblant plus élégant, plus beau,
que celui de mariage. Le dictionnaire nous en offrait une définition amusante: «assemblage d’éléments divers» ; son autre sens étant:
«union contractée par engagement mutuel». Lydie avait aussi la conviction qu’il
fallait glisser dans le texte une allusion discrète à mon «problème». Dans son
esprit, il s’agissait de prendre tout le monde à témoin pour se préparer
éventuellement à un avenir où nous aurions besoin de l’aide des uns ou des
autres. Voici donc le passage en question, lu en la chapelle Saint-Bernard, à
Paris, le 15 décembre 1984:
Nous sommes persuadés que notre avenir, c’est avec vous tous, ici présents, avec
votre affection et votre compréhension, dans les moments gais et moins gais de
l’existence, que nous le construirons. […] Se marier n’est pas contracter une
assurance tous risques. À notre avis, c’est même l’inverse, parce que le risque
fait partie intégrante d’un amour qui se conçoit dans la durée. Il en va de même
de la foi.
Dans l’assistance, il paraît que certains étaient particulièrement émus à la
lecture de ces quelques mots. Moi, je ne me rendis compte de rien. J’étais sur
mon petit nuage, ne songeant pas à observer les réactions des uns ou des autres.
Je ne m’aperçus pas qu’une personne très proche n’était pas vraiment à l’aise au
cours de cette journée de réjouissances: ma propre mère. Je ne le sus que bien
plus tard. À mon amie Françoise, qui avait pris mes parents dans sa voiture pour
les conduire au lieu de la noce, ma mère posa la question à brûle-pourpoint: «Mais que va-t-il devenir?» Dans la soirée, tandis que chacun buvait et
dansait, on vit plusieurs fois ma mère lancer dans ma direction des regards
inquiets. J’en éprouve aujourd’hui encore de la peine, car elle se sentait
probablement coupable d’avoir eu cet enfant promis au brouillard. Ce sentiment
de culpabilité chez elle, j’en avais déjà eu l’intuition à certains mots,
certains gestes de sa part. Ainsi, quand je venais au Plessis pour rendre visite
à mes parents, elle ne pouvait s’empêcher de me prendre mes lunettes et de
constater: «Comme elles sont sales!» Alors, elle allait chercher le petit
chiffon avec lequel on nettoie les verres, pour y passer un peu de produit. Puis
elle me les rendait, en m’affirmant avec un petit sourire entendu: «Maintenant, tu y verras quand même plus clair!» C’était devenu une sorte de
rituel, à chacune de mes visites ; comme si son geste allait en un instant,
magiquement, améliorer ma vue. À chaque fois, j’en étais ému, et je me prêtais à
son rituel sans rechigner, touché par sa bienveillance. Jamais cependant ma mère
n’avait réussi à me parler de son inquiétude à mon égard. Je n’avais d’ailleurs
rien fait pour l’y inciter: le sujet de mes yeux restait tabou, trop douloureux,
pour elle et pour moi. Jamais elle n’en avait parlé non plus avec Lydie — ce que
celle-ci regrettait. D’une certaine manière, les mots discrets et sensibles que
Lydie avait su trouver dans notre texte de mariage avaient levé en partie ce
tabou, en prenant l’auditoire à témoin. Mais ils n’étaient pas suffisants pour
apporter à ma mère la sérénité. Elle aurait dû se réjouir avec tout le monde,
mais elle pensait sans doute que le malheur m’était promis par sa faute. Et elle
n’imaginait pas comment je pourrais m’en sortir. Avait-elle le pressentiment de
ce qui allait se produire les mois suivants?
Une fois passée l’euphorie du mariage, je décidai de me soumettre à nouveau au
traitement de l’oxygénation hyperbare. Celui-ci n’avait pas donné de bons
résultats et il me semblait même que ma vue avait encore un peu baissé. Mais je
gardais confiance en ce traitement. On pouvait aussi y voir une sorte de cure
destinée à apporter du mieux. C’était d’ailleurs la philosophie du professeur
Algan, lequel m’avait incité à revenir. Je repris donc le chemin de Nancy pour
«plonger» à nouveau dans le sous-marin régénérateur. Cette fois-ci, je m’étais
organisé: j’avais pris avec moi du travail pour meubler les quinze jours de mon
hospitalisation. Je devais me mettre incessamment à la rédaction de ma thèse et
il me restait encore quelques livres ou articles à lire avant. À la clinique de
Vandœuvre, j’avais transformé ma chambre en véritable bureau. Je dévorais avec
passion un livre écrit par deux médecins, Yves Ternon et Socrate Helman, sur
l’euthanasie des malades mentaux par les nazis 2. La coïncidence était curieuse
et me fit frissonner: tandis que j’acceptais d’aller dans un caisson respirer
de l’oxygène à haute dose, je lisais un livre racontant comment des malades
allemands avaient été introduits dans une autre sorte de caisson pour être tués
en y respirant de l’oxyde de carbone.
De retour à Paris, je fus repris par une certaine routine, ponctuée par les
journées au Bel Air et les nombreuses heures consacrées à ma thèse, en semaine
comme durant les week-ends. J’avais pris l’habitude de me rendre à la
bibliothèque de Sciences Po, où je trouvais en général la plupart des ouvrages
nécessaires à mes recherches documentaires. Cela m’évitait de me déplacer à la
BDIC, sur le campus de Nanterre, plus difficile d’accès. À cette époque, chaque
livre était répertorié sur une fiche cartonnée, classée par ordre alphabétique.
Un jour que je fouinais dans les fichiers de la bibliothèque de la rue
Saint-Guillaume, je fis une découverte: en cherchant la cote du livre de
Georges Sorel, Réflexions sur la violence, je me trouvai subitement, en
parcourant la série des S, devant la fiche «Sémelin, Pour sortir de la
violence». Je n’en revenais pas! Mon livre avait donc été jugé suffisamment
intéressant pour que la bibliothèque se le procure et le propose en lecture aux
étudiants de Sciences Po! J’en éprouvai de la fierté. Ce petit évènement
contribua à me donner confiance en moi, en ma capacité à mener à leur terme mes
études doctorales. De la confiance en moi, j’allais en avoir grand besoin: je
ne savais pas encore que je me rapprochais du bord de la «catastrophe»…
M’en suis-je rendu compte quelques semaines après Nancy, ou deux ou trois mois
plus tard? Je n’en ai pas un souvenir précis. Toujours est-il que je dus le
constater avec angoisse: il ne m’était plus possible de lire un livre en
entier. Certes, je pouvais identifier normalement le titre, la table des
matières et même en commencer la lecture. Mais au bout de quelques pages (cinq
ou dix, je ne saurais aujourd’hui le dire exactement), mes yeux s’épuisaient.
C’était physique: je ne pouvais pas continuer, même en me forçant. Je finissais
également par souffrir de terribles maux de tête. Pour la lecture des journaux,
c’était aussi la fin. Adieu le plaisir de butiner dans mon quotidien favori au
petit déjeuner. Au bout de quelques phrases, mes yeux capitulaient face aux
petits caractères.
Heureusement, ma capacité à écrire ne semblait pas directement atteinte. Je
pouvais rédiger normalement et me relire sans difficulté. Je découvris
d’ailleurs qu’en projetant une source lumineuse intense à l’endroit exact où
j’écrivais, je me trouvais dans une situation confortable, proche de la
normalité. Je me mis donc à rédiger ma thèse dans ces conditions, laissant
allumée, même en plein jour, la grosse lampe d’architecte qui était sur mon
bureau. (Tant pis pour la note d’électricité.) Inutile de dire que j’étais à
nouveau gagné par le sentiment de l’urgence. M’avait-il d’ailleurs jamais
quitté? Comme pour mon premier livre, je décidai d’écrire à la main, pour aller
plus vite qu’à la machine, et de donner les pages à taper à une dactylo.
J’employais des stylos-billes à encre noire, afin que le contraste avec le
papier blanc soit maximal. Et je travaillais uniquement avec des grands blocs de
feuilles à petits carreaux. Car si mon écriture n’était pas guidée par des
lignes, elle avait tendance à descendre ou à «se gondoler», mon champ visuel
étant trop réduit pour la maintenir droite.
Je n’étais pourtant pas encore au terme de ma descente. Durant cette même
période, une autre observation allait véritablement me faire «craquer». C’est
le genre d’incident qui, même si on l’attend depuis des années, vous prend quand
même par surprise, comme une claque qu’un passant dans la rue vous donnerait
sans prévenir, juste comme ça. Vous saviez bien que vous avanciez dans un
univers pouvant se révéler hostile. Mais vous n’avez pas vu venir le coup, et
vous en restez stupéfait.
Ce jour-là, donc, je retrouvai deux amis pour déjeuner à la cafétéria du «Bon
Marché», proche du carrefour Sèvres-Babylone. Faisant la queue pour accéder au
self-service, nous approchions du comptoir où les plats étaient exposés. Je pris
mon plateau, y ajoutai des couverts, un verre, un morceau de pain — comme tout
le monde. Vint le moment de choisir une entrée. Je fus alors pris d’un profond
embarras, ne sachant comment réagir. L’ami qui me précédait dans la file
d’attente me dit: «Jacques, que veux-tu donc?» Le croirez-vous? Je
n’arrivais pas à identifier les plats! C’était trop flou devant moi. Aussi
étais-je incapable de me servir. Mon ami, alors, de me préciser: «Il y a des
betteraves, des carottes râpées, etc. Que préfères-tu?» Dans mon souvenir, il
y eut alors un long silence. La situation devenait gênante: d’autres personnes
attendaient derrière nous. Mon ami commençait sans doute à être lui-même gêné.
Finalement, je me décidai pour les carottes. Il posa l’assiette sur mon plateau.
En avançant vers le comptoir suivant, mon ami m’annonça, d’une voix qui me
semblait neutre et bienveillante: «On nous propose du poulet rôti ou des
lasagnes. Que préfères-tu? — Des lasagnes, s’il te plaît.» Au bout du
comptoir, comme nous arrivions à la hauteur des fromages et desserts, je parvins
à identifier un yaourt, que je mis aussitôt sur mon plateau… pour sauver la
face. Durant notre déjeuner, je vous jure que les larmes me sont montées aux
yeux. J’avais aussi la gorge serrée. L’avantage de porter des lunettes, c’est
qu’elles dissimulent un peu le regard. Du moins l’ai-je pensé. Que mes amis se
soient ou non rendu compte de mon état, ils ne m’ont fait aucune remarque. Il
est sûr que, ce jour-là, je n’ai pas brillé par ma conversation ni par ma bonne
humeur.
Rentré à la maison, je me suis effondré. Cet incident était le signe d’une
nouvelle évolution. Désormais, je devais admettre que je ne pouvais plus faire
certains gestes simples, comme choisir un plat devant moi. La sphère du
quotidien était atteinte, autrement dit ma capacité à être autonome dans la vie
courante. Et il ne fallait pas se faire d’illusions: il y aurait bien d’autres
situations du genre de celle de la cafétéria, dans lesquelles je ne pourrais
plus me débrouiller seul. Il fallait que je me mette ça dans la tête: c’était
fini. Ma réaction était-elle exagérée? Après tout, ma vie n’avait pas été mise
en jeu dans cette affaire ; rien à voir avec l’accident du métro. Je n’étais pas
mort! Mais je devais maintenant faire face à une autre forme de mort: la mort
symbolique de mon autonomie. Et un «mec», un «vrai», il doit, n’est-ce pas,
être «fort», savoir faire bonne figure, anticiper les situations! C’est
probablement mon identité masculine qui commençait aussi à être touchée, car je
pressentais que j’allais devenir de plus en plus dépendant des autres.
Après coup, je me reprochai d’avoir accepté ce traitement par oxygénation
hyperbare. N’avais-je pas observé un déclin de ma vision à la suite des séjours
à Nancy? J’appris que la méthode du professeur Algan suscitait des polémiques
dans le milieu médical. Pourquoi ne m’en avait-il rien dit? Pourquoi n’avais-je
pas cherché à en savoir plus, à être plus vigilant? Sans doute avais-je voulu
croire que quelque chose pouvait être tenté. Certes, je n’aurai jamais la preuve
que mes séjours dans le caisson ont été la cause directe de la baisse de ma vue,
puisqu’elle devait, de toute façon, décliner un jour. Je me demande seulement si
l’afflux d’oxygène n’a pas, dans mon cas, accéléré plutôt que freiné la
dégradation. Une chose est sûre: aujourd’hui, le traitement par oxygénation
hyperbare est totalement abandonné dans le cas des rétinopathies.
Au cours de ces dernières années, je m’étais trouvé dans ce qu’il faut bien
appeler un état dépressif chronique, plus ou moins apparent selon les périodes.
Il avait même pu disparaître épisodiquement lors des phases d’espoir, comme au
moment des séjours à Nancy. Cette fois-ci, dans les semaines qui suivirent
l’incident de la cafétéria, j’entrai dans une phase de dépression plus intense.
J’étais sans énergie, ne trouvant plus goût à rien. À quoi bon me battre? De
toute façon, je ne pouvais pratiquement plus lire. À quoi bon continuer la
thèse? Je voulais tout arrêter. J’avais vraiment le sentiment d’être en train
de couler, d’amorcer ma descente vers l’univers de la grisaille, du glauque,
dont je ne ressortirais jamais. Dans ces moments-là, la musique restait mon seul
réconfort, l’unique refuge qui parvenait à m’emporter loin de ma condition. Je
revenais toujours au Requiem de Mozart, cette œuvre si sensible, si puissante
qu’elle me donnait la sensation presque physique de la transcendance. Seul le
Requiem pouvait me transporter au-delà de moi. Je ne connais en effet pas de
musique qui communique à ce point le sens du tragique et de la beauté. Quand
vous imaginez que votre vie n’a plus de sens, que vous voyez le fond du trou, le
«Kyrie eleison» tout comme le «Dies irae» possèdent encore la capacité de
vous soulever de terre, de vous emporter l’âme, loin des contingences de votre
corps. Si Dieu existe, il doit ressembler au Requiem de Mozart.
Vous ne pouvez pourtant pas passer vos journées à écouter de la musique,
fût-elle sublime. Alors, qu’est-ce qui vous donne encore la force de vous
relever, les ressources pour repartir? Dans mon cas, la présence aimante de
Lydie, assurément. Nous venions juste de nous marier! Elle avait mis son avenir
entre mes mains. Elle me faisait confiance et avait été jusqu’à l’écrire dans un
texte que nous avions lu devant tout le monde. Et nous avions fait le serment de
l’Alliance: je ne pouvais pas ainsi baisser les bras. Mais Lydie ne pouvait pas
non plus se battre à ma place. C’était à moi de trouver un moyen de rebondir.
Ce moyen, ce fut la parole. Je veux dire que je me décidai enfin à parler, comme
on passe aux aveux. Oui, j’étais déterminé à briser le secret de mes 16 ans,
puisqu’il n’en était plus un. Mon «problème de vue», que j’avais voulu garder
pour moi le plus longtemps possible, était devenu trop visible. Il n’était plus
possible de maintenir les apparences. Alors, à quoi bon se taire? Il fallait
que je brise le miroir de celui que je ne pouvais plus être. Mieux valait en
prendre acte, d’autant que mon impossibilité à en parler suscitait
l’incompréhension autour de moi.
Au Bel Air, le directeur avait changé depuis mon recrutement en 1980. Mais le
nouveau, Claude Poussier, était évidemment au courant de mon problème. Je lui
demandai un rendez-vous pour lui en parler, sans toutefois entrer dans les
détails. Je venais, par la même occasion, solliciter un aménagement, assez
simple, de mon poste de travail: il me fallait une lampe d’architecte sur le
bureau et un magnétophone. Celui-ci accepta tout de suite. Bien plus tard, il
m’apprit que mon initiative l’avait surpris puisque je ne lui parlais jamais de
mon handicap. Mais il en avait aussitôt ressenti du soulagement, car nous avions
pu discuter de l’adaptation de mon poste dans l’établissement.
De même, au cours de la réunion hebdomadaire avec mes autres collègues
psychologues et le psychiatre, je décidai de me jeter à l’eau. Tous semblaient
contents que je parle enfin. Comme me le dit l’un d’entre eux par la suite: «On ne savait pas poser des mots sur ta conduite. Maintenant, on peut se situer
comme voyants, confrontés à l’angoisse de quelqu’un qui est en train de perdre
la vue.» Au jour le jour, je réussis également à aborder ce problème avec les
éducateurs, à l’occasion de telle ou telle conversation. En retour, ceux-ci
exprimèrent à mon égard bien plus de compréhension. Les petits pics
d’agressivité qui étaient apparus chez certains, dans mes premiers temps au Bel
Air, disparurent complètement. Ainsi avais-je le sentiment d’avoir franchi une
étape importante. Mes rapports humains en devenaient plus simples, plus justes.
Cependant, une question m’obsédait: allais-je pouvoir finir ma thèse? Et,
au-delà, pourrais-je réaliser le vague projet, qui m’habitait de plus en plus,
de devenir chercheur ou universitaire? Je décidai d’entreprendre une autre
démarche qui me coûtait: franchir la porte du Groupement des intellectuels
aveugles et amblyopes. À lui seul, cet intitulé me plongeait dans l’inquiétude.
Comment avais-je eu connaissance de cette association? Je ne m’en souviens pas.
Mais en pénétrant dans l’immeuble où se trouvent les locaux du GIAA (rue
Daniel-Lesueur, dans le quartier Duroc), j’avais le sentiment d’une défaite. J’y
venais contraint et forcé, pour m’échouer sur des rivages que je ne voulais
surtout pas connaître, vers lesquels m’avaient poussé des vents contraires à ma
volonté. Dans ce pays, il y avait donc des individus étranges, dont la
principale identité était de se définir à la fois comme «intellectuels» et comme
«aveugles»? Cela m’intriguait et aurait dû me rassurer. Mais non,
j’arrivais dans ces lieux à reculons, accablé et anxieux, sur le qui-vive.
Qui serait le premier être humain que j’allais y rencontrer? Réussirions-nous à
nous comprendre? Le président du GIAA, René Gouarnet, un homme plutôt affable
et accueillant, m’attendait en personne. Je fus tout de suite fixé sur son
état: il portait de petites lunettes noires, assez élégantes. Donc, je le
voyais à peu près et il ne me voyait pas. Je ne pus m’empêcher de penser: «Tu n’en es pas encore là» ; et ce constat me rassura. L’homme me parut
énergique et intelligent. Cependant, je n’arrivais pas à me débarrasser d’un
malaise indéfinissable, dont je ne saurais dire s’il venait de lui ou de moi.
Son parcours m’impressionna. Au tout début des années 1950, il avait fait partie
des fondateurs de cette association créée par un groupe d’étudiants en droit:
des personnes voyantes y proposaient bénévolement leurs services, comme lecteurs
ou secrétaires (au moment des examens), à des étudiants déficients visuels. Puis
il avait réussi à obtenir un poste de professeur à l’université de Besançon. Je
n’en revenais pas. Je ne songeai pas à le questionner davantage sur sa propre
histoire, bien qu’il se présentât à moi comme un exemple.
«J’ai choisi les maths pour aller à l’essentiel, me dit-il. Car selon moi,
quand vous êtes littéraire, vous avez beaucoup trop à lire.» Mais il s’empressa
d’ajouter, avec un brin de fierté: «Le GIAA est désormais là pour enregistrer
sur cassettes vos cours et vos livres.»
Au passage, il me fit observer l’importance de l’évolution des technologies dont
les personnes non voyantes peuvent tirer profit. Il prit l’exemple du
magnétophone: celui-ci avait considérablement facilité l’accès des «miros» à
la connaissance ; puis les appareils enregistreurs avaient évolué (lui-même
avait connu le temps des magnétophones à bobines, pas toujours pratiques
d’emploi) ; par la suite, de petits appareils enregistreurs à cassettes étaient
apparus, bien plus commodes. Gouarnet se montrait confiant envers l’avenir,
pensant que le progrès allait permettre d’autres évolutions, sans doute dans le
domaine informatique.
«Mais cela ne doit pas vous empêcher d’apprendre le braille», me
conseilla-t-il, pour en revenir à ma propre situation.
Moi? le braille! Le mot me fit sursauter. Il devait sans doute s’attendre à ma
réticence, car il ajouta: «Le braille vous rendra des services. Et plus tôt vous
vous y mettrez, plus vite vous serez à l’aise.»
Et de me parler de l’Association Valentin-Haüy (AVH), plus importante que le
GIAA, située également dans le quartier Duroc, où l’on pourrait me donner des
cours gratuitement. Mais je ne l’écoutais plus, tant cette perspective me
figeait sur place.
Je m’arrangeai pour orienter la conversation sur un autre sujet, notamment sur
la manière dont on pouvait apprendre quand on était privé de la vue. Gouarnet
eut alors cette formule paradoxale, qui se présentait comme un théorème: «Voir, c’est connaître.» Je n’y avais jamais réfléchi, mais l’affirmation me
parut pertinente. On a toujours tendance à la considérer dans le sens inverse,
puisque près de 80 % de nos apprentissages se font par le canal de la vision.
D’où cette conviction angoissante que, privé des yeux, il n’est presque plus
possible d’apprendre. C’est oublier que la connaissance passe aussi par d’autres
voies, à commencer par la parole ; et que savoir, c’est être prévenu de la
nature de l’environnement pour mieux l’appréhender. Gouarnet me raconta une
anecdote, dont je ne sais si elle est véridique: un jour que le comédien
François Périer servait de guide à la grande actrice Arletty, devenue aveugle,
celui-ci, très prévenant à son égard, lui dit: «Attention, il y a bientôt un
escalier.» Et celle-ci de lui rétorquer: «Bougre d’imbécile, il monte ou il
descend?»
En sortant de cet entretien, je mentirais en affirmant que j’étais rassuré sur
mon sort. Mais la conversation avec René Gouarnet m’avait au moins fait
entrevoir des pistes à explorer. Il confirmait que la voie intellectuelle, dans
laquelle je m’étais engagée, méritait d’être poursuivie. Et je savais aussi que,
si le besoin s’en faisait sentir, je pourrais me tourner vers le GIAA. C’était
plutôt réconfortant. En attendant, il fallait continuer à se battre. Je me remis
donc à travailler d’arrache-pied à ma thèse.
Une bonne nouvelle me parvint bientôt. Le numéro d’Alternatives non-violentes
sur «La résistance civile en Pologne et l’avenir de Solidarnosc» venait juste
de paraître. Plutôt volumineux, nous en avions fait un numéro double. J’étais
particulièrement heureux du résultat, dont le mérite revenait aussi à un
intellectuel polonais, Piotr Blonski, qui m’avait conseillé et aidé durant toute
la préparation du dossier. Quelle ne fut pas ma surprise de recevoir un appel
téléphonique d’un journaliste de France Culture, Michel Bidlowsky, responsable
de l’émission Panorama, où l’on débattait des dernières parutions en sciences
sociales. Il m’annonçait qu’une des prochaines émissions serait presque
entièrement consacrée à notre dossier sur la Pologne. Pour la première fois,
Alternative non-violentes avait les honneurs de France Culture! Le jour J, je
me mis à l’écoute de l’émission: tous les journalistes ne dirent que du bien de
notre travail. C’était une superbe récompense et, plus encore, un encouragement
dont j’avais bien besoin.
Le paradoxe, c’est que je n’étais encore jamais allé en Pologne! La préparation
de ce numéro m’en avait donné très envie. Je voulais me rendre compte sur place
de ce qui avait été dit dans la revue, savoir comment les Polonais envisageaient
leur avenir, si l’esprit de Solidarnosc était toujours vivant, etc. De plus, ce
voyage pouvait être utile pour ma thèse. J’avais en effet découvert que, durant
l’occupation nazie, un remarquable mouvement d’éducation clandestine s’était
développé en Pologne. Alors que les nazis avaient fermé lycées et universités,
ils n’avaient pas réussi à détruire ce mouvement de résistance civile, bien
moins connu que l’insurrection de Varsovie. Je voulais en profiter pour en
savoir davantage, en rencontrant quelques historiens. Lydie aussi avait envie de
connaître ce pays, tout comme notre ami Christian Mellon, qui avait déjà établi
des contacts avec des dissidents est-européens, surtout ceux de la Charte 77 en
Tchécoslovaquie.
Un jour de juillet 1985, nous partîmes donc tous les trois de Paris, en voiture,
vers la Pologne. On se faisait une montagne de ce voyage: la Pologne nous
semblait très loin, dans un ailleurs, de l’autre côté du Mur. Il est vrai aussi
que nous avions dissimulé dans le coffre de notre voiture de la littérature
interdite. Piotr Blonski m’avait en effet demandé de prendre avec nous des
dizaines de livres polonais édités en France en tout petit format. (Je n’avais
jamais vu d’ouvrages aussi minuscules: de la taille d’une boîte d’allumettes!
Il devait falloir une loupe pour les lire! En tout cas, ils n’étaient pas pour
moi…) Un chercheur du CNRS, Alexander Smolar, dont j’avais fait récemment la
connaissance, nous avait aussi chargés d’une mission. Pour bénéficier de ses
conseils avant notre départ, nous étions allés le voir à l’École des hautes
études en sciences sociales (EHESS), boulevard Raspail. C’était la première fois
que je me rendais dans ce prestigieux établissement universitaire. Alexander
Smolar nous avait alors confié de la correspondance et de l’argent à remettre à
différentes personnes. Autant dire que nous nous sentions investis d’une
certaine responsabilité.
La frontière fut franchie sans problème, policiers et douaniers se montrant
indifférents aux touristes que nous étions. Un jour et demi de route plus tard,
nous étions en Pologne! Aller en voiture de Dunkerque à Nice nous aurait pris à
peu près le même temps. Ces pays du bloc communiste étaient donc très proches de
nous, Européens de l’Ouest! Rien de tel qu’un voyage pour faire tomber les
barrières, pour se rendre compte que le fameux Mur séparant l’Est de l’Ouest du
continent était d’abord dans nos têtes.
Grâce à nos contacts à Wroclaw, Varsovie, Gdansk et Cracovie, notre périple fut
d’une richesse humaine extraordinaire. Mais nos interlocuteurs étaient en
général plutôt sombres quant à l’avenir politique du pays. Deux rencontres m’ont
laissé un souvenir impérissable. Tout d’abord, nous eûmes la chance de faire la
connaissance de l’historien Bronislaw Geremek, alors proche conseiller de Lech
Walesa. Se sachant surveillé par la police, il nous avait donné rendez-vous dans
un parc de Varsovie. Comme nous nous inquiétions de savoir s’il avait été suivi,
il nous répondit qu’il avait l’habitude de «disparaître». Nous eûmes une heure
de conversation passionnante (que je pris soin d’enregistrer le plus
discrètement possible), non loin d’une femme avec son bébé, assise sur un banc
proche du nôtre. Geremek nous brossa un tableau précis, assez pessimiste, de la
situation du pays, décrivant en particulier l’état d’esprit de la jeunesse. Nous
étions fascinés tant par la force de ses propos que par sa maîtrise du français.
L’homme rayonnait d’intelligence. Après qu’il nous eut quittés, nous avions tous
trois le sentiment d’avoir vécu un moment exceptionnel. Il fallait au plus vite
se débarrasser de cet enregistrement pour le faire sortir de Pologne. Grâce à
une complicité à l’ambassade de France, la cassette se retrouva quelques jours
plus tard en sécurité… au Quai-d’Orsay! De retour à Paris, je l’apportai vers
la mi-août à Jacques Amalric, alors responsable du service international au
journal Le Monde. Celui-ci, après en avoir écouté à peine cinq minutes, me
demanda de publier l’entretien. Dans l’édition du 31 août, qui évoquait le
cinquième anniversaire des accords de Gdansk, les propos de Geremek se
retrouvaient à la une du Monde! Le lendemain, le journal américain Herald
Tribune en reprenait de larges extraits. Quelle histoire!
La seconde rencontre qui me marqua à jamais ne fut pas avec une personne mais
avec un lieu maudit, situé non loin de Cracovie: Auschwitz. Cette visite ne
constituait pas initialement un objectif de notre voyage. Mais il nous semblait
impossible d’aller en Pologne sans nous y arrêter. Nous y arrivâmes en fin de
journée, vers 19 heures. On pouvait apercevoir la voie ferrée qui, par moments,
longe la route. Le soleil commençait à décliner. Nous étions étonnamment seuls,
et il régnait là un silence impressionnant. J’ai tout de suite pensé que c’était
le silence des cimetières, que nous nous trouvions devant un immense tombeau qui
restait, pour l’essentiel, invisible à nos yeux. Car il n’y avait presque rien,
ou si peu: quelques baraquements. Il était trop tard pour visiter le musée.
Nous décidâmes de nous y rendre le lendemain matin, après avoir dormi sur place.
Quelle expérience étrange. Notre situation me parut tout à coup surréaliste.
«Tu vas dormir à Auschwitz! me répétai-je dans la soirée. Mais quelle idée!»
Avant notre départ, Lydie et moi avions vu le film de Claude Lanzmann, Shoah,
qui venait juste de sortir sur les écrans. Nous en avions été profondément
bouleversés. Les propos du paysan polonais, du coiffeur, du conducteur de
locomotive, me revenaient en mémoire. Et voilà que nous nous trouvions sur les
lieux mêmes où avait été organisée cette industrie de la mort, à peine plus de
quarante ans plus tôt! Notre bref séjour à Auschwitz se passa finalement à
merveille: nous trouvâmes un petit hôtel charmant, avec des lits confortables,
et nous eûmes un bon petit déjeuner — autant de traits de la vie ordinaire.
Le lendemain, pourtant, ce fut le choc. Je passe sur la visite, déjà
terrifiante, d’Auschwitz I — le camp initial où les nazis avaient conduit leurs
premières expérimentations. Le pire fut l’arrivée devant les vitrines installées
dans l’ancien bloc 4 du camp. Je n’y voyais certes plus grand-chose, mais je les
ai bien aperçus ces monceaux de cheveux blanchis avec le temps et ces tas de
lunettes empilées pêle-mêle. Je n’y voyais plus grand-chose, mais je les ai
quand même aperçues ces valises avec le nom du propriétaire peint en grosses
lettres ; et encore ces paquets, ces montagnes de chaussures vieillies et
rabougries. Non loin de là, un panneau détaillait les origines nationales des
victimes: toute l’Europe semblait s’être donné rendez-vous dans cet enfer sur
terre. Comment l’exprimer? J’ai bien sûr pensé à tout ce que j’avais déjà lu
sur la persécution et l’extermination des juifs européens. Mais une chose est
d’appréhender l’histoire par la connaissance, une autre de se trouver
physiquement sur les lieux de la catastrophe, devant les traces qui attestent de
l’engloutissement de centaines de milliers d’êtres humains, principalement des
juifs, mais aussi des Tsiganes, des Polonais et des prisonniers de guerre
soviétiques. Je n’avais plus envie de parler, j’éprouvais juste le besoin de me
recueillir. J’étais anéanti.
Qu’avais-je donc à me plaindre de mon sort, en comparaison de ce qu’avaient vécu
ces malheureux, ces innocents, dépouillés de tout avant d’être conduits en masse
vers la chambre à gaz? D’accord: je pouvais aussi me considérer comme innocent
du mal qui m’avait silencieusement attaqué dès ma naissance. Mais moi, je
n’avais été ni battu, ni torturé, ni tatoué, ni tondu, ni affamé, ni gazé, ni
brûlé. Oui, en comparaison, ma propre condition m’est apparue bien légère.
Ma visite à Auschwitz eut un effet inattendu: elle contribua fortement à
modifier le regard que je portais et que je porte encore… sur moi. J’y ai perçu
des raisons non plus de me plaindre mais de me battre. Oui, je suis revenu
d’Auschwitz avec une énergie renouvelée, avec la volonté farouche de défier le
sort qui m’était promis.
Ce nouvel état d’esprit eut aussi des répercussions sur mes préoccupations
intellectuelles. Certes, je m’intéressais toujours à la question de la
résistance civile. (Heureusement, car c’était le sujet de ma thèse!) Mais un
autre thème de recherche me venait à l’esprit, immense, et a priori
insaisissable: celui du génocide. À l’automne, je voulus faire la connaissance
de l’historien Léon Poliakov, le pionnier en France des études sur la Shoah. Il
m’invita à le rencontrer chez lui, à Massy, dans la banlieue parisienne. Nous
eûmes une conversation passionnante, et le temps de cette matinée passa trop
vite. Poliakov me parla de son propre itinéraire et de l’importance qu’avait eue
pour lui l’accueil que Raymond Aron avait fait à son livre pionnier de 1951
3.
Mais il s’intéressa aussi au sujet de ma thèse et s’efforça de m’aider. Enfin,
il m’encouragea à travailler sur le génocide, sans jamais oublier cette formule,
qu’il tenait du dissident soviétique Alexandre Zinoviev: «L’évènement ayant
une multiplicité de causes, il est impossible de connaître la cause de
l’évènement.» En entendant ces mots, j’eus l’impression de me trouver devant un
vieux sage qui tenait à transmettre à un élève une formule à méditer toute sa
vie. De fait, cette phrase, je ne l’ai jamais oubliée. Elle a même enrichi mon
parcours.
En attendant, il fallait aussi que je prenne en compte les conseils d’un autre
«vieux», si j’ose dire, René Gouarnet, qui m’avait suggéré de me rendre à
l’Association Valentin-Haüy. Créée en 1889 «pour le bien des aveugles» (comme
il est précisé dans ses brochures), c’est la plus ancienne des associations
françaises en charge des non-voyants. Je me sentais un peu plus fort pour m’y
risquer. Ce n’est pourtant pas sans appréhension que je franchis la porte du
5 rue Duroc: il y avait là des tas de cannes blanches! Allais-je ressembler un
jour à ces gens-là? On me conduisit au bureau de l’assistante sociale avec qui
j’avais rendez-vous ; une dame charmante, qui s’enquit de ma situation. Après
m’avoir écouté, elle me dit: «Vous devriez vous faire reconnaître comme personne
handicapée par la COTOREP. Une fois inscrit, vous aurez accès à certains droits
et indemnités, selon vos revenus.»
La COTOREP? J’en connaissais l’existence depuis que je travaillais au Bel Air.
On conseillait aux parents des enfants que nous recevions de prendre contact
avec cet organisme. Le cocasse de la situation était que l’on m’invitait
maintenant à entreprendre la même démarche! J’étais bien passé de l’autre côté
de la barrière… C’est avec un certain tact que l’assistante sociale de l’AVH
m’avait fait cette proposition: elle savait bien que l’acceptation d’une telle
reconnaissance — comme personne «handicapée» — n’est pas innocente. Pourtant,
ce jour-là, je ne me montrai pas réticent. Il fallait bien que je prenne acte de
mon état. C’était une démarche administrative, voilà tout.
Il est vrai que cette décision avait été plus facile à prendre en raison de la
nouvelle qui venait d’illuminer ma vie. Un soir, Lydie vint me voir en rentrant
du bureau et me dit, sur le ton de la confidence: «Devine…» Je compris tout
de suite: elle était enceinte. C’était logique, n’est-ce pas? Si nous avions
décidé de nous marier, c’était aussi dans la perspective d’avoir des enfants.
