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Mémoires d'Une Aveugle

Alexandre Dumas

avec la collaboration de la Comtesse Dash

1856

Mémoire d'Aveugle - Antoine Coypel (Study of the Blind, Louvre Museum)
Mémoire d'Aveugle - Antoine Coypel
 

Chapitre I

J'ai reçu hier une lettre de M. Walpole qui m'a fait rêver toute la nuit ; car je suis comme le lièvre de la Fontaine en son gîte, je rêve beaucoup dans le mien, n'y pouvant dormir.

Comme il y a plusieurs Walpole fort connus dans le monde depuis près d'un siècle, il est juste que j'établisse ici quel est le mien. Ce n'est ni M. Robert Walpole, premier comte d'Oxford, ministre du roi Georges Ier, ni Horace Walpole, frère de celui-ci, ambassadeur en France près des états généraux ; c'est Horace Walpole, neveu de ce dernier, et troisième fils du ministre, châtelain de Strawberry-Hill, mon meilleur ami et mon correspondant le plus assidu.

M. Walpole me donna, un peu brusquement peut-être, selon sa coutume, un moyen de combattre mon ennemi capital, l'ennui, l'ennui qui me dévore et me poursuit, en dépit de tous mes efforts. Il m'engagea à écrire les souvenirs de ma vie ; il me dit que j'ai beaucoup vu, et que, par conséquent, j'ai beaucoup à me rappeler. Cela est vrai, mais je m'ennuie tant de ma triste personne, qu'il m'ennuiera encore plus peut-être de parler de moi. J'ai une ressource, sans doute, une ressource que j'emploierai certainement, et cette ressource, c'est de m'occuper plus des autres que de moi-même.

Je mettrai en pratique la maxime chrétienne envers le prochain, et je tâcherai de le déchirer le moins possible, ce pauvre prochain, que j'ai toujours trouvé si étrangement particulier, et qui me l'a souvent bien rendu.

Parlons donc du prochain, puisqu'il le faut. Tous les prochains ne se ressemblent pas, néanmoins ; le prochain de ma jeunesse avait une autre figure que le prochain d'aujourd'hui, un autre esprit, d'autres idées ; il ne me paraît pas, je l'avoue, qu'il ait gagné depuis ce temps. J'ai tant perdu, moi ! Serais-je donc la seule maltraitée ?

D'abord, une pauvre aveugle telle que moi est bien à plaindre ; elle doit s'en rapporter toujours aux autres, n'avoir de confiance en personne, et s'attendre à ce qu'on l'attrapera constamment. Le malin petit secrétaire, auquel je dicte, écrira-t-il ce que je lui dirai ? Les jeunes filles sont espiègles : celle-ci l'est beaucoup assurément, et très capable de me faire adresser à la postérité, si postérité il y a une foule d'impertinences que je signerais, tandis que le véritable nom de celle qui les aurait écrites resterait inconnu. Comment faire ? Je suis sûre qu'elle rit, en traçant ces lignes, fruit de ma mauvaise humeur. Hélas ! on rit si bien à vingt ans ! C'est ce que je ne saurai plus jamais, c'est ce que j'ai tant su autrefois.

Autrefois ! – le vilain mot, en toute occasion ! et combien nous le prononçons en notre vie ! C'est le mot du regret, le compagnon du souvenir ; c'est le mot du passé, cette moitié de notre existence qui dévore l'autre, chaque jour, jusqu'à ce qu'elle l'absorbe entièrement.

― Autrefois ! autrefois, j'étais jeune ! autrefois, j'étais belle ! autrefois j'étais fêtée, désirée ! dit la vieillesse.

― Autrefois, j'étais riche, j'étais puissant, j'avais des courtisans et des amis ! dit l'ambitieux déçu. ― Autrefois, j'étais aimé ! dit l'amour qui s'envole.

― Autrefois, j'étais dans la crotte, je vendais mon temps et mes peines, dit le parvenu ; aujourd'hui, je vends ma conscience et j'achète celle des autres.

Que d'autrefois je pourrais ajouter à ceux-là ! mais il faut arriver au mien, qui est, en ce moment, le plus nécessaire ; il les renferme tous, excepté que je n'ai jamais rien vendu, et guère acheté, faute de moyens de faire des emplettes. Il est sûr que je sais beaucoup de choses, et que mon autrefois est très vaste. J'ai vu la cour sans en faire partie, bonne position pour la juger impartialement. J'ai vu ce qu'il y a à la ville de gens qu'on avoue. J'ai vu surtout, et je connais mieux que personne, cette coterie de raisonneurs, ce noyau de beaux esprits qui dirigent ce siècle et qui le mènent, selon moi, droit à sa perte, ces philosophes qui veulent faire école, et qui analysent même ce qu'ils ne savent point. Je ne les aime guère, c'est une raison pour les bien voir, et je vous promets, mon cher lecteur, de les bien peindre. Ils ont revêtu un manteau sévère et changeant toutefois, dont la riche étoffe chatoie au soleil : il est d'une couleur indifférente, suivant que ses rayons le frappent ou s'en éloignent. Je vous en ferai voir la doublure, c'est là le curieux. Combien de haillons grouillent sous ces oripeaux !

Ainsi, il est décidé que j'écrirai ma vie, que je retournerai de soixante-treize ans en arrière. Ne craignez rien, je ne radote pas encore, j'ai une grande et vaste mémoire ; je me rappelle les moindres détails, et, maintenant que j'ai commencé, je crois que M. Walpole a raison, je trouverai une grande douceur à ces souvenirs.

La perte de mes yeux m'a laissé quelques illusions ; je vois encore, dans mon éternelle nuit, les fantômes de ma jeunesse presque aussi brillants qu'autrefois. Voilà que je m'y prends, à ce chien de mot... Ne le relevons plus, il viendra trop souvent.

Mes amis ne sont pas vieux pour moi : je suis sempiternelle pour eux, et cela doit être, car je suis terriblement vieille pour moi-même, à la façon de Mascarille. Il y a trop longtemps que je dure, ils sont, sans doute, fatigués de ce que je dure encore.

D'abord, disons quel est mon secrétaire. Voltaire m'a appris qu'il fallait toujours mettre les personnages en scène.

Je dicte ordinairement à Viard, mon vieux et fidèle valet de chambre. C'est lui qui écrit mes lettres : mais, pour ces Mémoires, je ne me servirai point de lui, il me ferait une foule d'observations sur tous ces masques qu'il a connus, observations auxquelles je céderais peut-être. Il en est qu'il protège, d'autres qui ne lui plaisent point, et, je veux en rester indépendante, je veux n'être influencée par personne. et je suis tranquille à cet égard avec mademoiselle de Saint-Venant. Expliquons un peu ce qu'elle est.

C'est une très jolie, très spirituelle, très gracieuse enfant, un peu de mes parentes, qui m'a été envoyée de province pour rester près de moi et pour trouver un mari à bon marché. Nous y tâcherons. Elle n'est ici que depuis quinze jours, c'est donc de l'hébreu que je lui apprends.

― Ne rougissez point, ma belle demoiselle, aux compliments que je vous fais, songez que c'est moi qui parle, et ne me rognez point mes pensées.

― Je ne rougis pas madame, attendu qu'il n'y a pas de honte à n'avoir d'autre dot que les qualités ci-dessus énoncées par votre indulgence. Quant au mari, il viendra, s'il plaît à Dieu, et surtout s'il me plaît, à moi. Pendant que je parle au lecteur, je lui demande la permission d'ajouter que je lui dirai souvent des choses que madame la marquise ne me dictera point ; j'écrirai un peu ses Mémoires à côté ; tant de petits événements lui échappent, avec sa cécité, et elle est elle-même un si remarquable événement ! Elle mérite qu'on fasse à son égard ce qu'elle fait pour les autres... – Je m'arrête, voilà madame qui parle.

― Y êtes-vous, mon enfant ?

― Oui, madame.

― Alors, continuez et ne jouez plus avec Toutou. Je vous dirai ce que c'est que Toutou.

― Je continue, car madame dicte.

Maintenant que vous connaissez mon secrétaire, commençons :

Je passerai vite sur mon enfance : cet âge-là n'est guère intéressant que pour les mères ou pour les nourrices. Pourtant, il me faut avouer que je suis née le 1er août 1697, sous le grand roi, trois ans après M. de Voltaire, un an après M. de Richelieu, – que je m'appelle Marie de Chamrond, et que mon père, le comte de Vichy Chamrond et non pas Chamroud, comme beaucoup de gens l'écrivent de mon vivant même, était un bon gentilhomme de Bourgogne, où il y en a beaucoup de très bons. Il tenait rang, parmi les premiers de la province, à sa terre de Chamrond, où l'on recevait quantité de noblesse, et où l'on s'amusait fort ; ce qui a bien changé depuis.

Ma mère, bonne et charmante, avait un défaut : c'était sa faiblesse, défaut terrible pour soi et pour les autres. Il annihile d'excellentes qualités, il rend incapable de faire le bien, quelque envie qu'on en ait, et il autorise à laisser faire le mal, dont on gémit, parce que l'on n'a pas la force de l'empêcher.

J'étais, par elle, apparentée aux Choiseul, ce qui a amené mon intimité avec le ministre et sa si parfaite épouse, dont j'aurai souvent occasion de parler.

Nous n'en sommes pas là, je viens seulement de naître.

J'avais une soeur et deux frères : un aîné et un plus jeune que moi ; ma soeur était plus âgée. J'ai eu peu de rapports avec elle dans ma vie : nous ne nous convenions point.

Mes premières années se passèrent à Chamrond, et je fus gâtée, car j'étais très jolie enfant, et l'on me trouvait de l'esprit.

Je ne me rappelle plus bien au juste tout cela ; j'étais peu avec mes parents. On nous laissait jouer sur de grands prés, où nous pouvions courir et nous rouler à notre aise, mon père étant très partisan de la liberté des mouvements à cet âge. Ces prés si verts, si fleuris de Chamrond sont un des mirages d'autrefois qui me poursuivent le plus tant que j'ai vu d'autres verdures, tant que j'ai respiré d'autres parfums, je les ai oubliés, hélas ! comme tout s'oublie ; mais, à présent que l'éternelle nuit s'est faite autour de moi, je les retrouve dans mon souvenir aussi frais, aussi charmants qu'en ces jours d'innocence où l'avenir s'ouvrait si long et si doux.

Cet avenir a tenu une de ses promesses, mais c'est la plus cruelle pour moi ! Mes frères et ma soeur reçurent une première éducation assez insuffisante, malgré deux abbés et une manière de gouvernante qu'on leur donna ; quant à moi, comme on désirait me voir entrer en religion, on me destina au couvent et l'on se décida à m'y envoyer aussitôt que cela serait possible.

Mon père connaissait quelques âmes à Paris, parmi les dévotes, bien qu'il ne fût pas dévot lui-même et qu'il eût quelque peine à se soumettre aux exigences du dernier règne.

Il allait parfois à Versailles faire sa cour assez assidûment, montait dans les carrosses de Sa Majesté, comme c'était son droit, et s'en retournait à Chamrond, d'où ma mère ne bougeait jamais.

Nous avions une tante, appelée comme moi mademoiselle de Chamrond, et qui était la fille la plus intéressante que j'aie connue.

Elle ne s'était pas mariée, d'abord parce qu'elle n'avait point trouvé beaucoup de maris, ensuite parce qu'elle n'en cherchait guère.

On voulut la faire chanoinesse : elle s'y opposa, préférant rester libre et ne pas quitter son frère, pour lequel elle avait une espèce de passion.

Mademoiselle de Chamrond était bossue, outrageusement bossue, avec une tête charmante et les plus beaux yeux de la province. Elle avait infiniment d'esprit, et écrivait presque aussi bien que madame de Sévigné, quoi qu'en dise M. Walpole, l'adorateur enthousiaste de celle qu'il appelle Notre-Dame de Livry. S'il eût vécu de son temps, je ne sais ce qui serait advenu de la divine marquise ; mais il eût attaqué bien certainement cette vertu si haute.

Ma tante, donc, n'était pas madame de Sévigné, pourtant elle l'avait connue, et elle avait conservé une relation assez suivie avec Bussy-Rabutin. L'un et l'autre étaient de notre province.

Madame de Sévigné était morte l'année de ma naissance, et son cousin deux ou trois ans avant elle.

Ma tante m'en a souvent parlé. Il conservait, dans sa vieillesse, une démarche fière, une moustache retroussée, un esprit impertinent, et des manières de capitan espagnol qui prêtaient à rire à la jeunesse. Malgré cela, on en faisait grand cas parmi les gens âgés, il avait des souvenirs de plus d'un genre, il les racontait bien, et sa conversation était très agréable, en en ôtant l'outrecuidance de ses propos, vu la bonne opinion qu'il gardait de lui.

Sa fille, madame de la Rivière, avait eu mille aventures fort connues ; on l'accusait d'en être amoureux et jaloux.

Je ne sais si cela est vrai, et ma tante ne le croyait aucunement : elle ne souffrait pas qu'on en parlât devant elle. C'est que ma tante, en outre de son amitié et de son commerce d'esprit avec M. de Rabutin, avait encore une raison pour tenir à cette famille.

          ... Pour être bossue, on n'en est pas moins femme !

Elle nourrissait, depuis l'âge de dix-huit ans, une passion romanesque pour un beau comte de Toulongeon, cousin de Bussy ; une de ces passions qu'on ne trouve que dans les livres, et qui ont presque toujours de tristes dénouements.

Ils se voyaient souvent, étant voisins et alliés. M. de Toulongeon, fort jeune aussi, oublia la bosse devant ce beau visage, devant l'esprit si fin et le caractère si doux de ma tante... Il en devint amoureux et voulut l'épouser.

Mais mademoiselle de Chamrond n'était point une fille ordinaire, avait les idées exagérées d'une âme pieuse et tendre jusqu'à l'exaltation. Elle le refusa obstinément, quelque chagrin qu'ils en eussent l'un et l'autre.

En vain la pria-t-il, en vain la fit-il prier par ses parents et ses amis, elle resta inflexible.

― Une fille comme moi ne se marie pas, disait-elle, pour perpétuer dans sa race une infirmité misérable, pour être un objet de ridicule à tous, et faire rejaillir ce ridicule sur l'homme dont elle porte le nom. Plus il lui est cher, moins elle doit lui imposer cette tâche. Il est très vrai que j'aime M. de Toulongeon et que je suis la plus malheureuse du monde de lui causer cette douleur. Tant pis pour moi si mon coeur est un sot, il en payera la peine.

― Mais, mademoiselle, reprenait-on, vous serez au désespoir l'un et l'autre avec ce bel entêtement.

― Certainement, nous le serons ; pourtant cela aura un terme. Il trouvera facilement mieux que ce qu'il perd et se consolera. Quant à moi, je l'aimerai toujours, et cet amour suffira à me rendre heureuse. Je m'occuperai de lui, je jouirai du bonheur qu'il aura, ce sera bien plus que si j'en avais.

― Ne voyez-vous pas qu'il vous adore, mademoiselle, et que vous ne risquez rien de l'écouter ?

― Je vois qu'il n'est point fait pour rougir de sa femme, qu'il en arriverait facilement à ne plus m'aimer ou à souffrir de ce qu'il m'aimerait moins ; ne m'en parlez pas.

Ne pouvant être une femme, ma tante se fit un ange, dont la vie appartenait aux autres, qui se consacra au bonheur de tous.

Elle nous chérissait et nous traitait mieux que ma mère, si bonne, cependant. Elle soignait les pauvres, en leur donnant son bien, elle visitait les malades, priait Dieu sans ostentation, et jamais piété ne fut plus indulgente que la sienne. Ses relations avec le comte de Toulongeon ne cessèrent point d'être intimes et bienveillantes.

Elle assista à son mariage, elle alla fort souvent voir la comtesse et ses enfants, sans jamais cacher à personne les sentiments qu'elle conservait, tant l'innocence en était parfaite.

On la vénérait comme une sainte, dans le pays. Elle n'en était que plus modeste pour cela.

Lorsque j'eus six ans accomplis, ce fut cette bonne tante qui me conduisit à Paris, au couvent de la Madeleine du Traisnel, où l'on disait que je serais élevée, afin de tâter ma vocation. Mademoiselle de Chamrond n'était pas d'avis que l'on m'enfermât ; mais mon père était absolu, et le bon moyen de le faire revenir de sa volonté était d'y céder d'abord. Je suivis donc la destinée qu'il m'avait faite, jusqu'à ce qu'il me fût permis d'en chercher une autre à mon gré.

Chapitre II

Lorsque nous arrivâmes à Paris, mademoiselle de Chamrond et moi, nous allâmes saluer nos parents à la cour, – ce qui me fit une grande impression. Nous vîmes la duchesse de Luynes, les Choiseul, et d'autres encore qui feraient une litanie dont je ne me soucie plus.

La magnificence, les habitudes de Versailles me frappèrent ; je me crus transportée, par une bonne fée qui était ma chère tante, dans un monde inconnu où je ne voyais que des princes et des princesses plus beaux les uns que les autres, couverts d'or et de diamants, et disposés à me combler de bienfaits.

Je me faisais ainsi fort souvent des chimères dans ma tête. Je ne laisserai lire ceci à M. Walpole qu'après ma mort : lui qui m'accuse d'être romanesque à soixante-seize ans, il prendrait là un argument d'une belle force ; je me garderai de le lui fournir.

J'étais, en effet, très romanesque dans mon enfance, non pas dans ma jeunesse, la Régence y mit bon ordre : tout à cette époque se passait en actions, et non en rêves ; mais, jusqu'à ma sortie du couvent, ce furent dans mon imagination des romans de toutes les espèces. D'abord des contes de fées, puis des histoires merveilleuses de dévotion, puis enfin des histoires d'amour, avant que de savoir, pour ainsi dire, que l'amour existât.

Je dois ajouter que ce temps de rêves et de chimères fut le plus heureux de ma vie. Après, j'ai vu trop de choses et de trop réelles, pour ne pas prendre les hommes en dégoût. Quand je dis les hommes, je dis l'espèce, hommes et femmes, nous ne valons pas mieux les uns que les autres ; je n'ai plus de sexe aujourd'hui, et je juge impartialement. Hors un très petit nombre d'amis chers, parmi une grande quantité d'indifférents, qu'ai-je à ménager en ce monde, que je ne puis même plus voir ?

Nous restâmes quinze jours à nous promener. On me montra le roi Louis XIV dans la galerie comme il allait à la messe. Je le vois encore, il n'était point cassé, ainsi qu'il le fut depuis ; il portait la tête haute et était vêtu fort simplement. Ses yeux tombèrent sur moi.

J'étais jolie, on le sait, et très parée ; cela le frappa sans doute. Il demanda mon nom, on le lui dit ; il me fit un petit signe auquel ma tante me fit répondre par une profonde révérence. Il passa.

Je vis aussi les princes et princesses, dont je ne me souviens plus, et madame de Maintenon que je n'oublierai jamais.

Son regard me glaça et me pénétra à la manière d'un coup d'épée. Je lui fus présentée par les Luynes. Elle me reçut bien, mais avec ce froid de dévote sans passion qui n'a pas son pareil.

J'ai toujours désiré d'être dévote, non pas de cette espèce. Ces dévotes à calcul et à système, ces dévotes qui aiment Dieu de tout leur esprit, et non pas de tout leur coeur, sont pour moi des êtres à part auxquels je ne saurais accorder la même espèce que les autres. J'en ai beaucoup rencontré dans ma vie, jamais de cette omnipotence-là.

Madame de Maintenon était une personne exceptionnelle à laquelle on ne saurait trop rendre justice, bien qu'on ne puisse l'aimer. Elle avait, au point de vue de l'égoïsme, des visées aussi puissantes et aussi étendues que le premier politique de l'Europe, et elle conduisit le royaume pendant beaucoup d'années, non pas certainement d'une façon irréprochable, mais d'une façon uniforme ce qui est plus rare qu'on ne pense. Les gens qui se forment un but et ne s'en écartent pas, ne sont pas assez communs pour qu'on passe à côté d'eux sans en tenir mémoire.

Après mes visites et mes promenades accomplies, ma tante me vint remettre entre les mains de mes religieuses ; elle me dit adieu en sanglotant, et eut bien de la peine à quitter la rue de Charonne.

Elle avait obtenu la permission de rester deux jours dans une chambre à la Madeleine pour m'accoutumer. Il n'en était pas besoin, je m'y trouvai bien tout de suite.

Cette maison était charmante et passait pour très régulière. Ce n'est que depuis, sous la Régence, qu'elle devint mal famée, à cause des privances de M. d'Argenson.

Voltaire a eu raison de dire :

« Ce bon régent, qui gâta tout en France, » car il gâta jusqu'à la Madeleine du Traisnel.

Je fus prise en amitié par madame l'abbesse, personne de grande considération, sinon de qualité, et aussi par deux ou trois religieuses, dont l'une, la soeur Marie-des-Anges, était un miracle de beauté. Elle me voulut coucher dans sa chambre, à la jalousie de mes compagnes, qui toutes enviaient ce bonheur.

Je fus soignée, dorlotée, nourrie de chatteries, bourrée de conserves, sans compter les fins repas et les friandises de volaille et de gibier dont les religieuses ne se privent guère. Il faut bien leur passer les plaisirs innocents pour les empêcher de chercher les autres.

Je trouvai ce régime fort doux. Mes jolis habits blancs me plaisaient, ceux des religieuses, surtout leur habit de choeur, étaient superbes aussi.

Le jardin était rempli des plus belles fleurs et des plus beaux fruits qui se puissent voir. On m'en laissait faire une ample moisson. Nous avions le parloir aussi, où l'on tenait cercle de onze à cinq heures, tous les jours, et où venaient quantité de dames et de seigneurs.

Madame l'abbesse, fort aimable et citée pour sa conversation, recevait dans son parloir particulier, sans grilles et à toutes les heures, même le soir. Mais les pensionnaires n'y allaient point, excepté par faveur spéciale, et jamais avant seize ou dix-sept ans.

Le parloir des religieuses présentait le coup d'oeil ordinaire des couvents. Il était coupé en deux par la grille, derrière laquelle se tenaient et les nonnes et les enfants confiés à leurs soins. Nous avions quelquefois la permission de la franchir, nos maîtresses point. De l'autre côté se voyaient des dames en toilette, des jeunes hommes sémillants, des militaires, des abbés, des seigneurs ; des financiers fort peu : ils n'étaient pas de compagnie assez distinguée. Tout ce monde caquetait, coquetait comme à Trianon ou au Palais-Royal ; on riait à gorge déployée, on racontait les anecdotes, on lisait des vers ; la grille ne gênait point, on la supprimait, sinon de fait, au moins d'intention, et j'ai entendu dire quelquefois au marquis de la Fare :

― Depuis que la cour s'est faite dévote, on ne cause plus qu'aux parloirs des couvents.

Dans des coins, on chuchotait le visage au guichet. C'étaient toujours de jeunes religieuses et de jeunes dames, quelquefois même de jeunes seigneurs. Ils couraient après l'ombre, ne pouvant avoir la proie !

Ailleurs, on dévorait des sucreries et des gâteaux de fleurs d'oranger, dont la Madeleine avait la renommée. Partout de la gaieté, de la bonne humeur ; pas une larme, pas un regret. S'il y avait des agitations, le voile et la clôture les dissimulaient. Cette vie de retraite ornée de distractions mondaines, coulait comme un ruisseau entre deux rives garnies de fleurs, les épines se cachent, et le parfum seul se révèle.

Je voudrais être religieuse et avoir vingt ans. A cet âge, il se fait dans l'âme et dans l'existence un mélange des embarras de la vie et des tracasseries du couvent qui, en ne prenant des deux que le dessus du panier, est plein de charmes. Plus tard, les idées changent, la balance penche, les ennuis deviennent les plus forts, la dévotion moins ardente tourne à l'habitude ; on marmotte des prières, on roule son chapelet dans ses doigts, mais on n'a plus d'extases ; on soigne le confesseur, on lui brode des agnus, on lui prépare des conserves, mais on ne va plus prier seule sous les grandes allées de marronniers, se prosterner des heures entières à la chapelle pour vivre parmi les saints du paradis plutôt que parmi les hommes. Les vieilles vont encore au parloir, mais elles n'y portent point cette conscience calme et sans inquiétude, ces joies contenues, ces espérances devinées, plus douces que les réalités positives. Elles demandent des nouvelles du gouvernement, des ministres ou bien de la mode nouvelle ou des jolies intrigues de cour ; enfin les vieilles nonnes sont deux fois vieilles, tandis que les jeunes sont aussi deux fois jeunes, de leur vraie jeunesse d'abord, puis de la jeunesse pleine de rêves et d'illusions qu'elles se font en dehors de leurs murailles. Elles ne voient que le beau côté des choses et ne soupçonnent point, ainsi que je le répète souvent, de chagrins dans cette liberté qu'elles envient en leurs mauvais jours.