Quel chemin parcouru, quand j’y repense! Cet évènement envers lequel j’avais
éprouvé tant d’appréhension, il allait bientôt se produire. Tout en sautant de
joie, je mesurai mes responsabilités à venir. Et c’est précisément en pensant à
cette prochaine paternité que j’acceptai plus facilement d’aller vers la
COTOREP. Je me disais qu’il fallait mettre tous les atouts de mon côté pour
assumer mon futur rôle de père. Alors, pourquoi pas la COTOREP, si cela pouvait
me donner des droits, mieux me protéger?
Pour statuer sur mon cas, on me convoqua bientôt à une visite médicale. Un
médecin examina mon fond d’œil ; il ne lui fallut pas longtemps avant de se
rendre compte du désastre. J’étais bon pour la carte d’invalidité avec la
mention cécité. C’était fait, mais j’étais quand même un peu sonné: à 35 ans,
je me retrouvais avec le statut d’«aveugle officiel» au regard de la loi
française et de la société. Pourtant, dans ma tête, je ne me sentais pas du tout
«aveugle». D’ailleurs, j’y voyais encore un peu! Quand je me livrais à mon
exercice habituel de réassurance — fermer l’œil droit pour constater ce que
voyait le gauche, puis fermer le gauche pour constater ce que voyait le droit —,
je me disais que j’avais encore de «beaux restes» de ce côté-là. Pourvu que ça
dure le plus longtemps possible…
Les semaines suivantes, je reçus par la poste ma carte d’invalidité avec mon
numéro d’identification. Surprise: elle comportait une étoile verte. Certains
pourront trouver ce rapprochement quelque peu scabreux mais, travaillant sur la
période nazie, je ne pus m’empêcher de me faire cette réflexion: «Tiens, toi
aussi tu as une étoile. Tu es marqué.» Le rapprochement s’arrêtait là: mon
étoile n’était pas jaune, mais verte ; elle était petite et discrète, apposée
sur cette carte qu’il m’était loisible de garder, ou non, dans mon portefeuille.
Je n’avais pas à l’arborer dans la rue, bien visible sur la poitrine, comme y
avaient été contraints les juifs, ainsi désignés à l’opprobre public. Je ne
risquais pas davantage d’être arrêté et jeté dans un train. Il n’y avait rien de
cela pour moi, rien de si grave. Et pourtant, je ne pouvais m’empêcher de
ressentir un pincement au cœur. Il n’y avait rien à faire: la petite étoile
verte attestait de ma différence, de mon stigmate.
Une fois franchie cette étape, il me fallait me concentrer sur l’essentiel, car
le temps m’était compté: je voulais absolument terminer ma thèse avant que la
naissance du bébé ne vienne bousculer nos habitudes. Allais-je y réussir? Je
voulais tout faire pour. Je voulais aller jusqu’au bout.
S’adapter au «Nouveau Monde»
LA LETTRE d’Harvard était arrivée fin avril, et je l’avais mise de côté.
À plusieurs reprises déjà, j’avais reçu des informations concernant la création
récente d’une équipe de recherche sur les stratégies non-violentes, au sein de
la prestigieuse université américaine. Le projet avait été lancé par Gene Sharp,
dont j’avais bien sûr lu les travaux. Ce chercheur américain n’avait pas alors
la renommée internationale qu’il acquit, quelque vingt années plus tard, après
la vague des «révolutions colorées» en Serbie, Ukraine ou Géorgie
4. Nous
avions fait brièvement connaissance en 1985, lors du colloque organisé autour de
l’étude sur «La dissuasion civile» ; il avait dû inscrire mon adresse dans le
fichier de son centre. Mais je ne prêtais pas vraiment attention à cette
documentation qui m’arrivait de temps à autre, un peu comme de la publicité.
Ainsi avais-je jeté un regard distrait sur la dernière correspondance reçue: il
s’agissait d’un appel d’offres international promettant une bourse aux candidats
dont le projet serait retenu. Le montant de cette bourse permettait de venir à
Harvard pour une durée variable (entre trois mois et un an). J’aurais dû
considérer cette invitation avec un grand intérêt. Eh bien non! Je n’en
réalisais pas l’importance, ayant bien d’autres sujets de préoccupation: ma
thèse, la naissance prochaine du bébé, et de nouvelles démarches auprès
d’associations de déficients visuels. Sans doute aussi étais-je prisonnier de
mes petites habitudes franchouillardes, ne prenant pas conscience de la valeur
de cette proposition, qui provenait de l’étranger. Lydie m’avait pourtant dit,
certes sans insister, qu’il valait la peine de l’examiner de plus près. Mais je
n’en avais rien fait. Il n’est d’ailleurs pas impossible que la lettre ait été
jetée dans la corbeille à papier, sous mon bureau (ce dont je ne suis quand même
pas certain aujourd’hui). Comme quoi on peut laisser passer une occasion
incroyable, parce qu’on a la tête ailleurs ou qu’on n’imagine pas qu’elle puisse
vous concerner…
Heureusement, il y eut un déclic: un de ces petits détails dont on ne mesure
l’importance qu’après coup. Ma vie aurait-elle suivi la même direction sans ce
déclic? Ce fut au cours d’une visite de Françoise, la sœur de Lydie, professeur
d’anglais à Périgueux, à l’occasion du 1er mai 1986. Nous étions en train de
prendre l’apéritif quand la conversation roula sur mes projets. Entre autres
choses, je dus signaler la proposition d’Harvard, ou peut-être fut-ce Lydie
elle-même? Ma belle-sœur dressa aussitôt l’oreille, me demandant des précisions
que je ne sus lui donner. J’allai donc rechercher la lettre sur mon bureau, ou
dessous, selon qu’elle avait ou non rejoint la corbeille. Françoise en fit une
lecture rapide et conclut que je correspondais au candidat potentiel. Le centre
de Gene Sharp recrutait notamment des personnes venant de passer leur doctorat —
ce qu’on appelle des «post-doc». Ce n’était pas encore mon cas, mais je n’en
étais plus vraiment loin: je calculais qu’il me restait un mois de travail.
Françoise s’adressa à moi avec enthousiasme: «Envoie donc ta candidature!
C’est une chance formidable qui t’est offerte! Et puis, je rêve de faire un tour
aux États-Unis ; vous rendre visite m’en donnera l’occasion. Comme votre bébé
n’aura évidemment pas besoin d’aller à l’école, c’est le moment idéal pour vous
de partir.»
Lorsqu’elle nous quitta pour reprendre son train, nous en convînmes, Lydie et
moi: il valait la peine que je constitue un dossier. On verrait bien… Pour le
projet, je n’avais qu’à reprendre le sujet de ma thèse en lui donnant de
nouvelles perspectives. Cependant, je ne croyais guère à mes chances. Et puis
cela dérangeait mes plans. Néanmoins, je finis quand même par envoyer ma
candidature.
Au cours de cette même période, je pris contact avec la Fédération pour la
rééducation des déficients visuels (FRDV), autre association dont m’avait parlé
l’assistante sociale de l’AVH. Son conseil était judicieux car cette
association, située dans le 16e arrondissement, prenait en charge des cas comme
le mien, à savoir des personnes qui perdaient la vue à l’âge adulte. On m’y
proposa des cours de locomotion. Je me retrouvai bientôt dans la rue, pris en
charge par une monitrice, qui me donna tout de suite une astuce à laquelle je
n’avais jamais pensé: pour traverser à un carrefour sans pouvoir identifier la
couleur du feu, il suffit de guetter le bruit des voitures venant en sens
inverse. Dès qu’on les entend démarrer, cela signifie qu’on peut traverser. Puis
vint le moment fatidique de l’apprentissage de la canne blanche. Pour la
première fois de ma vie, j’en pris une dans mes mains. C’était bizarre de tenir
ce truc devant soi en le frappant sur le bitume. «Faites bien attention à taper
votre canne à gauche en avançant le pied droit, puis à droite en avançant le
pied gauche», me répétait la monitrice. Ce n’était pas évident, et je ne
semblais pas être un bon élève. De plus, je le voyais, ce bâton que je poussais
devant moi ; et je pensais encore pouvoir m’en passer. C’est dire que je ne me
sentis pas à l’aise en faisant mes premiers pas dans les petites rues du
16e arrondissement, armé de cet instrument. Après cette séance, je m’obligeai
pourtant à faire l’acquisition d’une canne, mais pour la ranger aussitôt dans
mon sac!
On me parla encore d’une toute nouvelle association qui entendait regrouper les
personnes atteintes de rétinopathie. Le fait était récent: des malades avaient
commencé à s’organiser aux États-Unis, en Grande-Bretagne et en Allemagne. Le
mouvement était en train de gagner la France, à partir de la province. Ainsi, en
1984, était née l’Association française Retinitis Pigmentosa (AFRP). Entre
autres objectifs, celle-ci se donnait pour but, d’une part de regrouper les
personnes atteintes de dégénérescence rétinienne afin de les informer et de leur
porter assistance, d’autre part de promouvoir la recherche thérapeutique en
ophtalmologie dans ce domaine très peu investi par la science médicale. L’idée
de cette association était excellente. Je me proposai donc pour organiser la
première réunion à Paris. Nous nous retrouvâmes une petite quinzaine de
personnes, autour d’un bon couscous, dans un restaurant de la rue Letellier.
Cette rencontre fut fort sympathique, et en plus tout le monde paraissait
normal! Les gens ne se plaignaient pas trop de leur état, sauf un ancien cadre
supérieur d’une grande société, qui me parut fort déprimé — non sans raison
d’ailleurs, puisqu’il venait d’être licencié à cause de son début de cécité. La
conversation porta un moment sur la promotion par l’entreprise Lissac de
lunettes avec des verres jaunes censés arrêter un certain type de rayons
néfastes pour la rétine. Jamais entendu parler! Je tendis un peu plus
l’oreille. Cela permettait, disait-on, de ralentir l’évolution de la maladie.
Comme d’habitude, je me montrai très sceptique quant à ce supposé effet
ralentisseur. Mais cela ne m’empêcha pas de faire bientôt l’acquisition de ces
fameuses lunettes. Allez comprendre quelque chose à votre propre psychologie!
Vous êtes devenu complètement fataliste quant au destin de vos yeux, mais vous
ne pouvez pas vous empêcher de croire qu’un petit quelque chose, un progrès
minuscule, pourrait vous aider — qui sait? — à revoir un coin de ciel bleu. Je
me suis donc mis à arborer ces fameuses lunettes, qui me donnaient un air un peu
étrange. Mais après tout, on pouvait les prendre pour des lunettes de soleil.
Sans doute me serais-je investi davantage dans cette nouvelle association,
connue aujourd’hui sous le nom de Rétina France 5, si les évènements ne s’étaient
accélérés.
Tout d’abord, arriva enfin ce moment magique, cet évènement auquel je n’avais
pas voulu croire et qui allait pourtant se produire devant moi: la naissance de
notre fille. Marie s’annonça au monde à la veille de l’été. Et ce jour-là, vers
midi, quand elle poussa son premier cri, il faisait effectivement grand beau. Je
me revois, comme si c’était hier, près de la fenêtre par laquelle les rayons de
soleil illuminaient la salle où Lydie venait d’accoucher. Même les rues de Paris
en éprouvaient de la joie: ce soir-là, on y ferait la Fête de la musique!
J’osai à peine toucher ce petit corps endormi et le prendre dans mes bras. Je
l’ai entr’aperçu, ce joli visage aux traits si fins mais aussi si flous, aux
cheveux d’ébène et à la peau presque cuivrée. On aurait dit une petite
Indienne: en réalité, elle nous faisait une belle jaunisse dès ses premiers
jours! Je me sentais subitement quelqu’un de différent. Je partageais désormais
la charge de ce petit bout de vie, ne sachant si je serais à la hauteur de la
tâche. Cela renforçait mon désir de me surpasser pour qu’un jour elle soit fière
de son père.
Dans les jours qui suivirent la venue de Marie, j’eus le privilège de me réjouir
d’une seconde naissance: celle de ma thèse. Tout arrivait en même temps! Je
courus à l’atelier de photocopie qui venait d’en achever la fabrication. Je
contemplai ces deux volumes — au total quelque 650 pages — parés d’une jolie
couverture verte. De retour à la maison, j’eus l’idée saugrenue d’en connaître
le poids. Je les installai donc sur la balance de notre salle de bains et,
ô surprise, ma thèse avait exactement le même poids que ma fille: 3,6 kilos.
Quelle coïncidence! Cela ne s’invente pas, et j’en riais tout seul! Ce travail
constituait l’aboutissement d’une évolution personnelle: c’était certes d’abord
le fruit d’un effort intellectuel soutenu, mais aussi celui d’une construction
de soi, dans l’incertitude et l’espoir.
De retour à la maison, nous fîmes de notre mieux pour faire face à notre
nouvelle situation de jeunes parents. Mais, très vite, notre vie connut un
nouveau rebondissement. Début juillet, tandis que nous tentions de nous accorder
une petite sieste réparatrice, après une nuit entrecoupée de séances
d’allaitement, le téléphone retentit. C’était Gene Sharp en personne! Durant
ces dernières semaines, j’avais un peu oublié ma candidature aux États-Unis. Or,
il venait m’apprendre que mon projet les intéressait beaucoup et qu’ils seraient
ravis de me compter parmi eux l’année prochaine. On m’aurait annoncé que l’on me
proposait un voyage sur la Lune, j’aurais ressenti à peu près la même chose.
D’ailleurs, on entendait dans le téléphone, à intervalles réguliers, des bip qui
donnaient l’impression que la communication venait de l’espace! Je me ressaisis
et lui demandai de me préciser ce que je devrais faire, pour vérifier si sa
proposition était bien en accord avec mon projet.
«Écrire un livre sur la base de votre thèse, me répondit-il, et participer, cela
va de soi, aux différentes activités de notre équipe.»
Comment pouvais-je refuser? Gene Sharp soulevait cependant un problème de
taille: l’administration d’Harvard ne m’accepterait que si j’avais
effectivement soutenu ma thèse. Je comprenais parfaitement la situation, mais ne
savais que répondre sur ce point, venant juste de finir mon travail. Comment
allait réagir mon directeur de thèse, Jean-Paul Charnay? Je l’informai aussitôt
de la nouvelle, dont il me félicita. Mais il n’était pas question pour lui de
précipiter la soutenance. Idéalement, Gene Sharp souhaitait que je rejoigne son
équipe vers le 20 août. C’était matériellement impossible. En revanche,
j’espérais que le jury pourrait se réunir début septembre, ce qui ne me ferait
rater que trois ou quatre semaines. Mais mon directeur considéra que cela
n’était pas réaliste, faisant valoir que ses collègues seraient encore en
vacances. Je dus donc m’incliner: la soutenance n’aurait pas lieu avant début
octobre. Si donc le jury voulait bien me décerner mon diplôme, j’arriverais à
Harvard avec quelque deux mois de retard par rapport à la rentrée universitaire
américaine.
Tandis que je ruminais ma déception, je pris subitement conscience d’un autre
problème, qui me remplit d’inquiétude: Gene Sharp ne savait strictement rien de
mon affection aux yeux! Il m’avait seulement entendu dans un colloque, et nous
avions bavardé ensuite quelques minutes. Il ne s’était pas nécessairement rendu
compte de mon problème. Devais-je lui en parler avant mon départ, au risque de
le voir changer d’avis? Je passai une nuit d’insomnie à retourner les
arguments, pesant le pour et le contre. Si je lui en parlais à l’avance, il
pouvait craindre que je ne réussisse pas mon adaptation ; et alors au revoir la
chance de ma vie! Si je ne lui disais rien, il risquait de m’en vouloir une
fois que je serai sur place et la situation pourrait se retourner contre moi.
Finalement, une position s’imposa à mon esprit: je ne pouvais pas ne pas
l’avertir. Le non-dit aurait été trop lourd de malentendus à venir. Une nouvelle
fois, il fallait que je prenne mon courage à deux mains: après avoir
soigneusement préparé les phrases-clés de ce que je tenais à dire à Gene Sharp
dans mon anglais approximatif, je pris l’initiative de lui téléphoner. Je tentai
de lui expliquer que je voyais très peu, mais qu’il ne fallait pas qu’il s’en
inquiète car je pouvais me débrouiller. La preuve? J’allais soutenir ma thèse.
Mais je préférais l’informer de la situation pour qu’il me dise si cela posait
problème, etc. Ai-je été bien clair? Je n’en suis pas vraiment sûr. Toujours
est-il qu’il comprit que je lui demandais de bien réfléchir avant de me faire
venir ; et il promit de me rappeler dans les jours suivants. En raccrochant,
j’avais l’impression que les dés étaient jetés. J’étais soulagé d’avoir réussi à
le mettre au courant et, en même temps, très anxieux quant à sa réponse.
Celle-ci ne tarda pas. Quand le téléphone sonna ce jour-là, j’étais presque
certain que c’était lui. Il commença par me dire qu’il avait effectivement parlé
de mon problème avec son équipe, comme je le souhaitais. Le résumé de leur
discussion revenait à me poser une question: «What do you need?» («De quoi
avez-vous besoin?»)
Sacrés Américains! Je m’attendais à tout sauf à ce genre de réaction! Qui a
dit qu’ils avaient tous les défauts du monde? Je suis le premier à leur en
reconnaître. Mais on ne peut leur dénier cette qualité: ce sens aigu du
pragmatisme, qui se reflétait dans la réponse de Gene Sharp. Il aurait très bien
pu me dire: «Votre problème risque de gêner votre intégration et de vous
empêcher de travailler avec nous. Il vaut mieux que vous ne veniez pas. Nous
sommes vraiment désolés.» Mais pas du tout: il abordait la question sous
l’angle pratique, en supposant qu’il existait une solution au problème posé. Il
me disait: «Nous sommes toujours disposés à vous accueillir. Que peut-on faire
pour vous aider?»
Et moi de bredouiller une réponse qui dut lui paraître ridicule: «Si j’ai une
machine à écrire avec une grosse lampe, je vous promets que cela se passera
bien. En plus, si vous pouviez m’aider à trouver un appartement tout près du
bureau, cela me faciliterait la vie.» Jamais je n’oublierai ce «What do you
need?» qui m’ouvrait toute grande la porte vers l’Amérique, ce «Nouveau
Monde» dont je ne connaissais rien. Et quelle Amérique! Harvard, s’il vous
plaît, ce lieu mythique qui avait formé tant de brillants esprits.
Dès lors, il fallait se préparer à partir, en pariant que la soutenance de ma
thèse se passerait bien et que l’administration de la Sorbonne me délivrerait
aussitôt mon diplôme. La bonne nouvelle était que Lydie pourrait m’accompagner,
car il lui serait possible de prendre un congé parental. Merci à Marie, qui nous
permettait de partir ensemble! De mon côté, je pourrais garder mon emploi de
psychologue grâce à la nouvelle loi (de janvier 1984) relative au congé
sabbatique. Merci au Premier ministre Pierre Mauroy, dont le gouvernement
socialiste avait fait ajouter un article en ce sens dans le Code du travail.
Au cours de cet été 1986, comment avons-nous fait pour tout mener de front?
Nous occuper en priorité du bébé, remplir les formalités en vue de notre départ,
préparer notre arrivée à Cambridge? Je n’en sais trop rien. Les jours et les
semaines passèrent à toute allure. À l’ambassade des États-Unis, une des
responsables du service des visas, se rendant compte de ma situation, me
facilita les démarches. À cette époque, l’ambassade américaine n’avait pas pris
cette allure de forteresse assiégée qu’on lui connaît depuis les attentats du
11 septembre 2001. Le jour où je vins chercher mon visa, cette dame, tout en me
souhaitant bonne chance, me fit cette remarque en pensant à Marie: «Avec le
père qu’elle a, elle aura sûrement un petit air sérieux qui l’aidera dans la
vie.» Personne n’avait encore porté de jugement sur mon enfant en rapport avec
mon handicap. La remarque était plutôt gentille et positive…
En septembre 1986, une atmosphère étrange régnait dans Paris en proie à une
vague d’attentats terroristes. Déjà, le 20 mars, une bombe avait explosé dans la
galerie Point Show des Champs-Élysées, faisant deux morts et une vingtaine de
blessés. Puis, à la fin de l’été, une série noire avait débuté: le 8 septembre,
nouvel attentat à la bombe au bureau de poste de l’Hôtel de Ville ; le 14, au
Pub Renault des Champs-Élysées ; le 15, à la Préfecture de police de Paris.
L’attentat le plus meurtrier de cette série fut commis le 17 septembre devant le
magasin Tati de la rue de Rennes: six morts et cinquante-cinq blessés
6. La
psychose avait gagné la capitale. Chaque jour, on craignait une nouvelle
catastrophe. Par deux fois je me retrouvai bloqué dans le métro, y compris dans
un tunnel entre deux stations: alerte à la bombe, évidemment. L’atmosphère
s’était subitement alourdie dans le wagon. Les gens restaient calmes mais la
tension était palpable. Que s’était-il donc encore passé? Je ne pus m’empêcher
de me dire, égoïstement: «Paris devient irrespirable ; c’est peut-être le bon
moment pour partir…»
Pour de tout autres raisons, je me sentais moi-même dans un état quelque peu
étrange. D’un côté, j’étais porté par ma nouvelle situation de père de famille
et par la perspective enthousiasmante de me retrouver à Harvard. Mais de
l’autre, le sentiment de la perte et de la chute ne me quittait pas. Car, chaque
fois qu’entrant dans ma pièce de travail j’apercevais les deux volumes de ma
thèse, dont la lecture était désormais inaccessible à mes yeux, mon esprit s’en
trouvait aussitôt assombri. Certes, ils trônaient sur mon bureau comme des
trophées, bien en vue, signes de ma victoire. Mais la dure réalité était que je
ne pouvais strictement rien en faire par moi-même. Ces deux volumes gisaient là
devant moi comme deux blocs de papier, inertes, muets, impénétrables. Impossible
d’y vagabonder de page en page, de relire tel ou tel passage pour vérifier la
pertinence d’un raisonnement ou de s’assurer de l’exactitude d’une référence
bibliographique. Un vrai supplice! Oui, le mot paraîtra trop fort, mais j’ose
pourtant l’écrire: j’éprouvais comme une forme de supplice intellectuel à
tourner chaque jour autour des deux tomes de ma thèse qui se refusaient à me
parler, alors que j’en étais bien l’auteur ; l’auteur de ces milliers de mots
sans voix qui couraient sur les pages.
Avec le recul de ces dernières années, je m’imaginais avoir été comme ce coureur
qui, se donnant à fond pour gagner la course, franchit de justesse la ligne
d’arrivée, puis s’effondre sur la piste. Moi aussi, j’avais le sentiment d’avoir
réussi à terminer ma thèse «sur le poteau», puis de connaître une forme
d’effondrement. Si je voulais me relever et continuer ma route, même en
trottinant, il fallait me résigner à faire appel à des lecteurs. De toute façon,
il y avait urgence car je devais me préparer à la soutenance.
Le tout premier d’entre eux fut une lectrice. Quand Janine sonna à la porte de
notre appartement, elle était à la fois souriante et peut-être un peu gênée.
Mais, qui était le plus embarrassé des deux? Janine se trouvait en préretraite
et cherchait une occupation bénévole intéressante. Nous nous installâmes côte à
côte derrière le bureau. Je lui proposai de lire certains passages de la thèse,
que je pris soin d’enregistrer avec un petit magnétophone. Le procédé était un
peu laborieux mais je n’avais pas le choix. Et quel bonheur de reprendre pied
dans mon travail, fûst-ce par la médiation d’une voix! Tout se passa donc au
mieux entre nous. Janine revint plusieurs fois au cours de ce mois de septembre.
Elle était intéressée par mon sujet et surtout ravie de me rendre service. Nous
commencions déjà à prendre nos petites habitudes et, de simple lectrice, elle
devint pour moi une précieuse collaboratrice.
Puis vint le jour J de la soutenance, qui allait se tenir dans la belle «Salle
des actes» de la Sorbonne. Quelle chance! On aurait pu nous mettre dans une
salle quelconque. L’endroit m’intimidait et je le trouvais presque trop
solennel. Comme il se doit, je m’assis devant le jury, déposant sur la table,
devant moi, mes deux volumes, en guise de décor, si j’ose dire… Flanqué de mes
lunettes jaunes, j’apercevais vaguement les silhouettes des professeurs
installés sur l’estrade. Le flou de leurs visages avait quelque chose
d’artistique et me fit penser au tableau d’un peintre impressionniste. Mes
parents étaient là, de même que d’autres membres de ma famille, des amis et
quelques doctorants. Mais je n’étais pas spécialement ému, plutôt tendu et
concentré. Tout à coup, le silence se fit dans l’assistance: le bruit des pas
cessa, tout comme les murmures dans la salle. Le président du jury, l’historien
André Corvisier, m’invita à présenter le sujet de ma recherche en une vingtaine
de minutes. Je n’avais pas eu, à mon goût, suffisamment de temps pour bien
travailler cette introduction, trop occupé les jours précédents à d’autres
tâches, notamment à la préparation de mes bagages. Alors, commença le feu des
questions que les membres du jury me posèrent tour à tour, pendant près de
quatre heures. Je n’avais pas l’impression d’être particulièrement brillant mais
j’essayais d’être le plus précis et le plus convaincant possible dans mes
réponses. L’essentiel était que la soutenance se déroulait plutôt bien. Et vers
18 heures, ce 6 octobre 1986, arriva le moment que j’attendais tant: le jury me
déclara digne du titre de Docteur en histoire contemporaine. Les professeurs
vinrent me saluer et, bien entendu, je fis preuve de maladresse pour leur serrer
la main. Qu’importe! Ils venaient non seulement de me délivrer le doctorat mais,
à travers celui-ci, mon billet d’entrée à Harvard!
Dès lors, tout alla très vite. Le lendemain (7 octobre), l’administration de la
Sorbonne me donna mon diplôme, et je remerciai très chaleureusement la
responsable du service qui avait accéléré la procédure. Le surlendemain
(8 octobre), j’étais installé dans l’avion d’Air France en partance pour Boston.
Je n’eus pas alors l’impression de décoller uniquement dans les airs… mais aussi
dans ma vie. Une page venait de se tourner, une autre allait s’ouvrir, que
j’étais avide d’écrire. Je m’offris trois ou quatre flûtes de champagne!
À mon arrivée, Gene Sharp m’attendait à l’aéroport.
«Enfin te voilà! On commençait à désespérer…» me lança-t-il avec une pointe
d’humour sarcastique. Comme je le remerciais d’être venu me chercher, il me
répliqua: «Pas de problème, j’habite juste à côté de l’aéroport. Ainsi je suis
plus vite dans un avion!»
Sitôt dehors, ma première surprise fut de respirer… l’air marin. Les pistes de
Logan Airport se terminent en effet à proximité de l’océan Atlantique. Ce simple
détail bouleversait mes cadres de vie antérieurs: en France, j’allais le plus
souvent en vacances au bord de la mer, à Noirmoutier, et je travaillais dans un
environnement très urbain, à Paris. Voici que, parvenu dans ce coin des
États-Unis, alors que nous roulions vers Cambridge en longeant la Charles River,
j’allais habiter et travailler tout près de la mer. Cette simple idée me mettait
en joie.
L’université Harvard ne se trouve pas sur un campus relégué à l’extérieur de la
ville, comme il arrive souvent aux États-Unis. Ses bâtiments sont implantés au
cœur même de Cambridge: les plus anciens, tout en briques rouges, dans
l’Harvard Yard (un parc agréable, entouré de grilles), et les autres dispersés
dans les rues alentour. Cela sent bon la verdure et la Vieille-Angleterre, avec
en plus des écureuils gris qui vous narguent chaque fois que vous traversez le
parc. Les Européens ne se sentent pas vraiment perdus à Cambridge, petite ville
à taille humaine, où il est commode de se déplacer à pied. Cependant, nombre
d’étudiants circulent à vélo pour aller plus vite d’un cours à l’autre. Dans mon
cas, ce serait nécessairement la marche à pied. Gene Sharp avait bien fait les
choses à cet égard: il nous avait déniché un logement tout proche du Center for
International Affairs (CFIA), où je devais avoir un bureau. Nous occupions
l’arrière d’une maison cossue située au 1717 de Cambridge Street, alors que le
CFIA se trouve au 1737. En moins de deux minutes de marche, sur le même
trottoir, j’y étais déjà. On pouvait difficilement faire mieux. Quand Lydie
arriva le lendemain avec Marie — car nous n’avions pas pu prendre le même vol —,
elle en fut aussi très satisfaite. Il y avait cependant un inconvénient à une
telle proximité: nous résidions dans le cœur même de la ville et cela se payait
par un loyer excessif qui amputait fortement le montant de ma bourse.
Au CFIA, je fis bientôt connaissance de toute l’équipe: Christopher Kruegler,
qui préparait avec Peter Ackerman un ouvrage sur les stratégies non-violentes à
partir de différentes études de cas ; Ronald McCarthy, qui voulait montrer
l’importance de la désobéissance civile dans la Révolution américaine ; Patricia
Parkman, qui finissait son livre sur une insurrection civile au Salvador en
1944 ; ainsi que Philip Bogdonov, qui collectait des fonds ; sans oublier
Kendra, la sympathique secrétaire du laboratoire, toute disposée à faciliter mon
installation. Puis on me présenta ceux qui avaient gagné une bourse comme moi:
Michael Bernhard, un jeune post-doc américain travaillant sur la notion de
société civile dans la Pologne de Solidarnosc, Alex Schmitt, un spécialiste
hollandais du terrorisme, et Ralph Summy, un professeur australien plus centré
sur la question des mouvements de paix.
Cependant, je m’inquiétais de savoir où allait être mon bureau, puisqu’on m’en
avait promis un. Je m’attendais à y trouver la machine à écrire que j’avais
demandée. On me montra un endroit près d’une fenêtre, et Kendra me dit que ce
serait là. Mais il n’y avait strictement rien sur la table! En fait, les
micro-ordinateurs avaient remplacé les machines à écrire. (On pouvait certes en
remarquer encore quelques-unes, ici ou là, reléguées dans le coin d’une pièce.)
Mais partout, chercheurs et secrétaires travaillaient devant leurs petits
écrans. Gene Sharp me glissa que l’ordinateur serait sans doute mieux pour moi,
comme il l’était pour tout le monde, et qu’il était disposé à m’en procurer un.
Mais il ne voulait évidemment pas forcer ma décision. Si je préférais continuer
avec une machine à écrire, comme à Paris, il n’y voyait pas d’inconvénient. En
France, on n’en était qu’au tout début des ordinateurs personnels. Et j’avoue
que je n’avais pas pris le temps de suivre cette évolution. J’étais donc dans la
plus grande perplexité. Mais pas pour très longtemps.
Pour faciliter mon adaptation à la vie américaine, j’avais pris soin, avant mon
départ, de demander au GIAA de m’indiquer un centre spécialisé pour les
déficients visuels dans la région de Boston. Le plus réputé était le Carroll
Center for the Blinds, créé en 1937, situé à Newton. J’avais donc écrit à cette
institution pour signaler ma venue. Dès mon premier jour, je téléphonai pour
prévenir que j’étais bien arrivé à Harvard: on me fit savoir que la directrice
en personne souhaitait me rencontrer au plus tôt. Son emploi du temps étant
surchargé, elle proposait que l’on se voie dès le dimanche suivant, autour d’un
brunch ; et Lydie, bien entendu, serait la bienvenue. Manifestement, cette
directrice ne comptait pas ses heures de travail. Nous nous retrouvâmes ainsi
dans un charmant café de Cambridge pour ce qui était en réalité notre premier
brunch, à Lydie et à moi. Nous fîmes alors la connaissance d’une femme
extraordinaire, Rachel Rosenbaum, qui voulait faire tout son possible pour
faciliter mon séjour. Elle était venue avec l’un de ses fils, Joe, âgé de 7 ans,
dont je comprenais difficilement l’accent très prononcé. Mais Rachel, d’origine
canadienne, parlait un excellent français, bien qu’ayant peu l’occasion de le
pratiquer. Éduquée dans la foi catholique, elle avait voulu devenir religieuse,
mais, doutant de sa vocation, et surtout ayant rencontré l’amour, elle s’était
mariée avec un juif américain, Peter, ce qui n’était pas très conventionnel.
Passionnée par la cause de l’intégration des aveugles, elle avait récemment été
nommée à la tête du Carroll Center et nourrissait de grands projets pour ce
centre, en pariant sur les progrès de la technologie.
Rachel ne tarda pas à me bombarder de questions, cherchant à savoir qui j’étais,
combien de temps j’allais rester, ce que j’allais faire à Harvard, et surtout
sur l’état de mes yeux. Puis, elle me demanda avec son délicieux accent
canadien: «Mais comment allez-vous travailler?» Comme j’hésitais sur ma
réponse, lui parlant de ma machine à écrire IBM et de grosse lampe, elle
m’interrompit: «C’est fini tout ça. Il faut vous mettre tout de suite à
l’ordinateur. Il va vous rendre de grands services.» Et comme je ne semblais
pas complètement convaincu, elle ajouta, d’un air déterminé: «Demain, je vous
emmène au Carroll Center et vous jugerez sur place.»
Ainsi dit, ainsi fait: cette visite fut bel et bien une révélation. Rachel me
mit aussitôt entre les mains de Brian, le technicien chargé du parc
informatique. Celui-ci m’installa devant un ordinateur, pour me présenter, sur
l’écran, des caractères selon différentes configurations: en fonction de la
couleur, de la grosseur et du contraste. Ô surprise: je revoyais! Tout
dépendait non pas de la grosseur mais du contraste des lettres à l’écran. Si
celles-ci étaient en noir sur fond blanc, je restais dans le brouillard.
À l’inverse, si les caractères apparaissaient en blanc sur fond noir, alors,
miracle, je revoyais normalement. C’était fabuleux! Je pouvais même distinguer
des petites lettres. On essaya d’autres solutions, en mettant le fond d’écran en
bleu ou en vert, mais le résultat était médiocre. En fait, plus le contraste
était prononcé (lettres blanches sur fond noir) et plus précise devenait ma
vision. Je dus m’élever de cinquante centimètres au-dessus du sol, tellement je
me sentis devenir plus léger…
Je n’étais pas encore au bout de mes surprises. Car Brian m’emmena dans une
autre pièce où étaient installés des appareils que je ne connaissais pas: des
télé-agrandisseurs. On déposait une feuille de papier imprimée sur un plateau
mobile, qui était surplombé par une caméra dont l’image se projetait sur un
petit écran de télévision. Même principe qu’avec l’ordinateur: on jouait sur le
contraste. Alors, tout à coup, le texte m’apparut sur l’écran, très lisible en
blanc et noir. Je retrouvais ainsi une certaine autonomie de lecture. Je
pourrais donc consulter un article, un livre et, bien sûr, ma thèse, selon ce
procédé. À la fin de ma visite, je témoignai mon enthousiasme à Rachel. Mais
tout n’était pas résolu cependant. L’ordinateur, je savais que Gene Sharp était
disposé à m’en fournir un, comme à tous les chercheurs de son centre. Mais le
télé-agrandisseur? Comment m’en procurer un modèle?
«Nous allons vous en prêter un durant toute la durée de votre séjour. Dites-nous
quand notre chauffeur peut vous l’apporter à Cambridge.»
Que voulez-vous? Quand vous rencontrez des personnes aussi accueillantes et
efficaces, aussi disposées à vous aider, vous êtes prêt à vous «défoncer»…
En quelques jours, je me retrouvai donc, à mon tout nouveau bureau du CFIA, doté
d’un ordinateur et de ce télé-agrandisseur et, s’il vous plaît, épaulé par une
secrétaire — certes pour tout le labo, mais une secrétaire quand même. J’étais
un peu l’attraction de l’équipe, et chacun passa voir cet écran de télévision
bizarre qui me servait à lire. Chacun semblait content pour moi. En comparaison
avec la France, c’était le jour et la nuit: je n’avais jamais connu de telles
conditions de travail. Surtout, je me retrouvais immergé dans un environnement
intellectuel exceptionnel. Pour s’en rendre compte, il suffisait de regarder le
nombre d’invitations que je recevais dans mon casier tous les matins. Chaque
jour, on nous proposait d’assister à un lunch seminar, à un workshop ou à une
lecture, organisés dans les prestigieuses institutions de Cambridge: Kennedy
School, Center for European Studies, Russian Research Center ou encore CFIA.
Comment ne pas être fasciné par cette offre permanente de savoirs, dispensés sur
les sujets les plus divers, par des professeurs ou jeunes docteurs, américains
ou non? Quand vous prenez la mesure de tout ce qui vous est ainsi offert, vous
réalisez la chance que vous avez d’être arrivé là. Au début, je courais tous les
séminaires, remettant à plus tard mon travail personnel. C’est bien simple:
j’avais constaté qu’il était possible de meubler chaque jour de la semaine en
allant d’une rencontre à l’autre.
L’immeuble du CFIA, réparti sur quatre étages, dispose au rez-de-chaussée d’une
cafétéria et, en sous-sol, d’une bibliothèque. Le bureau que je partageais avec
Michael Bernhard, au quatrième, était situé dans une aile très calme du
bâtiment. Juste en dessous de nous, au troisième, se trouvait le bureau de
Samuel Huntington. Il n’avait pas encore atteint la célébrité mondiale qu’il
obtiendrait plus tard avec la publication du Choc des civilisations. Je pris
d’abord l’habitude d’avaler rapidement un sandwich à la cafétéria avant de
remonter dans mon bureau. Ensuite, je me surpris à manger mon sandwich devant
l’ordinateur…
Outre le Program on Nonviolent Sanctions, le CFIA hébergeait entre autres durant
cette période: une équipe travaillant sur les questions de sécurité militaire,
une autre sur le conflit du Moyen-Orient, une autre encore sur le développement
de l’Asie du Sud-Est. Chaque année, le CFIA accueillait des chercheurs et des
professeurs du monde entier, mais aussi des militaires, des diplomates et des
journalistes. Dans la carrière des uns et des autres, un séjour à Harvard était
évidemment un plus. Certains étaient venus en dilettantes, occupant une bonne
partie de leur temps à faire du tourisme. Mais d’autres prenaient ce séjour très
à cœur, comme une véritable occasion d’apprendre et de se former. L’idée de base
du CFIA était en tout cas excellente: faire en sorte que ces universitaires et
ces professionnels des relations internationales, qui étaient là pour un
semestre ou une année, puissent se connaître et échanger. Et des occasions, il
n’en manquait pas, y compris lors de la sherry hour, organisée tous les
vendredis à 17 heures, autour d’un apéritif et de crackers.
Côté famille, les premières semaines n’avaient pas été faciles. Pour l’un comme
pour l’autre, il s’agissait de notre première expérience d’une vie d’expatriés.
Lydie parlait déjà un très bon anglais, ce qui n’était pas mon cas. Sa bonne
connaissance de la langue était certes un atout pour les nombreuses démarches à
entreprendre quand on arrive dans un pays étranger. Mais les déplacements
n’étaient pas toujours évidents sans voiture à notre disposition, et en
compagnie du bébé. Dans les premiers temps, nous avons connu une certaine
solitude, surtout Lydie, qui restait à la maison avec Marie quand je partais au
bureau. Pour elle qui, à Paris, travaillait à plein temps, le changement était
brutal. À notre arrivée, nous avons même eu une surprise désagréable, comme une
douche froide. Nous comptions en effet, pour faciliter notre installation, sur
l’aide de quelqu’un qui nous avait été recommandé par des amis américains. Comme
il avait déjà vécu cette expérience d’expatriation, il devait se mettre aisément
à notre place et nous donner un coup de main, ou de bons conseils — du moins le
pensions-nous. Sitôt à Cambridge, on s’était précipité pour lui téléphoner et il
nous avait répondu: «Bienvenue! Laissez-moi finir de regarder le match de
base-ball à la télévision, avec les Red Socks, et je vous rappelle.» D’accord,
il s’agissait de la célébrissime équipe locale de Boston, mais quand même! Les
jours suivants, alors que nous avions besoin de connaître de précieux détails
sur la vie à Cambridge, il ne nous avait toujours pas rappelés. Grosse
déception…
Notre objectif était de sympathiser au plus tôt avec des familles américaines.
L’occasion nous en fut bientôt donnée quand nous reçûmes nos premières
invitations à des parties — ces petits évènements sociaux qui se déroulent
surtout le week-end et permettent de faire connaissance autour d’un buffet. En
apprenant que nous étions français, certains se rapprochaient de nous pour
engager la conversation. Alors, il était fréquent de s’entendre dire, un verre
de Coca dans une main et un bout de carotte dans l’autre: «Formidable! Quand
donc êtes-vous arrivés? Ah! Vous êtes à Harvard? C’est génial! Et votre
bébé, qu’il est mignon! Il faut absolument qu’on se revoie. Bye!» Au début,
on y croyait vraiment, car la personne semblait enthousiaste. Nous rentrions
donc chez nous, heureux de cette rencontre si prometteuse. Et puis rien,
strictement rien. Le téléphone ne sonnait pas. Ces personnes nous avaient
complètement oubliés. Quel contraste avec l’accueil de Rachel à mon égard! Nous
en étions un peu décontenancés. Il fallait que nous apprenions à mieux décoder
la culture américaine…
Cependant, je commençais à prendre mes marques au CFIA. La grande nouveauté
était que j’osais sortir de temps en temps ma canne blanche pour m’y rendre,
surtout le matin, presque en cachette, quand il n’y avait pas encore grand-monde
dans les rues. Que voulez-vous? Je ne pouvais pas me départir d’un sentiment de
honte: qu’allaient donc penser mes collègues quand ils me découvriraient ainsi
appareillé? Pourtant, je n’avais pas le choix, dans ces rues que je ne
connaissais pas. Cela n’avait plus rien à voir avec Paris. Par définition, aux
États-Unis, je me retrouvais dans un monde inconnu. Certes, si j’allais
seulement de chez moi au CFIA, je pouvais m’en passer, tellement ces deux lieux
étaient proches. De temps en temps je sortais la canne, de temps en temps je
faisais le fier en la gardant dans mon sac. Mais si je devais me rendre au
centre de Cambridge, ou pire encore à Boston pour faire une course, alors je ne
pouvais y échapper: je devais exhiber mon bâton blanc. En plus, pensant à
Marie, je ne cessais de me raisonner: «Maintenant que tu es père de famille,
arrête tes conneries! Ne mets pas ta vie en danger. Prends ta canne et
tais-toi!» Je me félicitais de ce changement d’état d’esprit quand, juste
avant de commencer une réunion, Gene me prit le bras pour me dire un mot un peu
à l’écart. Alors qu’il remarquait que je m’étais cogné le front, il se permit de
m’engueuler gentiment: «Je t’ai encore vu hier sur le trottoir sans ta canne:
This is not serious!» Comme quoi j’avais encore des progrès à faire.
Le matin, j’adorais retrouver Michael au bureau: il débutait rituellement sa
journée par la lecture du New York Times ou du Boston Globe, tout en sirotant
une grande tasse de café. Il me commentait parfois certains articles, en y
ajoutant un mot d’humour qu’en général je ne comprenais pas ; mais je faisais
quand même «Ah, ah…», d’un air entendu, pour lui faire plaisir. Tout n’allait
cependant pas pour le mieux dans le meilleur des mondes. En me familiarisant
avec l’usage du télé-agrandisseur, je m’aperçus que la lecture devenait vite
laborieuse: je ne pouvais lire que quelques pages d’un ouvrage ; ensuite, mes
yeux n’en pouvaient plus. À nouveau, un mur se dressait devant moi. Il fallait
aussi jeter un coup d’œil au courrier du jour, mais cela me prenait trop de
temps avec cet appareil. Kendra m’aidait bien un peu, mais elle avait beaucoup
d’autres tâches à accomplir pour toute l’équipe. Plus grave encore était la
question de mon accès à la bibliothèque d’Harvard, la Widener, riche à l’époque
de 11 millions de volumes. Avant de me mettre à rédiger mon livre, je souhaitais
faire, dans ce fonds exceptionnel, des recherches bibliographiques qui
viendraient enrichir ma documentation et mes analyses. Mais comment m’y prendre?
Plus d’un mois et demi s’était écoulé depuis notre installation et je n’avais
toujours pas trouvé de solution à ce problème. Passé le temps de l’excitation de
mes tout débuts à Harvard, le moral commençait à être sérieusement en berne.
Heureusement, Lydie tomba sur une petite annonce dans la Harvard Gazette, qui
signalait que l’université proposait des jobs à des étudiants désireux d’aider
d’autres étudiants handicapés. Gene Sharp ignorait l’existence d’un tel service.
Renseignements pris, celui-ci s’adressait à des étudiants en train de préparer
leur diplôme, ce qui n’était pas mon cas. Néanmoins, je décidai de me faire
connaître auprès de l’administration pour tenter ma chance. Je fus reçu par un
employé qui se montra compréhensif. Était-il francophile? Il écouta mon histoire
et me fit préciser ma demande. Puis il me confirma qu’en principe je ne devais
pas bénéficier de ce service, mais que, vu ma situation, il était prêt à faire
une exception… «pour la France»!
Une semaine plus tard, je reçus un coup de téléphone d’un étudiant qui se
portait volontaire pour le job. David, originaire du Wisconsin, se passionnait
pour le folklore suédois! Pourquoi pas, en effet? J’étais tellement heureux
qu’il vienne vers moi que je ne cherchai même pas à rencontrer d’autres
candidats. L’essentiel était qu’il se montrât efficace dans notre collaboration,
et il le fut. David m’expliqua tous les secrets de la Widener, cette
bibliothèque immense dans laquelle on déambulait à travers un dédale de
couloirs, où les centaines de milliers de livres étaient soigneusement rangés.
Rien à voir avec les bibliothèques de nos grandes institutions parisiennes où, à
l’époque, on devait remplir une fiche pour chaque document demandé, puis
attendre au mieux vingt minutes, voire une heure ou davantage, qu’un employé
revienne avec le livre en question — et parfois s’entendre dire: «Désolé, il a
été emprunté.» Quel temps perdu inutilement! À la Widener, les étudiants
avaient directement accès aux ouvrages sur les rayons. Petit inconvénient: il
fallait faire attention à ne pas se perdre dans le bâtiment. David me raconta
des histoires célèbres d’étudiants qui, ne retrouvant pas la sortie, étaient
restés enfermés une nuit dans la bibliothèque! Il n’y avait pas à l’époque de
téléphones portables pour envoyer un signal de détresse…
Avec David, nous prîmes l’habitude de nous rencontrer au moins deux fois par
semaine à heure fixe. On commençait par regarder rapidement la pile de papiers
arrivés dans mon casier, puis on s’attaquait à l’essentiel: les livres ou
revues que je lui avais demandé d’emprunter à la bibliothèque. Nous en faisions
une lecture rapide pour évaluer si cela valait la peine de s’y plonger
davantage. Parfois, il me suffisait d’écrire quelques notes sur l’ordinateur
pour y garder les informations ainsi recueillies. Dans d’autres cas, il me
fallait absolument prendre connaissance de l’ensemble du texte. S’il s’agissait
d’un article ou du chapitre d’un livre à consulter en urgence, David m’en
faisait la lecture en direct. Si cela pouvait attendre quelques jours, cas le
plus fréquent, il emportait le texte avec lui pour l’enregistrer avec un petit
magnétophone. À la séance suivante, il me remettait la ou les précieuses
cassettes de sa lecture. Libre à moi de les écouter quand je le souhaitais et de
prendre au calme des notes sur l’ordinateur. Ce mode de travail était pour moi
très efficace. David devint en fait plus qu’un lecteur: mon premier assistant
de recherche. Je lui confiais parfois une véritable recherche bibliographique ou
le soin de me résumer en une page le contenu d’un article. Et il avait en outre
l’avantage de corriger mon anglais…
Mais — il y a toujours un mais… — David n’avait strictement pas le temps
d’enregistrer des textes beaucoup plus longs, tels que des livres. Or certains
ouvrages fondamentaux m’étaient nécessaires. S’ils avaient été édités en
français, je pouvais toujours faire appel au GIAA. Avant mon départ, j’avais
d’ailleurs pris soin de demander à cette association de m’en enregistrer
quelques-uns (de Raymond Aron, Pierre Laborie ou Serge Klarsfeld), ainsi que les
deux volumes de ma thèse. Mais pour les livres en anglais que je découvrais à
Harvard, que faire? J’en parlai à Rachel, qui m’appelait régulièrement pour
savoir comment se passait mon adaptation. Évidemment, elle avait une solution:
elle m’invita à prendre contact avec une association de bénévoles, Recording for
the Blinds, qui se trouvait précisément à Cambridge. Située à trois arrêts de
bus de mon domicile, cette association était l’équivalent du GIAA à Paris, mais
en plus professionnel. Elle disposait d’un studio d’enregistrement et prêtait
des magnétophones spécialement conçus pour écouter des livres. Dans leur
catalogue, je remarquai qu’ils avaient fait enregistrer des ouvrages de Gene
Sharp, de Charles Tilly et de bien d’autres auteurs en sciences sociales. Ils
pouvaient aussi travailler à la commande, comme me l’avait dit Rachel. Quel
soulagement de savoir que je pouvais compter sur eux! En fait, Recording for
the Blinds entendait aider les étudiants déficients visuels présents dans toutes
les universités du Massachusetts et au-delà. Ainsi, environ deux mois après mon
arrivée à Harvard, j’étais parvenu à mettre sur pied un dispositif de travail
opérationnel. Ayant eu le temps de me familiariser avec le traitement de texte,
je n’avais plus qu’à me mettre à l’écriture.
Plus les semaines passaient, plus nous nous sentions à l’aise dans notre nouvel
environnement. Lydie avait fait la connaissance d’un groupe sympathique de
jeunes mères de famille, pas nécessairement de nationalité américaine. Phénomène
classique: quand on vit à l’étranger, on a tendance à se rapprocher de ceux qui
se trouvent dans la même situation que soi. Néanmoins, nous avions l’impression
de progresser dans notre intégration, en devenant amis avec un couple
franco-américain dont la fille, Arielle, avait quasiment le même âge que Marie.
La mère, Martine, donnait des cours de français, ce que ne tarda pas à faire
également Lydie. Le père, Seymour, originaire du Colorado, enseignait les arts
graphiques à Boston University. Il était agréable de découvrir les environs en
leur compagnie. Nous adorions marcher jusqu’à Harvard Square pour aller déguster
des cookies dans les meilleures pâtisseries de la ville. Non loin du kiosque à
journaux, où l’on trouvait Le Monde, il y avait de temps en temps d’excellents
musiciens. J’adorais stationner près de celui qui jouait des airs des années
1920 sur son piano mécanique. Cette musique me remettait en mémoire des images
des films muets de Buster Keaton. Juste à côté, on allait fouiner à la Harvard
Coop, un magasin où l’on trouve toutes sortes de produits estampillés Harvard,
du stylo au tee-shirt en passant par le sac à dos, mais aussi des cravates et
des livres récents. Puis on prenait le métro — une antiquité par rapport à celui
de Paris — pour se rendre à Boston et aller manger une pizza dans le quartier
italien. Comme Martine et Seymour possédaient une voiture, une vieille Cadillac
aussi bruyante qu’un tank, nous faisions des escapades aux alentours. Au
hit-parade de nos préférences, nous aimions nous promener autour du lac Walden
Point, un joli coin de verdure, idéal pour les enfants et leurs parents. Il se
dégageait de ce lieu une atmosphère de paix, qui nous enveloppait aussitôt que
l’on s’engageait sur le chemin autour du lac. Le philosophe Henry David Thoreau,
que je connaissais par son texte sur la désobéissance civile, avait été attiré
par cet endroit, effectivement propice à la méditation. Il avait voulu y faire
une expérience prolongée de solitude ; au milieu des arbres, près du lac, on
pouvait visiter sa modeste cabane reconstituée à l’identique. Thoreau voulait se
défaire de la civilisation et prouver l’importance du retour à la nature.
(En fait de solitude, les mauvaises langues murmuraient que sa compagne venait
discrètement lui rendre visite de temps en temps!)
Les semaines passèrent et la neige avait fini par tomber en abondance. La
température pouvait descendre à moins vingt et même plus bas encore en cas de
vent du nord. Après tout, nous étions proches de la frontière canadienne. Sur
les trottoirs de Cambridge, couverts d’un épais manteau blanc, j’avais parfois
peine à me déplacer. Les repères que j’avais l’habitude d’identifier sur le
bitume avaient disparu. Et on nous disait que la neige pouvait tomber jusqu’en
avril! N’y tenant plus, nous finîmes par louer une voiture pour faire une
escapade de quelques jours dans les montagnes du New Hampshire. Que c’était beau
et reposant! En passant près d’un lac gelé, nous rencontrâmes un homme qui
avait percé un trou dans la glace pour pêcher. Il me revint aussitôt des images
des bandes dessinées de mon enfance, où un personnage s’adonnait à cette forme
de pêche assez étonnante. Nous étions en train de tomber amoureux de cette
région où, tout en vivant non loin de la mer, nous pouvions faire des balades
dans les bois et aller à la montagne. Et notre petite Marie profitait bien de ce
climat. La France était loin, très loin. D’ailleurs, on n’en parlait
pratiquement pas à la télévision ni dans les journaux. En revanche, les médias
américains s’intéressaient à ce qui était en train de se passer en Union
soviétique, où le nouveau dirigeant, Mikhaïl Gorbatchev, semblait vouloir
engager une nouvelle politique, celle de la Glasnost (ou «transparence»), à
commencer en matière d’information. Allait-on connaître enfin une véritable
ouverture en URSS, dans la patrie du communisme réel? Quant à l’actualité de
l’Europe — entendue comme Europe de l’Ouest —, les médias américains
l’évoquaient de temps en temps, en des termes très généraux. Mais, sur notre
petit Hexagone, que nenni! Rien de tel qu’un séjour à l’étranger pour vous
faire prendre conscience du caractère provincial du sacro-saint journal télévisé
de 20 heures.
Le mois de février arrivait déjà. Nous remarquâmes avec tristesse qu’il ne nous
restait que quelques mois à passer aux États-Unis avant de repartir. Tous ces
efforts d’adaptation pour bientôt plier bagages? On avait le sentiment d’être à
peine arrivés et de ne rien encore connaître, ou si peu, de cet immense pays.
D’un commun accord, Lydie et moi souhaitions prolonger notre séjour d’un an. Le
projet était un peu fou, mais nous voulions savoir s’il était réalisable.
J’en parlai à Gene Sharp pour sonder sa position à mon égard. Allait-il accepter
ma présence plus longtemps? Certes, mon intégration au CFIA s’était plutôt bien
passée ; mais ma demande n’était-elle pas une manière de m’incruster dans son
équipe, alors qu’il avait probablement en vue d’autres chercheurs à accueillir?
Gene eut cette réponse encourageante, mais aussi exigeante, typique des milieux
de la recherche américaine: «D’accord. Tu peux rester, à condition que “ tu
trouves ton argent ” (you find your money)!» Surpris, je lui demandai quelques
explications. Il voulait dire que je devais m’adresser à des fondations
susceptibles de financer mon travail une seconde année. Pas question pour lui de
me donner un dollar de plus. Pour cela, je devais préparer dès à présent un
projet de recherche. «Mais je ne connais rien au système des fondations
américaines», lui rétorquai-je. Et lui de me répondre du tac au tac: «Qu’à
cela ne tienne, on va t’aider!»
Si nous voulions rester, je me retrouvais au pied du mur. Et nous le voulions,
Lydie ayant l’intention de trouver un job de son côté. J’interrompis la
rédaction de mon livre, qui n’en était qu’à ses débuts, pour me mettre à
réfléchir à un nouveau sujet de recherche. Il fallait trouver un projet qui,
dans le contexte du moment, puisse avoir quelque chance d’être financé, et qui
soit bien entendu en rapport avec mes compétences et les objectifs du Program on
Nonviolent Sanctions. Les changements amorcés en URSS, avec la politique de la
Glasnost, pouvaient offrir un excellent point de départ: les médias
allaient-ils être un facteur d’ouverture du système soviétique, voire un support
essentiel au développement d’une opposition pacifique interne? J’avais déjà
approché cette intéressante question des interactions entre médias et
oppositions dans le cadre de mes travaux sur l’Europe nazie. Ainsi le rôle de la
BBC durant la Seconde Guerre mondiale était bien connu pour avoir favorisé le
développement de la résistance. Or, en me rendant en Pologne, j’avais constaté
que les opposants au régime communiste continuaient à écouter la BBC, quarante
ans plus tard, comme pendant la période nazie! Cette continuité historique
était fascinante. Ils se branchaient aussi sur des stations américaines, comme
Voice of America ou Radio Free Europe — cette dernière ayant été imaginée après
guerre par la CIA pour déstabiliser les pays communistes. Le nouvel esprit
insufflé à Moscou par Gorbatchev n’allait-il pas avoir bientôt des effets
partout dans le bloc soviétique, et en premier lieu dans cette Europe de l’Est
plus directement tournée vers l’Occident? J’en discutais au CFIA avec Michael,
qui suivait encore plus que moi cette actualité. Nous tombions d’accord pour
reconnaître que la censure communiste n’avait pas les moyens, à terme, de faire
face au défi des nouveaux médias, dans cette période qui voyait par ailleurs
l’apparition des magnétoscopes et des premières télévisions par satellites. Dans
le contexte de la Glasnost, il y avait donc une hypothèse de recherche
intéressante à établir entre l’essor de ces médias, anciens ou modernes, et le
développement potentiel de foyers d’opposition pacifique, voire non-violente.
Avant de me mettre à la rédaction d’un projet, j’en parlai à Gene Sharp.
Celui-ci trouva l’idée excellente et me suggéra de l’envoyer à trois fondations
différentes: pas plus, pas moins. Je passe sur les détails de la préparation
des dossiers, assez laborieuse. La bureaucratie ne sévit pas seulement en
France. Simultanément, Gene eut l’idée de me faire rencontrer Scott Thompson, un
professeur de la prestigieuse Fletcher School of Law and Diplomacy, installée à
Medford, également dans le Massachusetts. Scott Thompson était impliqué dans la
création d’une toute nouvelle fondation à Washington, The United States
Institute of Peace (USIP). Il me donna rendez-vous au Harvard Club, un
restaurant assez chic réservé aux universitaires et à leurs hôtes. Je lui
glissai au passage un mot sur mes problèmes de vue pour lui expliquer mes gestes
parfois maladroits. Mais celui-ci n’y prêta pas attention ou n’en eut cure. En
revanche, ce qui l’intéressait, c’était mon sujet de recherche: il le trouvait
passionnant. Aussi souhaita-t-il me rencontrer pour en savoir plus et me donner
quelques conseils dans la préparation de mon dossier. Scott Thompson semblait
déterminé à me soutenir auprès du Board, le conseil scientifique de cette
fondation. C’était ma meilleure chance de succès. Mais je me gardai bien de lui
dire que je devais d’abord finir la rédaction du livre pour lequel Gene Sharp
m’avait fait venir à Harvard. Du coup, je commençais à avoir le vertige:
comment allais-je concrètement m’en sortir? J’avais peu avancé dans mon livre,
et voilà que je me mettais un nouveau projet de recherche sur les épaules! Je
préférais ne plus y penser. En attendant que viennent les réponses des
fondations, je me remis à travailler d’arrache-pied à mon manuscrit.
Fin mai, celle de l’USIP arriva: positive! Scott Thompson me téléphona
personnellement pour m’annoncer la bonne nouvelle. On m’accordait même une
bourse plutôt conséquente pour me permettre de rester une seconde année à
Harvard. J’étais comblé. Cependant, dans les jours suivants, j’eus le loisir de
mesurer les implications de la situation. Je m’étais pris au jeu: je voulais
savoir si j’étais capable de me faire financer par une fondation américaine. Et
cela avait marché! C’était très bien. Et alors? La conséquence était
évidente: comme mon congé sabbatique ne pouvait pas être renouvelé, j’étais
contraint de démissionner de mon poste de psychologue en France. Adieu la
sécurité de l’emploi, même assortie d’un salaire modeste. En voulant nous offrir
une seconde année à Harvard, je prenais un risque considérable: celui de me
retrouver peu de temps après sans emploi. Pesant le pour et le contre, Lydie et
moi étions toutefois d’accord pour ne pas renoncer à ce qui se présentait.
Depuis quatre ans au moins, je me battais pour me faire une place dans les
milieux de l’université et de la recherche. Je commençais à être dans une
dynamique ascendante. Alors pourquoi abandonner? À mon retour en France, il
fallait espérer que la «carte Harvard» m’aiderait à ouvrir de nouvelles
portes.
Ce n’est pourtant pas sans tristesse que je me décidai à envoyer ma lettre de
démission au Bel Air. Certes, vu des États-Unis, cet établissement où j’avais
travaillé comme psychologue me semblait désormais très loin. Pourtant, je
n’avais rien oublié de la richesse et de la diversité des personnalités que j’y
avais croisées. Le Bel Air restait très présent dans ma mémoire, non pas
uniquement en tant que communauté de travail, mais bien plutôt comme une
communauté de vie où l’on travaille. On y manifestait souvent une attention aux
autres qui n’était pas seulement professionnelle. Avec le recul du temps, je me
disais que j’avais eu beaucoup de chance de me trouver dans cette institution,
un peu par hasard, précisément au moment où ma vue était en train de décliner
fortement. Certains de mes collègues avaient assisté à ma descente vers le pire,
tentant discrètement de l’accompagner, dans la mesure où je voulais bien
accepter leur aide. Que se serait-il passé si, dans la même situation, je
m’étais retrouvé dans une administration quelconque? ou dans une entreprise où
les salariés vivent en permanence sous pression pour en améliorer les
performances? Aurais-je bénéficié de la même bienveillance? J’en doutais
fortement. En quelque sorte, le Bel Air avait été pour moi un espace de
transition, un sas d’adaptation, qui m’avait aidé à me préparer à une autre vie,
à un «nouveau monde». Je lui en vouerai une reconnaissance éternelle.
En attendant, je me trouvais à Harvard avec un travail considérable. Et je
n’avais pas le droit à l’échec. Pour qualifier la vive compétition qui régnait
dans les universités américaines dans le but d’obtenir un poste puis la
titularisation dans ce poste, j’appris qu’on disait souvent: publish or perish
(publier ou disparaître). Pensant à mon cas personnel, me vint à l’esprit cette
formule familière, bien française: «Ça passe ou ça casse…»
Travailler comme un chien
UN JOUR que Michael, arrivant au bureau, me voyait déjà installé devant mon
ordinateur, il me lança: «Jacques, you work like a dog!» Encore une de ses
blagues que je ne comprenais pas. Moi, je travaille comme un chien? Pourquoi me
comparer à un animal? Aucune agressivité pourtant dans sa voix, plutôt du
respect ou peut-être de l’inquiétude. Michael m’expliqua alors le sens de cette
expression idiomatique, et je compris que c’était l’équivalent français de
«Tu travailles comme une bête!». Il avait raison. Depuis que je savais que je
resterais une année supplémentaire à Harvard, j’étais conscient des défis que je
devais relever. Le contexte dans lequel j’évoluais tous les jours y était aussi
pour quelque chose: autour de moi, de l’étudiant au professeur, en passant par
le post-doc, tout le monde travaillait énormément ; l’un pour décrocher son
diplôme, l’autre pour achever une publication, un autre encore pour réunir
toutes les chances d’obtenir le poste universitaire convoité.
Dans mon cas, le but premier était d’avancer dans la rédaction de mon livre sur
la résistance civile dans l’Europe nazie. Aussi m’étais-je imposé une discipline
de fer: lever à 5 heures, pour être au bureau à 5 h 30! Le plus dur était de
m’arracher à la maison. Mais, une fois dans la rue, j’avoue que je ne détestais
pas goûter la fraîcheur du petit matin. Et il régnait au bureau un silence
absolu que seul froissait légèrement le cliquetis des touches de mon ordinateur,
au rythme de ma frappe, plus ou moins inspirée, sur le clavier. J’avais alors
devant moi la tranquillité de cinq à six heures d’écriture. S’il me fallait
insérer dans le manuscrit une citation ou une référence se trouvant dans ma
thèse, j’allumais le télé-agrandisseur pour placer, sous la caméra, la page où
se trouvait le texte recherché. Je pouvais alors recopier sans difficulté
l’extrait en question. Dans la pénombre du petit matin, je naviguais entre deux
écrans: celui de ma «télé» pour lire et celui de mon ordinateur pour écrire.
Quel bonheur de voir ainsi les mots danser devant mes yeux! Pourvu que ce
simple spectacle dure le plus longtemps possible, ne pouvais-je m’empêcher de
penser. Et quelle satisfaction de m’apercevoir, au terme de quelques heures de
labeur: «Tiens, tu as écrit presque trois pages aujourd’hui.» Vers 10 h 30,
l’atmosphère du bureau n’était plus du tout la même: le téléphone sonnait un
peu trop souvent, et je ne pouvais plus espérer la même concentration.
Néanmoins, je m’efforçais de prolonger l’effort d’écriture jusqu’à 11 h 30,
voire midi. Au-delà, le «chien» — pardon: la «bête» — ne pouvait plus
avancer! Mes idées se brouillaient et il valait mieux que je passe à autre
chose.
Je filais alors à la cafétéria pour avaler un sandwich ou une salade, tout en
bavardant avec tel ou tel. Puis, quand tout le monde descendait déjeuner, j’en
profitais pour remonter à mon étage et tenter de m’accorder, dans un coin, une
petite sieste réparatrice. Venait bientôt l’heure de David: il arrivait vers
13 heures ou 13 h 30. Après avoir pris un café, nous partions ensemble pour une
séance de lecture intensive, jusque vers 17 heures. En général, je restais aux
commandes devant mon ordinateur tandis qu’il lisait à mes côtés, en copilote de
notre itinéraire du jour. Lire en continu est fatigant ; écouter aussi.
Cependant, dès que j’interrompais David pour prendre des notes, la nature de
notre activité changeait, ce qui introduisait une rupture de rythme salutaire
pour tous deux. Si David ne devait pas venir ce jour-là, j’en profitais pour
préparer le travail d’écriture du lendemain, en rassemblant la documentation
nécessaire. Vers 17 h 30, je rentrais à la maison, épuisé ; sauf s’il y avait un
séminaire auquel je souhaitais aller ou étais tenu d’assister. Mais désormais,
je faisais tout pour limiter au minimum ma présence à ce genre de rencontres. La
fascination qu’Harvard avait exercée sur moi, aux premiers temps de mon séjour,
s’était estompée. Plutôt que de recevoir encore et encore de la connaissance sur
des sujets qui me concernaient plus ou moins directement, j’entendais devenir, à
mon modeste niveau, artisan de connaissances, en réussissant mon livre.
Au fil des semaines, tendu vers cet objectif, je pris subitement conscience
d’une mutation dans mon «mental»: la remise en question de la manière dont,
depuis mon adolescence, je m’étais affirmé… ou résigné, face au destin qui
m’était promis. Car, à quoi se résumait mon histoire? Depuis l’âge de 18 ans, je
n’avais cessé d’opérer des renoncements successifs à cause de mes yeux. Pour
cette seule raison, j’avais renoncé à entreprendre des études de médecine et à
préparer une agrégation pour devenir professeur ; je m’étais interdit de nouer
une relation durable avec une jeune femme ; je n’avais pas voulu faire tel ou
tel voyage à l’étranger ; et même, d’une certaine manière, j’avais aussi renoncé
à poursuivre mon engagement politique. C’était bien fini ce temps-là. Déjà, sur
le plan de ma vie personnelle, j’avais réussi à me dépasser, à construire une
petite famille. Mais il restait à concrétiser ma trajectoire professionnelle, ce
qui n’était pas gagné. Or, maintenant que ma vision était devenue très faible,
et que pourtant, aux États-Unis, on croyait en mes compétences, je n’avais plus
aucune raison de me barrer la route tout seul. Auparavant, en effet, c’était
comme si je me présentais devant des portes que je prenais soin de fermer avant
de chercher à les ouvrir! Comment avais-je pu rester si longtemps dans une
position aussi stupide?
Qu’on se rassure: je n’avais aucune prétention à devenir un jour pilote
d’avion! Mais au moins, dans le domaine des sciences sociales, où j’avais pris
peu à peu confiance en moi, j’étais déterminé à aller jusqu’au bout. Je n’avais
plus aucune envie de m’exclure de moi-même comme par le passé. J’entendais
m’affirmer en tant que tel, faisant simplement valoir mon parcours: le doctorat
de la Sorbonne, le post-doctorat à Harvard, la bourse de l’USIP, et maintenant
ce livre sur lequel je travaillais d’arrache-pied et dont la rédaction
progressait.
Bien sûr, il fallait se garder de toute naïveté. Je savais pertinemment que je
pourrais me heurter encore à bien des obstacles, surtout si je m’inscrivais dans
la compétition pour un poste. Alors, dans un dialogue imaginaire avec un
interlocuteur réticent, je lui rétorquais: «Vous pensez que je ne suis pas
fait pour le job? que je ne pourrai jamais décrocher un poste dans la recherche
ou à l’université, parce qu’on donnera toujours la préférence, à compétence
égale, à celui qui n’a pas de handicap déclaré? Vous avez peut-être raison.
Mais alors, dites-le-moi clairement. Donnez-moi vos arguments. Je vous laisse en
tout cas prendre la décision de m’exclure. Moi, je n’en ferai rien. Si vous
saviez combien de fois j’ai adopté cette attitude dans ma vie! Cette fois-ci,
non… merci! Je ne ferai plus rien pour me retirer de la course.» Là résidait
ma révolution intérieure. Ce nouvel état d’esprit me fit un bien fou, libérant
ma rage de vaincre. M’appuyant sur un sentiment de révolte vis-à-vis de mon
histoire, je me construisais une posture de combat: j’étais déterminé à tendre
mon arc pour toucher la cible. Mais quelle cible? Comment, concrètement,
réaliser cet objectif? Je ne le savais toujours pas clairement. Or, le temps
commençait à être compté, à mesure que notre séjour à Cambridge se rapprochait
de la fin.