Quant aux austérités, aux jeunes, aux punitions cruelles, aux in-pace dont les philosophes font des épouvantails, je n'en ai pas vu vestige.

La Religieuse de Diderot est un roman absurde de notre temps. Peut-être, au moyen âge, sous le règne de l'intolérance, a-t-on commis des exagérations de ce genre ; mais depuis un siècle au moins, je garantis les cloîtres purs de ces abominations-là. On peut m'en croire ; je ne suis, hélas ! pas une dévote, on le sait !

Ma soeur Marie-des-Anges était la plus accorte, la plus souriante, la plus indulgente des femmes, comme elle en était la plus belle.

Figurez-vous-la comme un printemps fleuri, répandant autour d'elle mille senteurs enivrantes, un rayon de soleil égayant les lieux où elle passait comme la bergère de la Fontaine.

Elle avait une élégance dans sa marche et dans ses mouvements que je n'ai vue depuis à personne. C'était une fille de condition du Poitou, appelée mademoiselle de la Jousselière. Elle s'était faite religieuse pour laisser un petit bien sans partage à un frère qu'elle avait et qu'on voulait pousser au service, car il montrait des dispositions infinies.

Elle aimait ce frère avec une tendresse immense. Rien n'était adorable comme de lui en entendre parler. Lorsqu'on lui témoignait des regrets de la voir, à son âge, modèle d'esprit et de beauté, ensevelie dans cette abbaye elle vous répondait avec son sourire bordé de perles :

― Qu'appelez-vous ensevelie ? Je ne suis point ensevelie du tout, je me trouve fort vivante, j'ai fait comme notre patronne Madeleine, j'ai choisi la meilleure part. Mon frère a déjà un beau grade, il marche, il fera son chemin, et c'est par ce que vous nommez mon sacrifice que j'ai pu arriver à ce bonheur. Si vous ne comprenez pas cela, c'est que vous ignorez l'amour de deux orphelins l'un pour l'autre. Nous n'avions que nous à aimer, et j'ai mis le bon Dieu en tiers dans cette tendresse : je crois qu'il n'y gâtera rien.

Hélas ! la pauvre fille perdit ce frère à Denain. Il tomba couvert de gloire sur un monceau d'ennemis, morts de sa main.

Le maréchal de Villars le fit ensevelir dans un guidon qu'il avait pris et lui accorda une mention particulière. Marie-des-Anges devint alors tout à fait pieuse et ne cessa de pleurer au pied des autels ce héros qu'elle avait perdu.

Elle ne lui survécut guère. Je l'ai bien regrettée, et je l'ai vue jusqu'à son dernier moment.

Nous étions très heureuses à la Madeleine, mais nous étions aussi très ignorantes ; on ne nous apprenait rien. Juste à lire, à écrire, une légère, très légère teinture d'histoire, les quatre règles, quelques ouvrages de couture, beaucoup de patenôtres, voilà tout.

Cela n'était point fait pour nous rendre savantes et pour nous tourner au bel esprit.

Quant à moi, je trouvais la paresse douce alors ; je la trouve maintenant très amère, car j'ai senti mille fois l'insuffisance de cette éducation.

C'est là un grand avantage que les hommes ont sur nous, et cela est injuste. On se moque de nous lorsque nous arrivons à la supériorité, on nous méprise quand nous restons dans les rangs ordinaires, et l'on nous ôte les moyens de parvenir.

Si les femmes, même celles que l'on cite, ont souvent été médiocres, c'est qu'elles ont usé leur courage et leur puissance à vaincre les obstacles dont leur route est jonchée. J'en ai trouvé mille de tous les côtés ; j'en trouve encore aujourd'hui dans les choses les plus simples. Un vieil homme n'aurait pas mes ennuis.

Je ne m'amuserai point à vous raconter les incidents de ma vie de pensionnaire. Ils sont peu intéressants, excepté un seul que je vous dirai certainement demain, bien qu'il ne me soit pas personnel, ou justement peut― être à cause de cela. C'est le début d'une personne dont j'aurai à parler plus tard en d'autres termes. Cela fait voir une fois de plus qu'il ne faut pas déranger ce que Dieu nous donne, car nous ne saurions pas faire aussi bien que lui.

Ma soeur Marie-des-Anges avait dans sa cellule un Enfant Jésus de cire, entouré de fleurs en paillon, vêtu à l'espagnole et fort joliment à l'ancienne mode.

Nous découvrîmes, une de mes compagnes et moi, que cette image, pour laquelle la soeur professait une dévotion vive et les autres religieuses également, n'était autre qu'une poupée représentant la reine Anne d'Autriche, lorsqu'elle vint épouser Louis XIII.

On l'avait envoyée pour donner une idée de ces habits espagnols, et savoir si on ne les devait pas adopter pour les dames au mariage du roi.

Cette image était bien faite, par un homme de Séville qui les réussissait mieux que personne. Elle fut donnée par le cardinal de Richelieu à une de ses parentes, prieure de la Madeleine du Traisnel, laquelle en fit sur-le champ un Enfant Jésus en lui plaçant une croix à la main.

Nous avions trouvé cette histoire écrite sur un vieux papier jaune, fané et soigneusement caché dans la grotte de coquillages où l'Enfant Jésus était placé. Les petites filles furètent partout.

Nous allâmes répandre notre trouvaille, sans nous inquiéter des croyances blessées et des susceptibilités écorchées à l'épiderme. On nous gronda et l'on eut tort, nous ne savions pas mal faire.

J'ai raconté cet incident, parce qu'il eut une grande influence sur le reste de mon séjour au couvent, sur le reste de mon existence même. Dieu veuille qu'il n'en ait pas une très grande sur mon salut éternel ! C'est ce que je saurai bientôt probablement.

Chapitre III

Je vous ai promis une histoire, et je vais vous la dire. Elle a fait grand bruit en son temps, et cependant, peu de personnes aujourd'hui s'en souviennent. Les acteurs sont morts, les enfants vivent, ils vivent heureux et riches, par conséquent les infortunes de leurs parents sont bien loin d'eux.

Moi qui ne vois plus ce qui se passe, je vois toujours ce qui s'est passé ; je rumine mes souvenirs, et je ne saurais trop remercier M. Walpole de m'avoir donné l'idée de les rappeler. C'est pour moi un bien doux passe-temps.

Parmi les pensionnaires mes compagnes, se trouvaient mesdemoiselles de Roquelaure, filles de cette duchesse de Roquelaure, aimée du roi Louis XIV, pendant quelques mois ; fort riches héritières, mais très laides, surtout l'aînée, qui, en outre, était bossue. Elles avaient avec elles une gouvernante qu'on appelait madame Peulier, et qui passait sa vie à faire des collants, espèce de bonbons de mélasse et de je ne sais quelle autre cochonnerie. Pendant ce temps, ses élèves couraient avec nous, inventaient mille tours et les exécutaient, au grand scandale des religieuses sans que madame Peulier s'en occupât autrement.

J'étais au mieux avec mademoiselle de Roquelaure l'aînée, fille d'esprit, d'un esprit charmant et amusant au possible.

Nous faisions ensemble des rires interminables ; elle m'emmenait avec elle chez madame sa mère, et aussi chez madame de Vieuville, l'amie intime de la duchesse, qui la faisait sortir souvent ; on ne le permettait qu'à elle seule.

Un jour, mademoiselle de Roquelaure fut mandée au parloir à une heure où l'on n'y allait point. Elle y resta longtemps, et en revint toute rouge, tout émue, au point de ne pas entendre ce qui se disait autour d'elle. Je fus la première à le remarquer ; ses yeux me cherchaient, d'ailleurs, et elle me fit un petit signe pour sortir de la classe, ce à quoi je ne manquai pas.

Dès que nous fumes seules :

― Ah ! ma bonne amie, me dit-elle, il y a une grande nouvelle pour moi.

― Quoi donc ?

― On me marie.

― Et avec qui ?

― Avec M. le prince de Léon, fils de M. le duc et de madame la duchesse de Rohan, et neveu de madame de Soubise.

― Etes-vous contente ? Vous devez l'être ?

― Je le suis, en effet. Je viens de le voir, il me plaît.

― Il est beau ? il est charmant ?

― Il n'est ni l'un ni l'autre, mais il me plaît. Il a bien de l'esprit, et il a l'air enchanté de moi.

― Tant mieux !

― Il est riche, je le suis aussi. Nous aurons une grande maison ; vous viendrez chez moi, ma toute belle. Je vous marierai à quelque seigneur. Vous serez heureuse, nous le serons tous.

― Hélas ! je le veux bien, mais je n'y crois pas.

Roquelaure commença alors à me chanter les louanges du prince de Léon sur tous les tons de la gamme. Je l'écoutais pieusement, et la croyais de même sans pouvoir me garantir toutefois de rire un peu au dedans de moi. Mes yeux se portaient sur sa bosse, sur son visage, plus bossu encore et je ne pouvais assez admirer que l'or fît disparaître tout cela.

Or, il faut savoir, pour l'intelligence du récit, ce qu'était le prince de Léon, héros de cette aventure. Roquelaure était loin de s'en douter, et moi, plus loin qu'elle, car je ne savais rien du monde ni de la cour alors.

Le prince de Léon était un grand garçon de belle taille, fort laid. Il marchait comme un homme ivre, et avait assurément les façons les plus dégingandées qui se puissent voir. Il fit une campagne, sans se gêner le moins du monde ; ensuite il vint dire qu'il était malade, qu'il n'avait pas la force de servir davantage, et se planta à Paris, d'où il ne bougeait qu'aux occasions indispensables pour faire sa cour.

Il avait infiniment d'esprit, et du meilleur, une intrigue enragée, les plus hautes façons, et, malgré sa laideur, on le remarquait toujours, n'importe ou il fût.

Gros joueur et beau joueur, il gagnait assez habituellement et dépensait largement pour lui ; mais il ne fallait pas lui demander un service, de quelque nature qu'il fût. Capricieux, fantasque, opiniâtre, il ne cédait à rien, ne faisait que sa volonté, et ne variait jamais d'une chose résolue.

Il s'était épris d'une comédienne nommée la Florence dont M. le duc d'Orléans avait eu l'abbé de Saint-Phar, devenu depuis archevêque de Cambrai, et une fille qui épousa M. de Ségur, lieutenant général.

Cette Florence était belle, adroite, usagée. Elle ensorcela M. de Léon ; il en devint si fou, qu'il ne la quittait plus. M. et madame de Rohan eurent même une peur épouvantable qu'il ne l'épousât : ils en tremblaient et se mirent en mouvement dans tous les sens pour se débarrasser de la demoiselle. M. de Léon en eut trois enfants, s'il vous plaît : il la logea aux Thernes, charmante maison dans les allées du Roule, et la combla de présents, sans compter le reste.

Cette Florence n'était pas agréable et je n'ai jamais compris la passion de tous ces hommes pour elle. Malgré sa beauté, elle avait l'air méchant. Encore le prince de Léon ne la valait-il pas ; mais M. le duc d'Orléans !...

M. de Léon eut en ce temps-là la présidence des états de Bretagne, que lui céda monsieur son père, alternant avec M. de la Trémoille, ainsi que c'était son droit.

Il fallut partir pour Dinan, et il lui en coûtait fort de quitter sa maîtresse. Celle-ci n'était embarrassée de rien, et, comme il se désolait, se désespérait à ses pieds, elle haussa les épaules en lui disant.

― Vous êtes bien simple, emmenez-moi.

― T'emmener, ma chère amie ! t'emmener en Bretagne, aux états, où je vais présider la noblesse ?

― Pourquoi pas ?

― Cela ne s'est jamais vu.

― Cela se verra.

― Mais on te lapidera, on te chassera, ma pauvre Florence !

― Ah ! bah ! dans votre carrosse !

― Dans mon carrosse ?

― Oui, dans votre carrosse, avec vos six chevaux, vos laquais, vos gardes, que sais-je ? Qui diable aura l'idée de me reconnaître ? Ils me prendront pour une grande dame ; je suis comédienne, je saurai jouer mon rôle, et vos bas Bretons me feront la révérence.

― Ah ! cela serait amusant, peut-être ; mais c'est une folie.

― Une folie ! Pourquoi ? C'est une chose faite, si vous le voulez.

― Eh bien, par ma foi ! nous n'en aurons pas le démenti. Tu viendras.

Elle vint dans le carrosse du prince, à six chevaux, comme elle l'avait annoncé ; elle prit les airs les plus confits et les plus chastes, elle se fit admirer par une tenue sévère et presque prude : les bons Bretons ne se doutèrent de rien, jusqu'au jour où des courtisans de passage la reconnurent et la dévoilèrent.

Il y eut une clameur de haro.

M. de Léon fut presque insulté, en pleins états, par ces braves gens, exaltés d'une telle hardiesse. Heureusement, Florence ne demeurait pas à Dinan même, mais dans une maison à quelque distance ; sans quoi, ils lui eussent fait un mauvais parti. La réflexion et la longueur du chemin la sauvèrent. On n'en fit pas moins au prince des reproches sanglants.

― Nous laisser ainsi compromettre nos filles, nos femmes, avec cette espèce ! disaient-ils.

― N'est-ce que cela ? répondait le jeune homme en colère. Je l'épouserai, et vos femmes seront très honorées de lui servir de suivantes.

Le propos ne fut pas perdu, on le répéta dans la noblesse, où il indigna tout le monde ; on le répéta surtout au duc de Rohan, qui prit une alarme sérieuse, et qui, dès le retour de son fils, commença à le chapitrer. Il lui offrit d'assurer cinq mille livres de rente à cette créature pour qu'il la quittât et de prendre soin de leurs enfants. Il lui offrit même davantage ; à quoi le prince n'entendit rien et refusa.

M. de Rohan, au désespoir, et à bout de moyens, alla trouver madame de Soubise, sa soeur, malgré leur brouille, et la supplia de le secourir en ce pressant danger.

Madame de Soubise était toute-puissante sous le feu roi. Elle lui demanda de recevoir son neveu, de lui parler, de le détourner de son projet de mariage. Ce à quoi Louis XIV ne se refusa pas, et le fit venir.

Mais M. de Léon était habile. Il se jeta aux genoux du monarque, lui peignit son amour, son malheur, l'attendrit pour ses enfants, corde très sensible, à cause des bâtards chéris du roi, et le tourna si bien, qu'en le quittant il fit son éloge, et plaignit le malheur du père. Ce fut tout.

On enleva Florence de sa maison des Thernes ; on la mit au couvent. Ensuite, M. de Rohan déclara à son fils qu'il lui coupait les vivres et ne lui donnerait pas un sou qu'il n'eût consenti à un mariage tel qu'il lui convenait de le faire, et tel qu'il le ferait aussitôt qu'il lui en témoignerait le désir.

M. de Léon, furieux, se sépara de sa famille, jura qu'il ne la reverrait jamais, et fit toutes les extravagances du monde, pendant plus de deux ans, jusqu'à ce qu'il s'en lassât de lui-même car on ne lui rendit pas sa comédienne et la famine le dégoûta. On lui parla de mademoiselle de Roquelaure. Il était si pressé de rentrer en grâce et de reprendre sa place perdue, qu'il la trouva charmante, et désira autant cette alliance qu'il l'avait repoussée jusque-là.

C'était une bonne affaire pour tout le monde. On se dépêcha de la conclure, et cela alla au mieux jusqu'au contrat.

Roquelaure était enchantée. Elle nous parlait, du matin au soir, de son prétendu, et ce grand jour de la signature, elle avait si grande rage de le hâter, qu'elle s'affubla, dès dix heures du matin, d'un saule pleureur en perles fines, qui donnait un air cavalier à sa bosse et à son visage, et dont nous ne pouvions nous taire, à force de rire.

Le soir, elle revint l'oreille basse, et le saule plus pleurant que jamais. Tout s'était rompu.

La duchesse de Roquelaure voulut exiger que M. de Rohan donnât plus gros à son fils. M. et madame de Rohan, taquins et avares, s'y refusèrent.

Chacun s'entêta. Ils se jetèrent à la face des injures que la bonne compagnie n'autorise point, et se séparèrent en furie, comme des parents de savetiers ne l'eussent pas su faire.

Mademoiselle de Roquelaure passa la nuit en évanouissements. Je demeurai près d'elle et je la soignai de mon mieux. Elle ne cessait de répéter :

― Oh ! mon cher prince ! mon cher prince !

Toute jeune que j'étais, je les trouvais bien laids pour prendre à coeur l'amour et la tragédie. Ils ne m'inspiraient que l'envie de plaisanter.

Le lendemain, il arriva une lettre à son adresse, et qui était pour elle la plus passionnée qu'il se puisse imaginer.

Le prince demandait qu'elle descendit au parloir, ayant besoin de lui communiquer un secret de haute importance. Il était au désespoir, il ne pouvait vivre sans elle ; leurs parents étaient des monstres, des barbares qui voulaient les séparer ; et, quant à lui, il était parfaitement décidé à ne le souffrir point.

Mademoiselle de Roquelaure répondit qu'elle recevrait le prince, qu'elle partageait ses sentiments, et qu'il la trouverait disposée à le seconder en tout.

Elle avait vingt-quatre ans, elle connaissait la ladrerie de sa mère, elle mourait de peur qu'elle ne la mariât, afin de ne point lâcher la dot.

Le prince, de son côté, tremblait qu'on ne lui proposât des mariages sans les faire, et cela pour ne lui rien donner. Tous les deux prenaient l'amour comme prétexte, mais le fond de cela était la peur abominable de ne pas trouver de partis et de passer le reste de leurs jours sous la domination de leurs parents.

Ils avaient l'esprit entreprenant et hardi. Ils se virent, et leur avenir fut décidé.

Chapitre IV

Je fus présente, et sans l'avoir demandé. Aussitôt que le prince nous aperçut, il se jeta à genoux et versa des larmes, en levant ses regards en l'air et ses bras au ciel.

― Mademoiselle, mademoiselle ! s'écriait-il.

― Ah ! mon prince ! répliquait l'infante en se cachant les yeux avec sa main, comme une Iphigénie en Aulide.

― Cela ne peut se passer ainsi ; on ne nous séparera pas, et nous ne serons pas victimes de nos parents, de leur avarice.

― Ils reviendront de cela, interrompis-je.

― Non, mademoiselle, non, ils n'en reviendront pas ; vous ne les connaissez guère. Ils laisseront mademoiselle de Roquelaure pourrir au couvent, et, moi, j'en mourrai, c'est sûr.

― Cependant, ce sont eux qui ont imaginé ce mariage : ce sont eux qui nous ont fait nous connaître, nous aimer. Ils avaient trouvé notre union convenable, et, maintenant, ils la rompent. Ah ! mon Dieu ! que devenir ?

― Mademoiselle, ne soyons pas les dupes.

― Monsieur, que me proposez-vous ?

― Mademoiselle, il n'y a que cela à faire.

― Mais quoi, mon prince ? Je ne vous comprends pas, je ne veux pas vous comprendre.

Et elle s'appuyait sur mon épaule, évitant de regarder son Alcindor, dont les yeux s'écarquillaient de rage, et qui n'était pas séduisant, je vous en réponds.

― Mademoiselle, je ne saurais trop vous le répéter : il nous reste un seul parti, un seul. Ayez le courage de l'accepter, et tout ira bien. Permettez-moi de vous enlever d'ici, de vous emmener avec moi, de vous conduire à l'autel.

Elle jeta un cri et se cacha la tête plus que jamais dans mon dos.

Cependant, je remarquai qu'elle ne pleurait plus, et qu'elle écoutait attentivement.

― Oui, continua-t-il, nous nous marierons, et, quelle que soit leur colère, ils s'apaiseront toujours ; nous serons unis, nous le serons bien, on ne pourra pas défaire cette union, et nous nous affranchirons de leurs caprices.

― Monsieur...

― Mademoiselle, je vous en supplie, laissez-vous toucher.

Elle se fit prier assez longtemps, pour la forme ; enfin, il lui arracha un consentement, qu'elle brûlait de donner certainement.

Il ne s'agissait plus que de savoir comment s'y prendre.

Il lui demanda trois jours pour tout préparer, et lui jura qu'ensuite ils seraient heureux pour la vie.

On me fit aussi jurer le silence. Nous jurâmes. Je crois qu'ils m'auraient voulu loin de là mais il fallait quelqu'un en tiers, et je les effrayais moins que la gouvernante.

Nous étions seuls, et l'on n'avait pas encore défendu de ne point recevoir au parloir le prince en particulier, on ne se doutait pas qu'il viendrait si vite. Ce fut la dernière fois, et je n'ai jamais su comment ils avaient fait pour correspondre ensuite.

A dater de ce moment, on ne me demanda que le silence, et je le gardai fidèlement. C'était dû.

Mesdemoiselles de Roquelaure ne sortaient jamais, on le sait, que pour aller chez madame de la Vieuville, intime amie de la duchesse, ou bien avec leurs père et mère. Elles allaient, ensemble ou séparément, accompagnées de leur gouvernante. M. de Léon en était instruit.

Il fit ajuster un carrosse de la même forme, avec la même garniture que celui de madame de la Vieuville, habilla trois laquais à sa livrée ; contrefit une lettre de cette amie, qu'il cacheta d'un cachet à ses armes, et envoya cet équipage à la Madeleine, un matin, au mois de mai, demander mademoiselle de Roquelaure l'aînée. Celle-ci, bien endoctrinée, porta la lettre à la supérieure, et obtint la permission ordinaire sans difficulté.

Je vis partir ma compagne, et je lui trouvai un je ne sais quoi de conquérant qui m'étonna, et que je ne m'expliquai point : je le compris après.

La demoiselle et la gouvernante montèrent dans le carrosse, qui s'arrêta au tournant de la première rue.

Le prince de Léon attendait. Il fit ouvrir la portière et sauta auprès de sa belle, laquelle s'empressa de lui faire place, pendant que la gouvernante restait ébahie.

Le cocher fouette ; on part, et madame Peulier se met à crier comme une hurlubière. L'amoureux n'y fit point de façon, s'empara de ses mains, aidé de la pupille et lui fourra un mouchoir dans la bouche, en le serrant de toute sa force. Mademoiselle de Roquelaure pérorait pendant ce temps, et tachait de faire comprendre à la Peulier que son intérêt était de les servir.

Ils allèrent tout droit aux Bruyères, maison de campagne du duc de Lorges, près de Ménilmontant. Le duc les y attendait, avec le comte de Rieux, tous les deux amis particuliers du prince Léon.

On avait amené un prêtre breton, interdit, et fort mauvais sujet, qui ne les en maria pas moins, en présence des deux seigneurs. On les conduisit après dans une chambre où le lit et les toilettes étaient préparés ; on les y laissa seuls deux ou trois heures ; à la suite de quoi, tous se mirent à table et soupèrent joyeusement, excepté la gouvernante, dont les yeux ne séchaient point et qui se voyait perdue.

La mariée fut la plus gaie du monde. Elle chanta, elle dit des folies, parla de son bonheur en personne qui en sent tout le prix ; elle jura qu'elle ne se laisserait point mener, à présent qu'elle était princesse de Léon et qu'elle saurait le faire voir à ceux qui en douteraient.

On les remit ensuite, elle et sa gouvernante, dans le carrosse qui les avait amenées et on les renvoya à la Madeleine de Traisnel.

Madame la princesse alla tout droit chez la supérieure où elle fit une entrée magnifique, la tête haute, suivie de madame Peulier, qui ne se soutenait plus. En ouvrant la porte, elle dit tout d'abord :

― Madame, il faut que vous sachiez une chose, c'est que je suis mariée, et qu'il n'y a plus à y revenir.

― Jésus ! Marie ! que me dites-vous là ? Mariée ! Mais c'est impossible.

― Cela est certain. Demandez plutôt à madame Peulier, qui pleure et qui a tout vu.

― Hélas ! ce n'est que trop vrai !...

La gouvernante confirma par ses sanglots, et la bonne dame, ainsi que la prieure, crièrent si haut, qu'elles attroupèrent tout le couvent, nonnes et pensionnaires, lesquelles se mirent à crier aussi.

Au milieu de tout cela, madame de Léon se promenait en se frottant les mains, fort tranquille, nous regardant les unes après les autres.

― Eh bien, quand vous crierez, à quoi cela mènera-t-il ? Je suis mariée, je le suis bien, c'est fini... Laissez-moi m'en aller, que j'aille écrire à ma mère, lui avouer le fait, et lui demander son pardon, si elle veut me l'accorder.

Elle passa superbe et ravie. Jamais bosse ne se trouva à pareille fête.

Elle écrivit sa lettre, pendant que la gouvernante écrivait en même temps et mandait à la duchesse les violences qu'elle avait subies ; ses désespoirs, ses justifications, et toute l'histoire de la fausse madame de la Vieuville.