Des mois qui se succédèrent jusqu’à ce départ, j’ai peu à dire. Petit à petit,
j’avais trouvé mes marques à Harvard et pris mon élan. Et sans doute arborais-je
ma canne, à l’occasion, un peu plus ouvertement. Rachel, ma bienfaitrice des
tout premiers jours, et son mari Peter étaient devenus nos amis. En fait, nous
nous sentions de plus en plus à l’aise à Cambridge, depuis que nous avions
déménagé dans un appartement bien plus agréable, situé dans Trowbridge Street,
une petite rue un peu plus éloignée du CFIA mais toujours commode pour m’y
rendre sans difficulté. Autre bonne nouvelle: pour cette seconde année, Lydie
avait trouvé un travail comme associée de recherche à la Harvard Business
School. Elle en était ravie car elle découvrait enfin aux États-Unis autre chose
que la vie, passionnante mais quelque peu limitée, de mère au foyer. De plus, le
passage dans cette école prestigieuse pouvait aussi lui être profitable sur le
plan professionnel à son retour en France. Du coup, il avait fallu trouver une
nourrice pour Marie, une nanny péruvienne très chaleureuse, qui parlait
davantage aux enfants en espagnol qu’en anglais. Aussi quand Marie commença à
dire ses premiers mots, elle mélangeait allègrement tout ce qu’elle entendait,
que ce soit maman, shoes ou casa. Une bonne nouvelle en appelant une autre,
j’avais obtenu une bourse complémentaire du ministère français des Affaires
étrangères. Grâce à l’apport de ces revenus divers, on s’était autorisé une
petite folie: nous nous étions procuré une voiture d’occasion, ce qui avait
grandement amélioré nos conditions de vie. Cette seconde année fut ainsi bien
plus agréable que la première, même si j’étais très absorbé par mon travail. Et
nous eûmes de surcroît la joie d’accueillir quelques amis venus de France, ainsi
que des membres de notre famille — dont ma belle-sœur Françoise, qui avait tenu
sa promesse. Nous faisions avec eux des virées aux alentours, le long de la
belle côte rocheuse du Maine qui avait tant plu à Marguerite Yourcenar, ou, à
l’opposé, vers Cape Code, nous arrêtant pour visiter le Mayflower ou pour
déguster une délicieuse clam chowder (soupe aux clams), et parfois un superbe
homard grillé, à un prix bien plus abordable qu’en France.
Mais voilà, il fallait penser au retour. À Noël 1987, je décidai de revenir à
Paris pour prendre quelques contacts dans le but de préparer mon
«atterrissage» en France. La période tombait plutôt bien par rapport à mon
propre calendrier: je venais d’achever mon livre et pouvais envisager de passer
à autre chose, précisément à la recherche sur le rôle des médias dans
l’ouverture de l’Europe communiste. Chance: Jean-Luc Domenach, alors directeur
du CERI (Centre d’études et de recherches internationales) à Sciences Po,
accepta tout de suite de me recevoir. Comme je l’interrogeais sur la possibilité
de trouver un poste en France, il me répondit avec une grande franchise:
«Désolé, je n’ai rien à vous proposer au CERI. Cependant, vous devriez vous
présenter au CNRS. Votre sujet sur les médias et la Glasnost est très
intéressant. Mais je ne vous cacherai pas que le concours y est très difficile.»
Dans les jours suivants, je rencontrai François Bédarida, qui dirigeait
l’Institut d’histoire du temps présent (IHTP), précisément un laboratoire du
CNRS. Celui-ci avait déjà eu l’occasion de me croiser, quand je venais
travailler sur ma thèse, à la bibliothèque de l’institut. Plutôt cordial, il me
dit: «Cela vaut effectivement la peine que vous tentiez le CNRS. Mais puis-je
vous demander: avez-vous votre agrégation? Ah… dommage! En ce cas, vous n’avez
aucune chance si vous vous présentez devant les historiens. Voyez plutôt chez
les collègues en science politique.»
Sans le savoir, François Bédarida venait de remuer mon passé: la voie du CNRS me
serait-elle barrée parce que, quinze années plus tôt, j’avais renoncé à passer
une agrégation? Heureusement, il me recommandait d’aller voir du côté des
politologues. Avant de repartir pour les États-Unis, je devais justement
rencontrer l’un d’entre eux, Pierre Grémion, qui travaillait sur les relations
culturelles Est-Ouest. Cet entretien s’annonçait donc particulièrement
important. Or, à peine étais-je arrivé à notre rendez-vous, au Centre de
sociologie des organisations, que celui-ci m’annonça qu’il devait l’écourter. Il
dut lire ma déception sur mon visage — je prenais mon avion le lendemain —, car
il m’expliqua qu’il devait de toute urgence retourner chez lui en raison d’un
imprévu. Et moi qui espérais une discussion approfondie sur mon avenir, c’était
bien ma veine! Néanmoins, Pierre Grémion alla à l’essentiel:
«Oui, votre sujet est intéressant et croise d’ailleurs mes propres travaux.
Oui, je vous encourage à vous présenter au CNRS en science politique. Non, vous
n’avez pas besoin de posséder une agrégation pour déposer votre dossier devant
cette commission.» Et, tout en enfilant son manteau, il ajouta: «Vous devez
savoir toutefois que le niveau du concours est très relevé et que vos chances
sont réduites. Je vous invite donc à très bien préparer votre dossier.»
Ainsi, chacun à leur manière, mes interlocuteurs m’avaient poussé à aller vers
le CNRS, tout en précisant que je ne devais pas me faire beaucoup d’illusions.
Cette perspective semblait presque inaccessible. Mais je n’en imaginais guère
d’autres. Peut-être avais-je d’ailleurs trouvé en Pierre Grémion, en dépit de la
brièveté de notre échange, un appui avisé et bienveillant?
Je ne connaissais rien au CNRS, bien que mon frère y travaillât déjà, dans un
domaine complètement différent du mien. De retour à Cambridge, je m’efforçai de
collecter un maximum d’informations sur cet organisme prestigieux, y compris
auprès de chercheurs français de passage à Harvard, notamment l’historien Henry
Rousso. Il me fallut du temps pour comprendre l’organisation de cette structure
passablement compliquée, aux multiples branches administratives. Peu à peu, je
compris que le CNRS était structuré en différents départements scientifiques.
Celui qui me concernait, le département des «Sciences de l’homme et de la
société», était divisé en différentes sections regroupant les historiens, les
sociologues, les politologues, etc. Tous les ans, des postes étaient ouverts à
concours dans chacune de ces sections. Mais leur nombre était limité: deux ou
trois en général pour toute la France, quatre ou cinq en période faste, ce qui
était très rare. Autant dire que la possibilité d’être pris était fort réduite.
Néanmoins, le candidat pouvait se représenter deux fois. Par conséquent, j’avais
trois coups à jouer, chaque année, durant trois ans. Trois chances de gagner ou
de mordre la poussière. Il fallait vraiment y croire! J’appris cependant une
information capitale, qui me donna un peu plus l’énergie de me lancer dans la
course. Pour la plupart des candidats, je suppose qu’elle n’avait guère
d’importance, mais pour moi, si: la visite médicale — obligatoire comme pour
tout recrutement dans la fonction publique — ne constituait pas, au CNRS, un
critère de sélection a priori. Autrement dit: pas de barrage de ce côté-là!
Quelle bonne nouvelle! Se pouvait-il que la voie soit ainsi dégagée? J’en
doutais encore et me renseignai, via différents canaux, pour recouper
l’information. Mais oui: je pouvais être accepté en dépit de mon problème aux
yeux. Encore fallait-il réussir le concours.
Durant le dernier semestre qui me restait à Harvard, je me mis à préparer ce
dossier de candidature, tout en avançant sur la recherche pour l’USIP. Les deux
activités allaient de pair: plus je progresserais dans ma connaissance du
développement des médias occidentaux à l’Est dans le contexte de la Glasnost,
plus je me donnerais de chances de présenter un dossier «pointu» pour le
concours à Paris. Les semaines passaient très vite, trop vite. De plus, nombre
de visites s’annonçaient au printemps: famille ou amis de France, tout le monde
souhaitait venir à Cambridge pour nous voir avant notre retour. J’eus alors un
moment de doute, pour ne pas dire de mélancolie. Ne pouvait-on explorer d’autres
pistes? Étions-nous vraiment contraints de quitter ces lieux, de ne plus jamais
traverser Harvard Yard où Marie venait de faire ses premiers pas? Pourquoi ne
pas aller à Stanford, en Californie, où René Girard m’avait invité à le
rejoindre pour travailler avec son ami Robert Hamerton-Kelly au Center for
International Security and Arms Control? Mais il m’aurait fallu dénicher un
nouveau financement, alors que je n’avais pas fini mon travail pour l’USIP. Ce
n’était pas raisonnable.
Bien préparer ma candidature au CNRS depuis l’étranger n’était cependant pas
chose facile. Pour obtenir de nouveaux conseils, je me décidai à téléphoner à
Pierre Grémion. Il me précisa qu’un dossier est d’abord évalué sur la qualité du
projet de recherche et que chaque candidat est invité à le présenter brièvement
lors d’une audition. Pierre Grémion me donna aussi une information capitale:
pour avoir une chance d’être retenu, le candidat devait demander à être rattaché
à un laboratoire du CNRS. Logique: on ne pouvait imaginer de chercheur isolé ;
il devait être intégré à une équipe. Dans mon cas, il me suggérait de me
rapprocher du laboratoire «Communication et politique», dirigé par Dominique
Wolton, qui venait juste d’être créé. C’était sûrement une bonne idée, mais je
ne connaissais pas personnellement ce sociologue de la communication, sachant
seulement qu’il avait publié avec Jean-Louis Missika un livre remarqué sur la
télévision 7. Impossible, cependant, de rencontrer Dominique Wolton avant mon
retour prévu en juin, alors que les auditions au CNRS étaient également
organisées à cette date. Pierre Grémion me mit en garde contre le risque de
précipiter ma candidature. Mais je ne l’écoutai pas. Anxieux quant à mon avenir,
je ne voyais pas une autre perspective à laquelle me raccrocher. Me revenait en
mémoire la maxime favorite de mon professeur d’histoire à Lavoisier: «Qui ne
tente rien n’a rien.»
Et le blues me reprit. Devais-je vraiment quitter ces rues de Cambridge qui
m’étaient devenues si familières? abandonner ce bureau du CFIA où j’avais bossé
comme un «chien», ainsi que me l’avait dit Michael? Je pris conscience que
j’appréhendais mon retour en France. Qu’allait-il se passer? Voudrait-on de moi
quelque part? Avant de partir, j’eus l’idée de prendre rendez-vous avec ceux
que je considérais comme les «grands» d’Harvard, du moins ceux que j’avais eu
l’occasion de croiser durant mon séjour. Sans rien leur dire de mon état
d’esprit, ce serait pour moi une manière de faire mes adieux à ces lieux et à
ces personnages, en m’efforçant de graver dans ma mémoire non pas tant leurs
visages que leurs voix. Quelque vingt années plus tard, je suis cependant bien
incapable de me remémorer leurs intonations. De ces entretiens, il me reste
plutôt aujourd’hui un souvenir émotionnel, ce qu’on pourrait appeler le feeling
d’une rencontre.
Je commençai par Samuel Huntington, toujours installé au troisième étage du
CFIA, que je rencontrais de temps à autre dans l’ascenseur. Il me situait
parfaitement, et je n’eus aucune peine à obtenir un rendez-vous. Mais, comme
c’était prévisible, nous eûmes une conversation assez superficielle: il était
alors plongé dans des questions de sécurité militaire, et moi dans mes histoires
de résistance civile. À la Kennedy School, je vis Joseph Nye, qui m’avait
impressionné un jour que j’assistais par hasard à l’un de ses cours. Curieux de
savoir ce que ce Français faisait à Harvard, il se montra cordial à mon égard.
Il me semblait parfait dans son rôle de professeur, voulant adopter un style
décontracté et néanmoins très professionnel. Nye était toutefois plongé bien
davantage que moi dans les théories des relations internationales, et nos
centres d’intérêt communs restaient également limités. Puis je me rendis au
William James Building, situé juste derrière celui du CFIA, où Herbert Kelman
avait son bureau. Celui-ci était très actif dans le Middle East Program,
cherchant à œuvrer au rapprochement entre Israéliens et Palestiniens. Aussi
voulais-je mieux comprendre son rôle dans l’élaboration d’un éventuel processus
de paix, après le déclenchement de la première Intifada. Quelle ne fut pas ma
surprise d’apprendre qu’il était psychologue! Il avait bien connu le
célébrissime Stanley Milgram, auteur des expériences de psychologie sociale dont
j’avais parlé dans mon premier livre, visant à tester la soumission des
individus à l’autorité. Kelman allait d’ailleurs publier avec Lee Hamilton un
ouvrage important sur le massacre bien connu de My Lai, perpétré au Vietnam par
des soldats américains 8. Pourquoi n’avais-je pas cherché à le voir plus tôt?
Nous eûmes une conversation passionnante et je le quittai à regret.
La plus émouvante cependant fut ma dernière visite, celle à Stanley Hoffman,
directeur du Center for European Studies. En fin de compte, c’est avec lui que
j’avais le plus de connivences au sein de la «Harvard Community». Il m’avait
déjà reçu à plusieurs reprises dans son petit bureau d’Irving Street, où l’on ne
pouvait pénétrer qu’après être passé par celui de son assistante, Jacqueline
Brown, qui montait la garde. Chaque fois, Stanley commençait par me raconter une
anecdote relative à la politique de Reagan ou de Mitterrand, à moins que ce ne
fût à propos d’un détail de la vie sur le campus. Il y mettait toujours une
pointe d’humour, qui suggérait qu’il prenait les choses avec beaucoup de
philosophie, en observateur amusé et néanmoins attentif des conduites humaines.
Puis venait la question: «Alors, où en êtes-vous? Est-ce que ce livre
avance?»
Notre conversation, d’une vingtaine de minutes au grand maximum, était toujours
un réconfort. Je n’ai pas souvenir qu’il m’ait interrogé une seule fois sur ma
vue. Stanley portait tout simplement de l’intérêt à mon travail et se montrait
plutôt disposé à me soutenir. Il avait souhaité me faire rencontrer un étudiant
d’Harvard, Daniel Goldhagen, qui préparait sa thèse sur les bourreaux nazis et
dont le livre ferait tant de bruit à sa parution. Mais ma rencontre avec ce
dernier ne m’avait pas laissé une bonne impression. Je l’avais trouvé trop sûr
de lui, prenant déjà le ton du donneur de leçons, alors qu’il en était encore à
préparer son doctorat. Mais je n’en avais rien dit à Stanley. Pierre Grémion?
Il le connaissait, bien sûr, et appréciait ses travaux, ce qui ne m’étonna
guère. J’imaginais bien que les deux hommes puissent être amis.
«Et Pierre Hassner, vous le connaissez? ajouta-t-il. C’est aussi un très bon ami
et un grand esprit. Nous avons en commun d’avoir été les élèves de Raymond
Aron.»
Oui, je connaissais bien sûr le nom de Pierre Hassner et je savais qu’il était à
Sciences Po ; mais je n’avais pas eu encore l’occasion de le rencontrer
personnellement. Je me promis donc de le faire dès mon retour en France. Comme
je confiais à Stanley Hoffman mon intention de me présenter au concours du CNRS,
il me souhaita «bonne chance», bien sûr… Mais je perçus dans sa voix une
pointe d’ironie, du genre: «Je vous souhaite bien du courage!»
Du courage? J’allais en avoir besoin en effet. De retour à Paris, en juin 1988,
je me présentai à mon audition au CNRS, juste une semaine après être descendu de
l’avion. Je ressortis de cet entretien avec une impression mitigée. J’avais le
sentiment de ne pas avoir été très bon, mais pas non plus celui d’avoir été
mauvais. Impossible de percer la disposition des membres du jury à mon égard.
Cependant, je fus vite fixé quant au résultat: j’avais lamentablement échoué.
Décrocher un poste à la première candidature, vu le niveau de cette compétition,
était pratiquement impossible. On connaissait certes quelques cas de ce genre,
tout à fait exceptionnels ; je n’avais pas la prétention d’en être. Au moins
espérais-je être «classé». Dans le jargon du concours, cela signifie que votre
dossier est parvenu au-dessus du panier. Par exemple, vous émergez au quatrième,
cinquième ou sixième rang, alors qu’il y a trois postes au concours. Vous ne
pourrez donc pas être recruté, à moins que l’un des trois premiers ne se
désiste. Mais votre classement, très proche des meilleurs, signifie que votre
dossier est sorti du lot. En somme, le jury vous envoie le message que votre
projet de recherche a été jugé excellent et que vous faites désormais partie des
candidats potentiels jugés dignes d’avoir un poste l’année suivante. Or, on ne
m’avait pas adressé un tel message: rien, strictement rien. Apparemment, mon
projet n’avait pas suscité d’intérêt. Je m’en voulais maintenant de ne pas
m’être fié au conseil de prudence que m’avait donné Pierre Grémion. Voilà que
j’avais déjà gâché bêtement l’une de mes chances. Il m’en restait deux. Mais
pourrais-je demeurer ainsi dans l’incertitude durant deux ans? Le moral était
bien bas.
À cela s’ajoutait notre humeur générale, à Lydie et moi, dans cette période du
retour à Paris qui était plus difficile que prévu. Sans doute est-ce aussi le
cas d’autres expatriés qui reviennent au pays. Après avoir vécu cette période
assez exceptionnelle aux États-Unis, nous nous retrouvions entre les quatre murs
de notre petit appartement parisien. Tout avait changé pour nous là-bas et,
cependant, nous devions nous réinstaller dans notre ancien cadre de vie. Nous
avions la sensation amère de «retourner à la case départ». Et il fallait faire
toutes sortes de démarches administratives pour s’insérer à nouveau en France.
Que c’était pénible! Même Lydie qui, heureusement, reprenait son travail, ne
s’y sentait plus tellement à l’aise. De l’eau avait coulé sous les ponts. Par
comparaison avec notre arrivée à Cambridge, cette réadaptation à la vie en
France nous parut psychologiquement plus dure.
De mon côté, il y avait encore autre chose: cet environnement familier que je
retrouvais, celui de mon appartement, de la rue du Commerce, du carrefour de
La Motte-Picquet-Grenelle, je remarquais que j’en avais une perception encore
plus floue qu’avant de partir. Se pouvait-il qu’en l’espace de vingt mois ma vue
ait encore baissé? Ce n’était pas possible! J’étais pourtant obligé de
l’admettre. Un signe d’ailleurs ne trompait pas: si, avant mon départ, je
pouvais encore m’aventurer dans la rue du Commerce sans canne, ce n’était
désormais plus possible. J’avais bien basculé dans l’autre monde. Et pour
couronner le tout, je n’avais plus de travail salarié. Quelle galère!
Dans mon malheur, je m’inventai une devise pour garder le moral: «Voir peu
mais voir loin!» Faire de la résistance: voir au moins deux ans de plus. Pour
avoir l’impression de repartir en France sur de nouvelles bases, il fallait que
je m’accroche à quelque chose, que je me projette vers du neuf. Mon seul espoir
se trouvait du côté du tout nouveau laboratoire «Communication et politique»,
animé par Dominique Wolton. De Cambridge, je lui avais écrit une longue lettre
pour lui présenter mes thèmes de recherche et mon souhait de rejoindre son
équipe. J’avais aussi glissé un mot sur mes problèmes de vue mais, comme
d’habitude, sans insister. Début juillet, je le rencontrai pour la première
fois, à son bureau de la rue Damesme, dans le 13e arrondissement. Très
accueillant, Dominique Wolton se montra curieux de savoir ce que j’avais fait à
Harvard, ce que je savais des travaux sur la communication aux États-Unis,
comment je comptais développer mes propres recherches, etc. Puis il me présenta
les axes de son laboratoire, ainsi que la toute nouvelle revue, Hermès, qu’il
venait de fonder. Ses propos étaient vifs, pétillants, encourageants. Si je le
souhaitais, me précisa-t-il bientôt, j’étais invité à rejoindre les diverses
activités de son équipe. Et comment donc!
Vint enfin la question fatidique, à laquelle je m’étais évidemment préparé. Elle
arriva au détour d’une phrase, comme ça, en passant. J’y perçus plus de
curiosité que d’anxiété. À vrai dire, il ne s’agissait pas d’une seule question
mais de plusieurs, portées presque en rafale par le flot d’une élocution très
rapide:
«Puis-je vous demander quel est l’état réel de vos yeux? Comment
travaillerez-vous? Si je vous donne des textes à lire, comment ferez-vous?
— Je les lirai! Voilà tout», répondis-je très calmement en lui souriant.
Je ne pouvais guère lui donner de précisions, ne sachant pas encore comment
j’allais m’organiser. Mais j’étais certain de vouloir reconstituer en France, au
plus tôt, le poste de travail qui s’était montré opérationnel à Harvard. Dans
l’immédiat, je souhaitais surtout le rassurer sur ma capacité à travailler comme
n’importe quel chercheur, sans lui demander quoi que ce soit à cet égard. Sans
entrer dans les détails, je lui expliquai donc que oui, j’avais de gros
problèmes de vue, mais que je parvenais à les surmonter avec un matériel
spécialisé. D’ailleurs, je venais de finir un livre, preuve que je pouvais y
arriver. En somme, ma position était: «Ne faites aucune différence avec moi.
C’est mon problème, pas le vôtre. Donnez-moi à lire tous les textes que vous
souhaitez, sans vous en préoccuper ; je me débrouillerai.» Dominique Wolton
n’insista pas. Sans doute ma réaction à ses questions visait-elle à lui
signifier que ce sujet n’était pas si important, qu’il n’y avait pas de raison
de s’y attarder, qu’il valait mieux revenir à nos conversations
«scientifiques». En fut-il convaincu? J’imagine qu’il dut légitimement
conserver des doutes et se dire, à la fin de notre entretien: «On verra bien.»
Pouvais-je d’ailleurs adopter une autre attitude? Je venais de rater le
concours du CNRS et je ne possédais aucun statut en France. C’était déjà bien
qu’il m’acceptât dans son laboratoire, où j’avais à cœur de faire mes preuves.
Y être associé, c’était la toute première condition pour m’insérer dans les
réseaux de la recherche française en sciences sociales. Je devais donc mettre
mon handicap entre parenthèses, si j’ose dire, sans demander aucun traitement de
faveur. Car il aurait été stupide de poser mes conditions, en disant par
exemple: «J’accepte de rejoindre votre équipe mais, s’il vous plaît,
aménagez-moi d’abord un poste de travail.» Je devais me réjouir d’être associé
au «laboratoire Wolton», sans formuler une quelconque exigence. À moi plutôt
d’y faire mes preuves. À moi de me doter de mes propres outils de travail, pour
devenir pleinement opérationnel, pleinement professionnel, auprès des autres
membres de l’équipe. Comme nombre de chercheurs en sciences sociales, je devais
travailler à mon domicile. J’étais d’ailleurs frappé par l’exiguïté des locaux
du laboratoire. Je ne pouvais certes prétendre y avoir une place, au contraire
des chercheurs statutaires du CNRS. Or, ceux-ci ne disposaient même pas d’un
vrai bureau. Quelle misère en comparaison avec les États-Unis! Mon «chez moi»
serait donc mon repère, ma base arrière, pour aller au combat.
Les moyens nécessaires à ce nouveau départ tenaient en trois mots: ordinateur,
télé-agrandisseur, lecteurs. Je fis donc au plus vite l’acquisition de mon
premier ordinateur en France, un IBM, que mon frère m’aida à installer. Puis je
me procurai un télé-agrandisseur, fabriqué par la firme américaine Telesensory.
Cet appareil étant onéreux, je pus l’obtenir grâce à un prêt sans intérêt
contracté auprès de l’Association Valentin-Haüy. Quant aux lecteurs, leurs
services étaient bénévoles, heureusement. Outre le GIAA, que j’avais contacté
avant mon départ à Harvard, je découvris l’existence de deux autres associations
proposant une aide à la lecture: les Auxiliaires des aveugles (AA), également
située dans le quartier Duroc, et les Enregistrements sur cassettes pour
aveugles (ECA), hébergée à la mairie du 1er arrondissement. Ces associations,
animées et fréquentées surtout par de «jeunes retraités actifs», proposent
aussi bien l’enregistrement de livres que la lecture à domicile, service
ô combien appréciable. L’ennui est que vous ne savez pas toujours qui va frapper
à votre porte. C’est ainsi qu’on m’envoya un jour une mamie d’un âge plus que
respectable, certes encore très vive, mais qui était à moitié sourde ; elle se
mit à ânonner un texte de Pierre Bourdieu, sans parvenir à lire les petits
caractères des notes de bas de page. Bilan: une après-midi de fichue. Mais à
part ces quelques ratés, surtout au début, je ne saurais trop louer le
dévouement de ces lecteurs, qui ont le pouvoir magique de faire parler les
livres. Dans certaines sociétés, la tradition orale tient une place centrale
pour transmettre la connaissance et les valeurs. N’étais-je pas en train de
retrouver ce mode de communication du savoir? Quand, de surcroît, le lecteur
aimait à lire ce qu’il lisait, quand le texte nous intéressait l’un et l’autre,
cela devenait un vrai bonheur que d’entendre ainsi la pensée d’un auteur, que de
se laisser porter par la musique de ses mots. Pour reproduire l’expérience vécue
avec David à Harvard, j’eus l’idée de mettre une petite annonce au bureau des
élèves de Sciences Po: moyennant une modeste rémunération (plus alléchante
toutefois que celle d’un baby-sitting), je proposais quelques heures de travail
par semaine. Cette solution présentait plusieurs avantages: je pouvais demander
à ces étudiants de sortir des livres de la bibliothèque, leur donner à lire des
textes en anglais, leur faire revoir la présentation de mes propres écrits sur
l’ordinateur. Je découvris que des professeurs de Sciences Po ou des chercheurs
du CNRS faisaient aussi appel à des étudiants pour faire des recherches
bibliographiques, dépouiller des enquêtes, taper certains textes, etc.
Finalement, je faisais la même chose, mais pour un autre type de service.
Puis, je me décidai à oser un pas supplémentaire pour améliorer mon adaptation
au monde dans lequel j’étais désormais obligé de me mouvoir: apprendre le
braille. Quelle incroyable transformation psychologique avais-je vécue en deux
ans, quand j’y repense! Avant mon départ aux États-Unis, j’aurais subi cet
apprentissage comme une déchéance. Mais dans cette période du retour en France,
je le considérais comme une nécessité. Je m’étais fait une raison, me disant que
le braille me rendrait des services. Je ne dis pas que tout serrement au cœur
avait disparu quand j’arrivai à 13 heures à l’AVH pour suivre mon premier cours
(gratuit). Je montai très vite au premier étage me réfugier dans une petite
pièce, bien au calme, où m’attendait déjà mon professeur. Cette forme d’écriture
a été inventée par un Français, Louis Braille (1809-1852), afin de promouvoir la
condition des aveugles. Son principe est très astucieux: sur la base d’un
rectangle, constitué de six points, suffisamment en relief pour être identifiés
par l’extrémité des doigts, chaque lettre est définie par une composition unique
entre ces points. Ainsi, au a correspond le point 1, au b les points 1 et 2,
etc.
Je trouvais plutôt agréable de développer ainsi ma sensibilité tactile:
j’éprouvais un certain plaisir à différencier de mieux en mieux les assemblages,
toujours différents, de ces petites pointes éparses. Peut-être y avait-il même
quelque chose de sensuel à faire ainsi glisser mes doigts sur le papier lisse,
pour en caresser les fines protubérances. Je réussis peu à peu à reconnaître
chaque forme de lettre, ainsi que les divers signes de ponctuation. À cette fin,
je me servais instinctivement des doigts de ma main gauche, dont la sensibilité
se révélait la meilleure. C’est étrange, car j’écrivais de la main droite depuis
mon enfance. (Mon professeur fit l’hypothèse que j’avais peut-être été un
gaucher contrarié, ce dont je ne gardais aucun souvenir.) Au terme de quelques
semaines d’un apprentissage assez laborieux, je réussis finalement à acquérir
les bases de cette écriture. Mais il me fallait ensuite passer à une pratique
plus intensive, me mettre à lire de plus en plus de textes en braille pour
acquérir de la vitesse. On me donna pour commencer un ouvrage de Jean Giono. Le
trouvant fort ennuyeux, je capitulai au bout de deux ou trois pages. Je perçus
ainsi les limites de la méthode ou, en tout cas, mes propres limites. Car ceux
qui avaient appris le braille dès leur enfance avaient, je le savais, une
vitesse de lecture extraordinaire. Ce ne serait jamais mon cas. Certes, j’aurais
pu faire l’effort de me mettre à lire un autre livre, plus passionnant pour moi.
Mais comment pourrais-je disposer en braille de la multitude des livres et
articles en sciences sociales que je devrais consulter dans mes recherches?
C’était tout simplement impossible. Seul le passage par le vocal, que j’avais
commencé à expérimenter, pouvait être opérationnel. Le braille ne serait jamais
qu’un appoint pour me permettre, par exemple, de faire du classement au moyen
d’étiquettes autocollantes — très utiles pour me retrouver aisément dans mes
dossiers et les nombreuses cassettes des livres que j’avais commencé à faire
enregistrer.
Au sein du laboratoire de Dominique Wolton, nous avions une réunion d’équipe
tous les mardis. J’y fis bientôt la connaissance du philosophe Jean-Marc Ferry,
ainsi que du sociologue Daniel Dayan. Un peu plus tard, nous rejoignit
l’historienne Isabelle Veyrat-Masson. Je prenais un vif intérêt à nos échanges,
apprenant beaucoup sur les conditions de la communication politique ou la
réception des médias. Certains des travaux auxquels il était fait référence
seraient utiles à mes propres recherches. Tout en m’intégrant au mieux à ces
discussions, je gardai comme objectif de faire oublier mon handicap.
«Objectif» est d’ailleurs un mot trop fort, car j’étais loin d’y penser en
permanence: ce qui comptait d’abord pour moi, c’était d’être de plain-pied dans
ces débats. Chaque mardi, j’arrivais avec ma canne, sortant du métro pour
prendre la rue Tolbiac sur la droite et obliquer tout de suite à gauche dans la
charmante rue Damesme, bordée de petites maisons (on pouvait se croire hors de
Paris). Sitôt parvenu à la hauteur du 27, au moment de m’engager dans la cour
puis dans l’ascenseur de l’immeuble, je rangeais l’instrument dans mon sac. Il
n’allait m’être d’aucune utilité pour ma circulation dans des locaux exigus,
dont j’appréciai vite les volumes. Il est vrai qu’il pouvait m’arriver de
bousculer telle ou telle personne dans le couloir, surtout s’il y avait beaucoup
de monde. Mais, dès que j’avais trouvé un siège autour de la table, je me
sentais parfaitement à l’aise. Alors, je pense — je crois même en être sûr — que
le fait d’y voir ou pas n’avait plus guère d’importance, que seules comptaient
ma participation au sujet à l’ordre du jour et la pertinence de mes propos.
Les débats autour de la préparation des numéros d’Hermès étaient les plus
passionnants. Nous en étions au tout début de cette revue qui visait à devenir
une référence — sinon la principale référence savante —, en France, dans le
champ des recherches sur la communication. Y étaient invités des universitaires
et chercheurs de différentes disciplines, ce qui donnait une vraie richesse à
nos échanges. J’en garde un excellent souvenir. Toutefois, ces discussions
tournaient parfois à de franches engueulades, qui finissaient par me mettre mal
à l’aise. J’aurais trouvé normal qu’on se batte pour soutenir mordicus telle ou
telle interprétation d’un phénomène sociologique, bref pour la science. Mais il
n’était point besoin d’être grand clerc pour découvrir que, par-delà ces
confrontations intellectuelles, se jouaient des rivalités de personnes et de
pouvoirs.
Restait la priorité des priorités: continuer à avancer mes travaux sur la
communication Est-Ouest. Suivant le conseil de Stanley Hoffman, je pris contact
avec Pierre Hassner, dont le bureau se trouvait alors à la Maison des sciences
de l’homme, boulevard Raspail. En y pénétrant, je fus aussitôt saisi par une
odeur de vieux papiers. Il devait y avoir des dossiers et des livres partout, du
plancher au plafond. J’imaginais aussi que le bureau devait être très encombré.
Mais l’homme semblait parfaitement à l’aise, au cœur de son antre, pétillant
d’intelligence et de cordialité. Je dirais même qu’il y rayonnait. En quelques
minutes, je lui résumai mon itinéraire: ma thèse sur la résistance civile, mon
voyage en Pologne, Harvard, ma nouvelle recherche sur les médias occidentaux à
l’Est, etc. Pierre Hassner se montra tout de suite intéressé, me précisant au
passage qu’il connaissait certains responsables de la station américaine Radio
Free Europe installée à Munich. Il m’invita à rejoindre le groupe de recherche
Est-Ouest qu’il animait au CERI avec Pierre Grémion! Comme c’est étrange:
j’ignorais que ces deux-là travaillaient ensemble. Lors de ma première
participation à ce groupe, j’y retrouvai Alexander Smolar, que j’avais rencontré
trois ans plus tôt, avant de partir en Pologne. Le groupe, qui avait déjà
plusieurs années d’existence, réunissait les meilleurs chercheurs français sur
l’Europe de l’Est. En me retrouvant parmi eux, j’avais le sentiment de
progresser dans mon engagement dans la recherche, tout en réunifiant des
éléments de mon proche passé. Ce jour-là, nous eûmes un exposé passionnant de
Pierre Kende, qui revenait de Hongrie. Selon lui, des changements politiques
importants s’annonçaient dans ce pays. Nous étions à la fin de l’année 1988: les
évènements de 1989 n’allaient pas tarder à lui donner raison!
Côté publications, j’appris plusieurs bonnes nouvelles. Mon livre sur la
résistance civile était accepté aux Éditions Payot. Depuis ma période étudiante,
j’avais lu des ouvrages de Sigmund Freud ou de Gaston Bouthoul publiés par cet
éditeur. J’étais ravi d’un tel accord, d’autant que Gene Sharp entendait aussi
œuvrer de son côté, aux États-Unis, pour sa traduction en anglais. La
perspective de publier ma thèse chez un éditeur de qualité constituait un atout
important dans mon dossier, en vue du concours du CNRS. Quant à mes travaux sur
les médias, je pouvais aussi compter sur deux publications à venir. La très
sérieuse revue Études acceptait de faire paraître mon premier article sur le
sujet au printemps 1989 9. Parallèlement, deux spécialistes de stratégie,
Dominique David et André Brigot, alors à la Fondation pour les études de défense
nationale (FEDN), me proposaient mon premier contrat d’études depuis mon retour
en France. Contrat certes modeste, mais très appréciable pour quelqu’un qui ne
bénéficiait plus d’aucun salaire régulier. Il devait se concrétiser par une
publication de mes travaux sur la communication dans une nouvelle collection de
cette fondation. Ces nouvelles, très encourageantes, contribuèrent à maintenir
mon dynamisme dans une période où le moral n’était pourtant pas bien fort.
D’autant que, sur le front de ma vue — que dis-je, de ma très mauvaise vue,
voire de ma quasi-«non-vue» —, je fis une nouvelle découverte. Depuis combien
d’années n’avais-je pas fait un bilan de l’état de mes yeux chez un
ophtalmologiste ou dans le service spécialisé d’un hôpital? Je n’aurais su le
dire. Aux États-Unis, on m’avait conseillé de me rendre au très célèbre Hear and
Eye Hospital de Boston. («Vous verrez, ils sont à la pointe du progrès. S’il
existe de nouveaux traitements, soyez sûr qu’ils vous le proposeront.») Comme
d’habitude, je n’y croyais pas. J’avais quand même téléphoné un jour à cet
hôpital. Une assistante du service, qui me parut très au fait de la rétinite
pigmentaire, fut franche avec moi: on pouvait me faire un bilan très complet
mais pas me proposer une thérapie. Donc: merci, pas la peine de perdre mon temps
et mon argent. J’étais revenu à la rédaction de mon livre. De retour à Paris, je
m’étais dit qu’il valait la peine de faire cette évaluation. On me parla d’un
professeur d’ophtalmologie, Jean-Louis Dufié, très compétent dans le domaine des
rétinopathies, qui consultait à l’hôpital Necker. Je m’y rendis donc un matin
pour subir différents types d’examens. En fait, ils furent plutôt rapides. Mon
acuité visuelle? réduite à presque rien. Mon champ visuel? une petite pastille
qui me permettait encore de repérer un point lumineux au centre. Puis débuta un
autre test:
«Monsieur, pourriez-vous me dire quelle est cette couleur? — (Silence.) — Et
celle-ci? — (Silence.)»