La duchesse en faillit crever de colère. Au premier moment, elle accusa son amie, et lui fit une scène terrible, à laquelle celle-ci ne comprit rien. Elle eut beaucoup de peine à entendre qu'elle ne l'avait pas trahie, et qu'elle ignorait tout.

Madame de Roquelaure était comme une lionne, ne sachant à qui s'en prendre. Elle tourna sa rage contre M. de Léon, qui, depuis la rupture, l'avait si bien amusée, qu'il en avait obtenu la promesse d'une amitié éternelle. Elle vit tout simplement qu'il se moquait de sa complaisance, et l'eût déchiré de ses propres mains.

Quant à sa fille, il fallait l'empêcher de la voir. On ne sait à quelles extrémités elle se fût portée. Ce qu'elle ne pouvait pardonner, c'étaient les chansons des Bruyères.

― Elle a chanté, l'effrontée, quand elle eût dû mourir de honte!

― Ah bah ! reprenait sa fille d'un air délibéré, je me suis mariée toute seule sans quoi, madame ma mère m'aurait laissée fille toute ma vie.

Le beau fut encore M. et madame de Rohan, poussant des cris de paon enragé, comme si on leur avait pris une jeune vierge. Jamais on ne cria tant que dans cette affaire ; c'était comme une épidémie. Les deux familles se plaignaient à qui mieux mieux, et faisaient merveille de sollicitations et de défaites. Si les uns avaient madame de Soubise, les autres avaient madame de Roquelaure, ancien souvenir du roi, non moins impérieuse, quoique moins puissante.

Elle courut à Marly, força toutes les portes, y compris celle de madame de Maintenon, et vint demander justice à Louis XIV contre M. de Léon, en se jetant aux pieds de Sa Majesté.

Le roi la releva et tâcha de la calmer ; mais, comme il n'en pouvait venir à bout, et qu'elle insistait toujours, il lui dit :

― Connaissez-vous, madame, l'étendue de ce que vous sollicitez ? Ce n'est pas moins que la tête du prince de Léon.

― Je veux sa tête, je veux tout ce que je puis avoir de lui, et qu'il ne garde pas ma fille.

Le roi lui promit enfin justice entière.

On juge que nos amoureux baissèrent le ton : la peur les prit. Roquelaure versa des larmes sans fin, et trembla pour son époux. Son père cria plus haut que la duchesse, et ils y allaient de façon à amener le déshonneur public de leur fille, et à conduire le prince de Léon à l'échafaud.

Le roi ne voulait ni l'un ni l'autre ; il leur fit parler sous main ; leurs parents, leurs amis intervinrent et proposèrent un arrangement. Mais les Rohan entendaient mieux profiter de la position. Ils ne se souciaient guère de leur fils : un joli petit exil leur eût mieux convenu pour lui que ce mariage ; il s'en fussent ainsi débarrassés honnêtement.

Cela fit des négociations infinies. Le roi, poussé par madame de Soubise, toute dans les intérêts de son neveu, fit ce qu'il n'avait pas fait de sa vie : il intervint par son autorité, ordonna qu'on les mariât tout de suite, pour en finir, et il fallut obéir envers et contre tous.

Roquelaure était gardée à vue ; on la tenait, nuit et jour, entourée de cinq ou six religieuses, pour qu'elle ne se sauvât pas.

Les deux familles, rechignant, prêtes à se jeter l'une sur l'autre, vinrent à la Madeleine. On dit la messe, on maria les jeunes gens tout de bon, on leur donna, pour tout pécule, quinze mille livres de rente, et puis on les hucha dans un carrosse, bien empaquetés, avec la bénédiction tronquée de leurs augustes parents, en leur disant :

― Allez où vous voudrez, vous n'aurez rien de nous.

Ils s'en allèrent à la campagne, et, là, ce magot et cette magote inventèrent de se faire des héros de roman et, de s'adorer, mais de s'adorer comme Cyrus et Mandane. Cette maison devint ce que tout le monde l'a vue depuis, une vraie curiosité, une maison de bohèmes. Ils commencèrent par acheter au duc de Lorges les Bruyères, ce berceau de leur bonheur, et cela en lui disant qu'ils ne le payeraient peut-être qu'à ses petits-enfants.

― Tant que nos parents tiendront leur bourse, nous vivrons chichement, et, tant qu'ils vivront, ils tiendrons leur bourse.

Le duc de Lorges s'en contenta, leur céda les Bruyères, qu'ils embellirent fort, et où ils roucoulaient comme des tourterelles. Ce qu'il y eut de rare, c'est qu'ils ne se rendirent point ridicules, malgré la bosse et la laideur ; il fallait pour cela tout leur esprit. On se fit à aller chez eux, et les Bruyères ne désemplirent pas de la plus haute et de la meilleure compagnie. Ils se mirent bravement sur un pied de tendresse, de fidélité qu'on accepta.

― Mon mignon ! ma mignonne !

Cela passa en proverbe, et nul ne s'en moqua ; ce fut pour le mieux.

Ajoutez que, malgré cette adoration perpétuelle, ils se chamaillaient du matin au soir. Ils n'étaient jamais d'accord, et ils se disaient les choses les plus piquantes, toujours accompagnées du mignon et de la mignonne, avec une bouche en coeur dont ils ne se départaient point.

Il y avait de quoi rire aux larmes ; ils en riaient eux-mêmes quand c'était passé.

Leurs quinze mille livres étaient une goutte d'eau dans la rivière ; ils en dépensaient six fois autant, car ils ne se privaient de rien et recevaient toute la terre.

Aussi, après les dettes, vinrent les expédients, et ensuite la quasi-misère.

M. et madame de Rohan vécurent presque aussi longtemps qu'eux, et s'obstinèrent à ne leur rien donner du tout. Jamais don Juan ne fut plus beau avec M. Dimanche, que le prince et la princesse de Léon avec leurs créanciers. Jamais Mascarille et Scapin n'usèrent de plus de subterfuges pour obtenir un crédit.

J'assistai plusieurs fois à ces scènes, et c'étaient de véritables parties de plaisir.

― Mon mignon, mon beau prince, disait ma compagne, il y a là le carrossier qui veut absolument enlever le berlingot qu'il vous a vendu l'année dernière. Je ne sais comment l'apaiser ; il le faut cependant ; nous ne pouvons aller à pied à Versailles. Convenez que monsieur votre père et madame votre mère sont de bien désagréables gens de garder votre bien et de vous réduire à semblable nécessité.

― Ma mignonne, les vôtres ne valent guère mieux, je pense ; et ne savez― vous pas que le maître d'hôtel et le chef me poursuivent, depuis le matin, pour leurs mémoires ? ils jurent que, si on ne les paye pas aujourd'hui, ils ne donneront pas à souper ce soir à notre compagnie. Ce serait joli, qu'en pensez-vous ?

― Il faudrait apaiser ce carrossier maudit !

― Il faudrait souper, madame... Sans compter votre faiseuse de bonnets qui me harcèle nuit et jour.

― Oh ! nuit et jour ! reprit-elle avec un sourire qui ne manquait pas de fatuité.

― Elle était ici, à trois heures du matin, hier.

― Et vous ne l'avez pas vue, j'espère ?

― Par exemple !... Mais le souper ?

― Mais le berlingot ?

― Envoyez-moi le carrossier rebelle.

― Envoyez-moi le maître d'hôtel et le cuisinier.

C'était alors un chassé-croisé fort comique. Le prince entretenait le faiseur de voitures, l'éblouissait de phrases et finissait par lui laisser emmener, comme une grande faveur, une vieille chaise de voyage et trois brouettes qui se trouvaient sous la remise. Il se vanta fort de cet arrangement, dont la princesse, comme à l'ordinaire, se montra furieuse.

Il est vrai qu'il n'accueillit pas mieux les atermoiements avec les gens d'office.

― Eh bien, soupera-t-on ? lui demanda-t-il dès qu'il la vit.

― Sans doute, répliqua-t-elle d'un air placide et sûr d'elle.

― Y a-t-il de l'indiscrétion à vous demander avec quoi ?

― Non pas. Nous avons acheté un veau.

― Un veau tout entier ?

― Oui.

― Et qu'en ferez-vous, pour l'amour de Dieu ?

― Mon mignon, on le mangera ce soir ou demain, on le mangera tout entier, jusqu'à la peau, jusqu'à la queue, et cela à de telles sauces, qu'en s'en léchera les doigts.

Et elle lui fit le menu le plus grotesque, le plus complet, des façons diverses dont le veau devait être mangé et des déguisements qu'il allait subir. Rien n'était plus ingénieux et plus drôle ; je m'en tenais les côtes. Le prince écumait de fureur. Ce fut bien pis encore.

― Mais, mignonne, mignonne, ce veau est-il payé, du moins ?

― Mon beau prince, c'est là ce que j'ai fait de mieux, répliqua-t-elle en minaudant suivant son habitude. J'ai donné au maître d'hôtel trois de nos vieilles perruques à la brigadière, un jonc pelé, et l'habit de velours que vous tachâtes l'autre jour. N'est-ce pas magnifiquement agir ?

Il y eut un déluge de mignonne et d'autres adjectifs, et la bosse de la princesse riait, car cette bosse était intelligente ; je ne sais comment cela se faisait : cette bosse était alternativement triste et gaie, drôle, bouffonne, désespérée à ne s'y pas tromper.

On savait l'humeur de la princesse quand on la voyait par derrière : elle avait là-dessus des discours et des théories incroyables.

Ce fameux jour du veau, à peine était-on sorti de cet écueil, qu'il en survint mille autres. La cour était pleine de créanciers criant, hurlant. La princesse, le prince, leurs gens qui les aimaient allaient des uns aux autres pour les apaiser par des promesses et des menaces, et c'était ainsi tous les jours, jusqu'à six heures.

Lorsque le marteau frappait, les créanciers disparaissaient sans qu'il fût besoin de les mettre dehors. Ils étaient dressés à cela et savaient qu'ils devaient faire place à la compagnie qui venait, la plus grande et la plus choisie.

― Ah ! mon Dieu ! mignonne, dit tout à coup le prince, il fait un froid de chien, et point de bois. Comment se chauffera-t-on ?

― J'y ai pourvu, répondit la bosse effrontée. Ne vous tourmentez pas.

En effet, en entrant dans la salle à manger, nous vîmes une flamme superbe qui ne se ralentit pas un seul instant, et cependant on eût grelotté, n'était l'esprit et le veau servi à point, et les vins de M. d'Argenson qu'on buvait à pleins bords ; il en prêtait !

Après le souper, j'eus la curiosité de sonder cette énigme, j'ouvris la porte du poêle, et j'y trouvai une lampe !

Cette maison dura ainsi près de trente ans. Pendant tout un carême, on y vécut de beurre de Bretagne. Lorsqu'il arrivait, d'aventure, quelque bon morceau, M. de Léon le prenait et ne s'en cachait point. Cependant, il y avait foule quelquefois, presque tous les jours, vingt personnes à souper aux Bruyères, et cela, sans être attendues. La table et les mets étaient élastiques.

A la mort de leurs parents, ils payèrent tout. Le prince mourut le premier. La princesse eut la riche succession des Roquelaure avec la princesse de Pons, sa soeur.

Elle devint dès lors si avare, qu'elle marchanda sa bière, la veille de sa mort.

Comme on change !
 

Chapitre V

J'ai dit que l'histoire de l'Enfant Jésus de cire avait eu une grande influence sur le reste de ma vie : voici comment, c'est assez curieux pour valoir explication. Nous avons le malheur d'être nés dans un siècle philosophique qui veut tout expliquer, où des enfants viennent au monde en raisonnant. C'est comme une épidémie répandue sur les croyances, pour les détruire toutes, les unes après les autres, et Dieu sait ce qui en résultera pour nos neveux !

A propos de cela, j'ai les miens dans mon antichambre, qui font un bruit à réveiller les Sept Dormants. J'ignore ce qu'ils croiront, mais ils me forcent à ne pas douter de leur présence chez moi.

Ce petit peuple est bien ennuyeux pour une pauvre aveugle, à laquelle il ne reste que les oreilles pour dédommagement.

Cette disposition de ce temps-ci et ces incertitudes pour l'avenir sont peintes par ce mot qu'on prête à Louis XV :

― Mon successeur s'en tirera comme il pourra ; cela durera bien autant que moi.

Le président Hénault, qui vivait dans l'intimité du roi, a toujours prétendu que cela n'était pas vrai, et que Louis XV était incapable de ce mauvais sentiment. Quant à moi, je l'ignore ; ce qu'il y a de sûr, c'est que la démolition est partout, et que je ne vois rien s'élever autour de nous à la place. C'est triste, je l'avoue, pour ceux qui réfléchissent. Je n'ai cessé de dire à mes amis les philosophes :

― Mais, si vous nous démontrez que nous sommes absurdes, que nous l'avons toujours été en croyant à la religion, en gardant les principes, les usages de nos pères, au moins enseignez-nous autre chose à la place. On ne peut faire ainsi table rase sans vous laisser une fiche de consolation.

― Madame, les hommes ne doivent pas avoir besoin de cela ; ils doivent tout comprendre, tout analyser par la force de leur intelligence, en s'en rapportant à la nature seule, à la bonté du Créateur, sans s'embarrasser de ce fatras d'idées saugrenues, auquel on a donné le nom de religion, de loi. Nous venons pour détruire la forêt des préjugés.

― C'est donc pour cela que vous faites tant de fagots ! leur répondais-je.

Ils m'en ont beaucoup voulu pour ce mot, d'autant plus qu'il a couru les cercles et les soupers. Vous les verrez à l'oeuvre, et vous jugerez si je me trompe.

Enfin, tant y a – car je crois, Dieu me pardonne ! que la manie du raisonnement me poursuit – tant y a que, pour en revenir à la figure de cire, après en avoir beaucoup ri, après m'être moquée de la soeur Marie-des― Anges, de ses ex-voto, de ses prières devant une poupée de modes, la réflexion suivit. Je me pris à penser, un beau soir, que toutes les images, toutes les idoles, pourraient bien être aussi respectables, et que, si l'on en cherchait l'origine, il y aurait peut-être au fond de tout cela un paganisme déguisé.

De là, au doute, il n'y avait qu'un pas. En attaquant les symboles, j'en vins à la vérité, et je me demandai si ces dogmes, si ces mystères, si toute cette religion catholique enfin, était autre chose qu'une allégorie, qu'une nécessité imposée comme un frein aux passions des masses, et bonne pour punir ceux qui ne pensent pas au delà, que le diable effraye, qui se voient, à la moindre faute, fichés au bout de sa fourche et jetés dans la fournaise, où il vous retourne ni plus ni moins qu'un beignet dans la poêle.

Ces pensées mûrirent dans mon jeune cerveau, aidé d'une amie que j'avais, mademoiselle de Beaumont, la plus songeuse fille qui se pût trouver.

Nous ergotions des heures entières sur des questions que nous ne comprenions point, et nous les déclarions inadmissibles, uniquement à cause de cela. II en résulta pour nous des inconvénients graves.

Au lieu de prendre des attaches à ce qui était appris, nous le dénigrâmes. Ces pauvres soeurs, qui ne savaient enseigner qu'une chose, l'amour de Dieu et de ses préceptes, perdirent justement leur temps, et ne firent que deux incrédules, deux esprits forts, ainsi qu'on dirait aujourd'hui, et cela, sur la fin du règne de Louis XIV, à une époque où la dévotion régnait sans partage. Jugez !

On ne s'en aperçut pas d'abord ; nous continuâmes à suivre les autres à l'église ; nous fîmes comme elles extérieurement ; nous gardâmes pour nous nos résolutions et nos révoltes intérieures jusqu'au moment d'une retraite, avant je ne sais quelle fête solennelle, où l'on nous voulut faire rester en prières la moitié de la journée, méditer le reste, jeûner ensuite, et nous confesser à un confesseur extraordinaire par-dessus le marché.

Nous n'eûmes pas la patience d'aller jusqu'au bout, et, un matin, je refusai tout net de me rendre à la chapelle, en disant à la soeur Marie-des-Anges que c'était assez de momeries comme cela, et que, Beaumont et moi, nous n'en voulions plus.

― Miséricorde ! s'écria la bonne soeur, qu'est-ce que dit cette petite fille ? qu'est-ce qu'elle pense ? Des momeries !

― Oui, des momeries ! et vous en serez vite convaincue, si vous me voulez écouter.

Et me voilà lui développant mes principes, mes idées, ma théologie, laquelle n'avait guère le sens commun, je l'avoue ; me voilà dénigrant toutes choses, abattant ce qu'elle adorait, et développant ce que nous avions élaboré à grands frais de déraisonnements, aidées de livres très abstraits sur le dogme, qu'on avait le tort de mettre entre nos mains inhabiles, et qui ne pouvaient servir à rien, si ce n'est à nous égarer.

La soeur tombait de son haut ; elle alla en chercher d'autres pour m'entendre, et, avant ma conclusion, toutes s'étaient enfuies en faisant des signes de croix. L'abbesse le sut une heure après, et me manda chez elle, où je débitai mon chapelet avec la même assurance.

― Malheureuse ! s'écria-t-elle, que dira madame de Chamrond en apprenant que sa nièce est une impie ? Elle est capable d'en mourir de chagrin.

Ce mot me chatouilla le coeur ; j'aimais fort ma tante, je faisais tout en but de lui plaire, et ses lettres de félicitations étaient pour moi le nec plus ultra de la gloire : madame l'abbesse le savait, et elle croyait porter un coup mortel à mes doutes, en montrant combien ma tante les désapprouverait.

Mais il s'agissait là de mon orgueil, ou plutôt de ma vanité de raisonneuse, et je ne pouvais céder ainsi. J'osai répondre, et de telle sorte, que la révérende mère s'en voila le visage.

― Retournez dans votre chambre, mademoiselle, et restez-y ; vous avez un esprit dangereux ; nous ne pouvons vous laisser fréquenter vos compagnes, que vous pervertiriez sans doute et nous vous interdisons particulièrement mademoiselle de Beaumont, que vous avez déjà persuadée. Vous vous nuiriez l'une à l'autre. Allez, mademoiselle ! je vais vous faire recommander aux prières de la communauté ; vous en avez grand besoin.

De là date mon changement d'opinion, changement que je n'ai cessé de déplorer et que je déplorerai toute ma vie car, en admettant même que je fusse dans l'erreur, n'est-ce pas un bonheur très grand que de prendre pour or les feuilles de chêne ?

On me séquestra dans ma cellule étroite, n'ayant pour compagnie que soeur Marie-des-Anges, qui ne me grondait pas et qui me plaignait.

C'était un coeur tendre et droit ; elle voyait dans la religion une consolation, un refuge ; elle y voyait le seul bonheur qu'elle eût rêvé dans son cloître ; elle y voyait l'avenir de l'autre vie, et ne songeait point à la grillade éternelle qui menaçait les incrédules. Cette âme pure ne pouvait, même en passant, jeter un regard sur l'enfer. Elle aimait trop Dieu pour le croire implacable.

Les autres soeurs me parlaient du diable, de ses cornes et de sa fourche ; elles se signaient en tremblant lorsqu'elles m'annonçaient les supplices qui m'attendaient.

Marie-des-Anges me disait avec sa douce voix :

― Songez-y donc, ma chère petite, le bon Dieu ne vous aimera point, vous ne le verrez pas, et il vous sera défendu de l'aimer !

Pour elle, c'était la véritable torture.

Je tins bon néanmoins, je restai enfermée huit jours au pain et à l'eau, faisant école et m'exaltant par la résistance même. Notre directeur, homme assez borné, s'imagina de m'écrire des lettres pour me convaincre ; il y employa beaucoup de papier et beaucoup de raisonnements inutiles et stupides ; ce n'était point là de la vraie religion. Quant à moi, j'ergotais, et cela me ravissait. Beaumont eut moins de courage, elle céda. C'était une gourmande, et le pain sec la convainquit.

J'ai encore des lettres du père Marais, et je ne les reproduis pas ; elles me semblent trop vides et trop inertes. Celles que m'écrivait ma tante me touchaient bien autrement. Elles parlaient à mon coeur, ainsi que la soeur Marie-des-Anges, et mon coeur était tenté de les entendre. Il résistait de toutes ses forces à mon esprit ; mais celui-ci était d'une trempe si entêtée, si vaniteuse, qu'il se croyait obligé de tenir bon.

J'étais une manière de philosophe en herbe ; on eût dit que je devinais les gens de ce temps-ci, et que je voulais les devancer dans leurs sottises.

Ma tante trouva la chose grave ; elle fit exprès le voyage de Paris pour tacher de déraciner chez moi ces principes et ces tendances. Je l'écoutai avec respect, avec tendresse, mais je lui répondis très fermement :

― Je n'y puis rien, il ne dépend pas de moi de croire ou de douter ; pardonnez-moi, ma bonne tante ; aimez-moi, malgré tout, mais je ne puis.

La chère créature pleurait à chaudes larmes, faisait des signes de croix, répétant que j'étais perdue, et que mon âme se vouait d'elle-même à l'enfer.

― Hélas ! ajoutait-elle, je mourrai bientôt, et il me faudra vous quitter pour toujours. Nous ne nous retrouverons plus sous ces ombrages éternels où l'on est si bien, si heureux ensemble ; où l'on voit, où l'on aime Dieu d'un amour ineffable. Ah ! mon enfant, quelle douleur pour moi en quittant ce monde !

Mademoiselle de Chamrond se trompa sur moi et sur ce qu'elle pouvait attendre de ma faiblesse. Elle me crut plus accessible au raisonnement qu'à l'affection, et cela n'était point ainsi. Mon esprit avait un parti pris de ne pas céder ; mon coeur était bien plus facile à séduire, et, du moment où il lui résistait, c'est que la conquête était impossible.

Elle ne le comprit pas et se chercha un auxiliaire qui devait, croyait-elle, triompher de tout.

Elle arriva un jour au parloir avec un abbé très agréable, très souple, très insinuant, d'un grand mérite et d'une science incontestable, dont le talent oratoire s'était révélé d'une façon sublime à la mort toute récente du feu roi, Massillon, enfin !

Ma famille l'avait connu autrefois, et ma sainte tante s'y était si bien prise, qu'elle l'intéressa à l'oeuvre de ma conversion, et l'amena à la Madeleine pour repêcher mon âme, comme disait Beaumont, devenue hypocrite, et voilà tout, au lieu de se convaincre.

Je fus éblouie de cette visite.

Massillon était le héros religieux du jour. On ne parlait que de lui dans les couvents et chez les dévotes. Sa magnifique oraison funèbre de Louis XIV occupait la renommée, et, plus encore, un fait qui se racontait partout, qui n'était point vrai néanmoins, mais que je dirai nonobstant, parce que c'est un des plus beaux tableaux que je sache, un des plus saisissants ; et c'est aussi pour la philosophie chrétienne et incrédule un superbe sujet de réflexions.

On prétendait donc que Massillon avait été mandé au lit de mort de Louis XIV, alors que madame de Maintenon l'avait abandonné déjà, et que ses aumôniers ordinaires lui avaient donné les sacrements, suivant leur charge, suivant les étiquettes établies. Par parenthèse, le grand aumônier de France était alors le beau cardinal de Rohan, évêque de Strasbourg, fils très connu, sinon reconnu, de Sa Majesté Louis le Quatorzième et de madame de Soubise, son éternelle maîtresse.

Ainsi le cardinal assistait son père ; il y pensait bien moins qu'à la perte de son roi, et à ses querelles avec l'archevêque de Paris, qu'il s'agissait d'écarter ; le moribond étant son paroissien, il avait le droit de l'escorter jusqu'à la fin, ce que la cabale ne voulait absolument pas.

Enfin, Massillon fut, dit-on, appelé par le roi lui-même. Il lui donna les derniers conseils, l'encouragea de sa voix puissante à ce dernier et terrible passage. Au moment où le premier médecin, ayant tâté le pouls de son malade, prononça les funèbres paroles : « Le roi est mort ! » tout ce qui se trouvait là tomba à genoux par un mouvement involontaire.

Massillon seul, debout sur l'estrade, allongea la main sur cette tête illustre, sur cette tête qui depuis si longtemps gouvernait le monde et faisait tout plier à ses caprices ; et, levant les yeux au ciel, il dit :

― Dieu seul est grand, messieurs !

Je n'ai jamais rien entendu citer de plus magnifique, de plus sublime, et dans une pareille situation.

Si non è vero è ben trovato, ainsi que le disent les Italiens.

Massillon commença son discours si célèbre par ces mêmes mots mais, bien qu'ils soient fort à remarquer, cela ne se compare point à ce que l'on vient de lire.

L'occasion fait tout.
 

Chapitre VI

Massillon m'écouta raisonner sans m'interrompre, avec la confiance d'un homme sûr de lui-même. Il me fit quelques questions auxquelles je répondis en docteur, ayant, Dieu me pardonne ! presque envie de déniaiser l'évêque, et me flattant d'y réussir, en vraie folle que j'étais.

Il sourit d'un air tranquille et me dit avec un geste de sa main pour m'imposer silence :

― Assez, mademoiselle, assez pour aujourd'hui. Je vois ce que vous pensez, et, dans notre première conversation, je tâcherai de vous convaincre, j'en ai un profond désir. Mademoiselle de Chamrond est une de mes bonnes amies, et, ne fût-ce que pour elle, je voudrais vous amener à m'entendre. Quant à changer mon opinion et ma foi, permettez-moi de n'en rien faire. Je crois parce que j'aime, et c'est la meilleure de toutes les croyances, la plus solide. Dieu est le maître de mon coeur et de mon esprit ; si je parviens à vous conduire au même point, vous me remercierez en ce monde et dans l'autre :

Il avait fort raison, le bon évêque ; mais je n'ai jamais pu arriver là, et je ne puis encore maintenant, malgré mon grand âge, malgré ma raison, malgré ma volonté, malgré mon coeur même ; cet esprit rebelle, nourri à l'école des sceptiques de ce siècle, ne veut pas se soumettre. J'ai beau faire, rien ne le dompte. Massillon n'y réussit pas plus que moi. Il vint cependant plus de dix fois de suite ; enfin il y renonça avec douleur, avec bonté, mais il y renonça.

― Mademoiselle, me dit-il, Dieu vous avait créée pour être un ange, je ne sais quel mauvais esprit a fait de vous un démon.

Le mot était dur ; le sourire qui l'accompagnait avait tant de charme, tant d'indulgence, qu'on ne pouvait lui garder rancune.

― Dieu est bien grand, ajouta-t-il, il peut tout ! je prierai pour vous ; mes indignes prières ne seront peut-être pas exaucées ; pourtant la bonté du Seigneur est plus immense encore que mon indignité ; espérons.

Il me quitta. Ma pauvre tante dut renoncer à ses rêves, et mes parents à leur projet d'avenir pour moi ; le moyen de faire entrer en religion une petite fille qui repoussait les pratiques et les croyances du couvent ? Il ne leur restait qu'à me chercher un mari, ou à me rappeler près d'eux pour faire de moi une tante à la manière des Anglais, c'est-à-dire la gouvernante des enfants de mon frère. Je ne me sentais pour cela aucune vocation. Je criais très haut que je prendrais le premier établissement convenable, que je le provoquerais même, et que je ne comptais pas coiffer sainte Catherine. Ma mère et mon père me répondirent qu'avec le mari, j'eusse à chercher une dot. Je répliquai qu'une fille faite comme moi n'avait pas besoin d'argent.

― Grand bien vous fasse, mademoiselle de Chamrond ! reprit mon père ; passez-vous d'argent si vous pouvez ; moi, je ne sais pas de mari qui n'en demande point.

La duchesse de Luynes, ma tante, me fit venir chez elle assez souvent à cette époque ; elle entreprenait, disait-elle de me marier, et je la laissais faire. On me trouva belle dans son salon ; on me vanta ; il vint quelques galants tourner autour de moi ; aucun assez riche pour passer par-dessus mon manque de richesse, ou assez capable pour y suppléer. J'en soupirais ; cependant je ne me décourageais point.

Elle me pria une fois de l'accompagner à Dampierre et d'y rester avec elle quelques semaines. J'étais hors des classes ; j'avais dix-sept ans, on me permit d'accepter, d'autant plus que ma mère en était ravie et m'y poussait de toute sa force. Nous partîmes, la duchesse et moi, enchantées l'une de l'autre, et sans emmener personne ; nous devions être en famille, m'avait elle dit ; c'était pour se reposer du monde.

― Nous n'aurons qu'un secrétaire de M. de Luynes, dont nous raffolons, qui a bien de l'esprit, et qui fera son chemin.

― Comme vous en parlez, madame ! ne me le proposeriez-vous point pour mari ? demandai-je en riant.

― Allons donc ! répondit-elle avec un mouvement d'épaules fort méprisant, vous voyez des maris partout ; c'est un homme de rien, fils naturel de je ne sais qui ; est-ce qu'il oserait seulement y penser ?

La conversation en resta là. Je ne m'occupai point du secrétaire, je ne le vis point de la journée en arrivant à Dampierre ; au souper seulement, le soir, lorsque M. de Luynes entra, j'aperçus derrière lui un des plus beaux garçons qui fussent au monde, et d'une tenue, d'une façon, d'une élégance telles, qu'on n'en pouvait trouver de semblables qu'à la cour et parmi les seigneurs. Je crus que c'était au moins un duc et pair.

― Mademoiselle de Chamrond, dit la duchesse, je vous tiens la promesse que je vous ai faite ; nous voilà bien seuls, M. de Luynes, vous et M. Larnage, le secrétaire dont je vous ai parlé.

Je ne pus retenir un mouvement involontaire de surprise, et une révérence plus profonde qu'il ne revenait à un secrétaire. Il me la rendit comme à la nièce de madame de Luynes, c'est-à-dire fort respectueusement ; mais il me sembla qu'il me regardait avec moins de respect cependant. Les jeunes filles comprennent merveilleusement les nuances de ce genre. Il fut très à son aise ; le duc et la duchesse l'y autorisaient. Il parla avec un esprit charmant, avec une mesure parfaite, et de toutes choses ; sa conversation était un vrai feu d'artifice : il savait tout, il avait tout vu, tout lu, et, bien qu'il fût très jeune encore, c'était une érudition de bénédictin. Je l'écoutais avec délices, hasardant quelquefois timidement un mot qu'il ne manquait pas de relever. J'avouais de bonne foi mon ignorance ; je convenais qu'on ne m'avait rien appris et que j'avais grande envie de savoir.

― Rien de plus facile, mademoiselle, j'en suis sûr, vous n'avez qu'à demander ; avec une intelligence telle que la vôtre, on peut bien vite tout comprendre et tout retenir.

― Mais, dit mon oncle, vous qui savez tout, monsieur Larnage, que ne lui enseignez-vous au moins ce qui est nécessaire ? Vous voilà ici ensemble pour quelque temps : mettez-le à profit, travaillez. Le voulez-vous ?

― Je suis aux ordres de mademoiselle de Chamrond, et elle me ferait bien de l'honneur si elle me permettait de lui donner des leçons. Quelle élève j'aurais là !

― Ah ! je ne demande pas mieux, répondis-je étourdiment.

Madame de Luynes ne disait rien ; elle détourna même la conversation. J'eus l'idée qu'elle avait quelques craintes d'un rapprochement entre ce jeune homme et moi : je fus bien surprise lorsqu'en sortant de table elle me dit :

― N'apprenez donc pas tout cela, ma mignonne, vous deviendriez insupportable ; j'ai connu plusieurs femmes pédantes avec lesquelles il n'y avait pas moyen de vivre ; vous en savez assez, je vous l'assure ; trop de science effraye les maris.

Je n'étais point de cet avis, au contraire ; je le dis à la duchesse, et, heureusement, M. de Luynes fut pour moi. On discuta beaucoup et l'on convint enfin que M. Larnage, à dater du lendemain, commencerait à me donner une teinture de quelques sciences, et que nous aurions des leçons fréquentes tant que durerait mon séjour à Dampierre, sans préjudice de Paris, où nous en aurions aussi.

Je place ici ces détails, par une raison dont vous ne vous doutez guère. Cette aventure de ma jeunesse a été l'embryon de la Nouvelle Héloïse. Je la racontais un jour devant Rousseau : elle intéressa tout le monde, et lui seul ne m'en parla pas. Il vint le lendemain chez moi et me remercia.

― Vous m'avez donné une pensée que je cherchais, ajouta-t-il : vous verrez.

Quand le livre fut fait, il me l'apporta et me demanda si j'étais bien aise d'avoir fourni le modèle de Julie.

Je lui promis de le lui dire après lecture. Hélas ! qu'elle me parut ennuyeuse, cette Julie, et comme j'espérais ne lui point ressembler ! Et Saint-Preux ? Mon Larnage était autre chose. Quant à M. du Deffand, il n'avait rien de commun avec le mari si bon et si philosophe. Il est vrai que Rousseau ne le connaissait pas.

Poursuivons l'histoire de la vraie Julie, qui n'est pas tout à fait celle d'Héloïse, au moins. N'en ayez pas cette mauvaise opinion.

M. Larnage avait une manière d'enseigner toute charmante, bien que très respectueuse. J'y pris un goût extrême, jusqu'au point de passer mes journées à écrire, à lire, avec ou sans mon maître, et de m'éveiller le matin dans la joie de ce que j'allais faire. C'était une vraie partie de plaisir. Je n'approfondissais pas, j'effleurais. J'apprenais enfin l'orthographe, que mes religieuses m'avaient à peine montrée ; c'étaient les éléments premiers. Madame de Luynes avait changé de parti et s'intéressait à mes progrès. M. de Luynes en riait, et Larnage prenait cette situation au sérieux. Moi, je ne sais trop ce que j'éprouvais.

Un soir, nous causions d'astronomie ; le jeune professeur nous enseignait à connaître les astres, et nous nous promenions tous dans le parc. La duchesse se plaignit du froid, le duc nous avait abandonnés pour jouer à l'hombre avec l'aumônier et un gentilhomme des environs : nous restâmes seuls, Larnage et moi, pour voir lever je ne sais quelle planète. La nuit était superbe, les fleurs de rosiers embaumaient, et il faisait un de ces temps merveilleux qui donnent l'envie de vivre, le besoin d'aimer, la rage de le dire.

Le tête-à-tête devenait dangereux. Madame de Luynes était trop pieuse et trop duchesse pour le supposer, les autres n'y songeaient pas.

Nous marchions les yeux en l'air, et peu à peu la conversation tournait vers le sentiment et la rêverie. J'étouffais, c'est-à-dire mon coeur et mes dix-sept ans étouffaient dans ma poitrine, et Larnage n'était pas plus calme que moi ; nous ne nous parlions plus, nous sentions seulement.

― Mademoiselle, me dit-il tout à coup, – et sa voix était si émue, qu'elle me fit tressaillir, – mademoiselle...

― Monsieur ?... répliquai-je, comme une personne réveillée en sursaut.

― Vous êtes bonne, vous avez un grand esprit, vous êtes jeune, vous m'entendrez... vous ne vous moquerez pas de moi.

― Je ne suis pas moqueuse, soyez-en sûr, monsieur, lui répondis-je.

― Oh ! je vous connais bien ; aussi je vais parler. Que penseriez-vous d'un jeune homme sans naissance avouée, sans fortune, et qui aurait l'audace d'aimer une demoiselle, d'aspirer à lui plaire, d'espérer sa main plus tard, quand il l'aurait méritée, si toutefois elle pouvait être méritée par quelqu'un. ― Qu'en penseriez-vous ?

― Si cet homme a du mérite, répondis-je, je penserais que c'est une noble et louable ambition ; et, s'il n'en a point, je penserais que c'est une impertinence.

― Et pourriez-vous l'aimer, cet homme, mademoiselle ? Pourriez-vous encourager ce que vous appelez une noble ambition ? Dites-le moi.

Je comprenais bien ; mon coeur en battait quelque peu ; mais j'avais en même temps cette honte et cette joie d'un premier aveu reçu, je ne voulais accepter complètement ni l'un ni l'autre ; je n'aimais pas tout à fait ; j'étais touchée et coquette, j'étais curieuse aussi. J'acquérais de l'importance à mes propres yeux en apprenant que j'étais aimée ; cela me grandissait. Je sortais de l'enfance : c'était bien plus solennel que de quitter les fourreaux !

Pourtant, cela n'était guère plus près de mon coeur, ce jour-là.

― Mademoiselle, reprit-il impatient et fiévreux, vous ne répondez point. Me comprenez-vous.

― Je vous ai répondu, monsieur.

― Oui, pour un autre ; mais pour moi, dites ! Ne voyez-vous pas que je souffre ?

― Monsieur je ne veux pas que vous souffriez.

― Ah ! mademoiselle, si vous saviez combien je vous aime !

J'eus un mouvement de naïveté innocente à le rendre fou, j'étais bien innocente, en effet, et de bien bonne foi. Je répliquai en le regardant :

― Mon Dieu ! monsieur, il dépend de vous de me l'apprendre.
 

Chapitre VII

Larnage se retourna comme un homme qui ne sait ce qu'il doit croire ; il n'osait pas supposer un amour trop au-dessus de ses espérances, si ce n'est de ses prétentions ; il balbutia quelques mots, espérant que je répéterais et que j'irais plus loin peut-être ; mais je ne dis rien, et mon oeil seulement l'interrogeait.

― Eh bien, mademoiselle ? reprit-il voyant que nous pouvions rester ainsi jusqu'au jugement dernier.

― Eh bien, monsieur, j'attends.

― Vous attendez, mademoiselle, et quoi ?

― Mais que vous me disiez... que je sache...

― Ah ! mademoiselle, vous ne m'aimez pas !

― Ce n'est point là ce que j'ai besoin d'apprendre, monsieur ; c'est de vous qu'il s'agit.

― Vous me désespérez, mademoiselle ! je ne sais que penser ; ma tête est un chaos ; l'espérance est d'une audace à ne pas supporter, et la crainte... c'est la mort.

J'étais jeune, j'étais naïve, j'étais innocente, mais j'avais une curiosité enragée et un instinct très développé, je vous le jure. Je cherchais à comprendre et je voulais savoir. – Les exclamations, les plaintes de Larnage ne me contentaient point ; – j'attendais avidement. Ne devinant pas ce sentiment de la jeune fille, il s'y trompa.

― Au nom du ciel, me permettez-vous de parler ? s'écria-t-il dans un transport qui me sembla inexplicable.

― Il y a une heure que je vous le demande, monsieur.

― Mademoiselle... je vous aime !... répéta-t-il troublé au dernier point.

― Vous l'avez déjà dit ; après ?

― Je voudrais obtenir votre main ; je voudrais être puissant et riche pour devenir digne de vous ; mais, si vous ne m'encouragez point, comment en serais-je capable ?

Je commençais à être embarrassée ; je me tus.

― Je vous semble très osé, très hardi ?... Mademoiselle, l'amour rend tout possible ; je ne suis point, d'ailleurs, aussi dénué de moyens et de protection que vous le pensez et, pour que vous en soyez convaincue, je vous confierai sur votre parole, le secret de ma naissance ; j'ose espérer que vous ne le trahirez point.

― Moi, monsieur ? Oh ! comptez sur moi.

― La condition vous est connue, sans doute ; M. le duc et madame la duchesse en ont été prévenus par mes protecteurs ; une amie de ma mère m'a confié à leurs bontés ; ils ignorent cependant le nom de mes parents, et vous allez le savoir, mademoiselle ; c'est tout mon avenir que je remets entre vos mains.

― Soyez assuré, monsieur, que je suis très discrète.

Je grillais de curiosité, je tremblais qu'on ne nous interrompît ; heureusement, mon oncle et ma tante s'occupaient de leur jeu et nous croyaient dans les étoiles.

― Je suis le fils d'une demoiselle de condition, élevée à Saint-Cyr, pauvre, belle, bonne, adorable. Ah ! quand vous connaîtrez ma mère !

― Elle vit encore ?

― Elle vit, elle est presque aussi jeune que moi ; je vous le promets, on la prend pour ma soeur, lorsque nous sortons ensemble ; elle a l'honneur d'être proche parente de M. le comte de Fériol, ambassadeur de Sa Majesté à Constantinople.

― Et monsieur... votre père ?...

― Ah ! mon père ?

Son front se rembrunit, il baissa les yeux et hésita quelques instants.

― Mon père ! je ne veux pas l'accuser, mais il a cruellement trompé ma pauvre mère, il a abusé de sa jeunesse, de sa confiance, et puis il l'a abandonnée ensuite avec moi ; c'est affreux, mademoiselle, je devrais le maudire et je ne le puis ; la nature parle, mon coeur est déchiré en deux. J'espère toujours que plus tard mon père...

― Reviendra vers madame votre mère, n'est-ce pas ?

― Oui, il reviendra, il reconnaîtra ses torts, il tendra la main vers nous ; c'est sur lui que je compte pour mes projets de fortune.

― Il est donc puissant ?

― Il l'était et le sera encore. Sa naissance, la portée de son génie... pour tout dire, en un mot, c'est M. le duc du Maine.

― Le duc du Maine ! répétai-je étonnée.

― Le duc du Maine, lui-même ; vous comprenez mes espérances, vous excuserez peut-être mon audace...

― Mais, monsieur, dis-je vivement, vous êtes le petit-fils de Louis XIV !

― Oui, mademoiselle, répondit Larnage relevant fièrement la tête, et je veux me montrer digne de cet honneur.

J'éprouvai comme un étourdissement à cette révélation. Nourrie par ma famille, élevée par mes religieuses dans une admiration excessive, poussée jusqu'au culte pour le feu roi, Larnage me semblait le fils de Jupiter ; c'était comme un rêve, comme une de ces gloires d'opéra, dans les nuages de laquelle on voit descendre les demi-dieux. Je le trouvai un bien autre personnage que moi, Marie de Chamrond ; il me parut qu'il m'accordait beaucoup d'honneur, et je fus sur le point de lui faire la révérence : il ne devina point cette impression, lui, pauvre bâtard, lui, accoutumé à une position secondaire, à des humiliations souvent. Il interpréta mon silence à son désavantage, et se retourna vivement de mon côté.

― Ah ! mademoiselle, je le sens bien, je suis perdu, vous ne daignez plus ni m'entendre ni me voir.

J'avais déjà fait beaucoup de chemin dans le sens qu'il ne prévoyait point. Je trouvais la position d'une petite-bru de Louis XIV assez sortable pour une fille sans dot, surtout lorsque le mari était fait de cette façon-là. J'ouvrais la bouche pour lui dire un mot d'espérance, lorsque mademoiselle de Luynes nous rappela, je fus obligée de me contenter d'un regard ; il me glissa seulement dans l'oreille :

― Mademoiselle, permettez-moi de vous voir demain.

Il ne savait ce qu'il disait, le brave garçon ! ne nous voyions-nous pas tous les jours, et sans cesse, seul à seul ? Les amoureux ont toujours déraisonné : je pense qu'en ce siècle de raisonnements, ils déraisonnent encore mieux à force de raisonner, ils doivent être d'ennuyeux personnages et les jeunes femmes d'aujourd'hui ont bien du mérite à les écouter. Je n'y voudrais pas être condamnée.

Quoi qu'il en soit, pour en revenir à mes premières amours, à ces amours qu'on n'oublie point, même lorsqu'on a cessé de les regretter, j'étais comme étourdie, je ne parlais plus, je n'entendais plus, à force de penser. Madame de Luynes en plaisanta fort, le duc aussi. ― On me demanda si j'étais dans les astres. Je répondis en idiote que je n'en savais rien. Je ne dormis pas de la nuit. Je me levai avec l'aurore pour aller courir dans le parc.

J'avais deux démons aux oreilles, l'ambition et l'amour. Je les écoutais l'un et l'autre, et je n'étais pas éloignée de les croire ; mon étoile, bonne ou mauvaise, m'envoya M. de Luynes, qui vint causer avec moi, s'étonnant de me voir si matin hors de chez moi ; je brûlais de savoir bien des choses ; j'étais plus adroite que mon oncle, j'espérais le faire parler sans qu'il me devinât et, je me mis à l'interroger.

J'avais un moyen tout simple d'entrer en matière. On s'occupait fort des enfants que la comtesse de Verne, sa soeur, avait eus du duc de Savoie, et leur état se disputait. M. de Luynes, très sévère sur l'honneur, avait longtemps tenu rigueur à la comtesse ; mais, en lui pardonnant, il voulut remplir envers elle les devoirs d'un frère, et savoir bien au juste quelle position lui serait faite, ainsi qu'à ses neveux.

J'entamai la conversation sur ce sujet, qui lui tenait au coeur ; il y donna en plein, et me voilà courant bride abattue dans la fortune des bâtards. La conclusion de mon oncle fut celle-ci :

― Le feu roi a traité ses bâtards comme on ne les traite jamais. M. de Savoie annonce l'intention de l'imiter ; c'est au mieux, mais nulle part il n'en est ainsi. En Angleterre, en Allemagne, en Espagne, partout enfin, les bâtards du roi et des princes ne sont rien et n'arrivent pas à grand-chose.

― Mais, monsieur, interrompis-je, car tout cela ne satisfaisait pas ma curiosité, et les bâtards des bâtards ?

― Oh ! par ma foi, répliqua-t-il déconcerté, qui diable y a jamais songé ? Les bâtards des bâtards, cela ne signifie guère.

― Comment, monsieur, si M. le duc du Maine et M. le comte de Toulouse avaient des bâtards, ils ne seraient rien ?

― D'abord, le duc du Maine et le comte de Toulouse en sont fort incapables ; et nul ne les en accuse jusqu'ici, les parfaits gentilshommes qu'ils sont ; mais, quand ils en auraient chacun autant que le feu roi, cela ne changerait rien à la position de personne. Les bâtards des bâtards ! ah bien, oui ! c'est assez des pères, c'est trop pour le souci qu'ils nous donnent, et les éternelles querelles qu'ils suscitent entre nous. Le feu roi nous a fait grand tort en nous léguant ces embarras-là. M. le régent n'a pas encore fait assez casser son testament ; les morceaux qui nous restent sont des plaies à la monarchie.

― Cependant, monsieur, les enfants du duc du Maine sont les petits-fils de Louis XIV.

― Sans doute, autant qu'ils sont nés en légitime mariage, autrement, ils ne comptent point et ne compteront jamais.

L'ambition était déjà tuée par cette certitude ; restait l'amour. Il n'était pas né encore, et la mort de sa soeur devait, dans tous les cas, l'empêcher de grandir. Je quittai M. de Luynes plus que jamais occupée de mes pensées, et plus indécise que je ne l'étais auparavant, j'avais une illusion de moins : le fantôme du grand roi était tombé sous les paroles de mon oncle. Larnage vint à la leçon, pâle et tremblant. Il fut d'abord fort troublé, puis il s'anima et arriva jusqu'à l'éloquence. En me faisant faire un extrait d'histoire, il raconta d'une façon brillante la vie de Jules César, ses succès, ses triomphes ; on voyait qu'il aspirait comme lui à la conquête du monde, et venait pour me l'offrir, pour le mettre à mes pieds ; ma petite vanité n'en fut pas médiocrement flattée.

Nous restâmes ainsi un mois à Dampierre, un mois pendant lequel je passai par toutes les phases de l'amour innocent, et pendant lequel j'entendis plus de vérités de coeur que dans toute ma vie. Larnage était fou, ivre de sa passion : il m'écrivit des lettres plus brûlantes et plus naturelles que celles de Saint-Preux. Je ne répondis point comme Julie, mais je répondis pourtant. C'étaient des billets de petite fille : mon amant était ma poupée, et je n'y entendais pas plus de finesse. Je les ai relues bien des années après, et je me suis fort moquée de moi : ces belles amours durèrent, de cette fois-là, bien peu de temps. Ensuite nous quittâmes Dampierre ; Larnage, au désespoir, ne put se consoler, et la correspondance, continua par le moyen de ma femme de chambre ; il vint même au parloir, où nous causions à travers la grille, sous le manteau de la science et de la littérature.

Ces entrevues mystérieuses me causèrent plus d'émotion qu'à Dampierre : je ne sais trop ce qui serait advenu, d'autant plus qu'il appela sa mère à son secours, et que cette charmante femme me séduisit encore plus que lui. Elle était, on le sait, proche parente des Fériol et s'appelait madame de Créanci. C'est par elle que j'ai connu Pont de Veyle et sa famille. ― Comme tout s'enchaîne !

Ma mère mourut sur ces entrefaites, je partis pour la Bourgogne, et je ne vis plus Larnage. Notre histoire n'est cependant pas finie, on la retrouvera souvent, et dans d'étranges circonstances. Il ne cessa de m'écrire et n'a cessé qu'à sa mort. Pauvre Larnage ! C'était un bon et noble garçon. Je me suis prise à le regretter beaucoup, depuis hier que j'ai commencé d'en parler. Vous verrez bien plus tard...

... Madame a cessé de dicter et je n'en suis pas fâchée, car il est six heures du matin ; mais, pour elle qui n'y voit point, il n'y a ni jour ni nuit. Voilà donc son premier amour ! Je suis bien aise de rapprocher ce qu'on a lu d'une petite scène qui a eu lieu ce matin devant moi : c'est un parallèle assez curieux.