Quoi? Je n’identifiais plus les couleurs! Mais comment ne l’avais-je pas
remarqué plus tôt? J’en restai ahuri. Quand donc cela s’était-il produit?
Impossible d’avancer une date, pas même un mois, mais c’était sûrement durant
mon séjour à Cambridge. Quel phénomène surprenant! J’en avais perdu la capacité
physiologique, sans intégrer psychologiquement la conscience de cette perte,
jusqu’à cet examen médical à Paris. Comme si mon esprit y avait résisté le plus
longtemps possible. Soudain, cette évidence m’apparut: ma vue avait continué à
baisser à Harvard, mais je n’avais pas voulu y prêter attention. J’avais
travaillé comme une bête, certes pour réussir professionnellement, mais aussi
pour me protéger de la nouvelle secousse dépressive qui m’aurait atteint si je
m’étais trop préoccupé de l’évolution de mes yeux. Ainsi avais-je dû perdre la
perception des couleurs sans vraiment m’en rendre compte. Mon invitation aux
États-Unis était tombée à pic pour me projeter en avant et m’obliger à donner le
meilleur de moi-même: Harvard m’avait aidé à sortir de la crise «par le
haut», en m’évitant de m’y enfoncer.
Maintenant que j’avais pris conscience que les couleurs, elles aussi, avaient
fini par s’envoler à jamais, je fus surpris de ne pas en être anéanti. J’aurais
dû exploser, me révolter, crier ma rage d’être privé de cette dimension de la
beauté. Vous qui pouvez contempler la magnificence d’une fleur, d’un tableau de
maître, d’un coucher de soleil, soyez sûr de votre bonheur. Moi, je m’étais
enfoncé encore un peu plus dans les marais de la grisaille. Je ne me faisais
plus d’illusions depuis longtemps: je savais que j’étais en train d’y
disparaître complètement. Mais j’espérais ne pas y laisser ma peau, ayant
préparé, tant bien que mal, les conditions de ma métamorphose.
Aller jusqu’au bout
FINALEMENT, quelle importance de ne plus voir les couleurs de l’arc-en-ciel? Ce
qui comptait désormais, ce qui pouvait assurer les conditions de ma renaissance,
c’était de réussir ce sacré concours du CNRS, qui approchait à nouveau. Cette
fois-ci, je travaillai d’arrache-pied à mieux argumenter et mieux structurer mon
projet de recherche. Je pris quelques conseils auprès de chercheurs qui venaient
de le réussir, en premier lieu Jean-Marc Ferry et Daniel Dayan. Comme il était
demandé, j’y adjoignis des lettres de recommandation de Dominique Wolton,
François Bédarida et Pierre Hassner. Ces trois noms — un sociologue de la
communication, un historien de la Seconde Guerre mondiale et un spécialiste des
relations Est-Ouest, de renommée internationale — résumaient bien mon parcours.
Quelqu’un me dit que la réussite au concours dépendait de quatre facteurs au
moins: un projet de recherche très solide sur un sujet neuf ; des publications
depuis la thèse ; le soutien d’un directeur de labo et… la Chance! Allais-je en
avoir?
Côté famille, nous en avions un peu: après bien des démarches, nous avions
enfin trouvé pour Marie une place en crèche — on en sait la pénurie dans la
capitale — et nous nous en réjouissions beaucoup. Mais je devais parfois l’y
conduire ou aller la chercher avec la poussette, et Lydie en était quelque peu
inquiète: comment ferais-je? Je tins à la rassurer: je m’en sentais
parfaitement capable et il n’y aurait pas de problème de sécurité. La solution
était simple: je me servais de ma main droite pour taper la canne devant moi et
je tirais la poussette avec la main gauche, le bras replié dans mon dos ; de la
sorte, la poussette se trouvait derrière moi et Marie était protégée de tout
choc. Si je heurtais quelque chose, c’est moi qui prendrais. Certes, notre
équipage ne devait pas passer inaperçu dans la rue. Mais quelle importance?
D’une certaine manière, tant mieux: en attirant ainsi l’attention, le plus
probable était de susciter des regards protecteurs en cas de danger. Par
exemple, si j’attendais avec la poussette à un passage pour piétons, j’entendais
souvent, quand le feu passait au vert, une personne proche de moi me dire
spontanément: «Vous pouvez y aller.» Et je suis certain que cette personne
gardait un œil sur nous tandis que nous traversions.
Si je me trouvais seul avec Marie à la maison, il n’y avait pas non plus
grand-chose à craindre. Bien entendu, nous avions mis des caches sur les prises
électriques, ôté les produits dangereux dans les placards du bas de la cuisine,
enlevé tout objet de petite taille susceptible d’être avalé — rien que de très
normal, recommandé à toute famille avec un petit enfant. Mais un accident est
vite arrivé et je risquais de ne pas réagir assez vite. Ce risque est-il
vraiment plus élevé avec un parent non-voyant? Je ne saurais le dire en
théorie. Il est certain que les parents aveugles sont interdits de séjour chez
tous ceux qui aspirent à un monde complètement sécurisé. Dans mon cas, il ne
s’est jamais rien passé de grave. Repensant à ma propre expérience, j’ai le
sentiment que l’enfant d’un parent très malvoyant a tendance à intérioriser
l’anxiété de celui-ci. De la sorte, son comportement tend à être plus calme
qu’avec un parent qui peut mieux le surveiller. Sans pouvoir le démontrer, j’ai
l’intuition que Marie, du haut de ses trente mois, s’est adaptée à ma
maladresse, à mes à-peu-près. Un exemple? Si je lui donnais à manger à la
petite cuillère et que mon geste approximatif manquait sa bouche, elle tournait
un peu la tête pour se replacer dans la bonne trajectoire. C’est pourquoi, au
lieu de m’inquiéter sur ce qui pouvait arriver — et qui n’est pas arrivé —, il
me semblait plus important, dans les moments que je m’accordais avec elle, de la
faire rire. À travers des petits jeux corporels, des poursuites à quatre pattes,
ou «la petite bébête qui monte, qui monte», nous eûmes de franches parties de
rigolade…
Mais ces moments restaient trop rares, préoccupé que j’étais toujours par le
concours du CNRS. J’avais toutefois un élément de satisfaction: mon sujet de
recherche était encore plus actuel que l’année précédente. En ce printemps 1989,
cela bougeait de plus en plus à l’Est de l’Europe. On ne parlait que de la
Glasnost et de la Perestroïka lancées par Gorbatchev à Moscou. Cette politique
d’ouverture commençait à avoir des effets en Pologne, peut-être même en
Allemagne de l’Est. Et les médias semblaient bien le fer de lance de ces
changements potentiels. Or, c’était précisément le cœur de mon projet de
recherche depuis au moins deux ans.
Quand vint le jour de mon audition, je ne manquai pas de le faire valoir,
soulignant au passage la carence des travaux sur cette question, en France comme
à l’étranger. J’exposai mes hypothèses de recherche, ce que j’avais déjà
accompli, ce que je souhaitais faire si le CNRS m’en donnait les moyens. Le jury
était présidé par le professeur Jean Leca, codirecteur d’un Traité de science
politique en plusieurs volumes 10. Je redoutais ses questions. Mais tout sembla
bien se passer. J’avais le sentiment d’avoir été percutant dans ma présentation
et mes réponses.
Mais l’on n’est jamais sûr de rien tant que les résultats ne sont pas connus.
J’appris bientôt que j’étais classé cinquième, alors que, cette année-là, trois
postes étaient au concours. Autrement dit, j’avais échoué ; mais si je
continuais encore sur ma lancée et si au moins deux postes étaient disponibles
l’année prochaine, j’avais une sérieuse chance d’en décrocher un. L’horizon se
dégageait un peu! Enfin, mon dossier était sorti du panier des quelques
dizaines de candidatures que la section examinait chaque année. Mais l’affaire
n’était sûrement pas dans le sac ; il fallait ne pas baisser la garde, continuer
à travailler sur le sujet pour revenir dans un an devant la commission, afin de
démontrer à nouveau la pertinence et la cohérence de mon projet et faire valoir
les acquis de ma recherche.
Durant l’été et l’automne 1989, l’Histoire connut une soudaine accélération en
Europe de l’Est. Première nouvelle sensationnelle: la Hongrie avait décidé
d’ouvrir sa frontière vers l’Autriche. Quelques images de télévision (des
ciseaux coupant des fils de fer barbelés) avaient eu un impact considérable en
Allemagne de l’Est. Tous ceux qui en avaient assez de leur enfermement dans le
régime communiste de Honecker comprirent qu’ils avaient là une occasion inouïe
de fuir à l’Ouest. Depuis des années, ils rêvaient chaque soir de l’Occident en
regardant les télévisions ouest-allemandes. Maintenant, ils avaient la
possibilité de s’y rendre définitivement. Les médias occidentaux suivirent
l’exode de ces dizaines de milliers d’Allemands de l’Est, surtout des jeunes
entre 20 et 25 ans, en route vers ce qu’ils considéraient comme l’eldorado
capitaliste. Mais en RDA même, d’autres n’étaient pas d’accord avec ces
départs: ils voulaient rester au pays, à condition que le régime se transforme
profondément. Nouveau phénomène incroyable: des manifestations de rue, de plus
en plus massives, apparurent en RDA, où l’on n’avait pas connu de démonstrations
publiques indépendantes depuis… l’arrivée d’Hitler au pouvoir en 1933. Or, ces
rassemblements, inspirés par des cercles de l’Église protestante, étaient
pacifiques et défiaient par la puissance de leur nombre les forces de répression
d’un État pourtant surmilitarisé. Visiblement, ces manifestations bénéficiaient
d’une amplification médiatique internationale, au point que certains
observateurs commencèrent à parler d’une «télérévolution».
Comme chacun, j’assistais à ces évènements extraordinaires. J’avais deux raisons
de m’en réjouir. D’abord, comme toute personne solidaire des peuples en lutte
pour leurs libertés, je ne pouvais qu’applaudir à ce qui était en train
d’advenir, non seulement à Leipzig ou Berlin, mais aussi à Varsovie, Budapest et
bientôt Prague. Ensuite, en tant qu’«observateur-chercheur», j’étais heureux
de voir arriver au cœur de l’actualité les questions qui étaient au centre de
mes recherches, que ce soit celle du développement de la résistance civile au
sein de régimes non démocratiques ou celle, corrélative, du rôle des médias
comme vecteurs de contestation. J’avais cependant été incapable de prédire
l’ampleur de tels bouleversements, même si j’avais souligné — comme dans mon
article pour la revue Études — que l’essor des médias occidentaux à l’Est, en
dépit de la partition stratégique du continent européen, constituait un défi
évident pour les régimes communistes, lesquels allaient être de plus en plus
acculés à l’ouverture. À Moscou, Gorbatchev l’avait d’ailleurs bien compris,
tentant en quelque sorte d’accompagner par la Glasnost cette évolution
inévitable. Mais je n’aurais jamais pu imaginer que cette politique
déclencherait des mouvements de contestation en chaîne, de plus en plus massifs,
à travers cette Europe sous domination soviétique. Gorbatchev devait d’ailleurs
en être le premier surpris.
Quant à ce moment fantastique de l’ouverture du mur de Berlin, dans la nuit du 9
au 10 novembre 1989, qui aurait pu le prévoir? À Washington ou Moscou, Londres
ou Paris, tout le monde contemplait, incrédule, ces foules en liesse en train
d’envahir le Kurfürstendamm, où des milliers de personnes s’embrassaient, les
larmes aux yeux, et criaient leur joie en faisant sauter les bouchons de
bouteilles de Sekt.
Bravo aux «grands» experts des relations internationales qui nous avaient
promis une troisième guerre mondiale si on touchait au mur de Berlin! De quoi
réfléchir à la capacité prédictive de la «science» politique… Ce mur de la
honte, ce mur de la peur, de chaque côté duquel des milliers de missiles
atomiques avaient été dressés en direction de l’autre camp, s’effondrait sans
qu’un seul coup de feu n’ait été tiré et, plus encore, dans une atmosphère de
fête! Même si, pas plus que d’autres, je n’avais rien prévu de tel, il était
clair que l’Histoire avec un grand H venait percuter mon sujet de recherche et
que, du coup, mes travaux gagnaient en légitimité et — qui sait? — en
pertinence.
En était-ce un signe annonciateur? Dans son édition du 26 septembre 1989,
Le Monde consacrait un article au travail que je venais de publier sous l’égide
de la Fondation pour les études de défense nationale 11. Reprenant son titre —
«Les nouveaux enjeux de la communication occidentale vers l’Est» —, la
journaliste Claire Tréan en faisait un résumé honnête, sans porter de jugement
sur le fond. Son papier était situé en page 2 du journal, bien visible. Quelle
pub! Je n’en attendais pas tant… Le mois suivant, devait sortir chez Payot,
sous le titre Sans armes face à Hitler, mon livre sur la résistance civile, que
Jean-Pierre Azéma avait accepté de préfacer 12. Comment allait-on en parler dans
la presse? D’ailleurs, allait-on même en parler? Tout auteur qui a travaillé
plusieurs années sur un projet ne peut être indifférent à la manière dont
celui-ci va être reçu… ou ignoré. Or, moins d’un mois après la présentation de
mon étude sur la communication, Le Monde du 20 octobre publiait, sous la
signature de l’historien Jean-Pierre Rioux, un grand article intitulé
«La résistance sans grand R». Ce titre attira tout de suite mon attention, car
on pouvait imaginer qu’il faisait explicitement référence à la notion de
«résistance civile», comme résistance des anonymes. Vérification faite —
ô victoire! —, l’essentiel du texte était consacré à la recension de mon livre,
ainsi qu’à celle d’un ouvrage de l’historien anglais Harry Kedward sur
La Naissance de la Résistance dans la France de Vichy. Il se terminait par une
présentation plus brève du premier volume de Daniel Cordier sur Jean Moulin:
L’Inconnu du Panthéon. Le soir même, je demandai à Lydie de m’en faire la
lecture. L’article, moyennant quelques réserves, m’était très favorable, ainsi
qu’à Kedward. À propos de mon travail, j’y relevai cette phrase: «Le livre de
Sémelin ouvre toute grande la porte à un réexamen général de notions encore trop
dépourvues de statut historique dans l’analyse de cette guerre totale: l’opinion
publique, la vie quotidienne, la résignation des masses, le jeu des institutions
ou la solidité des cadres sociaux.»
Quelques semaines plus tard, je découvrais dans Le Nouvel Observateur un autre
article positif du philosophe Pierre Bouretz, sous le titre «Les héros du
silence» ; plus tard encore, une recension également favorable de l’historien
Henry Rousso dans la revue Esprit. Jusque-là, pas de critiques négatives ni de
polémiques à l’égard de mon travail. J’étais comblé. Certes, le livre ne serait
pas un succès de librairie. Bernard Pivot avait refusé de nous inviter, Kedward
et moi, dans sa célèbre émission littéraire télévisée, Apostrophes, préférant
faire une place à Daniel Cordier, dont le travail était effectivement
impressionnant. Mais bon: le plus important pour moi était la reconnaissance
universitaire de mon approche de la résistance par ceux dont j’espérais un jour
devenir les collègues.
Au labo, Dominique Wolton me dit, pensant déjà à ma prochaine échéance, celle du
concours CNRS: «C’est bon pour toi, Jacques. Mais ce n’est pas gagné.
Montre-toi: va dans des séminaires et des colloques. Interviens, fais-toi
remarquer ; et, en plus, cogne-toi partout!» Et moi de lui répondre,
faussement naïf: «Tu crois vraiment que je dois faire ça?»
Dominique avait observé depuis longtemps que je cherchais à me faire le plus
discret possible, quant à mes yeux. Mais lui, au contraire, m’invitait à
signaler ouvertement mon handicap, voire carrément à en jouer, pour l’afficher
comme un argument en ma faveur! Qui avait raison? Il y avait là deux lignes,
deux postures bien différentes, en vue d’un hypothétique recrutement. J’appris
qu’elles faisaient débat dans une toute nouvelle association, l’ATHAREP
13, créée
précisément pour promouvoir l’intégration des personnes handicapées dans la
recherche publique. Pour les uns (les plus nombreux), des procédures spécifiques
d’embauche devaient être mises en place pour que les handicapés puissent accéder
à un travail, sans quoi ils resteraient toujours sur le carreau. En somme, ils
préconisaient déjà ce qu’on appelle aujourd’hui des mesures de discrimination
positive. Pour les autres, les personnes handicapées devaient suivre les
procédures normales de recrutement, moyennant un aménagement des conditions de
concours. Tout en comprenant les arguments des premiers, je me trouvais bien
plus proche des seconds, d’autant que — c’était plus fort que moi — je ne
parvenais pas à me définir comme handicapé.
Le mot handicap me mettait mal à l’aise. Il est vrai que je me surprenais
parfois à l’utiliser dans la conversation, par pure commodité. Mais je cherchais
souvent à l’éviter: il me pesait terriblement, comme si l’on m’avait mis un
boulet au pied. D’ailleurs, handicap par rapport à qui? à quoi? Chacun
n’est-il pas handicapé quelque part? Il y a simplement des handicaps plus ou
moins visibles, plus ou moins «handicapants». Le mot n’exprime-t-il pas avant
tout un jugement normatif, pour se mettre à distance de la différence? Les
questions se bousculaient dans ma tête, mais je n’avais guère le temps d’y
réfléchir en profondeur, accaparé que j’étais alors par mes recherches sur la
communication internationale. Au moins pressentais-je un phénomène dont je
voulais à tout prix me préserver: le handicap suscite souvent chez autrui de la
peur ou de la pitié. Or, je n’avais envie de provoquer ni l’une ni l’autre, mais
simplement d’être reconnu dans et pour mon travail. Un jour, passant dans une
librairie de la FNAC en compagnie d’une amie, celle-ci me fit remarquer que mon
livre était sur un présentoir. Quelle joie! Je me fis cette réflexion: «Si un
client vient à feuilleter par hasard ton bouquin, quelle importance qu’il sache
ou non que tu n’y vois pas? L’essentiel est que le sujet du livre l’intéresse…
et qu’il se décide à l’acheter!»
Cette volonté farouche de mettre mon «problème de vue» comme entre parenthèses
se heurtait toutefois à d’évidentes limites. Je pense notamment à ces situations
sociales et professionnelles de cocktails ou de «pots» auxquels il est
souhaitable d’assister de temps en temps, non seulement pour y retrouver
collègues et amis, mais aussi pour y faire de nouvelles rencontres. Mais quelle
épreuve! Je me retrouvais pratiquement hors jeu dans un exercice dont les
stratégies d’approche sont surtout visuelles.
Un verre de champagne dans une main et un petit-four dans l’autre, vous essayez
d’aborder tel ou tel professeur ou chercheur dont vous souhaitez vous faire
connaître. Vous devez d’abord vérifier si la personne que vous cherchez est bien
là, au milieu du brouhaha d’une centaine d’invités. (Autant dire que j’étais
tout à fait à la hauteur de la situation!) Il s’agit ensuite de s’en approcher
sans avoir l’air d’être trop intrusif. Si cette personne est déjà en
conversation, ce qui est le plus probable, il convient de guetter le moment
propice où celle-ci semble sur le point de se terminer. Tout se joue donc dans
l’observation discrète de la scène. Si la discussion s’éternise, il faut se
résoudre à un coup de force en douceur pour se rapprocher des deux bavards et
prendre pied dans la place. Il devient alors possible de s’introduire auprès de
votre interlocuteur. Vous accueille-t-il avec le sourire parce que votre venue
le libère opportunément de la personne précédente? Affiche-t-il au contraire un
air réservé, sinon renfrogné, parce qu’il ne vous connaît pas? Une expression
sur son visage vous aurait fourni une indication précieuse. Mais, en
l’occurrence, vous n’en savez trop rien. Maintenant que vous vous trouvez en
face de lui, il s’agit de vous présenter, tout en prenant un air détendu, alors
que vous ne l’êtes pas. Après avoir échangé quelques banalités, il faut aller à
l’essentiel: vous faire connaître de lui en expliquant sur quoi vous
travaillez, ou obtenir une information importante, voire décrocher un
rendez-vous. Vous n’avez pas beaucoup de temps, juste quelques minutes, sinon
vous risquez d’importuner votre interlocuteur. Car le «jeu» consiste, pour lui
et pour vous, à aller ensuite au-devant de quelqu’un d’autre, jusqu’à épuisement
des petits-fours et du champagne. D’ailleurs, lui aussi ne vient-il pas
d’apercevoir dans la foule le visage d’un ami qu’il voudrait aller saluer? Vous
ne pouvez pas vraiment vous en rendre compte. Mieux vaut mettre bientôt fin de
vous-même à la conversation pour lui rendre sa liberté.
Combien de fois me suis-je ainsi retrouvé comme un idiot au milieu des convives,
à ne savoir comment m’y prendre? Je repensais à la situation du dancing, dans
ma jeunesse, quand la demi-obscurité m’empêchait de trouver une fille
disponible. Il y avait là, pour moi, quelque chose de semblable: n’étais-je pas
invité à participer à une sorte de ballet informel, où des dizaines de couples
se réunissaient le temps d’une conversation, puis se séparaient pour se reformer
avec un ou une autre partenaire? Et selon la nature du morceau de musique —
pardon! du sujet de discussion —, on voyait se constituer des petits groupes
sur la piste. Comme au bal, ces moments de rencontre et de séparation se
jouaient principalement dans le regard. Je ne pouvais donc y faire bonne figure.
Au CERI, une personne avait cependant tout compris de ma difficulté: Riva
Kastoryano. Nous avions fait connaissance à Harvard et elle était donc au
courant de mon problème visuel. Rentrée en France plus tôt que moi, elle avait
brillamment réussi le concours du CNRS. Inutile de dire combien j’enviais son
parcours. Quand elle me vit un jour arriver au pot du CERI, où elle avait été
affectée, Riva me lança: «Dis-moi qui tu veux voir, et je t’emmène auprès de
lui.» Comme c’était simple! Joignant le geste à la parole, Riva me prit par le
bras, d’un air déterminé, pour me conduire à la personne en question. Comme je
lui en étais reconnaissant! Sa simplicité directe me facilitait grandement les
choses. Elle me servait en quelque sorte de médiatrice, en m’introduisant auprès
de tel ou tel. Et mon nouvel interlocuteur ne semblait pas être affecté outre
mesure par cette entrée en matière. Mais Riva ne pouvait pas être en permanence
à mes côtés, ce qui m’aurait de toute façon embarrassé. De plus, elle avait
aussi son petit monde à voir. Aussi me vint-il une idée. Quand la conversation
se terminait avec mon partenaire, j’osais lui adresser cette demande: «Vous
savez, j’y vois très peu. Cela vous ennuierait-il de me conduire auprès de X?
Cela me faciliterait les choses.» Et je récoltais aussitôt un «Mais bien
sûr!». En était-il surpris? Sans doute un peu ; mais gêné, non. Difficile en
tout cas de refuser une telle demande. En jouant ainsi de franchise, j’obtenais
de chacun ce petit service, qui me permettait de rencontrer les personnes avec
lesquelles je souhaitais discuter.
Sans y être à l’aise, je tenais donc à être présent de temps à autre à ce type
d’évènement. Bien m’en a pris! Un jour de cet automne 1989, tandis que les
manifestations en Europe de l’Est continuaient de s’étendre, je me rendis à
l’Institut français des relations internationales (IFRI) pour le lancement de
Ramsès 89, le rapport annuel que cet institut publie sur l’évolution de la
situation mondiale. J’avais une bonne raison de m’y rendre: le rapport
contenait un petit article qu’on m’avait demandé, sur le rôle des médias dans
l’ouverture des pays communistes. Au milieu de la foule des invités, je fus
abordé par Jean-Marie Guéhenno, récemment nommé à la direction du Centre
d’analyse et de prévisions (CAP) du ministère des Affaires étrangères. Quelle
surprise! Alors que je m’efforçais d’aller vers les autres, c’était pour une
fois quelqu’un qui venait vers moi. Il me dit avoir lu l’article du Monde
rendant compte de mes travaux sur les médias. Désormais à la tête du CAP, il
comptait bien engager de nouvelles études destinées, en principe, à aider à la
décision du ministre. Il venait me demander si cela m’intéresserait d’en
conduire une sur l’évolution de la politique audiovisuelle française vers l’Est,
compte tenu des changements en cours. Et comment donc, oui, cela m’intéressait!
C’était même pour moi une aubaine. J’acceptai aussitôt son offre, d’autant qu’il
était prêt à me fournir quelques moyens pour aller sonder les responsables des
principales radios occidentales émettant vers les pays communistes. Je comptais
aussi me rendre en Pologne pour y enquêter sur l’évolution interne des médias:
un pays-test, car venait de s’y constituer, sous l’égide de Tadeusz Mazowiecki,
le premier gouvernement non communiste depuis 1945.
Pour cette enquête de terrain en Pologne, je comptais recruter sur place un
guide qui m’aiderait dans mes déplacements et pour la traduction lorsque mes
interlocuteurs ne parleraient pas anglais. Quand ils se rendent en mission à
l’étranger, journalistes et chercheurs peuvent aussi recourir aux services de
traducteurs locaux. Dans mon cas, ce traducteur me servirait aussi de guide, ce
qui permettrait de «résoudre» mon problème visuel. Pour mes missions en
Angleterre ou aux États-Unis, pays dont la langue m’était familière, j’avais
décidé, sauf exception, de m’en passer.
Au cours de l’hiver et du printemps 1990, je me rendis successivement à
Varsovie, Londres, Cologne, Washington et New York 14. Un jour que, de retour à
Paris, je prenais un café avec Daniel Dayan au laboratoire «Communication et
politique», celui-ci me dit: «Jacques, tu nous surprends: tu voyages bien
plus que nous en ce moment.» Peut-être y avait-il dans sa voix un peu
d’admiration, mais j’entendis sa remarque comme la formulation d’un constat.
C’était vrai, je me déplaçais beaucoup à l’étranger dans cette période. Et je me
dis: «Tiens, c’est plutôt bon pour ta candidature au CNRS, puisque tu fais ainsi
la démonstration que tu peux voyager et faire des missions de terrain.»
Justement, la nouvelle échéance du concours approchait. C’était pour moi le
rendez-vous de la dernière chance. Après cette ultime tentative, il ne me serait
plus possible de me présenter. Or, cette année-là, il n’y avait que deux postes
de chargé de recherche en science politique ouverts au concours: une misère
15.
La compétition allait donc être, une fois encore, très relevée. J’apportai un
soin méticuleux à bien ficeler mon projet de recherche, enrichi des données les
plus récentes. Or, plus l’échéance fatidique de l’audition approchait, plus je
me mettais à douter. J’y étais pourtant entraîné depuis deux ans. Je savais que
j’avais au total vingt minutes pour convaincre: dix pour présenter mon projet
et dix pour répondre aux questions. Mais sur quoi devais-je insister au début?
Je ne le savais plus vraiment. Au labo, Daniel Dayan et Isabelle Veyrat-Masson
eurent la bonne idée de me faire jouer à l’avance mon rôle de candidat: ils se
mirent dans la peau de deux membres du jury pour juger de la pertinence de mes
arguments, tout en surveillant, montre en main, que je ne dépassais pas les dix
minutes imparties. Heureusement qu’ils me firent faire cet exercice, car ma
prestation devant eux ne fut pas brillante, n’allant pas suffisamment à
l’essentiel, ne valorisant pas bien mes idées, etc. Je dus réfléchir à une autre
manière de présenter mon affaire.
Le jour J, j’étais bien mieux préparé dans ma tête. Évitant de recourir à ma
canne en pénétrant dans la salle, j’eus quelque peine à trouver la chaise prévue
pour le candidat. De sa place, l’un des membres du jury me lança aussitôt, pour
m’aider à la repérer: «Plus à droite!» Ce simple petit détail aurait pu me
déstabiliser, mais je ne me démontai pas et entrai tout de suite dans le vif du
sujet. Cette fois- ci, j’avais un argument très fort à l’appui de ma
candidature: l’Histoire avec un grand H. Les évènements de 1989 étaient en
effet passés par là, les médias y avaient tenu une place importante, et le mur
de Berlin n’existait plus. Je pouvais donc revenir vers la commission en
affirmant: «Permettez-moi de vous faire observer que, l’année dernière, mon
projet de recherche portait déjà sur le rôle de la communication dans les
changements en cours à l’Est. L’Histoire est venue prouver la pertinence de
cette hypothèse. C’est pourquoi je n’ai pas jugé nécessaire de transformer
fondamentalement mes précédents axes de travail, mais plutôt de les adapter à la
nouvelle situation historique.» D’emblée, j’affirmais la force et la solidité
de mon projet qui avait pu «tenir» face à des évènements si peu prévisibles.
Je développai quelques points précis: méthodologie, programmation de mes
travaux.
Au cours de cette présentation, il me sembla nécessaire de faire une allusion
explicite à mes yeux. J’avais eu cette idée presque à la dernière minute, car
j’avais esquivé cette question lors de mes deux précédentes candidatures.
Maintenant, elle me paraissait incontournable. J’étais d’ailleurs presque
certain qu’au moins deux des membres du jury, juste devant moi, étaient au
courant. Ma «réputation» à cet égard commençait à se répandre dans le milieu. Et
pour ceux qui n’en étaient pas encore informés, mon entrée dans la pièce avait
dû paraître bizarre. Mieux valait que je prenne les devants en jouant cartes sur
table. Aussi ajoutai-je en passant, sans m’appesantir:
«Du fait de mes difficultés visuelles importantes, je tiens à préciser que je
travaille d’ores et déjà avec un équipement spécialisé, qui me permet de les
surmonter. Je me tiens à votre disposition pour en parler plus en détail.»
Puis je revins à mon sujet de recherche, autant pour exposer ce que j’avais déjà
accompli que ce que je comptais entreprendre, si la commission décidait de
m’accorder sa confiance.
Ma présentation visait à mettre en valeur deux arguments qui, je l’espérais,
étaient de nature à lever leurs éventuelles résistances quant à ma vue. Le
premier s’inspirait de la leçon que j’avais apprise aux États-Unis: pour
dissiper l’angoisse que pouvait susciter mon «problème», il fallait le
présenter sous un angle fonctionnel, en soulignant l’existence de solutions
techniques pour y remédier. Le second administrait la preuve de ce que je venais
d’affirmer, en me fondant sur l’expérience acquise au cours de mes deux années
passées dans le laboratoire «Communication et politique». Mon insertion dans
cette équipe, et les résultats que je pouvais légitimement faire valoir devaient
plaider en ma faveur. En somme, j’envoyais au jury le message suivant: «Vous
doutez de mes capacités? C’est normal. Mais, s’il vous plaît, prenez en compte
ce que j’ai déjà réalisé. Observez que je voyage, que je fais des missions de
terrain, que je suis invité dans des colloques internationaux, que je travaille
actuellement à un rapport pour le Quai-d’Orsay, que je viens de publier
plusieurs articles et même un nouveau livre. Bref, constatez-le par vous-mêmes:
je fais déjà le métier de chercheur» — sous-entendu: «Vous n’avez plus… qu’à
me recruter.» Vint le temps des questions. J’y répondis, je crois, avec une
certaine aisance. Aucune ne portait sur mes yeux. Le président du jury me fit
comprendre que je pouvais me retirer. Je retrouvai aisément la porte. C’était
fini.
Nous étions en mai 1990. J’avais donné le maximum de moi-même, et les dés
étaient définitivement jetés. Quelques jours auparavant, Lydie m’avait annoncé
une bonne nouvelle: elle était à nouveau enceinte. Marie allait donc avoir
bientôt un petit frère ou une petite sœur. La naissance de notre premier enfant
avait coïncidé avec l’achèvement de ma thèse et le départ à Harvard. Pourvu que
l’arrivée prochaine du second coïncide avec mon recrutement au CNRS! Ce serait
un scénario formidable, auquel je n’osais encore croire. Je n’eus pas bien
longtemps à attendre. Un soir, vers 20 heures, le téléphone sonna: c’était
la voix de Pierre Grémion. Je savais qu’il était membre de la section et ce coup
de fil était tout à fait inhabituel. Il tenait à m’annoncer personnellement la
nouvelle:
«Vous avez été classé second derrière Jean-François Legrain, qui travaille sur
les Palestiniens. En principe, donc, vous êtes recruté. Cependant, il faut
encore que le classement de la section soit confirmé par la direction des
Sciences de l’homme et de la société, puis par le comité national du CNRS. Vous
ne serez donc fixé que début juillet.»
Pierre Grémion parlait encore au conditionnel de mon succès. Il mettait
tellement de si que, ce soir-là, je ne parvins pas à me réjouir. Tout se passa
pourtant au mieux: le classement fut ratifié par les instances nationales. Dans
le même temps, la grossesse de Lydie se déroulait sans problème. C’est vers 1983
que j’avais commencé à envisager vaguement de devenir un jour universitaire ou
chercheur. Il m’avait donc fallu sept longues années pour y parvenir. Et si
j’avais finalement gagné, c’était aussi parce que les Allemands de l’Est, les
Polonais et les Tchèques avaient fait leurs «télérévolutions». Je leur devrais
bien un jour un livre…
Rien à voir entre ce combat pour ma reconnaissance intellectuelle et la
naissance de Maud — puisque nous apprîmes bientôt que ce serait une fille. Il
n’empêche: je vivais sa venue prochaine comme une superbe récompense, qui
allait consacrer la réussite de ce parcours. Une chose me chagrinait cependant:
je devais participer à une conférence à Moscou dont les dates étaient proches de
celle prévue pour sa naissance. Il m’était difficile d’échapper à cette
rencontre internationale, et je m’inquiétais de ne pouvoir revenir à temps pour
l’accouchement. Mais la mère et le bébé attendirent le papa. Deux jours après
mon retour à Paris, Maud venait au monde, au matin du 24 décembre. Un beau
cadeau de Noël! Quand Maud poussa son premier cri, j’eus l’impression qu’elle
me disait: «Coucou, Papa, me voilà. Tu as bien travaillé!» J’en versais
quelques larmes de bonheur, gardant cependant au fond de mon cœur une infinie
tristesse: Maud n’était pour moi qu’un cri, certes un cri de vie, mais non un
visage. J’aurais tout donné pour contempler cette petite bouille, même encore
fripée. Heureusement que la sage-femme me la mit bientôt dans les bras pour que
j’en ressente toute la chaleur et la fragilité. Un peu plus tard, je me fis
cette réflexion: quelle étrange coïncidence! Marie était née en juin, à la
veille de l’été, et Maud naissait en décembre, la veille de Noël… Bravo les
filles, vous allez vous compléter dans la vie!