Madame parle de M. de Pont de Veyle, et personne n'ignore que ce fut, avec le président Hénault et M. de Frémont, le plus fidèle de ses amants. Elle ne s'en cache pas, et on ne se cache de rien devant moi. Sous prétexte que je n'ai pas de dot et que je ne me marierai probablement jamais, on me raconte tout ce que mon mari m'apprendrait et même ce qu'il ne m'apprendrait pas. Je ne me fais pas plus de scrupule de le répéter ; il faut prendre sa position de bonne grâce. M. de Pont de Veyle est le frère de M. d'Argental, tous les deux neveux du comte de Fériol, l'ambassadeur ; ce sont les fils de son frère, ils ont été de la société la plus constante de madame du Deffand. M. de Pont de Veyle vient encore chaque jour excepté ceux où il est en train de mourir, ce qu'il achèvera certainement bientôt, car il n'en peut plus.

Il était hier au coin du feu, madame la marquise dans son tonneau, tapant avec ses baguettes, et moi les regardant tous les deux ; madame se prit à dire :

― Pont de Veyle, depuis que nous sommes amis, il n'y a jamais eu un nuage dans notre liaison, je crois ?

― Non, madame.

― N'est-ce pas parce que nous ne nous aimons guère plus l'un que l'autre.

― Cela peut être, madame.

Ils dirent cela aussi froidement que s'ils eussent parlé du roi de la Chine, j'en eus le coeur tout transi ; voilà donc ce qui reste d'une affection de soixante ans dans ces deux coeurs-là !

Il est vrai que ces deux coeurs-là ont près de cent soixante ans à eux deux...

Chapitre VIII

J'avais quitté Paris, Larnage, madame de Luynes, madame de Créanci, et j'étais dans le manoir paternel, en grand deuil, pleurant ma mère, plutôt parce que les autres la pleuraient que par ma propre douleur ; je me la rappelais à peine : depuis tant d'années j'étais séparée d'elle !

Je savais qu'elle était bonne, qu'elle m'aimait, qu'elle me gâtait même, alors que les autres ne me gâtaient pas : mais, chez moi, l'esprit a toujours été la qualité dominante : ma mère ne parlait pas à mon esprit autant que ma tante, et je lui préférais ma tante par cette raison-là. Je vécus à Chamrond dans la retraite, assez triste, songeant souvent à Larnage, qui m'écrivait des volumes, regrettant Paris, désirant me marier pour sortir de cette immobilité physique, et morale, et ne découvrant aucun épouseur qui voulût de moi, ou dont je voulusse. C'est une sotte idée que de placer le bonheur dans la conduite d'un autre, et pourtant la vie des femmes n'est pas autre chose. Condamnées à une perpétuelle dépendance, elles subissent malgré elles le sort qu'on leur impose, elles en supportent les conséquences, et lorsque ces conséquences les écrasent, c'est encore à elles qu'on s'en prend. La justice du monde est faite ainsi, toute la philosophie possible ne la rendra pas meilleure ; j'en ai trop souffert moi-même pour l'accepter.

Cette existence de campagne, où mon esprit trouvait si peu d'aliments, me devenait de plus en plus insupportable. J'aurais épousé le diable, s'il eût été vêtu en gentilhomme, et s'il m'eût assuré une vie médiocre. Hélas ! il ne se présentait que des diables sans le sou, et la misère m'a toujours effrayée. Je tenais bon aussi au souvenir de Larnage, je le supposais dans l'avenir petit― fils reconnu du souverain de fait, sinon de droit ; car, dans ma politique, M. le duc du Maine ne pouvait manquer de l'emporter sur M. le duc d'Orléans, et de le supplanter à la régence. Le pauvre sire m'écrivait chaque semaine ses espérances, il bâtissait des châteaux magnifiques, dont j'étais le but. Son amour pour moi était si ardent, que je m'échauffais à son reflet, et qu'il me semblait l'aimer aussi quelquefois. C'étaient alors des extases magnifiques, sous les grands arbres du parc ; je voyais mon amant dans sa gloire. Je le déifiais ainsi que le font les pauvres créatures à dix-sept ans, avant de savoir par leur expérience qu'il n'y a d'autre Dieu que celui qui est là-haut, et que les autres sont de contrebande.

Les semaines se passèrent ainsi, puis les mois, puis les années ; je commençais à me décourager, à trouver le temps fort long, à me regarder au miroir vingt fois par jour, pour m'assurer que je ne vieillissais pas et que j'étais toujours belle. Je fis des lectures infinies, j'allai à confesse très souvent, non par dévotion, hélas ! mais pour raconter à mon confesseur mes péchés de pensée, ne pouvant lui en conter d'autres, malgré l'envie que j'en avais. J'employai enfin tous les moyens de tuer l'ennui, et l'ennui était le plus fort ; ma tante même devint impuissante à le conjurer, sa tendresse échouait contre cet écueil.

Elle m'emmena avec elle chez M. de Toulongeon, où il y avait une assemblée de noblesse et où nous devions passer un mois. Elle espérait me distraire, changer mes idées et peut-être aussi rencontrer à ces fêtes ce mari introuvable jusque-là. Je partis sans plaisir ; je ne daignais même pas songer à mes atours, fort modestes, il est vrai, sans ma tante ; je m'en allais en cornette du matin avec un coffre vide. Heureusement, la bonne fée y avait pourvu ; elle me fit venir de Dijon deux ajustements complets, un pour le matin, un pour le bal, qui, avec quelques nippes de ma mère qu'elle retapa, me formèrent une garde-robe convenable. Je n'en demandais pas tant.

Le premier jour, je ne vis rien dans cette foule presque inconnue, je ne distinguai rien et j'entendis autour de moi les compliments habituels sans m'en soucier. L'abbé de Sainte-Croix, prélat romain, camérier du pape, homme d'un esprit, d'une intrigue et d'une amabilité infinis, était au nombre des convives. Il habitait l'Italie, et il venait seulement passer quelques mois en Bourgogne, où il avait des parents. Le hasard nous rapprocha, il m'attaqua de paroles et se prit à me faire causer. Je le jugeai digne de m'entendre et je lui racontai mes chimères, presque sans m'en apercevoir, uniquement parce qu'il m'y poussa. J'allai fort loin dans mes confidences, encouragée par ses questions : j'avouai Larnage, je n'avais que cela à avouer ; j'avouai nos espérances, nos folies d'imagination ; il me rit au nez, me regarda fixement, et, après un peu de silence, il me dit :

― Je veux vous marier, moi !

Le rouge me monta au visage, c'était le douzième jour de notre connaissance, d'un commerce continuel, du matin au soir ; nous fussions restés dix ans dans une ville, que cela n'eût pas été aussi intime. On le comprend.

Je n'en devins pas moins comme une cerise à cette seule parole : « Je veux vous marier ! »

― Vous voulez me marier, vous, monsieur l'abbé ?

― Oui, mademoiselle, et, si vous êtes raisonnable, vous accepterez le mari que je vous destine Vous avez tantôt vingt et un ans, le bel âge ! plus tard, on descend le mauvais côté de la montagne ; c'est le moment de s'arrêter, ne le pensez-vous pas ?

― Monsieur, je ne vous ai que trop avoué ma pensée, peut-être.

― Quelle folie ! me prenez-vous pour un abbé de cour ? Ecoutez ma proposition. Que diriez-vous d'un gentilhomme de très vieille souche, dont les aïeux sont inscrits dans les annales de la Bourgogne ; même sous ses ducs, colonel d'un régiment de dragons, marquis, et qui me fait l'honneur de m'appeler son cousin ?

― La dernière raison est la meilleure. Voila les qualités ; passons aux défauts.

― Il en a sans doute, nous en avons tous ; mais il en a peu. Mon protégé sera, en outre de tout le reste, lieutenant général de l'Orléanais, charge que possède sa famille depuis 1666.

― Ah ! monsieur, vous me faites une peur effroyable ! votre prétendu doit être une espèce de monstre, que vous tardez tant à me le confesser.

― Je dois convenir qu'il n'est pas beau ; mais il a...

― Il a l'air noble et de qualité. Passons, je connais ces excuses-là.

― Il n'a point la prétention d'arriver jamais à l'Académie française.

― Ni moi non plus, je vous le jure.

― On prétend qu'il est ennuyeux.

― Ah ! cela est plus grave.

― Qu'il est d'un caractère faible et facile à conduire.

― Tant pis ! quoi qu'il fasse et moi aussi, nous donnerons à parler aux gens.

― Quand on ne leur jette pas de pâture, ils en prennent ; Il vaut mieux s'exécuter de bonne grâce.

― Vous avez réponse à tout ; mais aurez-vous réponse à mon malheur, si je vous en demande compte ?

― Vous ne serez pas malheureuse.

― Pourquoi donc ?

― Vous avez trop d'esprit pour cela ; avec un esprit tel que le vôtre, on ne prend que le bon côté de la vie, on laisse le reste aux sots.

― Qui ne le ramassent point, monsieur. Ne calomniez pas les sots : à l'endroit du bonheur, ils en savent plus que qui que ce soit.

― Voulez-vous être ma cousine ?

― Cela dépend-il de moi ?

― Absolument. Votre famille ne fera point de difficultés ; monsieur votre père est, dit-on, très accommodant ; quant à vos tuteurs maternels, quels sont-ils ?

― Ma grand-mère, et M. Boutillier de Chavigny, mon oncle, nommé à l'archevêché de Sens.

― Je leur parlerai ; mais, je ne vous le cache pas, vous m'inquiétez plus que tous les autres ensemble !

― Je suis, en effet, la plus difficile à séduire. Pourtant, je verrai.

― Bientôt ?

― Avant de quitter cette maison, je vous le promets, monsieur.

― C'est trop long. Je ne puis vous accorder plus de trois jours ; il faut que je retourne à Rome, et j'en veux finir auparavant. C'est moi qui vous marierai.

― Nous n'y sommes pas encore.

― Nous y viendrons !

― Ne puis-je savoir le nom de votre élu ?

― Non, pas avant votre réponse.

Il fallut me soumettre ; nous causâmes le reste de la soirée, mais il ne fut plus question de cela. J'y pensais, néanmoins ; je me taisais malgré moi, et les choses indifférentes ne me venaient guère aux lèvres, étant si loin de mon coeur. Mes yeux erraient par la chambre et se tournèrent par hasard vers un coin assez obscur, où se tenaient trois hommes que je ne connaissais pas. Deux ne me frappèrent point ; le troisième n'était pas plus remarquable, et pourtant mon attention se porta sur lui. Il était arrivé le matin seulement, et je ne l'avais pas avisé encore.

Il paraissait avoir trente-six ans ; il était d'une taille ordinaire, d'un visage ordinaire, d'une tournure ordinaire, enfin d'un aspect si ordinaire en toutes choses, que j'en fus frappée comme d'un coup de foudre.

― C'est là mon futur mari, pensai-je, par un de ces pressentiments que rien n'explique, je suis certaine que c'est lui !

Je le montrai à l'abbé de Sainte-Croix ; il se mit à rire de ma pénétration.

― Eh bien, puisque vous le devinez, je ne vous le cacherai pas, c'est en effet mon cousin. Comment le trouvez-vous ?

― Je ne le trouve point, monsieur ; il me serait impossible de former sur lui une opinion, et je gage qu'il n'en inspire aucune à personne.

― C'est une excellente qualité. Lorsque la mine ne promet rien, on n'a rien à tenir et tout ce qu'on donne est apprécié plus que cela ne vaut.

― Comment s'appelle ce postulant ? Ne me refusez pas de me l'apprendre, je le saurai dans cinq minutes si je veux.

― C'est le marquis du Deffand.

Je me le tins pour dit et je tournai le discours. On se sépara ; je songeai toute la nuit, je retournai cette proposition en mille sens, je me figurai cet homme devenu mon maître, cet homme qui me semblait si nul, si peu fait pour arriver à quoi que ce fût, ni comme homme, ni comme mari. A côté de ce lourd fantôme, Larnage m'apparaissait ; Larnage si beau, si charmant, si plein de feu, de tendresse, d'avenir peut-être ! Mais Larnage, fils méconnu d'un prince, secrétaire perpétuel du duc de Luynes, sans pouvoir changer ce poste contre un meilleur : Larnage, sans biens, sans espérance d'en acquérir jamais, pouvait-il épouser mademoiselle de Chamrond ? Etait-ce là un parti ? Non, sans doute. Tandis que M. du Deffand avait tous les genres de mérite nécessaires, il ne lui manquait rien pour cela.

Les trois jours se passèrent en observation, sans un mot de prononcé. L'abbé rapprocha deux ou trois fois M. du Deffand de nos conversations. Je dois lui rendre la justice d'ajouter qu'il ne nous gêna guère et qu'il ne parla pas beaucoup. Je fus au moins certaine qu'il ne m'embarrasserait jamais par ses propos, c'était un point de tranquillité.

Que vous dirai-je de plus ? Les trois jours se passèrent, je m'ennuyais d'être fille, je m'ennuyais de porter éternellement le nom de mon père ; cet ennui, mon ennemi mortel, commençait à naître ; je crus que c'était le célibat et que je m'ennuierais moins avec un mari. Je ne savais guère la vie en ce temps-là ! Je donnai mon consentement. Je permis à l'abbé de Sainte-Croix de me présenter M. du Deffand en qualité de prétendant à ma main. Je racontai l'histoire à ma tante ; on écrivit à mon père, à mes tuteurs, et en moins d'un mois, tout fut prêt, tout fut décidé.

Ceux qui me connaissent bien savent que je ne parle jamais de mon mari, que je n'ai jamais pu supporter les discours sur son compte ; il ne leur paraîtra point extraordinaire que j'en reste là des détails de mon mariage. Certaines actions, certaines pensées doivent se cacher à tous les yeux. Quels que soient les torts d'un mari, à quoi bon les révéler ? Quels que soient aussi ses bons procédés, ils ne regardent personne. Les secrets de l'intérieur se conservent pieusement, à mon avis ; on ne s'étonnera donc pas s'il est rarement question, dans ces mémoires, de M. du Deffand. Je vous l'annonce d'avance, cher lecteur, nous ne nous en occuperons qu'en cas de nécessité absolue ; d'ailleurs, il a disparu si vite de ma vie où il tenait si peu de place !

Je fus mariée à Chamrond, le 2 août 1718, la troisième année de la Régence, juste au bon moment pour voir le monde de ce temps-là, et pour le juger. Il avait été convenu que nous partirions sur-le-champ pour Paris, et ce projet s'exécuta aussitôt que les fêtes de l'hyménée eurent pris fin. Je fis un grand soupir d'allégement en quittant la Bourgogne ; il me sembla voir le ciel ouvert sur cette route bienheureuse. Ce ciel devait se refermer trop tôt. Je n'eus pas le temps d'y pénétrer.

Chapitre IX

M. du Deffand pendant le voyage, voulut faire l'amoureux, et Dieu sait comment il s'y prenait ! Un soir, impatientée des cent mille gaucheries du jour, je lui demandai, d'un ton assez rogue, comment il appelait ses démonstrations et ses serments, et en quoi cela pouvait nous convenir à tous les deux.

― Mais c'est de l'amour, et cela nous mènera au bonheur, si vous voulez.

― Ah ! c'est là de l'amour ! je suis bien aise de l'apprendre, il n'y a pas besoin de me recommander de le fuir. Je le connais trop à présent pour y retourner, monsieur.

En moi-même, je savais bien que l'amour de Larnage ne ressemblait pas à celui-là, et que M. du Deffand avait en passion un air qui n'appartenait qu'à lui. Les femmes ont un coin secret dans leur coeur où elles enfouissent ce qu'elles ne s'avouent pas à elles-mêmes, et jamais les philosophes n'ont fourré le nez dans ce coin-là, bien qu'ils s'en vantent fort. De quoi ne se vantent-ils pas !

Nous arrivâmes à Paris : M. du Deffand nous logea chez une de ses parentes, en attendant qu'on eût décidé notre position ; nous ignorions encore où nous nous fixerions. Je penchais pour Paris ; mais il fallait savoir si nous y pourrions vivre convenablement. Notre première visite fut pour la duchesse de Luynes, et la première personne que je rencontrai en mettant le pied dans l'hôtel, ce fut Larnage, sortant avec un portefeuille à la main. Il me salua très respectueusement, et devint pâle comme un linge. J'étais plus pâle et plus émue que lui ; M. du Deffand me demanda ce qui me troublait ainsi. Je répondis que j'étais incommodée de la chaleur, et je me hâtai de monter chez ma tante. Elle m'accueillit à merveille, enchanta M. du Deffand par mille prévenances, et nous retint à souper malgré mon refus.

C'était justement ce que je craignais. J'allais me trouver en face de ce malheureux auquel j'avais écrit une lettre fort honnête au moment de mon mariage, en lui interdisant de me répondre. Il s'y conforma sévèrement, je n'eus point à m'en défendre. Le pauvre garçon m'obéit et en souffrit étrangement, je l'ai bien su depuis. Ce jour-là, il parut à table comme un crucifié ; il osait à peine lever les yeux. M. et madame de Luynes, qui ne se doutaient de rien, le plaisantèrent sur son élève et sur la réserve qu'il gardait avec elle. Il s'embarrassa dans une réponse stupide, que l'on ne comprit pas, excepté moi, qui ne comprenais que trop !

Je crus que ce souper ne prendrait point de fin : j'y fis cependant une rencontre dont l'influence fut grande sur ma vie : celle de M. de Fériol, ancien ambassadeur du roi à Constantinople, et de madame sa belle-soeur, laquelle était mademoiselle Guérin de Tencin, soeur du cardinal et de la célèbre chanoinesse que nous retrouverons souvent. Madame de Fériol me prit en gré tout de suite, elle me fit mille agiots, elle m'engagea à la venir voir, et ne me quitta point que je ne lui eusse promis ma visite.

Madame de Fériol avait pour mari un receveur général des finances, qui devint après conseiller et président au parlement de Metz. Sa femme ne s'en souciait guère et affichait fort publiquement un commerce avec le maréchal d'Uxelles, qui l'aima tant qu'elle fut jeune, et qui ensuite la laissa pleurer ses charmes. En ce temps, elle se soutenait encore ; je la trouvais vieille parce que j'avais vingt ans, mais elle était vraiment belle, et pouvait plaire à mieux qu'un podagre. Elle m'invita, dès le lendemain, à une espèce de fête que je n'eus garde de refuser, et qui, par le fait, se donnait pour moi.

Madame de Fériol, d'un caractère difficile, fantasque, capricieux, ne se consolait pas de vieillir, et tout ce qui l'entourait en portait la peine. Chaque rebuffade, chaque moment d'humeur du maréchal retombaient sur des malheureux qu'elle punissait de ses larmes. Elle avait deux fils : Pont de Veyle et d'Argental, deux compagnons de toute ma vie, qui y entrèrent à son aurore et qui ne se sépareront plus de moi jusqu'à ce que la mort nous sépare : elle semble nous avoir oubliés tous les trois. Pont de Veyle et moi, nous sommes de la même année ; d'Argental a trois ans de moins, et nous vivons, mon Dieu ! c'est effrayant !

Cette maison des Fériol était à cette époque une des plus agréables de Paris ; elle recevait grande et bonne compagnie, et ils avaient tous de l'esprit. Nous y allâmes dîner ; nous étions conviés pour la journée et nous y trouvâmes, entre autres, milord Bolingbroke, ministre disgracié d'Angleterre et la marquise de Villette, avec laquelle il vivait depuis une année déjà, et dont il était éperdument amoureux.

Nous y trouvâmes encore mademoiselle Delaunay, femme de chambre confidente de madame la duchesse du Maine, avec laquelle je me liai sur-le― champ. Nous y trouvâmes aussi madame la marquise de Parabère, alors dans tout l'éclat de sa faveur près de M. le régent ; elle fit beaucoup de pas vers moi, et je ne la repoussai point. Madame de Parabère était la séduction en personne ; c'était une de ces enchanteresses auxquelles on ne peut résister, quelque envie qu'on en ait, et qui s'emparent de votre coeur malgré vous.

Nous y trouvâmes surtout une extraordinaire et adorable créature, une Turquesse, amenée en France par M. de Fériol, dont je fis plus tard mon amie, et qui me plut dès le premier abord. On la nommait mademoiselle Aïssé. L'ambassadeur l'acheta toute petite fille pour la faire élever, et il la destinait à l'honneur de sa couche lorsqu'elle aurait l'âge ; ce qui paraissait tout simple au pays où il l'avait prise. Aïssé lui échappa avec beaucoup de bonheur et beaucoup d'adresse. Elle resta sa fille seulement, et, quoi qu'en aient dit les sots propos du monde, M. de Fériol ne lui baisa même pas le bout des doigts.

Toutes ces personnes que je viens de nommer furent parmi mes intimes, et toutes ces personnes ont eu une vie singulière. Je veux vous la raconter. Je compte faire de ces mémoires une galerie où l'on pourra chercher l'histoire de mon siècle et de la société que j'ai fréquentée. Je prétends ne m'astreindre à aucune règle, je prétends tracer mes portraits à ma fantaisie, je prétends exhumer ces figures disparues depuis longtemps, à mesure qu'elles se présenteront à mon imagination ou à ma mémoire ; c'est la seule façon de les rendre vivantes, d'être vraie, d'être exacte, et je tiens à l'un et à l'autre.

Madame de Fériol avait sa terre de Pont de Veyle en Bourgogne, mais elle y allait rarement. Le prétexte de voisinage, si voisinage il y avait, fut cependant celui qu'elle prit pour me fêter et me recevoir ainsi. Je me laissais faire, enchantée que j'étais de cet entourage, de causer, d'entendre causer des gens d'esprit, et de graver dans mon souvenir ce que j'entendais. Fort ignorante, fort curieuse, avide de savoir, d'apprendre, je ne pouvais être à meilleure école ; je me sentais dans la sphère que j'avais rêvée, qui convenait à mes goûts, et il me sembla, pendant quelques heures, que j'aimais M. du Deffand, pour le remercier de m'y avoir conduite.

Le soir, je vis pour la première fois Voltaire, qui venait de donner Oedipe, et que l'on s'arrachait. Il avait déjà passé son année à la Bastille pour ses J'ai vu, et était dans la fougue de sa rancune. Ce visage de chat me frappa d'abord ; bien qu'il fit patte de velours, on devinait la griffe, et, malgré ses efforts, il la sortait quelquefois. Madame de Parabère en riait aux larmes, et, lorsqu'il risquait une épigramme, elle levait son petit doigt en fuseau que je vois encore pour le menacer.

Une autre personne, d'une célébrité différente, arriva aussi pour souper : ce fut madame de Tencin, la soeur de madame de Fériol, si connue par son esprit, par ses intrigues et par la place qu'elle a tenue dans le monde au commencement de ce siècle. Elle avait, à cette époque, trente-six ans environ ; elle était belle et fraîche comme une femme de vingt ; ses yeux pétillaient ; sa bouche avait un sourire en même temps doux et perfide ; elle voulait être bonne et se donnait mille peines pour le paraître, sans y pouvoir réussir. On n'en était pas dupe, elle le savait et le comprenait du reste ; elle ne se décourageait pas, bien qu'elle en fût horriblement contrariée.

Plusieurs fois dans cette soirée, elle se prit de bec avec Voltaire, et rien n'était plus curieux que ces querelles ; ils ne s'aimaient pas, ils se craignaient, ou plutôt ils s'observaient, aiguisaient leurs regards et en ménageaient les traits pour les lancer plus sûrement ensuite ; c'était un étrange spectacle. Je vous raconterai la comtesse Alexandrine de Tencin tout comme les autres ; patience, chacun viendra en son temps.

Ah ! quels beaux jours pour moi que ces jours de jeunesse ! que j'aime à me les rappeler ! quelles joies ! quels succès ! quels amours ! et autour de moi quels gens, quels esprits ! Comme on se hâtait de vivre ! Cette hypocrisie, imposée par les dernières années de Louis XIV, ce masque posé forcément sur le visage pesait à tout le monde ; on avait hâte de le déposer ; on le jeta trop loin. Rien ne peut donner une idée de ce qu'était la société alors, rien, pas même ce que nous avons vu des débordements de la cour et de la ville sous le feu roi. L'exemple de M. le régent gagnait toutes les classes ; il semblait que l'on mit les morceaux doubles. Pour une jeune personne telle que j'étais, c'était une dangereuse école ; j'y devais perdre naturellement ces principes méticuleux, donnés par ma tante et par mes religieuses. Comme la religion ne les soutenait point, ils s'envolèrent bien vite. Il me faut l'avouer ; sans cela, comment expliquerais-je le reste de ma vie ?

Je n'ai jamais été connue. On a toujours attribué mes faiblesses à des causes qu'elles n'avaient point. Il n'est pas un de mes contemporains qui ne m'ait crue passionnée ou coquette : je n'étais ni l'une ni l'autre, j'étais ennuyée. J'ai aimé pour me distraire, j'ai accueilli l'amour des autres par désoeuvrement, j'ai changé d'amants parce que je m'ennuyais d'eux, et que j'espérais m'ennuyer moins d'un autre. Je n'ai point réussi à tuer ce vieil ennemi, il est encore triomphant dans ma vieillesse, après avoir brisé ceux que je lui opposais et qui tentaient de le vaincre. Il m'accompagnera au tombeau, je lui cède maintenant. Il me suit, il me conduit partout où je vais ; il s'assied à table à côté de moi ; il verse lui-même dans ma coupe le dégoût ou la lassitude, pour m'en abreuver ou me retenir sous sa verge de fer. Il est toujours entre moi et ceux qui m'approchent, il dort sur mon lit pendant mes courts instants de sommeil. Jusqu'ici, cependant, mes souvenirs lui échappent, le ciel fasse qu'il ne s'y glisse jamais !

Chapitre X

Le lendemain de la fête, j'étais à peine éveillée, qu'on m'annonça madame de Parabère. Elle forçait ma porte et venait me surprendre dans le petit appartement que j'habitais, dont j'étais honteuse déjà, et que je voulais échanger bien vite contre une maison convenable. Ma journée chez madame de Fériol m'avait décidée, et il ne pouvait plus être question pour moi de quitter Paris ; je sentais que je ne vivrais pas ailleurs désormais, et que ma place était là.

Notre parente, bonne dévote qui ne voyait personne, s'enfuit au fond de son jardin, en apprenant qu'elle avait chez elle la maîtresse de M. le régent. Mon mari la brusqua et l'appela prude ; elle lui répondit que toute l'eau bénite du diocèse ne laverait pas la place où cette impure avait passé.

Moi, pendant ce temps, je recevais la marquise toute charmante et toute fraîche, malgré l'heure matinale et une nuit entière passée au Palais-Royal dans une de ces orgies qui ont fait vivre madame la duchesse de Berry de cent ans en vingt-cinq. Madame de Parabère était construite en acier.

Petite, mince, délicate en apparence, elle avait en réalité une santé de mousquetaire. Ses beaux yeux noirs tenaient plus encore que leurs promesses, déjà bien provocantes cependant ; son teint d'un blanc cuivré, ses cheveux comme de l'ébène, l'avaient fait surnommer par son royal amant le petit Corbeau. Elle riait de ce sobriquet, en signait souvent ces billets du matin.

― Ma toute belle, me dit-elle en entrant et sans écouter mes excuses, je sais ce que vous allez me dire sur votre chambre et sur votre toilette ; cela ne signifie rien entre nous. Vous me plaisez infiniment, je raffole de vous depuis hier, j'en ai parlé toute la nuit à M. le régent et à madame la duchesse de Berry ; je vous mènerai chez eux, c'est convenu.

― Mais, madame..

― Vous ne le voulez pas ?

― Ce n'est pas moi, c'est...

― M. du Deffand ? interrompit-elle ; est-ce que M. du Deffand veut quelque chose ? Je l'ai vu pendant un quart d'heure, cela m'a suffi pour savoir ce qu'on pouvait attendre de lui. Ne raisonnez pas, Leurs Altesses Royales vous attendent, je vous présenterai un de ces jours. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit en ce moment ; je viens vous enlever...

― Moi, madame ?

― Oui, vous, et sans votre mari encore. Vous dînerez avec moi.

― C'est impossible.

― Impossible ? Ah ! quel mot de province, qu'on ne connaît pas ici. Comment une personne aussi spirituelle que vous peut-elle l'employer ? Impossible ! Dépêchez-vous de vous habiller et allons-nous-en : cette maison a des parfums de cloître qui me donnent des vapeurs. Quand la quittez-vous tout à fait ?

Je ne trouvais point de réponse à ce flux de paroles ; cependant comment laisser M. du Deffand au logis et courir seule à l'aventure ! Je me défendis de tout mon pouvoir ; madame de Parabère riait et levait les épaules à mes raisons. Elle ouvrait mes coffres, mes tiroirs, en tirait mes habits, mes joyaux, mettant d'un côté ceux que je pouvais garder, suivant elle, et de l'autre ceux dont il fallait me défaire. Et tout cela tout en jasant, en chantant, en tournant par la chambre, en se raillant de moi, en m'embrassant sur les deux joues et en se moquant fort de ma cousine, de sa maison, de ses meubles, de sa livrée, de ce qui m'entourait enfin, sans en excepter mon mari.

Lorsqu'elle eut fini son triage, elle appela ma femme de chambre ; et, comme je lui demandais ce qu'elle en voulait faire :

― Attendez, me dit-elle, vous allez voir.

La femme de chambre entra.

― Comment vous nommez-vous ? continua madame de Parabère.

― Paulet, madame, répliqua l'autre avec une belle révérence.

― Eh bien, mademoiselle Paulet, voilà des hardes et des effets que madame la marquise vous donne ; remerciez-la et servez-la toujours bien ; allez, ma mie, on vous rappellera pour habiller votre maîtresse.

Je restai ébahie ; elle disposait ainsi de ma garde-robe, de mes cadeaux de noce achetés à Dijon, et dont j'étais si fière, et sans s'informer s'il me restait les moyens de les renouveler, j'étais sur le point de m'en fâcher tout haut ; madame de Parabère s'en aperçut, elle ne me laissa pas le temps de parler.

― Ma chère petite, me dit-elle, il faut vous habiller comme tout le monde, il faut oublier la province et vous transformer ; une femme de votre âge et de votre beauté ne peut pas porter des oripeaux semblables à ceux dont je vous débarrasse. Ne les regrettez pas, achetez-en d'autres, et soyez sûre, si cela vous inquiète, que l'argent ne vous manquera pas.

Elle m'embrassa ensuite, me cajola de telle sorte, que ma mauvaise humeur disparut. Je me laissai aller à lui promettre que j'irais dîner et que je passerais la journée avec elle.

― Nous aurons Voltaire ; je me suis réjouie de le faire venir chez moi et de le forcer à me faire la révérence, lui qui a tant écrit, tant parlé contre M. le régent ! J'aime ces contrastes, je les recherche, j'aime tout ce qui est étrange ; et je trouve la vie très douce ainsi. Oh ! les sévères, les moralistes auront beau dire, je ne croirai jamais que nous soyons sur la terre pour être malheureux !

Elle partit sur cette sentence, légère et vive comme un oiseau, me laissant à moitié charmée et très embarrassée surtout de savoir comment j'allais faire pour me donner un air de cour, et pour ne pas sembler une provinciale renforcée. Je pris défiance de moi-même, je me persuadai que j'étais ridicule, j'eus peur des réflexions et des épigrammes. Pour un rien, je serais retournée en Bourgogne ; heureusement, mon miroir me sauva.

Au milieu de ma toilette, on m'annonça une visite d'un autre genre et tout aussi agréable pour le moins ; je ne pus la renvoyer non plus, j'en aurais été bien fâchée. C'était madame de Staal, c'est-à-dire mademoiselle Delaunay ; elle n'était point mariée alors. La rencontre était curieuse. M. le duc d'Orléans et le duc du Maine étaient ennemis jurés, ils l'avaient été toute leur vie, et, depuis la Régence, c'était devenu une haine inextinguible ; je me trouvais lancée dès l'abord dans les deux camps, ce qui n'était pas une position facile, je vous assure.

Mademoiselle Delaunay me répéta ce que je venais d'entendre de madame de Parabère.

― Il faut que vous veniez à Sceaux. J'ai pensé à vous depuis hier ; vous êtes justement faite pour plaire à madame la duchesse et pour devenir sa favorite. Elle vous aimera à la passion ; vous les détrônerez toutes.

― Vous croyez, mademoiselle, que Son Altesse daignera me recevoir ?

― A bras ouverts, vous dis-je, et avec une grande joie. On s'amuse beaucoup à Sceaux : on y joue la comédie, on y donne des fêtes charmantes. La princesse aime par-dessus tout les gens d'esprit, et vous en avez tant, que vous êtes sûre de sa faveur.

― Moi, mademoiselle, je suis une sotte ; j'en suis doublement convaincue depuis hier, et je ne saurai pas tenir ma place dans ce palais où tant de beaux esprits brillent incessamment.

― Allons donc ! vous y trônerez des premières : j'y retourne tout à l'heure et je vous annonce : vous serez, je n'en doute pas, invitée bientôt. Madame ne laissera point échapper une occasion aussi rare de trouver réunis l'esprit et la beauté.

A Sceaux et au Palais-Royal ! les soupers de M. le duc d'Orléans et les comédies de madame du Maine ! c'était bien pour une débutante ; aussi la tête m'en tourna quelque peu ; j'eus un instant d'éblouissement, et j'allai droit à mon mari pour lui signifier son exclusion et la liberté que je lui laissais. Il me regarda avec des yeux ronds qui voulaient parler, et qui ne disaient rien. En toutes choses, la volonté ne manquait pas à M. du Deffand ; l'exécution seule était difficile.

― J'irai en passant chez madame de Luynes, monsieur, et, si vous y voulez venir, j'en serai charmée après quoi, je vous laisserai à madame votre cousine, et l'honneur de votre compagnie lui sera très agréable, je n'en doute pas. Elle a plusieurs personnes à dîner, de saintes personnes dont je ne suis pas digne, et qui s'édifieront beaucoup de votre entretien.

M. du Deffand resta quelques instants immobile à la même place ; je ne sais trop à quoi il pensait, et s'il pensait même ; ensuite il me fit la révérence et s'en alla.

Je le retrouvai à l'heure fixée, attendant dans mon salon, et essayant de lire Oedipe, auquel il ne comprenait pas grand-chose. Il n'a jamais pu se débrouiller du Sphynx et du Minotaure ; ces mots sont restés dans sa tête sans s'expliquer ni se caser à une place, et rien n'était drôle comme les discussions qu'il avait là-dessus avec un pédant commensal assidu de sa parente. Ils ne s'entendaient point et finissaient par s'injurier le plus poliment du monde ; c'était une bouffonnerie fort amusante, je vous assure, et dans laquelle je restais neutre, de peur de la faire cesser.

Lorsque nous entrâmes chez madame de Luynes, où il y avait toujours, et à toute heure, fort grande compagnie, j'étais un peu émue : Larnage pouvait se trouver dans quelque coin. Il y était en effet, et s'approcha de moi après la première presse. J'avais grande envie de lui parler aussi ; je le reçus en rougissant, je lui fis place, et je lui demandai, comme une sotte, des nouvelles de sa mère avec une voix tremblante. Il s'inclina pour me remercier, et tout de suite il me dit :

― Etes-vous bien heureuse, madame ?

― Sans doute, monsieur ; ne faut-il pas l'être ?

― Ah ! madame, vous avez eu peu de confiance en moi, peu de patience aussi. J'aurais atteint la fortune pour vous, si vous l'eussiez voulu.

― Hélas ! monsieur, la fortune court très vite et vous marchiez bien lentement, ce me semble, car je vous retrouve à la même place.

― Madame, vous êtes trop cruelle ! vous me reprochez mon impuissance et mon malheur.

― Monsieur, je me défends. D'ailleurs, que vous avais-je promis ?

― Rien ; mais vous m'aviez écouté, vous m'aviez laissé l'espoir et... j'espérais.

― Qu'allez-vous faire maintenant ?

― Madame, je n'espérerai plus, mais j'aimerai toujours.

Je trouvais Larnage particulièrement beau en parlant ainsi.

Madame de Luynes, qui venait d'arracher des paroles à M. du Deffand, s'approcha toute agrimachée et me demanda de la suivre dans son cabinet, où elle avait quelque chose à me dire. Je fus arrachée à cet entretien qui me plaisait, et je me levai de très mauvaise humeur. La physionomie de ma tante était à la morale, je la connaissais de longue main ; cependant j'étais loin de m'attendre à ce qu'elle allait me servir.

― Ma nièce, me dit-elle sans me laisser le temps de m'asseoir, votre mari m'a appris sur votre compte des choses qui m'étonnent.

― Qu'est-ce donc, madame ?

― Il prétend que vous vous rendez tout à l'heure, seule chez madame de Parabère, cette honte de la noblesse, cette femme que personne ne salue plus quand on la rencontre !

― Cela est vrai, madame, répliquai-je sans m'étonner mais me promettant, en moi-même, de faire payer à mon cher époux son bavardage.

La duchesse resta stupéfaite de mon audace. Elle avait compté sur une excuse, sur un mensonge peut-être ; cette franchise, cet aveu d'une énormité aussi incroyable lui comprima la parole. Elle trouva seulement un « Vous l'avouez ! » plein de terreur et de désolation.

Madame de Luynes était sévère ; ses liaisons, ses habitudes, ses rapports de famille la tenaient à l'ancienne cour, à la pruderie, ces legs du grand roi que nous nous empressions d'écarter avec joie et promptitude comme son testament. On comprend, du reste, que la vie du Palais-Royal fût sévèrement blâmée par une personne scrupuleuse, et qu'elle regardât comme de son devoir d'en écarter une jeune parente sans expérience, déjà sur le bord de l'abîme ; elle avait certainement raison, je le sais ; mais alors je n'étais pas de cet avis.

― Et où est le mal, madame ? repris-je sans me déconcerter ; madame de Parabère n'est-elle pas d'aussi bonne maison que madame de Verrue, et fait― elle autre chose que ce que celle-ci a fait ? Or, j'ai eu l'honneur de rencontrer madame votre belle-soeur à votre table et à votre château de Dampierre, j'ai cru ne pas m'égarer en suivant la route où vous marchez vous-même.

Je savais quel coup je portais, la duchesse ne supportant pas une allusion à l'ancienne intrigue de la comtesse de Verrue avec le roi de Sardaigne. Elle et son mari l'avaient accueillie à grand-peine, et pour ainsi dire malgré eux. Ils la voyaient le moins possible et en gémissant, mais ils la voyaient, et c'était une grande croix qu'ils portaient. Le trait avait donc touché juste. Ma tante se leva d'un air sec et gêné et me montra la porte d'un geste souverain.

― Allez donc, madame, puisque vous le voulez ; mais, si vous déshonorez votre nom, ne comptez pas sur moi pour vous soutenir. J'ai rempli mon devoir, je ne vous en parlerai plus.

Chapitre XI

J'allai donc chez madame de Parabère, infatuée de ma victoire ; c'était réellement une levée de boucliers : résister en même temps à mon mari et à ma tante, quand cette tante surtout était la duchesse de Luynes ! Pour un début, je promettais. Maintenant que je vois les choses de loin et sensément, je conviens que j'avais tort. Ce n'était pas tout à fait ma faute : l'esprit de mon temps, les idées de révolte, devenues si imminentes aujourd'hui, commençaient à poindre et m'emportaient. On respectait déjà moins les parents et les devoirs ; ceux de l'autre siècle en gémissaient avec raison. Cela nous a conduits bien loin, et nous ne sommes qu'en haut de la pente ; on verra après nous !

Madame de Parabère m'accueillit les bras ouverts et avec des exclamations.

― Je ne vous attendais plus, ma reine ! s'écria-t-elle ; qui vous a retenue ?

― Ce qui retient les femmes : mon mari.

― Ah ! que vous avez été folle d'en prendre un ! que je regrette de ne pas vous avoir connue plus tôt, comme j'aurais arrangé autrement votre existence !

― Ne le fallait-il pas, ou bien rester mademoiselle de Chamrond, et devenir une vieille fille comme ma tante !

― Il fallait s'appeler la comtesse Marie de Chamrond, et devenir une chanoinesse comme la comtesse Alexandrine de Tencin.

― Ah ! c'est vrai ! répliquai-je en soupirant ; pourquoi mes parents n'ont-ils pas songé à cela ?

― Une chanoinesse ! mais c'est le parangon du bonheur sur la terre ! Une chanoinesse ! libre, bien placée partout, avec la consistance d'une femme mariée, point de devoirs, point de mari, un revenu qui permet de vivre et d'accepter l'aide des autres, l'indépendance d'une veuve sans les souvenirs et ce reste de lien que vous impose la famille, un rang incontestable, qu'on ne doit à personne ; l'indulgence, l'impunité même ! Les propos et les discours, dont on se moque, ne vous atteignent pas, parce qu'ils ne peuvent rien changer à votre état. Et, pour tous ces avantages, la peine de porter une croix qui vous sied, des habits noirs ou gris qu'on peut rendre aussi magnifiques qu'on le désire, un petit voile imperceptible et un affiquet ! Convenez que c'est tout bénéfice.. Ah ! si je n'étais pas la marquise de Parabère, je serais certainement la comtesse Marie de la Vieuville.

― L'un vaut l'autre.

― Oui, grâce à mon parti pris. Il faut qu'on me prenne ainsi ou qu'on me laisse. Je ne changerai pour personne, je l'ai hautement annoncé. Je suis jeune, jolie, libre, riche ; j'ai l'esprit de mon âge et de ma condition ; je m'amuse, je veux m'amuser, m'amuser le plus longtemps possible, m'amuser toujours, s'il y a moyen, et jeter les soucis à la porte. Qui me saurait gré de faire autrement ?

― Ah ! personne, sans doute, si ce n'est l'ancienne cour et les collets montés.

― Je préfère me brouiller avec eux : ils m'ennuient ; de cette manière, j'en suis débarrassée.

― M. le régent vous aime beaucoup, et vous l'aimez sans doute tout autant, cela console et cela tient lieu du reste. Du moins je suppose qu'il en est ainsi, ajoutai-je, un peu honteuse de paraître si instruite et d'avoir laissé au souvenir de Larnage un empire absolu sur ma pensée.

Madame de Parabère me regarda en riant et en levant légèrement les épaules.

― Philippe ? Oui, il m'aime bien... à sa manière et moi je l'aime bien aussi... à la mienne. Connaissez-vous le régent ?

― Je n'ai pas eu l'honneur de lui être présentée.

― Je vous mènerai au Palais-Royal, je vous mènerai aussi chez madame la duchesse de Berry. Vous la verrez, cette princesse, et vous m'en direz votre sentiment.

― J'eus comme un mouvement de vergogne et de pudeur révoltée à cette proposition, mais je n'osai le montrer, je craignais la raillerie.

― M. le régent ne viendra pas chez vous aujourd'hui, j'espère ?

― Qui sait ! j'espère bien qu'il viendra, au contraire ; Je n'ai pas prié Voltaire pour autre chose. Je suis enchantée de les mettre ensemble. Ce petit Arouet enrage en dedans et il a un esprit fou : le bon Philippe voudrait se mettre en colère contre ce serpent, il n'en a pas la force, et il lui pardonne d'avance tout ce qu'il fera, comme il lui a pardonné ce qu'il a fait déjà, il a pardonné toute sa vie, le débonnaire qu'il est. Ah ! c'est un amusant spectacle vous verrez.

― Est-il bien convenable que M. le régent me trouve chez vous ? n'en sera t-il pas offensé ?

― Vous prenez le régent pour un Louis XIV donc ? Il est toujours charmé de voir une jolie femme, et il ne s'inquiète guère de son rang lorsqu'il est auprès d'elle.

Cette existence évaporée, ces discours qui ne respectaient rien, cette franchise qui ne se respectait pas elle-même, ne ressemblaient point à la vie de province, à ces paroles mesurées de ma tante et de mes religieuses, j'en fus non pas scandalisée, non pas blessée peut-être, mais étonnée jusqu'à l'épouvante. Madame de Parabère s'en aperçut ; elle m'embrassa follement et me dit d'un ton où la sensibilité perçait malgré elle :

― Je vous comprends, ma reine, et j'ai été ainsi. Cela se passe, allez ; et l'on est bien plus heureux quand on n'entend plus d'autre bruit que celui du plaisir.

On annonça Voltaire juste à ce moment. il entra sans embarras et sans gaucherie. C'était alors un drôle de jeune homme, bien peu de gens aujourd'hui se le rappellent : nous ne sommes plus guère de ce temps-là. Sa grande taille et sa maigreur n'étaient ni plus ni moins qu'aujourd'hui ; son visage était le même, à cela près des rides ; son oeil étincelait, sa bouche souriait toujours, d'un sourire coupant et brillant comme une lame. Il était pâle, d'un teint bilieux, d'un air assez avenant lorsqu'on ne le piquait point ; pourtant, il fallait une grande habitude de son esprit pour être sûr qu'il ne se moquât pas de vous. On le croyait flatteur et obséquieux auprès des grands, tandis que toute sa personne n'était qu'une épigramme. Je le connus et je l'appréciai dès ce jour ; il s'en aperçut, et m'en sut bon gré, il me l'a répété souvent depuis.

― Mon cher poète, dit la marquise, vous allez dîner avec madame la marquise du Deffand, qui veut bien me permettre de vous présenter à elle. Elle arrive de province afin de nous prouver qu'on y a plus d'esprit qu'à Paris.

Voltaire me salua et jeta sur moi un de ces regards qui vous aspiraient tout entière ; après cela, il savait qui j'étais, ce que je valais, et n'avait plus besoin de renseignements.

― Monsieur de Voltaire, avez-vous quelques vers à nous lire ?

― Des vers, madame ! moi faire des vers et les apporter ici ? On en a trop fait pour moi, je puis me reposer.

― De la rancune, monsieur ?

― De la rancune, madame ? Non, de la justice. Je me souviens !

― Pour un petit peu de Bastille, cela vaut-il la peine de se gendarmer ainsi contre un bon prince auquel Dieu a oublié de donner du fiel ?

― Je ne me gendarme contre personne, madame, et contre monseigneur le régent encore moins que contre un autre ; il a eu pour moi mille bontés ; seulement, je ne saurais oublier ces bontés-là ; je tiens à les mériter toujours, et je ne dirais point mes vers, si j'avais le malheur d'en composer. Ce n'est point un crime de lèse-majesté, que je pense.

La marquise se mit à rire ; on riait fort en ce temps-là.

― Je ne sais pourquoi vous vous plaignez de vos vers, messire Arouet ; ils viennent cependant de vous rapporter un beau succès, et M. le régent a applaudi des deux mains votre Oedipe, malgré les méchants, malgré les interprétations et les calomnies.

― Parce que monseigneur le régent a plus d'esprit que ses ennemis et les miens, parce qu'il juge les hommes ce qu'ils valent et les choses ce qu'elles sont.

― Et parce qu'il est bon, trop bon surtout, ajouta-t-elle avec intention.

― Qu'est-ce à dire, madame ? Croiriez-vous que cette bonté s'est fourvoyée pour moi, que je ne la méritais pas, que j'étais coupable ?

― J'ai vu ! mon cher monsieur, j'ai vu !

― Ah ! parbleu, madame, et moi aussi, j'ai vu ! j'ai vu surtout les quatre murs de la Bastille, le vilain nez du geôlier, l'air flamboyant de M. le gouverneur, et je n'ai pas envie de les revoir.

― De bonne foi, n'aviez-vous point gagné ces visions-là pour avoir si bien raconté les visions cornues que votre critique vous avait prêtées ?

― En vérité, madame, les J'ai vu ! ne sont pas de moi je le répéterai jusqu'à satiété, je les renie, je les renie devant Dieu et devant les hommes ; et, puisque vous me poussez à bout, je vous dirai que, si je me mêlais de satire, j'en ferais d'une autre façon.

― Ah ! ah ! comment la feriez-vous ? demanda madame de Parabère en se roulant sur son sofa comme une chatte affriolée par la crème.

― Madame, vous me permettrez de garder cela pour moi ; car, s'il paraissait quelque pièce de vers ou de prose où les mêmes idées se retrouvassent, on ne manquerait pas de me les attribuer, et j'ai assez de mes péchés, sans expier ceux des imbéciles.

On vint annoncer le dîner, qui fut très bon. La marquise était gourmande, comme tous les gens d'esprit ; c'est elle qui m'ouvrit ce temple, fermé pour moi jusque-là, et je lui en ai bien de l'obligation, depuis surtout que je n'en puis plus servir d'autre.

Voltaire oublia sa prison et fut charmant ; il nous fit des compliments, il se moqua de tout le monde, il piqua sur tous les ridicules, et déchira particulièrement la comtesse de Tencin, qu'il ne pouvait souffrir. Elle prétendait qu'il l'avait trop aimée, et qu'elle avait repoussé cet amour, ce qu'il ne lui pardonnait pas. J'en doute. Voltaire n'a jamais aimé les femmes : il a eu un sentiment scientifique et vaniteux pour madame du Châtelet, laquelle n'en triompha qu'en violant son esprit. Je ne voudrais rien jurer pour des liens plus terrestres. Je vous raconterai en leur temps ces amours-là, dont j'ai été témoin, et vous verrez combien cela se passait dans les astres et au milieu des nuages.