La naissance de Maud fut un vrai moment de bonheur et de sérénité. Et pourtant,
j’aurais eu de quoi plonger à nouveau dans une forme de détresse car l’évolution
de mes yeux restait, elle, totalement insensible à ces évènements heureux. En
effet, durant l’année 1991, je perdis complètement prise avec le monde des
signes et des lettres. Sur le petit écran de mon ordinateur, les phrases étaient
devenues de plus en plus floues. Quant à mon télé-agrandisseur, il ne me servait
plus à rien: il fallait songer à m’en séparer et, si possible, à le revendre.
Ainsi avais-je définitivement rejoint l’univers des sons et du toucher. Certes,
c’était déjà le cas pour la lecture depuis au moins quatre ans. Mais non pour
l’écriture, puisque j’avais pu rédiger «avec mes yeux» Sans armes face à Hitler
et bien d’autres textes au cours de cette même période. Désormais, la rédaction
de mes textes devrait passer, elle aussi, par le canal du vocal. Difficile
d’imaginer de descendre encore plus bas. J’aurais donc eu de quoi me morfondre
et me désespérer à nouveau de mon sort. Eh bien non! Cela devait arriver un
jour, et je m’y étais préparé. Comment d’ailleurs pouvais-je baisser les bras,
ayant maintenant la responsabilité de deux enfants?
Dans mon malheur, j’eus cependant de la chance. Au moment même où je perdais
tout contact avec le visuel, apparaissait en France la première synthèse vocale
adaptée au traitement de texte. D’autres prototypes étaient en expérimentation.
Mais, au début des années 1990, c’est la synthèse Sonolect, distribuée par le
club Micro Son, qui s’imposait sur le marché. Ce produit résultait de la
coopération féconde entre Philippe Léon, un ingénieur d’IBM, Alain Rousso, un
ingénieur du CNRS, et Michel Jaquin, vice-président de l’Association
Valentin-Haüy. Cette synergie entre acteurs de la recherche privée et publique,
en partenariat avec le secteur associatif concerné, avait permis d’aboutir à
cette réalisation remarquable. Car Sonolect s’avérait un outil de travail
performant, même si la voix synthétique était peu agréable. Pour qui l’entendait
la première fois, elle paraissait un peu trop métallique. Mais, avec l’habitude,
l’utilisateur forcené que j’en devins n’y fait même plus attention. Le principe
de Sonolect ne consiste pas à parler à son ordinateur, comme on le croit trop
souvent. On tape tout simplement son texte sur un clavier des plus ordinaires,
et la synthèse vocale prononce en écho les lettres, les mots ou les phrases qui
viennent s’inscrire sur l’écran. Comme je connaissais par cœur la disposition
des touches de mon clavier, le passage à cette technologie vocale se fit en
douceur.
À la même époque, un agent du CNRS, Raymond Tissier, au service social de la
direction des Ressources humaines, se battait pour poser ouvertement la question
du handicap, encore largement taboue, au sein de cet organisme. Véritable
pionnier en la matière, il eut notamment l’idée de monter, en 1992, une session
de formation informatique pour les chercheurs déficients visuels. Bien que me
servant déjà de Sonolect, je voulus m’y rendre, tout autant pour y bénéficier de
conseils spécialisés quant à son utilisation que pour rencontrer les autres
collègues partageant ma condition. C’était une première dans l’histoire du
CNRS: il se montrait sur ce point bien plus en avance que l’université. Je
garde un souvenir ému de cette session où nous nous retrouvâmes à une petite
dizaine, presque retirés du monde, à Garchy, en Bourgogne. Pendant des années,
je m’étais battu en solitaire, sans avoir aucun contact avec des «intellos
miros» avec qui j’aurais pu échanger expériences et conseils. J’étais donc
impatient de savoir qui j’allais y découvrir. Il y avait là notamment le
sociologue Terry Scheen, d’origine américaine, toujours accompagné de son
chien-guide, le chimiste Jean-René Hamon, l’anthropologue Margarita Xanthakou,
d’origine grecque. Chacun transportait avec lui son histoire et sa douleur, le
plus souvent avec pudeur. Quelques-uns cependant semblaient encore hurler la
perte de leurs yeux, comme des écorchés vifs. Tous étaient animés par la rage de
vaincre et de réussir dans leur métier.
Au sein du groupe, une personnalité me frappa plus particulièrement: la
linguiste Françoise Madray Lesigne. Sa voix, bien timbrée, respirait la clarté
et surtout une volonté farouche. J’eus tout de suite l’intuition que j’étais
devant une battante. Mais pas au point que je pouvais l’imaginer. Françoise,
aveugle de naissance, avait eu un parcours exceptionnel qui me laissa pantois
d’admiration. Elle m’apprit en effet qu’elle avait réussi à entrer à l’École
normale supérieure et que, de surcroît, elle était agrégée de lettres. C’est peu
dire que j’en restai stupéfait. Subitement, plus rien ne comptait autour de
moi: je voulais tout savoir de son histoire. Je la pressai de m’en dire
davantage. Toute sa vie, m’expliqua-t-elle d’abord, elle s’était battue pour
passer les mêmes examens que tout le monde, du BEPC à l’agrégation, sans être
désavantagée par son handicap:
«Mon histoire se résume à une bataille juridique homérique, déjà pour avoir
simplement le droit de concourir, me répondit-elle. (Elle avait prononcé le mot
droit avec une grande fermeté, presque avec la dureté de l’acier.) Car il me
fallait nécessairement un secrétaire au moment des examens écrits.»
Françoise se lança alors dans une brève explication historique. Elle m’apprit
que le gouvernement de Vichy avait interdit par décret la fonction publique aux
aveugles, alors qu’on avait connu avant guerre le cas de Pierre Villey, premier
agrégé de lettres non-voyant. Heureusement, ce texte avait été abrogé en 1947
par l’Assemblée nationale. En principe, il n’était plus interdit à un aveugle de
se présenter à un concours de la fonction publique. Mais, afin que l’abrogation
du texte de Vichy prenne effet, il fallait un décret d’administration publique
qui ne vit jamais le jour.
On était donc toujours dans ce vide juridique quand Françoise, élève de khâgne,
particulièrement brillante, au lycée Fénelon, se présenta en 1957 au concours de
l’École normale. En arrivant dans la salle d’examen, elle essuya un refus de la
part de la surveillante, qui lui annonça que rien n’avait été prévu pour elle.
Au bout d’un quart d’heure d’âpres discussions, alors que l’épreuve avait déjà
commencé, le président du jury fit son apparition et, finalement, consentit à sa
présence. Cela valait la peine de se battre: Françoise fut reçue seconde à
Normal Sup et première à l’écrit. Elle triomphait!
Mais elle n’était pourtant pas au bout de ses peines. Car, sur la feuille des
résultats, on avait apposé une petite étoile près de son nom: elle était priée
de se présenter à la visite médicale. Françoise s’y rendit très inquiète.
Peut-être allait-on lui trouver quelque chose de grave aux poumons? Car «cela
ne pouvait pas être pour les yeux, n’est-ce pas? avait-elle demandé perfidement
en arrivant. Vous m’avez donné l’autorisation de passer le concours. Cela
signifie donc que vous m’avez aussi donné l’autorisation de le réussir.»
Elle dut alors attendre plus d’une heure, une éternité, pour finalement
s’entendre dire que… on l’avait convoquée par erreur! L’administration
capitulait.
«Et pour l’agrégation, m’empressai-je encore de lui demander, ne t’es-tu pas
aussi heurtée à un barrage?
— Là aussi, j’ai dû obtenir l’autorisation de concourir. (Françoise s’en
souvenait comme si c’était hier.) On m’a convoquée devant une commission de
l’Éducation nationale composée de quinze messieurs, principalement des
inspecteurs généraux. Quand je suis entrée dans la salle, ils étaient déjà tous
assis autour d’une table ovale. Pour rejoindre la place qui m’avait été
désignée, on me prévint que je devais faire le tour de cette table. Je suis
certaine qu’ils l’avaient fait exprès, pour avoir le temps d’observer comment
j’allais me déplacer devant eux. Je dus ainsi essuyer quinze paires d’yeux avant
de trouver mon siège. On se mit alors à m’interroger pour savoir comment
j’allais m’y prendre pour enseigner. Celui qui me posait le plus de questions
s’avéra être un médecin. Après plus d’une demi-heure de cet interrogatoire
incessant, n’y tenant plus, je lui lançai avec, je l’avoue, quelque
impertinence: “ Est-ce que je vous demande comment vous allez ausculter vos
patients? ” Un ange est alors passé dans l’assistance… Et j’ajoutai que, si
j’avais choisi d’exercer ce métier, c’est que je m’en sentais parfaitement
capable. Personne n’osa plus y redire.
— On m’a pourtant dit, lui fis-je remarquer, que je ne pourrais jamais passer
l’agrégation et que, même si je réussissais le concours, on me refuserait lors
de la visite médicale.
— Mais c’est faux! s’exclama Françoise. Sous de Gaulle, en 1959, un décret du
ministre André Boulloche a autorisé des candidats aveugles à concourir. Seules
quelques matières étaient concernées: la philosophie, les lettres, les langues
et la musique. Mais c’était déjà une première ouverture 16.»
J’en restai abasourdi.
«Et, ajouta-t-elle, c’est mon propre cas qui a permis d’aboutir à ce changement
et d’obtenir que les professeurs non-voyants soient aidés “ en tant que de
besoin ”, comme le précise l’article 7 de ce décret, ne serait-ce que pour la
correction des copies.»
Comme je m’étonnais que son histoire personnelle ait pu faire ainsi évoluer la
législation, elle m’avoua:
«Dans tous ces combats, j’ai été aidée par une femme extraordinaire, ma propre
mère, Simone Gardès. C’est elle qui m’a communiqué la force de me battre, dès le
biberon, si j’ose dire. Elle m’a fait comprendre qu’il n’y avait aucune raison
que je n’accède pas à la même vie que tout un chacun, qu’il n’y avait aucune
raison que je ne réalise pas mon désir de devenir professeur, si tel était bien
mon projet. Mais je dois ajouter que je descends d’une famille de juristes et
que ma mère elle-même était une avocate fort connue. Or celle-ci a mis toute son
énergie, toutes ses compétences juridiques pour lever les barrières
administratives qui se dressaient régulièrement devant moi. Je ne serais jamais
parvenue à mes fins sans son précieux soutien.»
Moi, je n’avais bénéficié de rien de tel. Mes parents étaient d’un milieu trop
modeste pour me conseiller quoi que ce soit. Le parcours de Françoise avait
suivi une ligne droite, brillante, presque parfaite. Le mien avait été au
contraire hésitant, sinueux, incertain. Après le bac, j’avais dérivé comme un
bouchon sur la mer, ne sachant quelle direction prendre. Je fus soudainement
saisi par un accès de rage intérieure. Comment avais-je pu construire ma vie sur
du faux? Car, vingt ans auparavant, on m’avait induit en erreur! On m’avait
raconté des histoires. Pourquoi la dame de l’INOP n’était-elle pas au courant de
ce décret? C’était bien son métier, non? Et pourquoi le docteur Blanchot
m’avait-elle dissuadé de préparer l’agrégation? Si j’avais su que cette voie
m’était ouverte, peut-être l’aurais-je tentée? ou peut-être pas. Mais je n’en
avais pas été informé, et cela avait pesé sur mes choix, ou plutôt sur mes
non-choix. En somme, durant vingt ans, je m’étais battu en voyant dressée devant
moi une barrière qui, en fait, n’existait pas! Il s’agissait d’un mur
imaginaire qui s’était écroulé en un instant, sous les propos de Françoise. Quel
choc! Certes, je devais me garder de toute naïveté: ce mur existait bel et
bien, tant sont puissants les préjugés et les peurs contre les aveugles. Mais ce
mur n’était pas infranchissable: il comportait une porte étroite, que je
n’avais pas su découvrir. Et d’ailleurs, pourquoi n’avais-je pas repéré moi-même
ce passage? Il n’était pas secret, puisque c’était la loi! Il aurait fallu que
j’aille chercher l’information en me rapprochant de ce monde des aveugles que je
voulais fuir par-dessus tout. J’étais resté dans l’ignorance. L’amertume me
montait à la gorge.
Mais n’était-il pas ridicule de vouloir ainsi refaire le passé? Cela ne menait
vraiment à rien, et je commençai à me ressaisir. En dépit de nos histoires
différentes, Françoise et moi nous retrouvions dans cette même session du CNRS,
où nous étions ravis de faire connaissance. Je l’écoutais d’une oreille un peu
plus distraite. «À quoi bon regretter quoi que ce soit? me disais-je en mon
for intérieur. Tu as finalement réussi à te frayer un chemin, à te donner un
cap.» D’ailleurs, un point fondamental rapprochait nos itinéraires respectifs:
chacun dans notre catégorie — elle comme aveugle de naissance, moi comme perdant
la vue —, nous nous étions battus pour nous faire reconnaître socialement et
professionnellement, sur la base de nos compétences.
Nous discutions ainsi depuis un moment dans le couloir, juste à côté de la salle
des ordinateurs. Je me surpris à fermer les yeux. J’entendais toujours la voix
de Françoise, en sourdine, comme en décor. Quelqu’un se mit à rire près de nous.
Aussitôt le goût amer du regret s’évanouit de ma bouche. J’entendis aussi la
voix métallique de Sonolect, désormais compagne de mon infortune tout autant que
de ma survie. Et encore quelques murmures… Puis à nouveau la voix de Françoise,
un peu plus chantante, cette fois-ci: elle laissait percer un léger accent du
Midi, que je n’avais pas encore remarqué. Il n’y avait pas davantage de regrets
dans son expression: que du courage, que de la ténacité, que de la fierté. Elle
aussi avait résisté, elle aussi avait gagné. Voilà tout. Finalement, la vie
était bien belle.
Derrière le rideau gris
DÉSORMAIS, je vous écris depuis les murs invisibles de ma prison. Me voici en
effet confiné dans une sorte de cellule aux parois opaques qui m’enveloppent de
toutes parts, où que je pose mon regard. Cette prison est certes spéciale:
point besoin de gardien, puisque ses murs me suivent jour et nuit. Je les porte
avec moi, comme une épaisse enveloppe. Pas moyen de m’en échapper: où que je
sois, ils me collent à la peau, comme la coquille sur le dos d’un escargot.
Comme si l’on m’y avait enfoui la tête, me permettant d’entrevoir encore un
faible halo de lumière.
Le comble est que je suis seul à en percevoir les parois invisibles… en ne
voyant pas. Imaginez par exemple que vous me remarquiez, attablé à la terrasse
d’un café, en grande conversation avec un ami. La scène vous semblera on ne peut
plus banale. Au premier abord, vous n’observerez rien de mon état. Entre lui et
moi, sachez pourtant que se dresse de mon côté une muraille imperceptible aux
yeux du passant. Quelle surprenante constatation, à bien y réfléchir! Vous qui
nous regardez, tout autant que mon ami et moi-même, nous faisons bien partie du
même monde, n’est-ce pas? Nous respirons le même air, profitons du même soleil.
Mais moi, je sais bien qu’une barrière me sépare de mon ami, tandis que je suis
tranquillement assis à quelques centimètres de lui. J’ai en effet la sensation
étrange d’être ailleurs, dans un autre univers, confiné dans une bulle
hermétique, de laquelle je ne peux communiquer avec lui que par la magie de la
voix.
Est-ce que j’exagère? Il est vrai que je ne suis pas incarcéré, que ma
situation est plus enviable que celle d’un détenu croupissant dans une cellule
de Fresnes ou des Baumettes. Il est vrai aussi que je suis pleinement libre de
mes mouvements ; encore que, si j’omettais de prendre ma canne, en me levant
pour prendre congé de mon ami, je n’irais pas bien loin… Telle est ma
condition: être à la fois libre et ligoté par la camisole de ma grisaille.
Comprenez-vous? Où que j’aille, je me sens «encapsulé» dans mon brouillard,
«encellulé» à jamais derrière les barreaux de mes yeux. Et il n’y a même pas
de lucarne par laquelle je pourrais savoir la couleur du ciel.
Ayant donc rejoint cette cellule «portative», si je puis qualifier ainsi ce
non-lieu de mon enfermement, j’ai éprouvé l’irrésistible besoin d’écrire sur
moi. On dit que c’est dans l’air du temps. Dans mon cas, ce fut une nécessité,
pour tenter de comprendre ce qui m’était arrivé et ce que j’étais désormais
acculé à vivre. Ce besoin d’une écriture auto-analytique s’est affirmé, une fois
que le rideau fut tombé, que le destin promis à mes 16 ans s’est accompli.
Le 28 avril 1993, à l’âge de 42 ans, j’ai donc décidé de commencer à écrire un
«journal». Je voulais pourtant attendre encore. Jusque-là, en effet, je
n’avais rien consigné sur l’expérience de ma progressive cécité, si ce n’est
quelques pages, vers mes 20-25 ans, quand tout était en train de se jouer (pages
que j’ai d’ailleurs perdues). Ce n’était pourtant pas le désir qui m’en
manquait. Mais je ne voulais pas, je ne pouvais pas écrire sur moi. Il fallait
que je consacre l’essentiel de mon énergie à me battre contre ce traumatisme
lancinant. J’aime pourtant écrire, sans pour autant me prendre pour un écrivain.
Mais, jusque-là, j’avais voulu dédier mon écriture à un seul but: parvenir, en
rédigeant articles et livres, à être le chercheur en sciences politiques que je
suis effectivement devenu.
Écrire sur mon envahissante perte de vue, il n’en était pas question. Plus
exactement, j’envisageais ce projet pour plus tard, beaucoup plus tard, une fois
que mon activité professionnelle serait derrière moi, lorsque j’aurais pris en
quelque sorte de la hauteur, de la distance ; un peu comme cet alpiniste qui,
après une ascension difficile, contemple du haut de la cime le chemin parcouru.
J’ai cependant perdu cet état d’esprit, parce qu’il n’y a pas de cime: on peut
toujours monter plus haut, peut-être aussi descendre plus bas. J’ai craint
également de perdre la mémoire de ces petits détails du quotidien qui révèlent
la profondeur des êtres. Il me fallait donc rassembler mes souvenirs, mes
émotions, mes réflexions sur ce que j’avais toujours repoussé. Il est vrai que
je ressentais depuis peu une maturité nouvelle, qui me permettait enfin d’écrire
sur ma blessure ; comme si cette histoire était déjà derrière moi, alors que,
bien entendu, elle est au cœur de ma vie.
Je présente ici quelques-unes de ces notes, remontant pour l’essentiel aux
années 1990, qui attestent de ma nouvelle condition, de ma manière de «voir
autrement». J’ai retenu surtout des anecdotes de ma vie quotidienne, propres à
certaines situations (par exemple, dans la rue) ou à certaines relations (par
exemple, avec mes filles). J’ai tenté aussi parfois de décrire l’évolution de
mes émotions et de mes pensées.
Avril 1993
Un jour d’avril 1993, Marie, tu avais 7 ans et tu m’as dit: «Je n’ai pas de
chance d’avoir un papa qui ne voit pas.» Ce jour-là, il faisait très beau ;
j’étais allé te chercher à ton cours de danse et, sur le chemin du retour, je
venais de me cogner contre un poteau. C’était la première fois que tu me parlais
ainsi. Sur l’instant, je n’ai pas su quoi te répondre. Les mots me manquaient.
Je voulais qu’ils soient justes et j’improvisais dans ma tête des répliques que
je trouvais stupides. Alors je n’ai rien dit. Et cela me semblait mieux ainsi.
Je me suis consolé en me convaincant que, puisque tu avais pu me dire cela, le
sujet n’était pas tabou entre nous. Car tu m’avais lancé cette petite phrase
avec naturel. Je n’y percevais pas de la souffrance, mais un constat: cela
créait quelques difficultés de ne pas avoir un papa normal. Et comment te le
reprocher puisque ce constat, je le porte moi-même dans ma propre chair?
Chose étrange: quelques semaines plus tard, alors que tu faisais des progrès en
saut à la corde, comptant — comme toutes les petites filles du monde — le nombre
de fois que tu parvenais à faire passer la corde sous tes pieds, tu me lanças: «Papa, regarde!»
Ce verbe regarder, venais-tu de l’employer de façon conventionnelle, dans un
sens presque abstrait? ou bien était-ce pour toi une manière de t’inventer un
papa qui voit? Toujours est-il que j’ai suivi ton désir et que je t’ai
regardée. Je n’avais pas alors l’impression de faire semblant de voir, comme
autrefois, comme avant ta naissance. Tu savais que je te voyais à peine,
sautillant avec ta corde d’un pied sur l’autre. Et j’avais bien conscience que
tu en avais conscience. Non, il n’y avait pas de faux-semblant dans ce
moment-là, mais un profond sentiment de communion entre un père et sa fille.
Quant à toi, Maud, du haut de tes 2 ans et demi, combien de fois m’as-tu dit en
brandissant vers moi l’un de tes petits livres: «Papa, on lit!»
Subtile élégance de ta demande, qui revient à me ménager ; car tu ne dis pas:
«Papa, tu lis!» Non, tu veux que nous lisions ensemble. Pour bien me le faire
comprendre, tu t’installes avec détermination sur mes genoux.
«Mais, Maud, je t’ai déjà dit que je ne vois presque pas.»
Et toi de reprendre: «Papa, on lit!»
Comment dois-je le comprendre? Tu me demandes qu’on lise ensemble, alors que tu
ne le peux pas encore et que je ne le peux plus. Mais je ne veux pas faire
semblant. C’est donc toi qui tournes les pages et qui dis, en montrant de ton
petit doigt: «Un bébé, un bateau, un chien…»
Mai 1993
Petit manuel de communication avec les vivants de l’autre monde:
-
1. Partir du principe que la cécité peut susciter de l’angoisse chez celui qui
voit. 2. Supposer, donc, que toute personne venant à ma rencontre qui ne me connaît
pas et découvre mon état peut en ressentir de l’embarras, sinon une forme
d’anxiété. 3. En conséquence: tenter de mettre mon interlocuteur le plus à l’aise possible
en ma compagnie. 4. Dans ce but, blaguer, à l’occasion, de mon handicap: l’humour est le
meilleur antidote contre l’angoisse. 5. Ranger la canne quand elle n’est plus nécessaire, afin de faire disparaître
la marque du stigmate. 6. Ne jamais jouer de mon état pour obtenir un quelconque privilège ; mais
accepter un petit coup de main si nécessaire. 7. Éviter tout ton plaintif ou agressif susceptible de parasiter la rencontre. 8. Accepter de parler de mes yeux avec mon interlocuteur, s’il m’interroge sur
ce point, pour lui montrer qu’il ne s’agit pas d’un sujet tabou. 9. En venir cependant au plus vite à l’essentiel: l’objet de notre rencontre,
afin de lui faire comprendre que ce problème visuel est secondaire. 10. Enfin, communiquer normalement avec mon interlocuteur.
10 juillet 1993
J’entre dans un restaurant pour déjeuner avec ma femme. Je me heurte bêtement à
l’une des tables. La serveuse, qui nous a vus entrer, comprend aussitôt ma
situation. Quand nous sommes attablés, elle apporte la carte du menu, qu’elle ne
donne qu’à Lydie. Quelques minutes plus tard, elle revient prendre notre
commande, ne s’adressant toujours qu’à celle-ci. Après avoir pris note des
plats, elle l’interroge:
«Est-ce que Monsieur prendra du vin?»
Et ma femme de répondre:
«Mais Monsieur sait parler!»
Autre anecdote du même style. Je prends de
temps en temps le bus 62. Ce jour-là, il est bondé, comme très souvent. J’y
pénètre malgré tout. Chacun a pu voir ma canne. Un monsieur, assis non loin de
moi, me dit gentiment:
«Voulez-vous ma place?»
Et moi de répliquer:
«Merci bien, mais j’ai encore de très bonnes jambes!»
Je le sens affreusement vexé et je m’en veux aussitôt de lui avoir répondu
ainsi. Autour de nous, tout le monde a pu entendre sa proposition et mon refus.
Il est vrai que son offre m’avait irrité, car je n’avais aucune envie d’être
considéré comme une personne âgée ou une femme enceinte. J’avais voulu le lui
faire comprendre avec un mot d’humour, mais il ne semble pas que cet humour ait
été perçu…
Quelques semaines plus tard, je lis Stigmate d’Erving
Goffman 17, dont m’a parlé Daniel Dayan. Je ne savais pas que ce sociologue
américain était de petite taille. Sa réflexion sur les usages sociaux des
handicaps m’aide à comprendre bien des choses. Goffman montre en effet qu’on a
tendance à attribuer d’autres infirmités à tout porteur de ce qu’il appelle un
«stigmate». Charmant!
C’est pourtant bien ce qui m’est arrivé. La serveuse s’est aperçue que je n’y
voyais pas et elle a supposé, en plus, que j’étais muet. De même, le passager du
bus a supposé que l’état de mes yeux avait des conséquences sur mes jambes.
Après coup, ma réponse à son offre m’est apparue agressive et inutile. Jamais
plus je ne réagirai ainsi en pareilles circonstances.
9 septembre 1993
L’angoisse est partie. Je le sais bien maintenant. Cette angoisse qui me
rongeait depuis au moins vingt ans s’est quasiment dissoute. Pas seulement parce
que j’ai enfin réussi à gagner un emploi stable, mais aussi parce que mes yeux
ont atteint pour ainsi dire leur plancher. Donc, plus de souci à me faire de ce
côté-là: je ne peux guère tomber plus bas. J’ai l’impression que la question de
ma vue est maintenant derrière moi.
Du coup, cette énergie qui m’a permis de tenir durant toutes ces années, que
vais-je en faire? Il me semble qu’il m’en reste encore un peu. Conséquence
immédiate, étrange: j’ai retrouvé mon corps! Comme si je l’avais «oublié» durant
ces années de lutte, cherchant à ne faire fonctionner que mon cerveau. Depuis
quelque temps, je me suis mis à faire du sport pour éprouver de nouvelles
sensations. Ma lecture du livre de Jane Hervé a été un révélateur
18. Elle y
propose un regard «positif» sur les aveugles, montrant, exemples à l’appui,
comment certains se réalisent dans différents domaines d’activités, dont le
sport, y compris de compétition. Je n’ai aucune prétention à cet égard ; mais au
moins ai-je envie de me remettre à «bouger»!
Je suis cloué avec ma canne sur les trottoirs de Paris. Pourquoi ne pas
ressentir la sensation de la vitesse sur une piste de ski? Et pourquoi ne pas
faire la même chose sur l’eau? Jamais je n’avais pratiqué le ski alpin, pas
plus que le ski nautique. Cette année, je me suis mis à l’un et à l’autre durant
nos vacances familiales, à Aussois (près de Modane), puis à la base handisport
du lac de Cazaux. Les débuts n’ont pas été extraordinaires. Mais peu importe: je
revis!
15 février 1994
Je suis assis sur le canapé avec Maud. Elle a un peu plus de 3 ans. Voici
qu’elle m’apporte un livre de coloriages, avec des images de La Belle et la
Bête.
«Papa est-ce que tu vois pas bien?
— Oui.
— Bon, je te montre.»
Toi, Marie, qui est juste à côté, tu lances, sans t’adresser spécialement à
moi: «Maud, elle est gentille», d’un air approbateur.
Et voici, Maud, que tu me prends le doigt et que tu me le poses sur les images.
Tu as compris que je peux, par le toucher, saisir un peu de la réalité
extérieure.
«Ici c’est Belle et Gaston», me dis-tu, en me faisant caresser la feuille avec
mon index. Et de tourner la page: «Ici, c’est la bête qui cueille des fleurs…»
Et ainsi de suite, jusqu’à la fin du livre. Alors, avec un petit air sérieux, tu
te plantes devant moi:
«Bon, papa, tu as compris?
— Oui.
— Bon, tu le regardes tout seul, maintenant.»
23 mars 1994
Je ne saurais dire quand je me suis perdu de vue. Je veux dire, quand je n’ai
plus été en mesure de me voir dans la glace. J’ai seulement une idée de la
période durant laquelle cela s’est produit. Vers mes 34-35 ans, je crois, j’ai
pris conscience que je ne voyais plus les autres dans leur globalité. Quelqu’un
me parlait et, subitement, je pensais: «Tiens, je vois à peine son visage.»
Ou encore: «Tiens, je ne vois plus que ses yeux.» C’était une sensation fort
bizarre d’étrangeté. L’angoisse me prenait alors à la gorge et je me sentais
comme dissocié: je dialoguais avec mon interlocuteur tout en «partant»
ailleurs, comme si je m’observais, à l’extérieur de moi. Je me sentais devenir
un autre, sans peut-être que mon interlocuteur s’en rende compte. Je fermais
l’œil droit, celui qui voyait encore un peu, pour ne plus dépendre que de l’œil
gauche, celui que j’avais perdu depuis longtemps. Alors, je me disais en
moi-même: «Voilà, dans quelque temps, ce sera ça: le brouillard total, le
“ glauque ” intégral. Sache que tu vas perdre ce visage ; tu dois l’oublier, tu
dois t’y préparer dès à présent. Tu dois encore t’habituer à ne plus voir le
visage de ta femme, à ne plus la complimenter pour sa coiffure ou sa nouvelle
robe. Comment va-t-elle le prendre?» Je ne cessais de me répéter «Tu dois, tu
dois, tu dois…», comme pour mieux me préparer à cette catastrophe annoncée. Et
je pensais aux belles pages que le philosophe Emmanuel Levinas a écrites sur la
rencontre avec le visage de l’Autre comme expérience fondamentale de notre
commune humanité. En perdant de vue ce visage, allais-je vivre un processus de
dessèchement intérieur? Allais-je perdre quelque chose de ce qui me fait
humain? J’avais de plus en plus l’impression d’être au bord du gouffre de mon
évanouissement.
Mais, curieusement, je ne pensais pas encore à moi, à ma propre image. En y
réfléchissant aujourd’hui, ce phénomène me paraît curieux. Une sorte d’énigme:
je ne comprends pas pourquoi j’y ai porté si peu attention. Car je n’ai pas
cherché à surveiller le jour J, si j’ose dire, de ma propre disparition. Je suis
incapable de préciser: c’est le jour x de l’année y qu’un beau matin, au moment
de me raser, je n’ai plus été en mesure de croiser mon regard dans le miroir. Je
ne sais donc pas dire à quel moment je me suis quitté. En définitive, je ne me
suis jamais dit «Adieu»…
Cela tient-il à la lenteur du processus? Ou bien est-ce une question purement
psychologique? Est-il d’ailleurs humainement concevable de consigner, jour
après jour, les étapes de sa propre chute spéculaire, de la fin de sa propre
image? J’ai sans doute vécu une période où j’étais persuadé de me voir, alors
que je ne me voyais déjà plus.
Un jour, le rideau gris est définitivement tombé. Avec retard, j’ai enfin
compris que j’étais passé de l’autre côté ; j’ai intégré psychiquement l’ampleur
du désastre, réalisant que j’étais devenu un autre… en me perdant de vue. Alors,
j’ai éprouvé comme la douce sensation d’un engloutissement, comme pénétré par le
goût âcre de la nausée, à moins que ce ne fût le souffle de la mort. Pourtant,
j’étais toujours bien vivant et j’avais bien l’intention de persister dans ma
résistance. Mais rien n’y faisait: en disparaissant à moi, j’ai pris conscience
d’avoir subi comme une métamorphose, de vivre déjà ma finitude, bref d’éprouver
comme une «petite mort». C’est alors que je me suis défini en moi-même comme
un «petit mort bien vivant». J’oserai dire «bon vivant», car le fait
d’éprouver ainsi la mort, de soi et en soi, entraîne paradoxalement à adorer les
délices de la vie.
19 juin 1994
Pour la première fois, j’ai eu la curiosité de regarder le mot aveugle dans les
dictionnaires: édifiant! Sens 1: «Qui est privé du sens de la vue.» Rien à
objecter. Mais comment ne pas se révolter contre le sens 2, qui pointe
l’aveuglement d’une personne: «La passion le rend aveugle»? Je n’avais
encore jamais pris conscience de cette extension sémantique du physique au
psychique. Donc, quand on est aveugle, on est nécessairement stupide («Tu es
aveugle! Tu ne vois donc pas qu’elle te manipule!»). Il serait par conséquent
contradictoire d’être aveugle et clairvoyant! Et les dictionnaires en
rajoutent: «Qui exclut la réflexion, l’esprit critique: une confiance
aveugle» ; et encore: «Qui frappe au hasard sans discernement: un attentat
aveugle.» Tout intellectuel aveugle serait-il donc une monstruosité culturelle,
lui qu’on suppose dénué d’esprit critique et de discernement, aisément
manipulable?
Heureusement que d’autres expressions sont apparues: très mal voyant ou
non-voyant. Mais c’est seulement depuis… les années 1950. Ces expressions, moins
chargées en préjugés, n’évoquent aucune relégation au ban des faibles d’esprit.
J’entends objecter: «Vous tombez dans le “ politiquement correct ”!»
Pardon! Cela vous ferait plaisir, à vous, d’être catégorisé comme «idiot»?
Non merci! L’affranchissement des individus passe aussi par leur émancipation
d’un vocabulaire qui les enferme dans des étiquettes.
Maintenant, je comprends mieux le sens de la belle conférence de Marguerite
Yourcenar sur Jorge Luis Borges, l’écrivain argentin devenu aveugle, à laquelle
j’avais eu la chance d’assister à Harvard, en 1986, peu après mon arrivée aux
États-Unis. C’était la première et la dernière fois que je l’entendais en public
(elle devait mourir quelques semaines plus tard dans sa propriété du Maine). Le
titre de sa communication — écoutée presque religieusement par des centaines
d’étudiants — était: «Borges ou le voyant».
3 juillet 1994
Mes chères filles, puisque je ne peux lire pour vous les histoires qui sont dans
les livres, je dois donc les inventer. C’est ainsi que, chaque soir, il me faut
mobiliser mon imagination pour vous raconter quelque chose, chacune à votre
tour. Il n’y a là rien d’extraordinaire: bien des pères le font. Mais, dans mon
cas, il s’agit d’être à la hauteur de la situation en contournant mon handicap,
afin d’être proche de vous, au moment du coucher.
Quand je m’assois au bord de votre lit, je me demande souvent: «Mais qu’est-ce
que je vais encore inventer ce soir? Comme il aurait été plus facile de prendre
un livre!» Puis une idée me vient à l’esprit, plus ou moins bonne. Et je
brode, je brode… Peu importe, je partage alors avec vous ce moment de rêve et
d’intimité avant votre endormissement.
Avec l’expérience, je me suis constitué un petit répertoire de contes, dont tu
bénéficies aujourd’hui, Maud. Tu as d’ailleurs tes favoris.
«Papa, raconte-moi La Princesse des nuages! Non, pas celle-là: La Fleur qui
parle! Non, plutôt Le Fantôme du grand-père.» Cependant, tu finis aussi par
t’en lasser. Alors, par jeu, tu te fais plus exigeante: «Ah, non! Pas
celle-ci, tu me l’as déjà racontée hier. Non, pas celle-là non plus, tu me l’as
racontée avant-hier! Trouves-en une autre!» Et moi, pauvre bougre, bien que
me sentant à court d’idées, il me faut encore et encore me creuser la cervelle…
Marie, je le sais depuis peu, tu as vécu le fait que je t’invente des histoires
comme un privilège, dont tu étais la seule bénéficiaire. Je suppose que ce sera
la même chose quand Maud sera un peu plus grande. Je l’ai compris le jour où tu
m’as dit: «Papa, tu m’as raconté des milliers d’histoires que personne n’a pu
lire dans les livres.»
Tu m’as fait découvrir quelque chose que je n’imaginais pas et qui m’a fait
vraiment plaisir. Car, au début, ne pas pouvoir te lire des histoires avait été
pour moi une véritable tristesse. Or, voici que, dans ta petite tête de 8 ans,
tu vis le fait que je t’en invente comme une chance.
28 juillet 1994
On a beau s’habituer à tout, trouver presque douillet le brouillard qui vous
enveloppe, bref, vivre une nouvelle vie dans l’à-peu-près: voilà que la douleur
vient vous surprendre, vous reprendre, sans crier gare, le temps d’un éclair, le
temps d’une rencontre.
Tenez: alors que j’étais plongé dans la rédaction de mon ouvrage sur les médias
à l’Est, le téléphone sonne: «C’est Alberto. Tu te rappelles?» La voix ne
m’est pas inconnue, sans m’être familière. L’homme parle un excellent français,
avec ces belles intonations de la langue italienne. J’essaie de faire appel à ma
mémoire pour ne pas le peiner. Sa voix est très insistante: il est sûr que je
vais me rappeler. Et puis, oui, tout d’un coup, les souvenirs me reviennent.
C’est incroyable: voici près de vingt ans que je ne l’ai pas vu! Nous nous
sommes rencontrés pour la première fois dans un chantier de jeunesse: j’avais
18 ans et lui un peu plus. Nous sommes devenus amis et avons parcouru la France
en auto-stop. Par la suite, nous nous sommes retrouvés dans d’autres groupes de
jeunes, et notamment à Taizé où nous avions participé à l’animation d’une
rencontre internationale. Pendant quelques années, nous nous sommes nourris de
notre franche et simple amitié, découvrant l’un et l’autre la vie sur les routes
de France. Et puis, nos chemins se sont séparés: lui à Rome et moi à Paris.
Au ton de sa voix, je sens qu’il est très heureux d’avoir retrouvé ma trace. Il
veut absolument qu’on se voie, que je fasse la connaissance de sa femme et de
ses deux filles, âgées de 12 et 15 ans. Moi, je suis hésitant. Pourquoi? Je
m’étonne de mon hésitation mais j’accepte.
Je comprends bien vite d’où vient mon trouble. Lui veut me revoir ; mais, pour
moi, quel sens a ce mot revoir? Pourquoi vient-il faire irruption dans ma vie,
sans me prévenir, pour me rappeler que je le voyais et que je ne le verrai
plus? Bien sûr, il ne peut pas savoir cela, et je n’ai rien à lui reprocher.
Mais qu’importe! Sa visite m’embarrasse, parce qu’elle vient brutalement me
remémorer cet autre que je fus et que je ne suis plus.
Mais dois-je lui dire que je n’y vois plus? Dois-je lui annoncer dès le début
de nos retrouvailles? Il risque d’être choqué, de beaucoup me plaindre. Dois-je
plutôt lui en parler à la fin, quand il partira, quand il se sera rendu compte
de mon état? Peut-être est-ce la meilleure solution, comme cela, en passant, de
manière presque banale. En vérité, je ne sais quelle attitude adopter. Une chose
est sûre: je ne veux pas faire l’aveugle ni geindre: «Voilà, Alberto, tu te
rends compte de ce que je suis devenu! N’est-ce pas que c’est triste?» Non,
pas ça: je veux être simple, «frais», rieur, comme je l’étais à mes 20 ans et
comme je tente de le rester.
Voici qu’il frappe à la porte: «Jacques! — Alberto!» Nous tombons dans les
bras l’un de l’autre. Il me présente sa femme et ses deux filles. Leurs voix
chantent: c’est toute l’Italie qui débarque! En un instant, l’atmosphère de la
maison a changé. Je suis ravi. Les souvenirs roulent entre nous ; la
conversation est joyeuse.
«Mes filles ne croient pas que nous avons traversé la France en stop. Dis-leur,
dis-leur que c’est vrai!»
Je suis assis à côté de lui sur le canapé. Ils sont arrivés de telle manière que
je suis pratiquement certain que personne n’a réalisé que je n’y voyais pas.
Dans un univers familier, il est toujours possible de faire illusion. Je ne dis
rien.
Alberto est trop heureux de nos retrouvailles. Il me rappelle des évènements que
j’avais totalement oubliés et qui me font rire. Je reconnais bien sa voix, et je
ne pense plus que je ne vois pas son visage. J’ai pris ma décision: je ne dirai
rien. Je vais chercher à faire illusion jusqu’au bout. Je ne veux pas briser la
fête. Je ne veux pas lui causer de la peine. Va-t-il se produire un incident qui
m’obligera à me dévoiler? Je fais très attention à mes gestes. Je suis en
alerte, tout en m’efforçant d’être détendu. Non, tout se passe au mieux. Il est
ravi de sa visite, sa famille aussi, je pense. Nous échangeons nos adresses pour
nous revoir. (Je ne sais pas si j’en ai vraiment envie…) Puis la porte se
referme ; le silence revient.
Voilà que je m’en veux. Je m’étais juré de ne plus jamais recommencer à faire
semblant. Et je l’ai fait de la plus belle manière! Je ne voulais pas casser la
joie de notre rencontre. Mais n’était-ce pas une excuse pour revivre, un instant
seulement, mon passé? Il aurait suffi de quelques mots, de quelques gestes,
pour briser le masque. Je n’ai pas su.
20 octobre 1994
Ces jours-ci, je me rends compte que j’ai vécu une seconde «petite mort», qui
a rapport avec la séduction. Je prends en effet conscience que mon rapport aux
femmes s’est transformé du fait de ma cécité. J’ai toujours été très sensible à
leur beauté. Oui, j’ai toujours beaucoup aimé les femmes, moins pour les
posséder que pour les admirer. De cela, je suis maintenant définitivement privé.
De cela, je suis mort.
Le plus dur est de ne plus pouvoir contempler le merveilleux spectacle des seins
d’une femme. Dans notre société, la publicité ou le cinéma les montrent souvent.
Et sur les plages, le fait de les découvrir est devenu banal. Mais je ressens
cette privation de la vue du corps de l’autre sexe comme une blessure. Ne croyez
pas que j’aie jamais été voyeuriste. Non, ne plus voir le corps d’une femme,
c’est comme avoir perdu un peu de la sensation d’être un homme.
Les spécialistes de la rééducation m’ont dit de nombreuses fois: «Servez-vous
de vos autres sens pour compenser la perte de la vision: le toucher,
l’audition, l’odorat.» Ils ont mille fois raison. Je devrais suivre leurs
conseils. Alors, chiche! Puisque je ne peux plus voir des seins, que je les
entende! Que je les sente! Que je les touche! Ou plutôt que je les caresse.
Non que je les palpe ou les soupèse, mais que je les caresse comme un tissu de
soie, une pierre précieuse ou une pièce rare. Oui, le désir fou m’est venu
parfois, je l’avoue, de caresser la poitrine de nombreuses femmes.
Et je me suis vu parcourir des dizaines de seins, des gros, des petits, des
ronds et des pointus. Je me suis imaginé l’été, déambulant sur la plage,
demander poliment à la dame: «Je ne peux pas voir vos seins. Je suis très
frustré. Me permettez-vous de les toucher?» Que récolterais-je? une paire de
claques? une plainte pour harcèlement sexuel? ou bien un grand éclat de rire?
Je me sens ridicule, petit, grossier.
Je sais bien que ce geste ne serait qu’un pis-aller. Car il ne peut remplacer ce
que devine le regard. L’érotisme n’est-il pas d’abord ce jeu subtil entre le
visible et le dissimulé, entre le vu et le deviné? Que puis-je percevoir de ce
corsage échancré, si joliment arrangé pour attirer l’œil? Que puis-je ressentir
de cette bouche rouge délicatement ouverte? La pensée que je ne peux plus être
sensible à la beauté d’une femme dévêtue, que ce soit dans la crudité du réel ou
à travers la représentation d’un peintre, m’est insoutenable. J’ai le sentiment
de ne plus être normal: je me sens acculé au fantasme, à l’imaginaire, ou bien,
à l’inverse, à la neutralisation du désir, à son assèchement.
Je suis ainsi entré dans un monde où les corps ne sont plus que des vibrations.
Car le corps de l’autre, qu’il soit féminin ou masculin, est devenu une absence.
À l’exception de celui de ma femme, il n’a d’existence qu’à travers la sonorité
de la voix. Mais cette beauté du parlé est trop éphémère: elle disparaît chaque
fois que la parole s’éteint ; comme une étoile filante qui s’évanouit dans la
nuit noire.
Pour vous qui voyez, quand les mots se taisent, le regard demeure, et les yeux
continuent de parler ; tout comme le corps qui impose la réalité de l’être. Que
l’autre arrête sa parole, et je bascule subitement dans le vide ; à moins qu’on
me prenne la main pour m’éviter la chute.
Personne n’imagine combien le silence des mots peut être un précipice. Auprès
d’amis, j’ai éprouvé le secret désir de prendre une main, de toucher une épaule,
de caresser un visage, bref de reconnaître leurs corps. Mais comment ces gestes
pourraient-ils être compris dans une société où le toucher est tabou et le
regard roi?
25 mars 1995
Je marche tranquillement dans la rue, battant le pavé de ma canne à coups
réguliers. Soudain, un SDF assis près d’un réverbère me lance: «C’est dur!»
C’était comme un cri du cœur. Jamais quelqu’un ne m’avait abordé aussi
directement pour me plaindre. Les gens mettent souvent les formes pour dire à
peu près la même chose. Il y a le compatissant «Ce ne doit pas être facile»,
l’interrogatif «Mais comment faites-vous?» et l’exclamatif «Je vous
admire!». Rarement la plainte à mon égard, et à travers elle la crainte de
connaître un état semblable, n’a été aussi franche. Voici qu’elle provient d’un
clochard… Spontanément je lui réponds, en passant devant lui, sans m’arrêter: «Oh, ça va», d’un ton qui veut dire
«On y arrive quand même».
Mais lui me réplique: «Si, si, c’est dur», avec beaucoup de conviction dans
la voix.
Son insistance m’a alors bouleversé et j’ai dû ralentir mon pas. Car, bien
entendu, qui de nous deux était le plus à plaindre? Subitement, je me suis senti
proche de lui. D’ailleurs, si ma vie s’était orientée différemment, qui sait si
je ne me serais pas retrouvé à côté de lui?
27 mars 1995
Réflexion étonnante de Maud, âgée de 4 ans. Sur le chemin de l’école, alors que
je nous dirigeais vers un mur, elle me tire par le bras dans la bonne direction
et me dit: «C’est bien: quand les papas voient pas, les petites filles peuvent
trouver le chemin.»
Pâques 1995
Ah, Marie! Qu’il était beau ce jour (tu avais presque 9 ans), quand nous avons
couru sur une plage de Noirmoutier! Tu sais, quand on ne voit plus, on ne court
plus. Ne plus pouvoir que marcher, et souvent de manière hésitante, c’est une
façon de se rétrécir, d’être déjà un petit vieux.
Depuis notre arrivée dans l’île, nous avions un temps détestable. Ce jour-là
était «moins pire» que les précédents: juste un peu de soleil et beaucoup de
vent. Nous voulions aller à la plage: il n’y avait presque personne. J’adore
ces moments où la nature vous enveloppe de tous ses charmes, dont vous semblez
être l’unique témoin.
Qui a donné la main à l’autre? Je ne m’en souviens plus. Qui a commencé à
courir? Je ne le sais pas davantage. Toujours est-il que je me revois galoper
tout à coup avec toi sur le sable mouillé. Tu rigolais, tu ne cessais de rire
aux éclats. Ton rire me faisait rire à mon tour, et j’embrassais à pleins
poumons le vent qui venait frapper mon visage.
Nous nous sommes subitement arrêtés et tu m’as dit tout à coup: «Gaëlle (ta
cousine de 18 ans) court plus vite que toi! — Quoi?» ai-je réagi, d’un air
vexé. Tu m’adressais un défi…
Je t’ai aussitôt entraînée pour courir de plus belle. Comme un gamin pris au
jeu, je poussais sur mes jambes ; j’essayais d’aller le plus vite possible. Et
toi, tu ne cessais de rire, tout comme moi, qui te serrais la main très fort.
Je courais sans voir. Je courais sans peur. Je te faisais totalement confiance.
J’étais léger et fort comme le vent qui soufflait sur mon visage. Je m’aperçus
alors que je te tirais de plus en plus et que tu avais du mal à me suivre. Sans
doute voulais-tu cela. Tu voulais voir ton père courir vite, courir plus vite
que toi. Tu y avais réussi et, en me poussant ainsi, tu m’as offert ce jour-là
un superbe moment de bonheur.
18 mai 1995
Maud, un jour, tu m’as tendu les bras pour que je te porte, et je n’ai pas su te
retenir.
Nous étions au parc André-Citroën avec ta mère et nos amis anglais. Tu es montée
sur un muret d’environ un mètre de haut. Et de là, tu sautais vers ta maman.
Chaque fois qu’elle te recevait dans ses bras, tu partais de ton bel éclat de
rire. Je me tenais non loin de toi, mais je n’avais rien remarqué de ce petit
jeu, discutant avec nos amis. Tu m’as appelé: «Papa, viens!» Je me suis
approché, sans comprendre ce que tu allais me demander. Tout à coup, tu as
sauté, croyant que j’allais te retenir, comme venait de le faire ta maman. Tu as
donc plongé dans ma direction, avant que je ne réalise ce que tu attendais de
moi. Je n’ai pu refermer mes bras, et tu es tombée. J’ai senti le poids de ton
corps frapper le mien. À cause du rebond, tu es tombée en arrière et ta tête est
venue frapper le rebord du muret.
Tu as eu mal, très mal. Mais tu n’étais pas la seule. J’étais en colère contre
moi. Pourquoi donc n’avais-je pas compris ton jeu? Le choc de ta tête contre le
muret avait produit un bruit sourd, qui ne cessait de résonner dans mes
oreilles. Ta mère se demandait si tu n’avais pas un traumatisme crânien. Mais
non, notre inquiétude se dissipa: quelques minutes plus tard, tu es redevenue
enjouée et rieuse comme à ton habitude. Tu dévorais avec délectation une énorme
glace au chocolat.
J’ai plusieurs fois repensé à ce qui s’était passé ce jour-là. Pourrais-tu
encore me faire confiance? N’y aurait-il pas toujours un doute dans ton esprit
avant de me sauter dans les bras, un doute aussi fort que le bruit du choc de ta
tête contre le muret? Mais non. Là encore, il semble que tu ne m’en aies pas
tenu rigueur. Et pourtant, j’ai longtemps gardé, au souvenir de cet évènement,
un serrement au cœur.
12 décembre 1995
Prise de conscience: je pratique aujourd’hui la «marche-stop» comme hier
l’auto-stop. Ainsi, lorsqu’une personne se propose de me guider, je ne peux
m’empêcher de vouloir engager la conversation avec elle, si les circonstances
s’y prêtent. Je commence par quelque chose comme: «Alors vous habitez dans le
quartier?» Ou bien: «Vous passez souvent par là?»
À l’inverse, il arrive que ce soit mon guide d’un instant qui prenne les
devants:
«Cela doit être terrible ce que vous vivez.
— Bof! Vous savez, on s’habitue…
— Oh si! Je ne voudrais vraiment pas être à votre place.»
Pour une minute, voire dix, rarement davantage, on se parle en chemin. La
conversation est souvent superficielle, mais parfois étonnamment profonde quand
le trajet est un peu long. On va alors à l’essentiel sur ce que l’on vit, sur ce
que l’on aime.
Certains lieux ne se prêtent pas du tout à cette communication spontanée. Ainsi,
la station de métro Châtelet, trop immense, trop anonyme ; les gens y circulent
comme des automates, sans faire attention aux autres. On dirait qu’ils veulent
au plus vite s’en échapper. Ce n’est pas un espace d’humanité. (Un jour que
j’hésitais à m’engager dans un couloir, n’étant pas certain d’être dans la bonne
direction, j’ai dû crier pour me faire remarquer.) J’évite donc au maximum ces
grandes stations de métro, comme les avenues trop larges, sans repères. En
revanche, je suis plus à l’aise dans les petites rues dont les murs me guident,
même si leurs trottoirs se trouvent encombrés par les poubelles… Je peste
surtout quand je me heurte à une voiture garée sur un passage pour piétons.
Alors, de rage, je la bats! Oui, je lui assène un coup de canne violent en
poussant un juron! On doit croire que je suis fou…
Étonnantes, en tout cas, ces confidences que je recueille parfois dans les rues
de Paris, dans une gare ou le métro. Et moi j’écoute, j’enregistre ; je suis une
éponge. J’ai l’impression d’être aussi bien à l’aise avec le cadre sup qu’avec
le travailleur maghrébin, l’employé de bureau ou la vendeuse du supermarché.
Quelques-uns me racontent parfois des bribes de leur vie. En échange, je leur
parle aussi un peu de moi, puisqu’ils sont en général curieux de la manière dont
je vis ma situation. Quand on se quitte, nous nous disons mutuellement
«Merci!». C’est ainsi que, de ma vulnérabilité, je fais une richesse. Je
transforme la nécessité de mon «assistance publique» en une occasion de
communication pour sortir de mon enfermement.
Dans ces moments-là, la canne n’existe plus. Je préfère d’ailleurs la replier
pour marcher plus vite au côté de celui ou de celle qui m’accompagne. Je me
permets de lui prendre le bras ; et la personne en est parfois intimidée.
«Vous savez, pour moi, c’est la première fois…
— Vraiment? Mais c’est très simple: vous n’avez qu’à marcher normalement et je
me cale sur le rythme de vos pas. En somme, vous êtes le pilote et je vous
suis!» (Rires.)
Nous devisons alors de tout et de rien, comme si nous nous connaissions déjà. Je
partage un instant l’exubérance de cette étudiante des Beaux-Arts qui me raconte
sa passion de la peinture, d’Alésia à la porte d’Orléans ; ou encore la détresse
de cet infirmier algérien qui, remontant avec moi la rue Saint-Charles, se
désespère de ne pas trouver de poste en France. Un jour que j’hésitais à
traverser l’avenue des Champs-Élysées, quelle ne fut pas ma surprise d’être
abordé par un homme qui me parut fort distingué, qui, au moment où nous nous
engagions sur la chaussée, me prit par l’épaule, presque par le cou! Me voilà
donc avec un homo? Je n’ai rien dit, ni protesté. Nous nous sommes peu parlé
jusqu’à ce qu’il me laisse devant le numéro de l’immeuble où je devais me
rendre.
La rencontre peut être encore plus troublante, quand vous avez l’intuition que
c’est la solitude qui vient à vous. J’en ai en effet la conviction: parmi les
personnes qui vous proposent de l’aide, quelques-unes se sentent seules, surtout
des femmes. J’ai remarqué que cela se produit plutôt vers 19-20 heures, quand
chacun rentre chez soi. Qui sait si celles-ci ne vont pas se retrouver seules
devant la télé? Dans ce moment de transition entre leur travail et leur
chez-soi, elles semblent disponibles, ouvertes à je ne sais quoi de neuf dans
leur vie. Pourquoi ne pas parler à quelqu’un qui a besoin d’elles? Cela ne
m’est arrivé que rarement, mais assez pour que je le remarque.
Voici ce qui s’est passé la semaine dernière. Ma ligne de métro étant bloquée,
je dus sortir à une station éloignée de mon domicile, puis marcher une bonne
dizaine de minutes pour rentrer chez moi. Comme j’hésitais dans le couloir du
métro sur la bonne sortie, elle vint vers moi. Il était environ 20 heures.
Parvenus tous les deux dans la rue, nous nous rendîmes compte que nous devions
marcher dans la même direction. Alors, pourquoi ne pas faire la route ensemble?
Cela semblait tout à fait naturel. Elle avait un accent du Midi très prononcé,
dont j’appris qu’il provenait de Corse. En chemin, elle me confia qu’elle était
divorcée, ayant à charge ses deux enfants. Puis elle se montra curieuse à mon
égard, me demandant un peu par jeu ce que je faisais, ce que j’aimais.
Pêle-mêle, je lui dis que j’étais chercheur, qu’il m’arrivait d’écrire des
livres, que j’aimais le bon vin et la natation. Autour de nous, la ville était
devenue tranquille (les gens devaient regarder le journal télévisé), et la
circulation automobile se faisait plus discrète. Il commençait à s’installer
entre nous comme un début d’intimité.
Venait, déjà, le moment de nous séparer. Parvenus au carrefour où nous devions
prendre congé l’un de l’autre, nous continuions pourtant de bavarder. Je me
rendis compte que j’allais la quitter à regret, quand elle me dit: «Si vous
voulez, on pourrait aller à la piscine ensemble?» Sa proposition me prit de
court. Je lui bredouillai une réponse qui témoignait de mon embarras, que
j’étais très occupé, etc. Comme sa solitude devait lui peser pour qu’elle
proposât à un inconnu de la revoir! Dans les jours qui suivirent, j’entendis
encore résonner dans ma tête: «Si vous voulez, on pourrait aller à la piscine
ensemble?»
Ce moment est resté gravé dans ma mémoire. C’est l’émotion de cette rencontre
inopinée qui m’a conduit à écrire ces lignes sur mes déambulations dans Paris.
2 janvier 1996
Blagues.
À quelqu’un qui s’inquiète de l’état de mes yeux:
«Mais vous y voyez encore un peu, n’est-ce pas?
— Oui, un peu: la lumière. Vous savez, j’ai de beaux restes!»
À un
passant qui me guide avec détermination dans la direction que je recherche:
«Ne vous en faites pas, je connais le chemin…
— Oh, cela tombe bien… Je vous suis les yeux fermés!»
Au cours d’un
repas bien arrosé:
«Le problème majeur dans un couple où l’un voit et l’autre pas est de savoir,
quand chacun a un peu bu, lequel va conduire au retour…»
8 mars 1996
Les distributeurs automatiques de billets sont désormais partout dans nos rues.
Quand les premiers sont apparus, j’avais encore mes yeux ; comme tout le monde,
j’ai apprécié leur utilité. Mais quand la lecture m’est devenue impossible, mon
accès à ces machines s’est trouvé réduit: ce que je faisais aisément lorsque
j’avais encore un peu de vue devint pour moi une performance presque
inaccessible. J’ai réalisé alors combien ces distributeurs étaient différents
les uns des autres. J’ai pu continuer à me servir de celui qui était proche de
chez moi, parce que j’avais mémorisé les gestes du temps où je voyais. Mais
après le déménagement, mon environnement quotidien s’est trouvé bouleversé.
Terrible constat: des appareils d’un type nouveau m’entouraient qui, avec leurs
touches différentes, leurs séquences différentes, me semblaient tous hostiles.
Les premiers chiffres 1, 2, 3 se trouvaient-ils en haut ou en bas du cadran?
Devais-je composer le montant demandé ou bien fallait-il appuyer sur une touche
déjà programmée? Fallait-il valider une fois ou deux fois? Celui qui n’y voit
rien est plongé dans un océan de perplexités et d’impossibilités: il ne peut
que capituler, passer son chemin et aller à la poste ou à la banque pour y faire
la queue.
J’ai pourtant mis un point d’honneur à apprendre à me servir d’un appareil situé
près de mon nouveau domicile. À l’étude, il m’est apparu manipulable. Je passais
et repassais devant sa face métallique, ne sachant pas encore comment
l’attaquer. Je m’immobilisais près de lui, comme si cette proximité allait
l’apprivoiser. Je demandais qu’on me le décrive et, touche par touche,
j’apprenais à le connaître. Justement, ces touches étaient bien séparées les
unes des autres. Il me fallait apprendre d’abord leur disposition et, de cette
manière, je saurais où poser mes doigts.
Le succès n’est pas venu du jour au lendemain. Il est tellement facile de
profiter de la présence d’un proche et de lui demander: «Tu peux m’aider à
retirer de l’argent?» Du coup, on ne pratique pas, on ne fait pas
l’apprentissage technique que l’on s’est pourtant juré d’entreprendre. J’ai même
parfois pris le risque de quémander l’aide d’un passant. J’ai aussi sollicité
l’employé de banque: il ne peut refuser cette assistance, mais en général il
est occupé et vous fait attendre. Attendre, attendre, toujours attendre. Vient
un moment où vous en avez assez. Vous voulez y parvenir vous-même.
Enfin, j’ai réussi! Je suis arrivé à mémoriser les touches, et j’ai aussi
intégré la séquence des gestes nécessaires pour obtenir le retrait d’une somme
donnée. Il m’a fallu encore me souvenir du temps de latence entre certains
gestes, correspondant à l’affichage des informations visuelles sur le tableau.
Et — victoire! — les billets sont sortis: j’avais réussi à dompter cette bête,
sans qu’elle mange ma carte.
Et voici qu’un soir — chose bizarre —, alors que je venais lui faire cracher
quelques billets comme j’en avais maintenant pris l’habitude, je ne la trouvai
pas. Je passai et repassai devant la banque, sans pouvoir localiser la
billetterie. Deux jeunes femmes se rendirent compte de mon manège:
«Vous avez besoin d’aide?
— Oui, s’il vous plaît: où se trouve le distributeur?
— Mais il est là!»
Ce fut un choc: la machine avait changé d’emplacement… et n’était plus la même.
Et — catastrophe! — les touches en relief avaient disparu. À la place, un
tableau presque lisse au toucher, qui ne pouvait se manipuler qu’avec le regard.
Autant dire que l’animal m’est apparu tout de suite indomptable.
Tous les efforts que j’avais faits pour apprendre à me servir de ce diable
d’engin ne servaient plus à rien. Mais qu’est-ce qui prend à ces fichus
ingénieurs d’imaginer de telles machines? Pourquoi les associations d’aveugles
n’ont-elles pas leur mot à dire? Pourquoi les fonctionnaires de Bruxelles, au
lieu de s’occuper de la taille des saucissons, n’imposent-ils pas aux fabricants
de ces appareils des normes afin d’en faciliter l’usage par des déficients
visuels? Il serait pourtant simple de graver dans le plastique du cadran des
points braille, comme on peut en trouver sur les boutons de certains ascenseurs.
Cela ne coûterait pratiquement rien. Il suffirait seulement d’y penser en amont
de la fabrication.
Je rentrai chez moi avec la sensation étouffante qu’un nouveau mur s’était
dressé devant moi, réduisant un peu plus l’espace de mon autonomie. J’étais en
rage contre cette dictature de l’image.
5 juillet 1996
Madame la Dépendance, je vous hais! Je vous déteste! Vous êtes la principale
cause de mon tourment. Vous avez la capacité d’empoisonner chaque jour mon
existence. C’est insupportable!
«Tu veux bien me lire ceci? Tu veux bien me lire cela?» — vous êtes toujours
à la merci de l’autre, et d’abord de vos proches… qui ne sont pas toujours
disponibles. Alors, vous enragez, vous touchez le fond, vous vous cognez la tête
contre les murs de votre enfermement. C’est par là que la dépression menace à
nouveau: vous avez envie de la boucler une fois pour toutes, de ne plus rien
demander. Vous vous sentez de trop. Et à force d’être dans le besoin de ceci ou
de cela, cette forme d’aliénation déstabilise l’équilibre quotidien de votre
couple et peut causer sa chute.
À l’expérience, je me suis forgé une règle d’or: chercher à être le plus
autonome possible par la dilution de cette dépendance. Pour ne pas demander trop
à l’autre-proche (en premier lieu ma femme), il faut rechercher de l’assistance
en dehors de la famille. Cette aide extérieure est en effet l’unique moyen de
permettre au couple de «respirer», en allégeant le poids déséquilibrant du
handicap. Certes, il se présente toujours des «urgences», des situations qui
obligent à solliciter l’aide de votre compagne ou compagnon ; mais le principe
de base reste le même: aller vers l’extérieur du couple et éviter ainsi que la
réitération des demandes ne devienne pesante. Il faut donc s’appuyer sur une
diversité de personnes disposées à rendre service. Dans mon cas, ce furent
surtout des lecteurs, que ce soient des étudiants ou des personnes proposées par
des associations de bénévoles. En demandant un peu à plusieurs, on pèse moins
sur chacun.
Aux uns et aux autres, à tous ceux qui ont bien voulu me prêter de temps en
temps leurs yeux, je dois vraiment beaucoup: je leur dois de m’avoir affranchi
de ma servitude. Par là même, ils ont contribué à entretenir chez moi la force
de me battre, le feu de la recherche et de la connaissance. Un jour, j’écrirai
un hommage aux lecteurs.
29 août 1996
Allez, courage! Je vais parvenir à l’écrire, bien que cela me pèse. Oui, dans
ma jeunesse, j’ai souvent prié Dieu pour que ma vue me soit redonnée, au moins
pour qu’elle ne baisse pas. Vous pouvez vous moquer… Je sais bien que, dans
notre Occident déchristianisé, la religion n’est plus de saison. Et voici que,
porté par mon éducation chrétienne, j’ai voulu croire au miracle! Car, je le
reconnais, j’ai plusieurs fois répété avec conviction ces paroles du soldat
romain à Jésus: «Seigneur, je ne suis pas digne de te recevoir, mais dis
seulement une parole et je serai guéri.» J’ai lu et relu les passages de
l’Évangile où le Christ guérit des aveugles, espérant qu’il ferait un jour de
même pour moi… Mais rien n’est venu, et le pire tant redouté s’est produit. Et
je crois bien que j’en ai voulu à Dieu.
Pourquoi son silence? Pourquoi me laissait-il dans ma souffrance? Pourquoi
Dieu ne m’envoyait-il pas les signes que j’attendais de lui? J’en vins alors à
douter de l’authenticité de ma foi. Si le miracle ne s’était pas produit,
c’était que ma foi n’était pas assez forte ; ou bien que j’aimais Dieu pour de
mauvaises raisons, par intérêt. Bref, j’ai cessé de mettre Dieu là où je voulais
le convoquer: sur le terrain de mes limites.
Par la suite, ce chambardement intérieur a contribué à déstabiliser en moi les
convictions les plus profondes, héritées de mon enfance. Je me suis mis à douter
de l’existence de Dieu. Cela s’imposait soudain comme une évidence. Après tout,
si Dieu ne me faisait pas signe, s’il ne s’opposait pas au sort qui m’était
promis, c’était tout simplement qu’il n’existait pas. Il était donc vain d’en
attendre un réconfort quelconque: je ne devais compter que sur moi-même. Ce fut
la crise, l’effondrement de mes représentations de Dieu. Je suis entré dans une
forme d’errance, de désespérance, qui ne fut adoucie que par l’amour de mes
proches.
Mais cette absence de sens ne devait pas me convenir. Car j’ai découvert un jour
cette épître de saint Paul dans laquelle il affirme qu’il a fait de sa faiblesse
une force. De quelle faiblesse parle-t-il? Ce point n’est pas clairement
établi, il me semble. Mais peu importe: j’ai bu les paroles de Paul comme si
elles m’avaient été personnellement adressées. Faire de sa faiblesse une force,
voilà toute mon affaire, toute mon histoire. J’en ai été comme ragaillardi. Plus
tard, j’ai été fasciné par l’histoire de Job, je dirai même l’énigme de Job,
cette figure biblique à la fois si attachante et si scandaleuse: il éprouve
également l’injustice jusque dans sa chair, mais continue pourtant à ne point
douter, lui, de la bienveillance de Dieu à son égard. Superbe acte de foi, bien
au-dessus de mes forces! Aujourd’hui, il me reste cette intuition, enracinée
dans ma condition: l’expérience de ma «petite mort» a ouvert plus grande en
moi la porte vers l’Autre, vers une aspiration à la transcendance, que le texte
des Évangiles vient nourrir. Par exemple, chaque fois qu’il m’est donné
d’entendre le Sermon sur la montagne, je suis saisi par sa splendeur dépouillée,
oui, par sa lumière éblouissante. J’ai l’impression non pas de revoir une simple
lueur, mais d’être inondé par une boule de soleil à l’état brut. Alors, je ne
manque pas de m’interroger: se peut-il que ces mots si simples, si vrais,
auxquels on continue à se référer après deux mille ans, soient seulement nés
dans l’esprit d’un homme? À travers le verbe et la vie du Christ, la question
de Dieu continue à me tarauder.
5 février 1997
Nous vivons à travers le regard de l’autre, n’est-ce pas? Si cela est vrai, et
je le crois, alors je fais souvent dans mon quartier l’expérience de ma
non-existence. Étrange sentiment que de savoir que vous croisez un autre qui
vous connaît mais ne vous reconnaît pas. Par exemple, je conduis ce matin à
l’école ma plus jeune fille, Maud, âgée de 6 ans. Nous traversons la cour pour
aller vers sa classe, quand elle me dit: «C’est la maman de Jeanne.» Je
connais la maman de Jeanne. Nos filles jouent souvent ensemble. Mais la maman de
Jeanne ne m’a pas salué, alors que je sais, par les mots de Maud, que nous
venons de nous croiser. Ce même jour, en sortant de l’école, un jeune enfant
(garçon ou fille, je ne sais) lance, en entrant dans la cour avec l’un de ses
parents: «C’est le papa de Maud.» Je n’ai pas identifié ce mystérieux parent,
avec qui j’ai sans doute déjà parlé. Mais, une fois encore, c’est l’enfant qui
me reconnaît ou me signale la présence de l’adulte.
Pourquoi celui-ci ne me salue-t-il pas? Parce que je ne croise pas son regard.
Parce que le croisement des regards déclenche le signal du «bonjour» entre des
personnes qui se connaissent de vue, ou même un peu mieux. Il m’a fallu
longtemps pour comprendre la logique de cette habitude. La comprendre: oui ;
l’admettre: non. Car ce que je vis ainsi parfois en conduisant ma fille, je
l’expérimente tous les jours dans mon quartier en allant à la boulangerie ou au
supermarché. Je croise des ombres, je croise des filets d’air, je croise des
parfums. Ces ombres, ces filets d’air, ces parfums ont des visages qui souvent
me connaissent parce que nous sommes voisins. Mais moi, je ne peux reconnaître
le leur. Comme cette communication visuelle ne peut s’établir, nous nous
ignorons. Plus exactement, ce sont eux qui m’ignorent. Car moi, je voudrais leur
crier bonjour, je voudrais leur arracher un sourire. Je voudrais les reconnaître
pour qu’ils me reconnaissent à leur tour. Mais non, notre rencontre fugitive sur
un même trottoir me plonge dans le non-être. Ce matin-là, quand je suis parti de
l’école, c’est une voiture qui m’a fait exister: lorsque j’approchai du
trottoir avec la canne, elle s’est arrêtée pour me laisser traverser la rue.
12 juillet 1997
Révélation dont j’ai mis longtemps à prendre conscience: le handicap est
toujours perçu socialement comme une perte, une limite ou une insuffisance.
À juste titre. Mais cette approche négative empêche d’entrevoir ses effets
secondaires, ses possibles modes de compensation qui, eux, peuvent être
favorables, et même constituer un atout dans l’adaptation et le développement de
l’individu.