En sortant de table, nous trouvâmes dans le salon un seigneur de moyenne taille, d'un visage affable, d'une parfaite bonne grâce, d'une grande noblesse de port et de geste, et dont la physionomie était spirituelle et bonne en même temps. Madame de Parabère, qui me conduisait par la main, en riant, suivant son habitude, me lâcha à son aspect et courut à lui.

― Ah ! monseigneur, déjà ! dit-elle en lui faisant une demi-révérence. Vous êtes plus aimable que vous ne l'aviez promis.

― Et que vous ne le désiriez peut-être, ajouta le prince.

― Quelle folie ! je suis seule avec la jeune amie dont je vous ai parlé et M. de Voltaire.

― Ce qui n'est personne, monseigneur, ajouta celui-ci en s'inclinant profondément.

― Madame la marquise du Deffand, monseigneur, continua la folle créature en m'attirant vers le prince, une charmante femme, pour laquelle je vous demande vos bontés. Son mari est au service, il est impossible qu'il n'ait pas quelque sollicitation à faire et que vous n'ayez pas de grâces à lui accorder.

― C'est à madame de me donner ses ordres et je m'empresserai d'obéir, répondit le prince avec un regard que les femmes devinent et qui sont tout un discours.

Je ne sus rien trouver qu'une sotte révérence, une de ces révérences de paon ou plutôt de dinde faisant la roue, enseigne de l'embarras ou de la suffisance. Le prince ne s'y trompa pas, il me laissa le temps de me remettre, et, se tournant vers Voltaire, dont le sourire parlait :

― Vous voilà, monsieur le prophète, monsieur le raisonneur ! lui dit-il ; j'ai pensé à vous ce matin.

― A moi, monseigneur ? Aye ! aye ! j'ai grand-peur ; n'y a-t-il point de Bastille au fond de cette pensée ?

― Vous n'avez pas fait les Philippiques, monsieur de Voltaire, vous en êtes incapable, continua le régent d'un ton ému et pénétré.

― A-t-on osé m'en accuser, monseigneur ? s'écria le poète indigné.

― Non, non, monsieur ; d'ailleurs, l'auteur ne se cache point : c'est la Grange-Chancel, un ancien page de la princesse de Conti, maître d'hôtel chez ma mère, nourri par notre maison, élevé par elle : c'est cet homme qui m'accuse d'être incestueux, empoisonneur, que sais-je !

Madame de Parabère, voyant qu'il s'attendrissait, voulut lui prendre la main. Elle savait combien cette plaie était profonde ; depuis que M. le duc d'Orléans connaissait ces vers, il en parlait à tous ceux qui l'approchaient. Le prince la repoussa doucement.

― Soyez tranquille, madame, je ne m'en occuperai plus. J'ai fait justice ce matin.

― Quoi ! monseigneur, la Grange... ?

― Vous l'avez envoyé rouer, j'espère ? dit vivement la marquise.

― Non, madame, je l'ai vu et je lui ai demandé s'il pensait réellement les horreurs qu'il a écrites. Il m'a répondu qu'il pensait tout cela.

« – Tant mieux ! car, s'il en était autrement, je vous aurais fait pendre, lui ai je répondu.

« Je l'ai condamné aux Iles Sainte-Marguerite, et je ne l'y laisserai pas longtemps, il n'a offensé que moi. Quant à vous, monsieur de Voltaire, ma pensée était meilleure que vous ne le croyiez. Vous pouvez passer chez mon trésorier : il vous remettra certaine somme pour aider Oedipe, jusqu'à un autre succès.

― Ah ! monseigneur, que je vous remercie ! chargez-vous toujours ainsi de ma nourriture, mais non plus de mon logement.

Le régent allait répondre, lorsque la porte s'ouvrit, et un laquais annonça le comte de Horn. Le visage du prince se contracta sur-le-champ, et madame de Parabère devint fort rouge. Quant à Voltaire, il souriait toujours ; seulement il évita de regarder personne, son sourire était trop bavard.

Chapitre XII

Le jeune homme qui venait d'entrer était singulièrement beau, singulièrement paré, et portait dans toute sa personne une sorte de distinction étrange, impossible à méconnaître. L'expression de ses grands yeux voilés était une mélancolie tendre, une tristesse fatale dont la fascination était irrésistible. Il salua d'abord M. le régent avec une nuance imperceptible de fierté cachée sous un profond respect ; ensuite madame de Parabère avec une cérémonie affectée ; puis moi, puis Voltaire, qui le lui rendit en s'effaçant. Toute novice que j'étais, je devinais un mystère et une gêne ; chacun me semblait mal à l'aise, et M. le duc d'Orléans plus que personne.

― Je vous croyais absent monsieur le comte, dit-il enfin, du ton d'un maître qui interroge et qui blâme.

― J'étais en effet parti pour l'Allemagne, monseigneur ; mais je suis revenu.

― Cependant votre famille vous attendait, monsieur ; madame votre mère avait écrit à Madame, pour la supplier de vous faire partir, et nous nous étions engagés à vous renvoyer au prince votre frère.

― Pardon, monseigneur, il y a une petite erreur dans ces paroles : les choses ne se sont pas tout à fait passées de cette manière ; voilà pourquoi je suis de retour.

― Qu'est-ce à dire, monsieur ? interrompit le régent avec beaucoup de hauteur ; en aurais-je donc menti ?

― Me préserve le ciel de rien penser de semblable, monseigneur ! je veux dire seulement que vous avez été trompé. Ce n'est point ma mère qui a écrit pour me rappeler, ce sont de faux rapports adressés d'ici à ma famille, et qui l'ont alarmée sur ma conduite. Je suis allé m'expliquer, j'ai vu les pièces, j'ai confondu la calomnie, et je suis revenu, certain de ne plus être dérangé dans mes projets et dans mes plaisirs.

― Je le souhaite, monsieur ; cependant je vous engage à ne pas vous présenter devant Madame ; le mépris de ses bons offices et de son intervention ne lui plaira certainement pas et vous seriez fort mal reçu.

― Je sors à l'instant de chez Son Altesse royale ; mon auguste cousine m'a accueilli avec sa bonté ordinaire ; elle m'a grondé un peu et m'a pardonné ensuite, en m'engageant à revenir causer avec elle de notre chère Allemagne et de nos parents.

M. le régent se mordit les lèvres ; le jeune homme jouait serré.

La marquise détourna l'entretien et fit intervenir Voltaire qui se tenait à l'écart, en observant avec ce diantre de sourire que vous savez. Il se fit prier, car, dans sa jeunesse, Arouet n'était pas courtisan, je vous l'ai dit. Il aimait que les grands vinssent à lui, et il n'allait vers eux qu'en se moquant de leur omnipotence. Il y avait en lui du frondeur et du bourgeois révolté. Il n'était pas encore ce gentilhomme bâtard que nous avons vu depuis. Madame de Parabère s'en impatienta et s'en prit à moi.

― Voyez donc, monseigneur, quels beaux yeux et quels beaux cheveux a cette provinciale-là ! C'est, en vérité, à nous rendre jalouses, d'autant plus qu'elle n'en est point orgueilleuse et qu'elle semble aussi modeste, aussi simple au milieu de sa beauté, que si Dieu l'avait faite laide comme madame de Brancas.

M. le régent était trop poli pour ne me point regarder après une invitation semblable : il se tourna de mon côté ; son oeil m'en dit plus que madame de Parabère n'en pensait peut-être. Je baissai mes regards.

― Madame, reprit le prince, ne viendrez-vous pas au Palais-Royal ? Je serais charmé de vous y voir souvent.

J'ignorais l'art de parler sans rien dire, de promettre sans assurer ; je devins fort rouge, et je ne répondis point. La marquise s'en chargea.

― Demain, monseigneur, demain, je la conduirai chez madame de Berry et chez Votre Altesse royale ; mais nous avons un mari de Bourgogne qui n'aime point à veiller, et qui aime à ce que madame sa femme l'imite en toutes choses ; nous avons une cousine, chez laquelle nous demeurons, qui ne voit en vous autre chose qu'un antéchrist, qu'un diable à cornes et à fourche, et, comme nous sommes jeunes, nous craignons ces révérends personnages, nous n'osons pas !...

M. le régent écoutait, la tête à demi-baissée, et comme s'il prenait une décision intérieure.

― M. du Deffand est un bon militaire, sans doute, madame ? Il a servi, je le sais, et une mission de confiance ne lui répugnerait pas ?

Je devins rouge jusqu'aux yeux ; je n'étais pas niaise, et je comprenais fort bien la portée de cette question. Il me répugnait d'y répondre. L'éloignement de mon mari alarmait ma conscience ; je le sentais comme un appui, quelque frêle qu'il fût, et il me semblait qu'en devenant complice de son éloignement, je m'ôtais le seul moyen de résister aux séductions qui m'entouraient. Je désirais m'amuser, je tenais à être du bel air, je me jetais sans répugnance dans une vie très différente de celle que j'avais connue jusque-là ; mais ma pensée n'osait aller plus loin, selon l'expression de madame de Sévigné. La proposition du prince me fit donc peur et m'effaroucha.

Madame de Parabère, avec sa finesse toute féminine, s'en aperçut à merveille ; elle intervint, sans me laisser le temps de répondre.

― Non, non, monseigneur, non, y pensez-vous ? séparer des nouveaux mariés, priver cette jeune femme de son protecteur ! Pas encore, il est trop tôt.

― Au fait, reprit Voltaire, qu'on leur laisse au moins le temps de se bien connaître pour qu'ils puissent se détester en sachant pourquoi.

Le comte de Horn se taisait et regardait la marquise, lorsque M. le régent ne le voyait pas. De nous tous, le seul qui fut à son aise, c'était assurément le poète ; il riait des autres et assistait comme à un spectacle. Le petit Corbeau, pour détourner l'attention de notre petit cercle et la porter ailleurs, se mit à éplucher la cour et la ville, et trouva des vertus qui n'existaient point, des vices qui n'avaient jamais été connus, dans le but de divertir ailleurs son royal amant, lequel paraissait trop disposé à penser ce soir-là.

― Vous savez les querelles de madame de Pléneuf et de madame de Prie, n'est-ce pas, monseigneur ? Vous savez que la mère et la fille en sont aux couteaux tirés, et que madame de Prie fait une battue générale des amants maternels. Le pauvre M. de Prie, l'infortuné Pléneuf, qui n'en peuvent mais, en sont comme des fous ; c'est à n'y pas croire.

― J'ai entendu parler de cela. De Prie ne veut plus de son ambassade ; il est aussi indécis que sa femme elle-même ; elle est fort jolie, sa femme.

― Qui en doute ? Quant à moi, je la trouve charmante et lui sais beaucoup d'esprit.

― Elle a dix-huit ans à peine ; n'est-il pas vrai, marquise ?

― Je ne suis pas sûre de cela ; et pourtant, si j'en crois son visage, elle aurait moins encore.

― Allons, vous êtes dans un jour de justice, et c'est bien à vous.

― Soyez donc aussi juste que moi, dit-elle tout bas au prince en se rapprochant de lui avec une câlinerie adorable, et ne boudez pas ce pauvre comte de Horn, qui ne le mérite en aucune façon.

Le régent se mordit les lèvres.

― Lui ! c'est un homme sans foi, sans honneur, un libertin, un coureur de tripots.

Elle se mit à rire, et d'un geste éloigna le comte ; Voltaire était déjà dans l'autre salle à regarder un tableau. Nous restâmes tous les trois.

― Philippe, reprit-elle en riant toujours, regardez-moi donc sérieusement si vous pouvez, et recommencez ces reproches.

― Oui, je les recommencerai ; oui, c'est un joueur, un coureur de tripots.

― Et vous ?

― Mais je ne les cours point, que je sache.

― Non, vous les avez chez vous. Tenez, soyez de bonne foi, vous en voulez à ce jeune homme, non pas de sa conduite qui vous importe peu, mais de l'amour que vous lui supposez pour moi.

― Ai-je donc l'air d'un jaloux ? Ah ! ma chère marquise, s'il me fallait prendre cette peine, au lieu de gouverner le royaume, à peine aurais-je le loisir de gouverner vos amants.

― Raillez si cela vous plaît, pourvu que vous m'écoutiez. Ce jeune homme m'aime, il est vrai.

― Tout de bon ?

― Oui, il m'aime, et il y en a bien d'autres ! Pourquoi vous inquiéter de celui-là ?

― Je ne m'en inquiète pas.

― Ah ! monseigneur, ceci n'est guère flatteur pour moi ; prenez-y garde.

― Madame, je rends justice à votre vertu.

J'étais là en tiers, j'avais grande envie de me lever, car la position n'était pas tenable. Je fis un mouvement ; la marquise m'arrêta ; elle voulait un témoin, sans doute.

― Monseigneur, poursuivit-elle avec une certaine émotion, vous haïssez le comte de Horn, convenez-en?

― Madame, je ne hais que les ennemis du roi, je n'ai jamais su haïr les miens. Quant à mes rivaux, si j'en ai, je les méprise ou je les oublie. Je ne devine point pourquoi vous insistez de la sorte sur cet étranger, un oiseau de passage indigne de nous occuper l'un et l'autre, et pour lequel ma haine serait un honneur inespéré. Parlons d'autre chose, je vous prie, c'est déjà trop. Appelez Voltaire, appelez votre protégé ; vous allez faire croire à madame du Deffand que je vous adore en cadet de Gascogne, au point de redouter mon ombre, et ce serait singulièrement me juger, convenez-en.

La fine mouche avait atteint son but avec une hardiesse que je ne lui supposais pas ; je n'y compris rien alors ; depuis, j'ai eu les explications de cette scène si adroitement filée, dont le bon prince ne soupçonnait pas le but. Il resta encore quelques instants, causant avec Voltaire et même avec M. de Horn, comme s'il n'eût pas eu d'inquiétude, et comme s'il ne l'eût pas traité l'instant d'auparavant de Turc à More. M. le duc d'Orléans était bon, il avait beaucoup d'esprit, il causait d'une manière charmante, il savait beaucoup même, et, comme simple particulier, il y avait peu d'hommes de sa valeur. J'en fus charmée. Il nous quitta en nous disant à chacun, même au comte de Horn, une chose gracieuse. La marquise le reconduisit jusqu'à l'antichambre, non pas pour obéir à l'étiquette, mais familièrement, le bras sur son épaule ; elle ne se gênait point.

Voltaire et le comte ne tardèrent guère à s'en aller aussi.

― Où soupez-vous ? me demanda la marquise.

― Chez moi, avec mon mari.

― Vraiment. Restez ici ; je fermerai ma porte, et nous causerons.

Chapitre XIII

Madame de Parabère riait beaucoup, je l'ai dit ; elle paraissait très folle et très vive, elle plaisantait sur les événements les plus graves ; et cependant je trouvais dans cette grande gaieté quelque chose de forcé, de douloureux, pour ainsi dire, elle semblait tenir de force un masque sur son visage. Ce soir-là, elle devait souper au Palais-Royal, ainsi que cela lui arrivait presque chaque jour mais, par une sorte de caprice, elle y renonça pour rester avec moi. Je m'aperçus du changement de son humeur, et je lui en demandai la raison.

― Ah ! bah ! répliqua-t-elle, une raison ! pourquoi une raison ? pourquoi m'inquiéter de cela ? J'ai changé sans m'en apercevoir, et, si je vous en disais le motif, vous ne me croiriez pas. Passons à d'autres discours, parlons de vous, contez-moi bien vos premières années, votre mariage ; dites-moi si vous n'avez pas quelque galant, ou si vous nous apportez une vertu toute confite en pruderie et en dévotion. Ce serait dommage, en vérité, ce serait dommage, avec ce joli visage-là.

Je n'avais aucune envie de rien raconter. Bien qu'elle me plût infiniment, madame de Parabère m'étourdissait ; je n'étais pas faite à ce bruit-là. J'éludai la question, en me rejetant sur M. du Deffand et sur la manière dont notre union s'était décidée. Elle se moqua de ce qu'elle appelait ma bonhomie et de ma résolution de fidélité absolue.

― Mais, madame, tromper mon mari...

― On ne le trompe pas, ma belle, on s'amuse. L'avez-vous trompé aujourd'hui ? Cependant vous êtes ici sans sa permission.

Le raisonnement était spécieux, je n'y trouvai rien à répondre ; pourtant j'étais encore timide dans cette route, j'y marchais à pas effarouchés, je craignais de m'égarer et de me perdre. J'étais seulement curieuse, et je désirais savoir ; j'interrogeais donc beaucoup, la marquise ne demandait pas mieux que de répondre. Nous causions comme deux bonnes amies, et je commençais à m'instruire ; je commençais surtout à prendre plaisir à cette instruction, lorsqu'un laquais vint annoncer un message de M. le régent.

― Ah ! fit la marquise avec un mouvement d'humeur, que me veut-il encore ? Je l'avais oublié.

C'était un page, un fort joli page, le chevalier de Ravannes, aussi espiègle et aussi hardi que ses fonctions le comportaient. Il nous salua cavalièrement et remit à madame de Parabère un billet qu'elle reçut du bout des doigts. En le lisant, elle rougit et mordit ses lèvres.

― Quoi ! je ne suis pas la maîtresse de mon temps ? Quoi ! Je ne puis rester seule chez moi, avec une amie, sans que l'on m'envoie chercher, parce que le souper serait triste en mon absence, et qu'il me faut divertir les gens ! Je n'irai pas, monsieur de Ravannes ; dites-le à Son Altesse de ma part.

― Cependant, madame, Son Altesse vous attend.

― Eh bien, elle m'attendra.

― On vous attend, ainsi que madame la marquise du Deffand. Je suis chargé d'une invitation toute particulière pour elle.

― Moi ? m'écriai-je effrayée.

― Oui, madame, répliqua-t-il avec le plus engageant sourire.

― Quoi ! madame du Deffand ! il faut la conduire, la voir faire son début ce soir à un souper du Palais-Royal, elle qui a peur de tout, elle qui nous prend pour des échappés de l'enfer ? Ah ! c'est très différent, alors ; ah ! je ne demande pas mieux ! J'irai, nous irons. Je m'amuserai infiniment.

― Je ne puis accepter, moi, madame, répliquai-je tout émue.

― Vous ne pouvez accepter ? Ah ! la bonne folie ! est-ce qu'on refuse M. le régent ? Madame, j'ai l'ordre de vous emmener.

― Je ne puis absolument, c'est impossible, continuai-je, tout près de pleurer.

― Madame, j'ai l'ordre de ne pas m'en aller sans vous.

― Mais M. du Deffand ?

― Je dois aller le prévenir en sortant d'ici ; monseigneur y a pensé, monseigneur pense à tout.

― M. du Deffand sera furieux et ne me pardonnera jamais.

― Furieux contre le duc d'Orléans ! l'oserait-il ?

― Ah ! que je suis malheureuse d'être venue ! J'aurais dû écouter mon mari, ma tante. On me le disait bien, que j'irais plus loin que je ne voudrais.

― D'honneur, chevalier, elle est adorable, et je vous assure qu'elle va pleurer.

J'en avais grande envie ; jamais je ne me trouvai plus empêchée. Ravannes et la marquise faisaient des éclats de rire à mes dépens, ce qui me mettait tout de bon en colère. Pourtant il y avait un petit coin de ma volonté qui disait oui. J'étais retenue par la crainte, par un reste de préjugé ; autrement, j'avais grande envie de m'amuser, surtout grande envie de connaître ce qui m'effrayait si fort. Je fis une dernière et timide objection.

― Et puis-je aller ainsi, dans un pareil costume ?

― L'habit va bien ; avec quelques joyaux, quelque ajustement, et ce sera l'affaire d'un clin d'oeil, vous serez aussi belle, plus belle que les autres. Vous commencez à vous humaniser, pourtant.

― Non, non, madame ; non, je ne veux pas, je ne puis pas.

― Monsieur de Ravannes, allez prévenir M. du Deffand ; n'écoutez pas cette jolie pleureuse ; pendant ce temps, elle se prépare, moi aussi ; avant une heure, on sera à table.

― Madame !... Monsieur..., n'en faites rien ; ne voyez-vous pas qu'il me faudra rentrer demain matin ; et comment serai-je reçue ?

Les rires redoublèrent : je ne riais pas, moi.

― Elle a peur du fouet. C'est délicieux ! Quel dommage qu'elle ait un mari ! on la ferait inscrire comme pupille du roi, et tous les Chamrond du monde y perdraient leur latin. Allez, Ravannes, allez vite ; pour lever la difficulté, nous la ferons reconduire demain par une escouade du guet assis, le corps le plus respectable de l'Europe ; il faudra bien qu'on l'accueille.

Le page sortit ; madame de Parabère m'entraîna, moitié de gré, moitié de force, à son cabinet de toilette : elle appela ses femmes, elles me coiffèrent, elles me parèrent comme une poupée, sans que je m'en mélasse. La marquise tournait autour de moi, présidait, donnait des ordres. Je me laissais faire, et bientôt je commençai à me sourire, je me trouvai belle : c'était plus de la moitié du chemin de fait.

Le petit Corbeau pensa ensuite à elle ; personne n'avait plus de goût. Je la vis se transformer subitement, la vivacité de ses mouvements m'étonnait de plus en plus ; cependant elle ne riait plus depuis qu'elle ne s'occupait plus de moi, et son visage prit l'expression sérieuse que j'avais remarquée.

― Ils me veulent cette nuit, ils me forcent à venir, ils me le payeront : je n'épargnerai personne, et nous verrons ensuite comment ils me remercieront de ma franchise.

― Vous êtes donc méchante ?

― Je suis furieuse. Je ne supporte pas qu'on me dérange et que mon amant prenne avec moi des airs de prince ; je suis lasse de ce joug.

― Que ne le rompez-vous ?

― Le rompre ! c'est très facile à dire ; mais que mettre à la place ?

― Il y a tant de choses !

― Il n'y en a pas. Ma chère petite, retenez bien ceci, je suis dans mon jour de vérité, en voilà une : Il est certaine existence qui devient indispensable, lorsqu'on l'a connue, on la maudit, on la déplore, on enrage, on voudrait la quitter, mais on y revient malgré soi, mais on ne peut plus en accepter d'autre, mais elle dégoûte de tout le reste, ce qui rend le bonheur impossible, puisqu'on ne peut la trouver nulle part. Cette existence-là, c'est la mienne, ce sera la vôtre, n'en doutez pas. Ce qui ne doit pas nous empêcher de souper avec Son Altesse, et de nous hâter encore, car on nous attend.

Chapitre XIV

Nous entrions au Palais-Royal, que je ne m'étais pas encore rendu compte de ce qui se passait. J'allais devant moi, entraînée sans savoir où, sans réfléchir, plus d'à moitié contente, et bannissant l'inquiétude. J'aurais volontiers dit, comme un personnage de l'antiquité : « A demain les affaires sérieuses ! »

Le carrosse s'arrêta, nous montâmes un petit degré. C'était un souper intime ; nous arrivâmes aux appartements par des passages peu éclairés, bien connus de la marquise ; un garçon rouge marchait devant nous ; plus loin, nous trouvâmes des valets de chambre, puis des huissiers, enfin les portes d'un salon s'ouvrirent ; je me sentis dans une atmosphère embaumée, au milieu de mille bougies, où des femmes charmantes, des hommes fort élégants causaient et riaient à l'envi. Je fus éblouie, j'eus un instant d'étourdissement ; je n'entendis pas madame de Parabère me présenter au régent, que je ne saluai point d'abord ; je ne vis rien à force de regarder. Revenue de mon trouble, je distinguai le prince, qui me donnait la main, puis deux ou trois beautés qui m'examinaient, et j'entendis la marquise qui demandait le nom des convives.

― Qu'avons-nous là, monseigneur ?

― Madame de Sabran, madame de Phalaris, madame de Lussan, madame de Pléneuf, Nocé, Richelieu, Lafare, Simiane, Lauzun, et je ne sais qui.

― Quoi ? le vieux duc de Lauzun ?

― Cela vous étonne ? Cela m'étonne bien davantage encore ; car je ne lui pardonne point la belle besogne qu'il m'a faite au Luxembourg ; mais il est venu me demander à souper avec cette effronterie que vous lui connaissez, et je n'ai pas osé le mettre dehors.

― Viendra-t-on du Luxembourg ?

Le prince haussa les épaules.

― Ne m'en parlez pas ! ce sot amour nous l'enlève, elle veut rester seule avec lui ; c'est un vrai scandale.

― J'irai demain lui présenter madame du Deffand ; je verrai cela.