On n’imagine guère que le handicap puisse être un plus! Pourtant, à bien y
réfléchir, ce préjugé mérite d’être discuté. Je ne puis parler, bien entendu,
que de ma propre expérience. Or, j’ai aujourd’hui la conviction que le fait de
voir de moins en moins m’a entraîné à me reposer davantage sur les ressources de
ma mémoire, que j’ai donc dû développer. De même, j’ai été contraint d’augmenter
ma capacité de concentration, par exemple pour faire un cours ou une conférence.
En outre, ne plus pouvoir laisser vagabonder ses yeux sur un texte m’a
probablement conduit à vouloir aller à l’essentiel, à cultiver l’esprit de
synthèse. En somme, je me suis efforcé de surmonter ma condition en tentant de
développer mes capacités intellectuelles. En quelque sorte, j’ai organisé la
résistance à partir de mon cerveau… Ce sont mes petites cellules grises qui ont
pu pallier, tant bien que mal, le mauvais fonctionnement du sens qui me faisait
de plus en plus défaut. Du coup, j’ai été acculé à stimuler des fonctions
cognitives qui sont au plus haut point souhaitables dans le métier de chercheur
et de professeur. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si des entreprises
informatiques emploient des ingénieurs non-voyants. Ainsi certains métiers de
l’intelligence sont-ils compatibles avec la privation de la vue. Le «non-voir»
est de nature à stimuler le développement intellectuel.
Janvier 1999
Un jour, Marie (tu avais 12 ans), je t’ai demandé: «Qu’est-ce que cela fait de
vivre avec un père qui n’y voit pas? Enfin, presque pas?»
J’attendais ta réponse avec quelque inquiétude ; mais tu m’as dit: «Rien du
tout. De toute façon, je ne peux pas comparer avec un père qui y voit.»
Il n’y avait chez toi aucun embarras. Tu étais spontanée et simple. Je ne
pouvais discerner dans ta réponse nulle arrière-pensée. Tu as ajouté: «En
plus, tu es hyperactif: tu tapes à l’ordinateur toute la journée, tu fais du
ski, de la planche à voile, etc.» Et encore quelque chose comme: «Ce serait
différent si tu tournais en rond toute la journée.»
Et moi d’insister: «Mais peut-être que c’est gênant, quand tu veux me montrer
quelque chose?
— Non, de toute façon je suis habituée.»
Tu étais en train de me dire que tu m’acceptais comme j’étais et comme j’avais
toujours essayé d’être avec toi. Notre échange n’avait pas duré plus de cinq
minutes. Je ne voyais pas de raison de le poursuivre. Je n’avais perçu en toi
aucune gêne à répondre à mes questions. Ce jour-là, tu m’as donné beaucoup de
paix.
Mars 2000
Je viens de terminer mon premier semestre d’enseignement à Sciences Po. J’y ai
proposé de faire un cours sur la violence et le génocide. Depuis mon livre sur
les médias et les révolutions à l’Est, je réalise enfin le projet de travailler
sur les crimes de masse. J’observe que j’aime enseigner. D’ailleurs, je ne
conçois pas le métier de chercheur sans cet exercice de diffusion du savoir et
d’échange. J’aime le contact avec les étudiants. À travers leurs réactions, on
apprend quelque chose de neuf. On découvre un problème sous un autre angle.
C’est Jean-Luc Domenach qui a soutenu mon projet auprès de la direction.
Quelques semaines avant de commencer, il m’avait convoqué à son bureau.
L’inquiétude m’avait gagné: allait-on changer d’avis à mon égard? Très direct,
comme à son habitude, il me dit: «Ce serait mieux que tu aies un assistant
pour te faciliter les déplacements dans la maison.» En venant à ce rendez-vous,
j’avais pensé à tout sauf à cela. Passé un instant de surprise, j’ai été touché
par cette sollicitude. Je n’avais même pas imaginé faire une telle demande,
étant déjà trop heureux d’être pris. Et voilà que je n’avais pas à la formuler:
on allait au-devant de mes besoins! Ce n’était pas courant car, à ma
connaissance, rien n’est prévu dans les universités pour les professeurs très
mal ou non-voyants.
Avant de commencer, je n’étais pourtant pas très détendu. Comment les étudiants
allaient-ils me percevoir? À ma connaissance, c’était la première fois que
Sciences Po recrutait un prof non-voyant. Comment les choses allaient-elles
s’engager? J’eus l’idée de leur parler tout de suite de mon «problème», si
possible avec humour. C’était la meilleure manière d’évacuer le malaise qui
pourrait s’installer.
Donc, dès les toutes premières minutes, je félicitai les étudiants d’avoir
choisi ce cours, dont le sujet, particulièrement douloureux, est si important au
regard de l’histoire du xxe siècle. Puis j’ajoutai: «Vous avez beaucoup de
chance d’être là. En effet, c’est le seul cours à Sciences Po où vous pouvez
lire votre journal sans vous faire remarquer!» Je récoltai un grand éclat de
rire… Ils avaient compris: on pouvait passer à autre chose. Je leur demandai
seulement de garder toujours à peu près la même place dans la salle pour que je
puisse les identifier au fil des séances. Ils n’étaient pas si nombreux (environ
une vingtaine).
Quant à la notation de leurs exposés, pas de problème. Pour leurs mémoires, je
fais appel à des lecteurs bénévoles, de préférence d’anciens professeurs de
français. Du coup, je peux rendre aux étudiants des devoirs où les fautes
d’orthographe sont pointées.
À la fin du semestre, j’ai eu l’occasion d’en revoir certains, alors que j’avais
remis mes notes et qu’ils les connaissaient: il n’y avait donc plus d’enjeux
entre nous. J’ai eu très envie de leur demander comment ils avaient «vécu» le
cours, par rapport à mon handicap: est-ce que cela les avait gênés? Avaient-ils
perçu des manques dans ma façon d’enseigner? Et eux de me répondre:
«Mais monsieur, cela ne nous a pas dérangés. L’essentiel, c’est ce que vous nous
avez appris. Et puis, dans la conférence, on oubliait que vous n’y voyiez pas.
On était pris par le sujet, voilà tout.»
Aujourd’hui, je comprends mieux que, pour eux, le fait que je voie ou ne voie
pas n’ait guère d’importance. Ce qui compte avant tout, c’est le contenu et la
qualité de l’enseignement. Sur ce point, je ne veux surtout pas les décevoir.
Novembre 2006
Vive l’informatique! Je connais le discours de ceux qui abhorrent la technique,
qui la voient surtout comme une force asservissant les hommes. Mais moi,
j’atteste, je témoigne que la technologie a contribué à ma libération, à ma
renaissance, à mon intégration professionnelle.
Quelle chance d’être né dans le siècle des micro- ordinateurs! Quelle chance
d’avoir pu bénéficier des premiers logiciels adaptés aux déficients visuels! Au
Moyen Âge, mon sort aurait été de demander l’aumône sur la voie publique. Et je
n’oublie pas qu’il faut attendre le xviiie siècle pour qu’un Denis Diderot
démontre que les aveugles disposent, comme tous les autres êtres humains, de
facultés intellectuelles 19! Quelle révélation! Julia Kristeva a justement
souligné que c’est lui qui a ouvert la voie à leur éducation
20. De fait, grâce
aux efforts d’un Valentin Haüy, d’un Louis Braille et de bien d’autres, les
aveugles ont eu au xixe et surtout au xxe siècle la possibilité de recevoir
enfin une instruction adaptée, qui a été la base de leur intégration et de leur
promotion sociales.
Curieux, je me suis intéressé à la biographie de certains d’entre eux. J’ai lu
d’abord la célèbre histoire de l’Américaine Helen Keller: extraordinaire de
courage et de volonté, grâce toutefois au dévouement indéfectible de son
éducatrice Ann Sullivan. L’écriture d’Helen Keller m’est cependant apparue
vieillotte et, pour tout dire, assez mièvre 21. Tout semble beau pour elle ; pas
pour moi. J’ai découvert plus tard le parcours bien moins connu de l’Indien Ved
Mehta, qui, au début des années 1950, mena une lutte acharnée pour ne pas être
traité comme un paria dans son pays. Il se rendit aux États-Unis pour y recevoir
une éducation appropriée. Il raconte les étapes de ce périple, synonyme de sa
lente émancipation, avec beaucoup d’humour et d’émotion 22. La vie et l’œuvre de
l’écrivain égyptien Taha Hussein m’ont encore plus impressionné. Issu d’une
famille très modeste de la Moyenne-Égypte, devenu aveugle à l’âge de trois ans,
il étudia à la célèbre université islamique Al-Azhar et à la jeune université
laïque Fouad, où il obtint son doctorat. Puis il vint en France poursuivre ses
études à la Sorbonne. Romancier et poète, il se fait aussi essayiste et
critique. André Gide a écrit que Taha Hussein est «le plus éminent représentant
de la littérature musulmane» de son temps 23. Outre son activité littéraire et
journalistique, il fut encore un homme engagé politiquement en faveur de
l’émancipation de l’Égypte et des Égyptiens. En 1950, il devint ministre de
l’Éducation, voulant se battre pour l’accès de tous ses compatriotes à l’école.
On ferait bien aujourd’hui de redécouvrir sa pensée, qui prône un islam tolérant
et ouvert sur la modernité. J’ai encore été captivé par l’incroyable parcours du
Français Jacques Lusseyran qui, bien qu’ayant perdu la vue à 8 ans, poursuivit
des études brillantes, entra en résistance dès les débuts de l’occupation
allemande, puis rejoignit le mouvement Défense de la France. Arrêté en 1943, il
fut déporté à Buchenwald, où il parvint à survivre, probablement grâce à sa
connaissance de l’allemand. Après guerre, ne pouvant se présenter au concours de
l’agrégation pour devenir professeur, il décida d’émigrer aux États-Unis, où il
réussit à enseigner la civilisation française 24. Quant au grand Jorge Luis
Borges, qui a toujours eu une mauvaise vue et est finalement devenu aveugle, mon
admiration pour lui est sans limites. Bien que je connaisse mal son immense
œuvre littéraire, je n’en reviens pas de son parcours, lui qui fut le directeur
de la bibliothèque de Buenos Aires. Passé, comme moi, d’un univers à un autre,
de la lumière à l’ombre, il précise que, s’il en a ressenti une infinie
tristesse, il n’a jamais «permis à la cécité de l’abattre», parce que c’est en
fin de compte «un mode de vie comme un autre». Ce n’est pas un «malheur
total», ajoute-t-il, mais «un instrument de plus parmi tous ceux, si étranges,
que le destin ou le hasard nous dispensent» 25.
Chapeau bas à tous ces anciens! Au regard de leurs parcours, je ne peux faire
valoir que la modestie du mien. Car ils ne disposaient pas à leur époque de cet
outil fabuleux et magique que nous appelons un ordinateur. Que ferais-je
aujourd’hui sans ce cher compagnon de vie? Bien peu de choses. Il constitue la
base, le tremplin de mon autonomie. Depuis les années 1990, les logiciels
adaptés aux déficients visuels ont fait des progrès considérables, que ce soit
dans le domaine du braille ou celui des synthèses vocales. Ces outils ont
révolutionné l’accès à la connaissance et à la communication des personnes
non-voyantes.
Ainsi ai-je pu, sans voir, écrire des dizaines d’articles et quelques livres. La
synthèse vocale me renvoie en écho ce que j’ai écrit. Les premières synthèses
avaient une voix assez métallique, mais elles reproduisent presque, aujourd’hui,
les intonations de la voix humaine, celle d’un homme ou d’une femme: on peut
choisir. Pour ma part, je préfère celle d’un homme, car la voix féminine tend à
me déconcentrer.
Ce tableau est cependant loin d’être idyllique. Car les produits informatiques
spécialisés pour les utilisateurs non-voyants sont beaucoup plus chers, du fait
de l’étroitesse de ce marché. Par ailleurs, les obstacles restent importants
dans le domaine de la lecture. Certes, l’accès à la presse écrite a fait depuis
peu un bond considérable: il est désormais possible de recevoir chaque jour
l’édition intégrale d’un quotidien dans une version électronique, en souscrivant
un abonnement. Pour moi qui avais dû renoncer à lire la presse par moi-même
depuis le milieu des années 1980, je ne peux que me réjouir d’une telle
évolution.
Pour les livres et articles de revues, il faut recourir à différents procédés.
Le scanner peut rendre des services quand il s’agit de lire des textes très bien
imprimés. Cependant, numériser des documents prend du temps et le résultat n’est
pas toujours parfait. Aussi les associations de lecteurs restent-elles
indispensables. Vous leur donnez n’importe quel document et on vous le retourne,
dans un délai raisonnable, sous une forme sonore. À cet égard, le support des
audiocassettes tend aujourd’hui à décliner au profit d’enregistrements sur CD de
meilleure qualité, que vous pouvez écouter à l’aide d’un lecteur ou baladeur MP3
ou, mieux encore, avec un appareil de lecture nommé DAISY
26. Le plus efficace
est encore de recevoir directement sur votre ordinateur l’article de revue ou le
livre que vous avez l’intention de lire. Quand un collègue m’envoie de cette
manière l’un de ses textes pour me demander mon avis, je suis en mesure d’en
prendre connaissance immédiatement et donc de réagir. Nous pouvons alors
communiquer via le courrier électronique ; il n’y a alors plus aucune différence
entre lui et moi.
L’accès à la lecture est encore élargi quand certains sites Internet mettent
directement des textes en ligne. Mais la plupart d’entre eux, avec leurs images,
icônes et autres symboles, sont muets pour qui les approche avec un logiciel
braille ou vocal. Il suffirait pourtant que leurs concepteurs respectent les
directives sur l’accessibilité, élaborées par le WAI (Web Accessibility
Initiative) et les recommandations européennes Accessiweb. Cela ne coûterait
guère plus cher: il s’agit seulement d’y penser en amont, c’est-à-dire au moment
de la création du site, pour y inclure certains paramètres techniques qui ne
présentent aucune difficulté pour un informaticien. Quand donc l’Union
européenne imposera-t-elle le respect des normes en ce domaine?
La lecture des livres les plus récents constitue un autre obstacle de taille,
pour qui voudrait en disposer tout de suite, sans passer par une association de
lecteurs. Moi qui adorais flâner dans les librairies, quelle expérience
déprimante que d’en franchir aujourd’hui la porte… Comme il ne m’est pas
possible de feuilleter les livres sur les présentoirs ou de scruter les titres
plus anciens sur les étagères, j’en suis réduit à caresser leurs couvertures ou
à respirer leur odeur de papier neuf. Et, je l’avoue, j’aime toujours m’en
imprégner, comme s’il s’agissait de la senteur d’une fleur printanière. Mais
«humer» un livre n’a guère de signification si vous ne pouvez prolonger votre
geste par le regard de sa découverte. Alors, je me console en me disant que le
plus important reste d’en percer le sens. Or, tous ces textes, avant de prendre
leurs habits de papier, n’ont-ils pas d’abord été des fichiers informatiques,
que je peux lire aisément? Alors je m’interroge: quand donc les éditeurs
accepteront-ils de vendre leurs ouvrages sous un format électronique? Il me
semble (à ce que j’en sais) que les procédures de sécurisation des livres
numériques sont maintenant au point. Les éditeurs feraient donc bien d’oublier
leur crainte du piratage, désormais injustifiable.
Épilogue
ME VOICI donc arrivé là où je suis étranger. Disons plutôt: où j’étais
étranger. Car, ce nouveau monde, j’ai appris à le connaître. Mais rien n’y
fait: je continue à y éprouver une sensation bizarre, un mélange indéfinissable
de présence et d’absence ; je suis là et je ne suis pas là. Au terme de ce
périple de quelque trente longues années, je me suis pourtant installé dans ces
contrées lointaines où l’on ne voit plus le soleil. Sur ces terres hostiles,
j’ai appris à vivre. J’y ai acquis de nouveaux réflexes, découvert une autre
manière de percevoir la réalité. J’y ai fait surtout la connaissance de
nouvelles personnes, dites non-voyantes, parfois exceptionnelles. Si vous en
doutez encore, je peux l’attester: les «miros» sont des êtres humains comme
les autres! Il en existe des grands et des petits, des plus ou moins sympas,
des plus ou moins intelligents. Et je peux aussi vous assurer qu’on rencontre
même parfois… oui, des emmerdeurs! Bref, les «zaveugles» font bien partie de
notre commune humanité.
Par touches successives, en changeant peu à peu d’univers, j’ai subi comme une
métamorphose. Au final, j’ai commencé une nouvelle vie, avec ses moments de joie
et de tristesse, d’inquiétude et de bonheur. Pourtant, je continue à percevoir
le pays où je suis arrivé comme n’étant pas le mien. Je le considère toujours
avec une certaine distance, me sentant bien plus à l’aise dans le monde d’où je
viens, que l’on qualifie de normal. Ainsi, je me trouve à la fois moi-même, en
continuité avec mon passé, et tout autre dans le présent.
La lecture du beau livre d’Amin Maalouf, Les Identités meurtrières
27, m’a aidé à
prendre conscience de cette évolution. L’auteur y raconte comment il a grandi
entre deux cultures, d’abord au Liban, son pays natal, puis en France, son pays
d’adoption. Il explique que la vie lui a donné une double identité — de Libanais
puis de Français — et qu’il est par conséquent façonné par les cultures de ces
deux pays. Le fil de son histoire m’a inspiré la manière de raconter la mienne.
J’ai en effet connu, me semble-t-il, une expérience assez semblable: moi aussi,
je suis passé en quelque sorte d’un pays à un autre, d’une culture à une autre,
des rivages de la couleur à ceux de la grisaille.
Même si j’ai réussi à m’adapter à ce nouvel environnement, je garde certains
réflexes de mon ancien monde, peut-être même le «look»… Les rares fois où j’ai
été invité sur un plateau de télévision, certains n’ont pas manqué de me dire
les jours suivants: «On ne s’aperçoit pas que vous n’y voyez pas!» Sans
doute. Leur remarque m’a fait réfléchir: quelque chose reste donc du voyant que
j’étais, y compris dans mon apparence. Pourtant, qui me fréquente un peu réalise
bien vite la réalité de mon état. Mais, à première vue, je fais illusion. Je
suis donc double: je porte en moi les deux identités — de la vue et de la
non-vue —, sans pour autant chercher à me dissimuler.
Je m’interroge aujourd’hui: où donc ai-je trouvé la force de faire ce long
voyage, de parvenir à destination sans trop de casse, sans disparaître dans les
affres de la dépression? Assurément dans l’affection et le soutien de mes
proches qui, lorsque les idées noires me gagnaient, ont su me dire: «Ne t’en
fais donc pas, tu vas bien finir par y arriver.» Grâce aussi — je ne veux
surtout pas les oublier — à la chaîne solidaire de ces lecteurs qui, au fil des
années, m’ont généreusement donné leur voix, comme d’autres donnent leur sang.
Mais ceux qui vous aiment et vous aident ne peuvent se battre à votre place.
C’est vous — et vous seul — qui décidez ou non de lutter. Tout se joue dans
votre tête, dans le regard que vous portez sur votre vie. Or, le mien a toujours
été celui de la révolte contre mon destin. Selon Albert Camus, la seule dignité
de l’homme réside dans «la révolte tenace contre sa condition»
28. Et comment!
Ces mots de Camus, je les ai pris pour moi ; je les ai vécus dans toutes les
fibres de mon être. C’est ce sentiment de révolte intérieure qui m’a donné le
goût de me battre, qui m’a porté vers l’engagement et l’écriture. Encore
aujourd’hui, je demeure un éternel révolté. Chaque fois, par exemple, que je
sais être privé du spectacle de la beauté, je maugrée, je peste, j’enrage.
Je dois l’admettre avec sérénité: l’infortune de mon hérédité a constitué un
formidable défi. Borges a raison: la perte de la vue n’est pas une tragédie en
soi ; elle peut même être une puissante source de renouvellement et
d’enrichissement. Dans ma jeunesse, n’avais-je pas tendance à vouloir être un
«mec», un vrai, à me montrer toujours fort, comme la plupart des garçons de
mon âge? Rien de tel qu’une petite cécité en perspective pour vous changer
l’état d’esprit d’un jeune homme, l’aider à gagner en profondeur et en
sensibilité, à lui faire perdre tout réflexe naissant de «macho»…
La peur de cet avenir tant redouté a surtout nourri une farouche volonté de me
dépasser. C’est bel et bien l’angoisse qui m’a mis en mouvement, arc-bouté
contre la fatalité de mon destin. Refusant de couler, je me suis efforcé de
maintenir la tête hors de l’eau, en m’accrochant aux branches de la
connaissance. C’est en effet par le savoir, par l’étude et la recherche, bref en
engageant une bataille intellectuelle et morale de longue haleine, que j’ai
finalement réussi à m’extraire du courant qui pouvait m’emporter. Ce faisant, à
force d’obstination, en me cherchant, je suis devenu chercheur!
Il n’est donc pas étonnant que mes travaux scientifiques se soient trouvés en
résonance avec cet itinéraire tourmenté. Est-ce le fruit du hasard si j’ai
commencé par travailler sur la question de la résistance, et singulièrement de
la résistance civile? Évidemment non. Toute mon existence repose au quotidien
sur une manière de résister moralement… à la dictature des images. Résistance
sans armes, bien sûr, faite de petits riens. Cette lutte de longue haleine a
finalement connu un dénouement heureux, même si le désastre a fini par
s’accomplir. Dès que j’ai rejoint la cellule de mon enfermement annoncé, je n’ai
eu de cesse que de vouloir m’en échapper! Et comment? À travers l’écoute de la
radio, bien sûr! Je ne peux m’empêcher de penser que l’intérêt que j’ai porté
en tant que chercheur au rôle joué par ce média dans l’ouverture de l’Europe
communiste s’enracine dans ma propre expérience d’amoureux de la radio. C’est
elle qui, chaque jour, à travers l’univers fascinant de ses voix et de ses
musiques, m’ouvre sur le monde et me permet de percer les murs de mon isolement.
À moi qui suis prisonnier de mes yeux, la radio procure la sensation exaltante
de la liberté au bout des ondes.
Mon attrait pour l’étude du génocide me paraît plus énigmatique. Rien dans mon
héritage familial ne m’y prédisposait, n’étant ni juif, ni arménien, ni tutsi…
Pourquoi avoir choisi un si funeste sujet, me demandent parfois mes collègues?
Sur le ton de la plaisanterie — pas de mauvais goût, je l’espère! — je leur
réponds parfois: «Certes, il est éprouvant de travailler sur l’horreur. Mais,
dans mon cas, c’est un peu plus facile: au moins puis-je regarder la réalité en
face!» Plus sérieusement, il m’arrive d’expliquer que cet objet de recherche
est fondamental pour qui veut comprendre l’homme en profondeur, sa fascinante
passion pour le pouvoir, y compris de détruire. Mais au-delà d’une argumentation
purement intellectuelle, j’avancerai des éléments liés à ma propre expérience de
vie: bien sûr, ma rencontre avec un lieu nommé Auschwitz, relatée dans ces
pages, mais peut-être, plus encore, l’intimité de mon rapport à la mort. Car,
j’en suis convaincu, j’ai éprouvé très tôt le sens du tragique, me vivant comme
un peu mort alors que j’étais — en principe — dans l’exubérance de ma jeunesse.
Perdre ses yeux à petit feu, c’est mourir un peu. C’est sentir très tôt, trop
tôt, le sol qui se dérobe sous les pas. Je me demande donc — mais ce n’est
qu’une supposition — si la sensation aiguë de la finitude n’aiguise pas le
regard pour penser la mort. Ce sentiment de détresse, à la petite échelle du
soi, tend à ouvrir à une compassion universelle envers ceux qui ont éprouvé une
détresse bien plus immense: ceux qui ont été tués en masse alors qu’ils étaient
innocents de tout crime.
Ainsi ai-je construit mes objets de recherche sur le socle mouvant de ma propre
vulnérabilité, sans doute pour la transcender, à tout le moins pour la
questionner. Il n’y a là rien d’exceptionnel: l’itinéraire d’un chercheur peut
souvent se lire à partir de sa propre histoire de vie. C’est pourquoi j’ai
souhaité un peu mieux élucider la mienne. Or, la préparation de ce livre m’a
conduit à une surprenante découverte…
J’en étais au tout début de ce projet, m’interrogeant encore sur son intérêt. La
rédaction de Purifier et détruire m’avait épuisé, et je souhaitais faire une
pause ; de plus, j’hésitais à franchir le pas du récit autobiographique, car il
est rare, dans le milieu universitaire, que l’on parle ouvertement de soi.
Finalement, j’ai décidé de prendre ce risque, non pas tant pour me mettre en
scène que pour tenter de me comprendre. Je me suis donc lancé dans une enquête
sur mon propre passé. Ne voulant pas me fier à mes seuls souvenirs et émotions,
j’ai commencé à interroger mes proches et mes plus vieux amis. C’est ce regard
rétrospectif qui a fait la matière de ce livre.
Durant toutes ces années, j’avais en effet peu parlé de mon problème visuel
autour de moi: toujours cette peur de gêner, de mettre les gens mal à l’aise.
Désormais, mon attitude était inverse: je voulais interroger ceux qui me
connaissent depuis très longtemps. Chacun à leur tour, je les pressais de
questions: comment m’avaient-ils vu évoluer? De quoi se souvenaient-ils
précisément? Pouvaient-ils me rapporter des anecdotes en relation avec la perte
de ma vue, que je pourrais reprendre dans mon livre? Des détails qui auraient
éclairé mes réactions à l’époque? Je vérifiais aussi avec eux l’exactitude de
certaines dates, sachant que la mémoire pouvait me jouer des tours. Je cherchais
à m’appuyer sur des documents écrits (lettres ou pièces administratives) pour
valider certaines informations essentielles. En somme, je m’étais engagé dans
une nouvelle recherche, sauf que l’objet de mon enquête, c’était moi!
Or, voici qu’un jour de novembre 2005, à Noirmoutier, j’en vins à discuter de ce
projet avec mon frère. Celui-ci me livra bientôt une information extraordinaire
que, dans un premier temps, je ne parvins pas à croire: nos parents avaient
appris dès mon enfance ce qui allait m’arriver! Ma sœur le savait et lui aussi.
Autour de moi, tout le monde était au courant. Pourtant, jamais personne ne
m’avait prévenu de quoi que ce soit. Quelle nouvelle! Je m’empressai de lui
demander:
«Quand précisément l’ont-ils appris?
— Après ton examen à l’hôpital, par le professeur Offret, je crois ; tu devais
avoir 10 ou 11 ans.»
De fait, je me rappelais cette visite, qui ne m’avait pas laissé un bon
souvenir. Tout à coup, mon histoire prenait une autre dimension. J’en restai
coi. Ainsi, tout le monde parmi mes proches savait, et tout le monde se taisait.
Cela s’appelle un secret de famille, n’est-ce pas?
Dans le train qui me ramenait à Paris, je ne cessai de repenser à cette
conversation avec mon frère. Une fois passée la surprise, maintenant que je
savais qu’ils avaient su, cette situation me sembla rétrospectivement de plus en
plus vraisemblable: mes parents ne pouvaient pas ne pas avoir été au courant.
Et il était curieux que, de mon côté, je n’eusse jamais cherché à apprendre
s’ils l’avaient été. Soudain, je me remémorai mes dernières années au domicile
familial, au Plessis-Robinson. Dans quelle étrange situation de faux-semblant
étions-nous donc plongés! Car, lorsque j’avais découvert par moi-même, à l’âge
de 16 ans, que j’allais perdre la vue, j’avais également préféré ne rien en
dire! Quand nous nous retrouvions tous le dimanche autour de la table
familiale, chacun savait à quel avenir j’étais destiné, et personne n’évoquait
la question — surtout pas moi…
Fallait-il que je le regrette aujourd’hui? Que je m’en plaigne? C’était tout
réfléchi: je ne parvenais pas à en vouloir à mes parents, aujourd’hui décédés.
Qu’aurais-je fait à leur place si j’avais eu un enfant promis au même sort?
Personne ne pouvait dire à quel âge allait se dégrader ma vue: cela pouvait
arriver à 30 ans comme à 50 ou 70. Pourquoi affoler un gamin de 11 ans? J’étais
même plutôt reconnaissant à mes parents de m’avoir caché la vérité, me laissant
vivre ma vie, sans la charger du poids de ce fatal héritage. En aucune manière
ils n’avaient cherché à me surprotéger.
Qui pourrait souhaiter une société de complète transparence? Pas moi, en tout
cas. Je suis favorable à un certain secret, afin que ne soient pas brisées les
ailes de celui qui veut se construire. Mes parents, il est vrai, devaient être
démunis pour faire face à la catastrophe qui me guettait. Comme je le fus
moi-même un peu plus tard. Quoi qu’il en soit, je leur sais gré de m’avoir
laissé me chercher, en toute liberté, par essais et erreurs. Aussi ai-je
souhaité leur dédier ce livre.
Barbâtre, le 26 février 2007
-
NOTES
1 . Un sondage réalisé par l’Institut Louis-Harris pour l’hebdomadaire La Vie du
8 au 14 octobre 1982 avait déjà montré que 61 % des Français étaient favorables
à la préparation d’une résistance nonviolente ; deux ans plus tard, un autre
sondage, commandé par le secrétariat
général de la Défense nationale, montrait que 59 % des Français jugeaient
nécessaire une «formation de la population civile à la résistance
non-violente».
2 . Yves Ternon et Socrate Helman, Le Massacre des aliénés. Des théoriciens
nazis aux praticiens SS, Bruxelles, Casterman, 1971 (épuisé).
3 . Léon Poliakov, Le Bréviaire de la haine. Le IIIe Reich et les juifs, Paris,
Calmann-Lévy, 1951 et 1979 (épuisé).
4 . Gene Sharp est l’auteur de plusieurs ouvrages universitaires, dont le plus
important est The Politics of Non-Violent Action, 3 vol., Boston, Porter Sargent
Publisher, 1973. Cependant, c’est à travers un ouvrage de vulgarisation, traduit
en vingt-deux langues, qu’il a acquis une renommée internationale: From
Dictatorship to Democracy. A Conceptual Framework for Liberation, Boston, The
Albert Einstein Institution, 2002.
5 . Au cours de cette même réunion, j’appris que venait de se créer une
autre association qui se donnait à peu près les mêmes objectifs:
l’association Information recherche sur la rétinite pigmentaire (IRRP). Elle
avait été fondée par des malades ayant suivi le traitement d’oxygénation
hyperbare. Quel dommage que des rivalités se manifestent dans ce domaine, où
l’on aurait pu espérer une union sacrée entre les malades!
6. Entre le 8 et le 17 septembre, cette série d’attentats a causé la mort de
onze personnes. Ils ont été revendiqués alors par le Comité de soutien aux
prisonniers politiques arabes (CSPPA) pour réclamer la libération du chef
libanais Georges Ibrahim Abdallah.
7. Jean-Louis Missika et Dominique Wolton, La Folle du logis: la télévision
dans les sociétés démocratiques, Paris, Gallimard, 1984.
8. Herbert C. Kelman and V. Lee Hamilton, Crimes of Obedience: Toward a Social
Psychology of Authority and Responsibility, New Haven, Yale University Press,
1989.
9. «La communication Est-Ouest. De la radio sur ondes courtes à la télévision
par satellite?», Études, avril 1989.
10 . Madeleine Grawitz et Jean Leca, Traité de science politique, PUF, 1985.
11. Les Nouveaux Enjeux de la communication occidentale vers l’Est, Paris,
Fondation pour les études de défense nationale, 1989. Dans ce petit volume, il
avait été adjoint une recherche d’Anne-Chantal Lepeuple sur «La politique
américaine en matière radiophonique». 12. Sans armes face à Hitler. La résistance civile en Europe (1939-1943),
préface de Jean-Pierre Azéma, Paris, Payot, 1989. L’ouvrage a été réédité en
1998 dans la «Petite Bibliothèque Payot» et traduit en cinq langues.
13. Créée en 1986, l’ATHAREP s’attache à promouvoir l’insertion de personnes
handicapées dans les organismes de recherche, les grands établissements et les
universités. 14. Mes missions consistaient à rencontrer des responsables de la BBC à
Londres ; de la Deutsche Welle à Cologne ; de Voice of America et Radio Free
Europe à Washington et New York. 15. À ces deux postes, ouverts aux projets de recherche les plus pertinents sur
n’importe quel sujet, s’ajoutait un troisième dit, dans le jargon du concours,
«poste fléché» — c’est-à-dire préalablement défini sur un thème précis —, pour
lequel je ne pouvais concourir. 16. Décret nº 59-884 du 20 juillet 1959, ouvrant accès à l’emploi de professeurs
de l’enseignement public aux candidats aveugles ou grands infirmes (paru au
Journal officiel du 25 juillet 1959). Ce décret a été accompagné de deux arrêtés: le premier détermine les disciplines concernées par les concours et le second
organise la Commission chargée d’évaluer la capacité des candidats à assurer
l’enseignement des disciplines visées.
17.
Erving Goffman, Stigmate. Les usages sociaux des handicaps, Paris, Minuit, 1976.
18.
Jane Hervé, Comment voient les aveugles, Paris, Ramsay, 1990 (épuisé).
19 Denis Diderot, Lettre sur les aveugles à l’usage de ceux qui voient, 1RE éd. en
1749, Paris, Gallimard, «Folio», 2004.
20 Julia Kristeva, Lettre au président de la République sur les
citoyens en situation de handicap. À l’usage de ceux qui le sont et de ceux qui
ne le sont pas, Paris, Fayard, 2003.
21 Helen Keller, Sourde, muette, aveugle. Histoire de ma vie, rééd., Paris, Payot,
«Petite Bibliothèque Payot», 2001.
22 Ved Mehta, Vu par un aveugle, trad., Paris, La Table Ronde, 1959.
23 Taha Hussein, Le Livre des jours, préface d’André Gide, trad., Paris, Gallimard,
1947, 1984.
24 Jacques Lusseyran, Et la lumière fut, préface de Jacqueline Pardon, Paris,
Éditions du Félin, 2005. — Lusseyran s’est en effet heurté à la loi de Vichy,
signée Abel Bonnard, excluant de la fonction publique les non-voyants et les
manchots, qui n’avait pas encore été abrogée.
25. Jorge Luis Borges, Conférences, Paris, Gallimard, «Folio», p. 145.
26.
Créé en 1996, le Digital Accessible Information System désigne un consortium qui
réunit une cinquantaine de bibliothèques sonores pour déficients visuels, dans
le but de définir des normes pour les formats de fichiers de livres numériques
adaptés (voir www.daisy.org).
27. Amin Maalouf, Les Identités meurtrières, Grasset, 1998.
28. Albert Camus, Le Mythe de Sisyphe, Paris, Gallimard, 1948, p. 156.
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Résumé:
«J'ai appris à l'âge de 16 ans qu'un jour je ne verrais plus.
Quand exactement devais-je connaître la nuit ? Personne n'en savait rien. Mais mon destin était scellé, de par ma naissance. C'était comme un sort qui m'avait été jeté, en pleine adolescence, sous le sceau de l'injustice. Pourtant, j'ai décidé de ne rien en dire, pas même à mes parents ou à mes amis. Qu'allais-je devenir ? Vers quel futur me projeter ? Habité par l'angoisse de ce naufrage annoncé, j'ai longtemps cherché mon chemin».
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J’arrive où je suis étranger
Jacques Sémelin
extrait: chapitres 4, 5, 6, 7, 8 et Épilogue
Éditions du Seuil, 2007
11.Jul.2024
Publicado por
MJA
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