Madame la duchesse de Berry, fille de M. le duc d'Orléans, dont il était question, habitait le Luxembourg. Elle s'était éprise de M. de Riom, neveu du duc de Lauzun. Celui-ci, âgé de plus de quatre-vingts ans, jadis aimé de Mademoiselle, avait épousé, depuis quelques années seulement, une charmante personne, fille du duc de Lorges, soeur de la duchesse de Saint― Simon, qu'il enfermait à Passy, qu'il rendait malheureuse à mourir, dont il était jaloux, bien à tort. Cela ne l'empêchait pas de chercher des maîtresses, de se vanter d'en avoir, de courir les jolies femmes et de hanter les lieux mal famés.

Lorsque son neveu plut à madame de Berry, lui qui savait s'y prendre avec des princesses, donna les meilleurs conseils sur la façon de se conduire, et amena la petite-fille de Louis XIV à épouser secrètement un cadet de Gascogne, ainsi que jadis il avait épousé lui-même la petite-fille de Henri IV. Ce sont deux exploits assez distingués dans la vie d'un homme.

Ce qui restait de Lauzun montrait un visage ordinaire, un air impertinent, une petite taille montée sur l'orgueil et la suffisance ; beaucoup d'esprit, une assurance que rien ne démontait, de la jactance, une opinion de soi-même allant jusqu'au culte ; enfin, un de ces personnages dont on peut faire son amant lorsque la jeunesse vous égare et vous emporte, mais dont on ne fera jamais son ami. C'est là une faible esquisse de cette ruine extraordinaire ; plus tard, vous le connaîtrez mieux.

Madame de Parabère s'approcha des femmes qui l'attendaient, je la suivis. Madame de Sabran avait d'abord partagé avec elle les bonnes grâces de M. le régent ; elle avait cédé sa place à madame de Phalaris, et ne paraissait plus au Palais-Royal que comme convive.

La duchesse de Phalaris, dont le mari avait été fait duc par le pape, – cela ne tirait pas à conséquence, et l'on ne prenait guère son rang au sérieux, – était une grande et grosse blonde, la peau blanche, les yeux langoureux, la tournure... abandonnée. Mon petit secrétaire n'a pas besoin de comprendre ce mot-là.

Note du petit secrétaire : Il le comprend bien.

Madame de Phalaris manquait de grâce ; mais elle rachetait ce défaut par un autre, très précieux pour M. le régent : ceci ne nous regarde point.

La marquise, résolue à se moquer d'elle, car elle ne pouvait la souffrir, commença par l'accabler de compliments sur sa toilette, d'assez mauvais goût, du reste. Ce n'étaient que bijoux, drap d'or, perles, diamants et colliers. Sa robe laissait voir sa poitrine tout entière ; aussi sa rivale dit-elle à madame de Sabran, comme en secret, de façon à être entendue de tout le monde :

― Cette bonne duchesse ignore donc que les hommes regardent seulement ce qu'on leur cache.

― Madame, reprit madame de Phalaris offensée, en faisant allusion au costume fort simple de la marquise, vous avez là un charmant déshabillé, il vous sied à ravir : pourtant vous avez l'air de sortir de votre lit.

― Ce n'est pas comme vous, madame, on jurerait que vous ne vous êtes pas couchée depuis hier au soir.

― Est-ce que cela arrive quelquefois aux belles dames de ce temps-ci ? reprit innocemment le duc de Lauzun. Dans ma jeunesse, ou n'avouait point ces choses-là, et, sauf les reversis ou le lansquenet, aucun de nous ne se vantait de pareille victoire.

― Autres temps, autres moeurs, monsieur le duc, et vous afficheriez bien haut aujourd'hui pareille bonne fortune si elle vous arrivait.

― Pardonnez-moi, madame, je ne suis pas M. le régent, je suis encore moins M. le comte de Horn, Dieu merci ! et pas plus le marquis de...

L'annonce du souper coupa cette litanie, heureusement pour madame de Parabère, car le malin vieillard avait toute honte bue, et l'on ne pouvait avec lui obtenir le dernier mot. On passa dans la salle à manger, autre merveille d'élégance et de richesse. Je fus placée entre M. de Lauzun et M. le régent, lequel avait à sa droite madame de Parabère, flanquée du duc de Richelieu.

― Monseigneur, s'écria étourdiment M. de Nocé, n'aurons-nous pas le cardinal ?

― Il attend la permission de madame de Parabère, qui l'a banni, je suppose... Pourtant non, le voilà. Mets-toi à table, l'abbé et raconte-nous les nouvelles. Si tu ne les sais pas, qui nous les apprendra ?

― Je n'en sais que trop, monseigneur ; le plus certain, c'est que je deviens vieux, je perds la mémoire.

― Qu'as-tu oublié ?

― Mon souper d'hier.

― Tu es donc bien malade ?

― On place près de moi le soir, quand je travaille, un potage et une volaille ; sans cela, j'irais souvent me coucher à jeun. Hier, à dix heures, je commençais à avoir faim, j'ai demandé mon en cas ; mes gens m'ont assuré que je l'avais mangé, et pourtant...

― Vous devez l'avoir mangé ! interrompit-on de toutes parts.

― L'histoire court tout Paris, me dit Lauzun à l'oreille ; son maître d'hôtel l'avait négligé et on lui a fait cette histoire. Il l'a crue, ce grand ministre !

― Tu n'as pas tué tes officiers ? poursuivit le prince.

― A quoi bon tuer ces espèces ? Il y en a toujours ! Monseigneur, vous demandez des nouvelles ? J'en ai de curieuses : d'abord, de grandes plaintes de la police contre madame la marquise de Parabère.

― Contre moi ?

― Oui, madame ; vous nous donnez plus de besogne, à vous seule, que tous les sujets du roi ensemble.

― Comment cela ?

― Les rapports sont pleins de vous ; de tous côtés, ce sont des victimes de vos yeux qui se tuent ou qui meurent de désespoir ; nous ne savons auquel entendre...

― Il y en a qui n'en meurent pas, dit la comtesse de Lussan.

― Vous avez la bonté de les recueillir, madame, et c'est une générosité dont je vous sais gré, répondit madame de Parabère.

― Ah ! si l'on mourait pour si peu de chose, interrompit le marquis de la Fare, aucun de nous ne serait ici.

― Quoi ! pour un refus ?

― Je déclare que je n'en ai jamais reçu, s'écria fatuitement M. de Richelieu.

― Et moi, je déclare que je n'en ai jamais donné.

Cette naïveté de madame de Phalaris fit rire les convives aux éclats.

― Mon Dieu ! que cette femme aurait quelquefois de l'esprit, si elle n'était pas si sotte ! glissa tout bas la marquise à son voisin.

Chapitre XV

― Marquise, vous êtes ce soir du dédain le plus superbe pour nous tous, dit madame de Sabran.

― Je ne dédaigne jamais mes amis, madame, et vous savez aussi bien que moi à quoi vous en tenir là-dessus.

― Nous vous l'avons prouvé, ajouta M. de Richelieu.

― Je vous l'ai bien rendu.

― Oh ! certainement.

― Je compte faire davantage encore à l'avenir.

― Ce sera trop aimable.

― Aujourd'hui, par exemple, je suis très bien disposée.

― Que nous donnez-vous ?

― On jurerait que je suis une tante à testament, et que vous vous partagez ma dépouille.

― Je serais curieux de voir ce testament, poursuivit le prince.

― Cela vous amuserait beaucoup, monseigneur ? Rien n'est plus facile.

― Votre testament ? Que de choses à léguer !

― J'ai bien des gens à satisfaire aussi.

― Voyons, que me laisserez-vous, à moi ? s'écria M. le duc de Richelieu.

― Mon miroir, monsieur le duc.

― Et à moi, madame ?

― A vous, monsieur de Lauzun, mes tablettes.

― Me donnerez-vous quelque chose, chère marquise ?

― Chère madame de Sabran, je vous lègue ma guenon Artémise, le modèle des veuves. Madame de Pléneuf daignera accepter tous mes parfums.

Elle en avait grand besoin ; elle empoisonnait.

― Et M. le régent ?

― Mes gouttes fortifiantes.

― Et le cardinal ?

― Mon catéchisme.

― Et madame de Phalaris ?

― Ah ! c'est le plus important de mes legs : elle devra me remplacer entièrement en toutes choses, ce qui n'est pas facile.

― Vous me faites peur, madame.

― Oh ! vous n'y êtes pas, madame la duchesse, je voudrais vous donner bien davantage, pour que la fête fût complète.

― Vos diamants, vos perles ?

― Peut-être.

― Votre hôtel, vos carrosses ?

― Non, je les garde,

― Après votre mort ?

― Oui, pour me servir de cortège.

― Alors, je ne vois pas..

― Cherchez bien.

― Ce sera quelque chien favori, dit M. de Nocé.

― Pas le moins du monde.

― Un amant ?

― On ne donne point cet objet-là : c'est un soin que vous ne nous laissez pas le temps de prendre, vous vous donnez vous-mêmes.

― Nous suivons votre exemple, madame ; car, Dieu merci, vous changez plus vite que nous ; seulement, à vous entendre, le dernier amour est toujours le plus fort.

― Il n'y a que les sottes pour donner ces raisons-là, cela ne se ressemble point.

― Vraiment ? Expliquez-vous.

― A quoi bon m'expliquer ? ne le savez-vous pas aussi bien que moi ? On aime la première fois par curiosité, la seconde fois par dépit, la troisième par reconnaissance, et les autres par habitude.

― Quel est mon numéro ? demanda le régent.

― Choisissez, monseigneur ; je ne suis pas femme à vous contredire.

― Revenons à madame de Phalaris. Que lui laissez-vous ?

― Vous ne devinez pas ?... Ma réputation.

Nous éclatâmes tous de rire.

― Oh ! riez, riez ! cela n'est pas déjà si facile à soutenir. Que dit-on de moi ? D'abord, que je tue mes adorateurs ! Madame la duchesse, tous ceux que vous tuez se portent à merveille, et, ainsi qu'on le faisait observer tout à l'heure, si vous aviez la même habitude, nous souperions ce soir entre femmes.

Madame de Phalaris ne comprit pas, elle rit parce que les autres riaient.

― Citez-moi donc mon legs, enfin : vous me faites trop attendre.

― Supposez-moi donc morte. Je vous laisse les hommages, les compliments, les flatteries ; je vous laisse mes amis, sans vous les garantir, toutefois. Je vous laisse mes ennemis aussi : il faut bien accepter les charges. Je vous laisse l'amour et le coeur de M. le duc d'Orléans : c'est placer à fonds perdus. Je vous laisse un prince à amuser, des courtisans à recevoir, des calomnies à repousser, des mensonges à faire, tout l'attirail de la folie, dont je suis lasse, et je vous souhaite autant de bonheur qu'à moi.

― Pendant que vous êtes en train, reprit le duc de Richelieu à demi-voix, vous devriez bien lui laisser votre esprit.

― Oh ! mon Dieu, qu'en ferait-elle ? Elle ne saurait pas s'en servir.

Le régent était devenu triste, ce qui lui arrivait plus souvent qu'on ne croit ; il baisa la main de la marquise de Parabère en lui disant :

― Voilà une charmante plaisanterie ; mais elle est cruelle pour moi, et je vous prie de la cesser.

― Cruelle ! moi, envers vous ? Oh ! monseigneur, je n'y ai jamais pensé, je vous assure. On m'a demandé mon testament, je l'ai fait ; j'ai disposé de ce qui m'appartient. Ne pouvons-nous choisir nos héritiers ?

M. de Lauzun, qui soupait pour la première fois au Palais-Royal, écoutait beaucoup et n'ôtait pas son regard de dessus cette femme si vive, si franche, si hardie dans ses discours ; elle s'en apercevait bien, et, se retournant tout à coup vers lui, elle lui demanda ce qu'il pensait de ce partage et de ce qu'elle appelait les successeurs d'Alexandre.

― Je pense, madame, que j'ai là une voisine oubliée dans tout ceci, et pourtant elle mérite un souvenir, répliqua-t-il en me montrant.

― Oh ! quant à celle-là, je n'ai rien à lui donner, elle prendra sa part toute seule. Si je lui destinais quelque chose, ce serait mon voile de veuve, à condition qu'elle le renfermerait comme moi dans un tiroir. Pour vous, qui avez mes tablettes, c'est à condition de vous en servir et d'y raconter votre belle jeunesse, alors que les dames vous adoraient, alors que vous alliez devenir le cousin du roi, par la grâce de l'amour. Voyons, les temps sont-ils bien changés ? Dites-le.

― Madame, il y a trois choses de changées : les temps, les gens et moi même ; je suis encore le moins changé des trois.

― Et les femmes ?

― Elles ont changé pour moi, mais elles me paraissent les mêmes pour les successeurs d'Alexandre ; chacun de nous est un peu successeur d'Alexandre, à ses yeux du moins.

― Y en a-t-il parmi nous qui vous rappellent les femmes d'autrefois ? Quelqu'un ressemble-t-il à la grande Mademoiselle ? à madame de Monaco ?

― Ne me parlez point de Mademoiselle, répliqua-t-il en prenant un air de componction ; c'est l'éternel deuil de mon coeur.

― Et les autres ? et madame de Monaco ? madame de Monaco, qui nous a gratifiés de ce ridicule duc de Valentinois dont nous avons tant ri, sans compter monsieur son père, ridicule au superlatif, ce que la princesse savait mieux que personne. Comment était cette célèbre princesse de Monaco ? Trouvez-vous ici quelqu'un qui vous la rappelle ?

Jamais je n'oublierai le regard et le sourire avec lesquels M. de Lauzun parcourut le cercle que nous formions.

C'était toute une satire.

― Vous lui ressemblez toutes, mesdames, sous un certain rapport ; mais aucune de vous n’a de ses traits, ni de son air. Les airs de ma jeunesse ne se peuvent comparer à la vôtre. On s'amusait autrement : le but était le même, les formes étaient différentes ; nous étions plus majestueux, plus sérieux en apparence ; on s'en dédommageait en particulier ; mais, pour le public, c'était le décorum. Pardonnez-moi de vous le dire, nous étions plus grands seigneurs ; nous ne descendions guère de la gloire de Niquée, où nous voulions qu'on nous admirât. Je crois que c'était mieux ; d'autant plus que le plaisir n'y perdait rien.

Que dirait donc M. de Lauzun s'il voyait les jeunes seigneurs d'aujourd'hui, s'il voyait les grandes dames et la déchéance épouvantable où la noblesse est tombée, sans compter l'avenir, qui nous réserve bien d'autres chutes encore !

Chapitre XVI

Je n'avais guère parlé, j'étais intimidée, j'étais avide d'entendre les autres et de jouir de cet esprit que le mien admirait si bien, et après lequel il aspirait depuis longues années. M. le régent fut très galant pourtant, très convenable, et beaucoup plus respectueux qu'il ne l'était envers aucune de ces dames, qu'il connaissait trop. Cependant rien, dans sa conduite ni dans ses propos, ne me fit supposer, ce jour-là, ce qui arriva depuis. Peut-être y avait-il des regards dangereux autour de nous. J'oubliais mon mari, ma cousine, les désagréments qui m'attendaient. Mais, quand approcha le moment du retour, tout me revint à la mémoire, et je commençai à avoir peur. Je n'en aurai pas parlé, si madame de Parabère, me voyant devenir sérieuse ne l'eût fait remarquer à M. le duc d'Orléans.

― Elle tremble, dit-elle en riant, elle craint une assemblée de famille en furie ; si vous ne la rassurez pas, monseigneur, si vous ne la protégez pas surtout, nous ne la reverrons plus.

― M. du Deffand est donc bien terrible ?

― Mon Dieu ! monseigneur, il n'est pas terrible du tout ; dans quelques mois, dans quelques semaines, dans quelques jours peut-être, elle ne s'en occupera point ; vous ne comprendrez pas pourquoi elle est si craintive, vous que votre Dubois a émancipé avant l'âge de raison ! Enfin... pour qu'elle ne craigne plus son mari, il faut qu'elle ne se craigne plus elle-même, il faut qu'elle soit délivrée de ses remords de pensionnaire, et cela n'arrivera pas du premier coup. Elle n'a pas fait grand mal ce soir, n'est-ce pas ? eh bien, ce n'est pas son coeur, c'est sa conscience qui battra tout à l'heure en se retrouvant sous le toit conjugal. Vous riez de cela, votre conscience ne bat pas plus que votre coeur ; mais nous sommes jeunes, nous !

― Vous, marquise ! vous avez encore un coeur et une conscience ? vous ne vous seriez pas défait de ces friperies-là ?

M. le duc d'Orléans était bon ; il avait des scrupules involontaires sur des sujets qui n'inquiétaient pas les gens de son espèce ; pourtant, ainsi que le disait Louis XIV, c'était un fanfaron de vices ; il se parait de ceux qu'il n'avait point. Madame de Parabère n'accepta pas cette accusation si brusquement formulée ; elle lui répondit à l'oreille je ne sais quoi de flamboyant, dont le prince n'osa pas rire. Il se retourna ensuite vers M. de Lauzun, et lui fit signe d'approcher.

― Monsieur, lui dit-il, vous êtes l'homme le plus respectable de toute la compagnie.

― Le croyez-vous, monsieur ? J'en suis fâché pour la compagnie, alors, et confus en ce qui me regarde.

― Chargez-vous d'accompagner de ma part madame la marquise du Deffand en son hôtel, et veuillez dire à M. du Deffand que je l'attends demain après le conseil de régence.

― Je n'y manquerai pas, monseigneur, en ma qualité du plus respectable de la compagnie. Ce sont vos derniers ordres ?

― Vous savez ce qu'il faut dire, en pareil cas, à un mari qui se révolte ? Ce n'est pas à vous que je prétendrais dicter ce que vous nous avez appris depuis si longtemps par votre exemple.

― Depuis trop longtemps, hélas ! C'est pour cela que je le sais si bien. Madame, quand il vous plaira, ajouta-t-il en me saluant d'un air qui sentait son Versailles au beau temps de la gloire.

Nous sortîmes, munis des recommandations du prince, de madame de Parabère, de tout le monde, enfin. Je montai dans le magnifique carrosse du duc, lequel menait toujours un train de grand seigneur, et nous voilà, avec des torches, des laquais à cheval, des pages, courant par les rues, à cinq heures du matin il faisait jour, s'il vous plaît, et allant frapper à coups redoublés chez cette pauvre madame de Sivetot, qui se réveilla, faisant des signes de croix et croyant tous les diables à sa porte.

Un domestique vint nous ouvrir, demandant si ce n'était pas le guet et si l'on ne cherchait personne dans la maison, jurant par tous les saints du paradis qu'il était prêt à obéir ; de quoi M. de Lauzun rit beaucoup.

― Je n'ai qu'à te commander une chose, c'est de réveiller incontinent M. du Deffand, auquel j'ai besoin de parler de la part de Son Altesse Royale Madame.

Il y courut, relevant ses chausses mal attachées, et pendant ce temps, nous entrions, M. de Lauzun me donnant la main, en cérémonie, comme si nous allions danser un menuet. Je me laissai faire, j'avais promis de ne le contredire en rien. On nous ouvrit la salle basse ; elle infectait le moisi et la dévote, cette odeur particulière aux couvents et surtout aux saintes personnes qui couvrent le monde de leur mépris. Le duc en fit la remarque, en ajoutant qu'il savait d'avance ce qu'il devait dire, rien qu'au parfum de cette pièce.

― Pour ces gens-là, il n'est qu'un seul langage, et j'ai appris de bonne heure à le parler. Soyez tranquille, madame, vous serez contente de moi.

Mon mari entra et me jeta un regard de travers, que Lauzun intercepta ; il se mit entre nous, et prit subitement l'air respectable d'un marguillier. La vue de ce vieux seigneur chamarré de plaques et de cordons, mon attitude soumise, ma mante bien croisée, calmèrent un peu les inquiétudes furieuses de M. du Deffand. Il salua profondément le duc, fit signe à son laquais de nous avancer des fauteuils, et, comme il ouvrait la bouche pour demander ce que nous voulions, M. de Lauzun lui coupa lestement l'intention de la parole en disant :

― Monsieur, madame du Deffand revient du Palais-Royal.

― Je le sais, monsieur, répondit sèchement mon mari.

― Son Altesse royale Madame m'a chargé de vous la ramener.

― Madame !... Quoi ! Madame soupe au Palais-Royal ?

― Où voulez-vous qu'elle soupe, monsieur, puisqu'elle y demeure ?

La raison était merveilleuse ; aussi le marquis ouvrit de grands yeux et ne dit mot.

― Madame a gardé madame du Deffand près d'elle jusqu'à ce moment ; elle en raffole, elle veut la revoir souvent, mais la revoir seule, à cause de la maréchale de Clérambault, qui ne lui passe pas une favorite. Son Altesse royale a parlé de vous à monsieur son fils ; elle a obtenu pour vous une audience, vous serez reçu aujourd'hui après le conseil.

M. du Deffand resta écrasé sous ces compliments, sous ces faveurs : il ne lui vint même pas un doute, et M. de Lauzun eut beau jeu à continuer ses moqueries. Quant à moi, j'en fus honteuse et mal à mon aise ; j'y voulus mettre un terme, je me levai en prétextant la fatigue que je ressentais ; je fis la révérence, et je me sauvai chez moi.

J'appris que M. du Deffand débita toutes les sottises du monde à Lauzun, enchanté de la circonstance, et ravi de trouver un gibier si facile, lui dont la réputation en ce genre était établie depuis soixante ans. Ils se séparèrent les meilleurs amis du monde, la colère de mon mari était tombée ; il nourrissait les plus flatteuses espérances pour son avenir et son ambition. En reconduisant le duc jusqu'à l'antichambre, il lui dit en forme de couronnement :

― J'aurai l'honneur de remercier Son Altesse royale Madame, n'est-ce pas, monsieur, après avoir vu M. le duc d'Orléans ?

― Mais cela vous sera loisible, lui dit la maligne pièce ; je ne doute pas que Son Altesse royale ne vous reçoive à merveille et que les choses ne se passent à votre satisfaction.

Lauzun s'en alla en se frottant les mains, enchanté de lui-même et de la guerre qu'il allumait. Il avait bien ses idées ; malgré son âge, on le sait, M. de Lauzun visait à la galanterie ; une jeune femme de province, ne connaissant rien, assez belle, pas trop bête, femme de qualité, sans viser à la princerie, tout cet ensemble lui parut une proie digne de lui, et il se dit qu'en écartant M. le régent, il aurait un rival de moins, et un rival redoutable. Il ne s'y épargna pas ; mais M. du Deffand sut s'y prendre de façon à me les conserver tous les deux. Il n'y tâcha pas, sans doute cela vint de soi-même, par la force des choses et des circonstances. M. de Lauzun eut loisir de perdre son temps à m'ennuyer. Quant à M. le duc d'Orléans, je dois être juste, il ne m'ennuyait pas.

Chapitre XVII

M. du Deffand fut reçu à merveille par M. le régent, qui n'était pas chiche de bonne grâce. Il s'embrouilla si bien en parlant de Madame et de ses bontés, que le prince n'y comprit rien ou n'y voulut rien comprendre. Son Altesse lui donna un poste de confiance en Languedoc, une espèce de mission qui semblait tout remuer dans la province et qui ne signifiait rien du tout. Il lui commanda de partir tout de suite et sans dire où il allait. M. le duc d'Orléans n'eut pas de peine à comprendre que mon mari était un sot et le traita en conséquence. Je suis bien vieille, je suis veuve depuis longtemps, M. du Deffand appartient à la postérité, ce à quoi il ne s'attendait guère de son vivant, ni moi non plus, je l'avoue ; je dois donc la vérité à la postérité. Je la dis, c'est une des rares jouissances que la vieillesse nous laisse, je serais grandement fâchée de m'en priver.

Le départ de M. du Deffand fut immédiat ; il ne pouvait songer à m'emmener dans un voyage aussi important que celui-là.

Il prit le temps de courir chez la duchesse de Luynes et la pria de se charger de moi.

A défaut de mère ou de mari, il me fallait une tante ; j'étais trop jeune encore, selon les idées de province et de l'ancienne cour, pour courir le monde sans porte-respect.

La duchesse le reçut très aigrement et prit l'air agrimaché auquel elle était sujette lorsqu'on choquait sa pruderie, car, hors de là, elle était fort bonne.

― Me charger de madame du Deffand, d'une dame qui va au Palais-Royal et qu'on présente aujourd'hui au Luxembourg ? Oh ! non, monsieur, non, s'il vous plaît. N'a-t-elle pas madame de Parabère, madame de Phalaris, madame d'Averne et tout cet escadron de M. le duc d'Orléans pour la protéger ?

― Mais, madame... je ne sais... je ne crois pas... D'ailleurs, elle a l'honneur d'être votre nièce.

― C'est ma nièce, certainement ! Je la recevrai toujours comme telle, du moins tant qu'elle ne me forcera pas à faire autrement, tant qu'elle viendra chez moi seule ou qu'elle ne s'affichera pas aux quatre coins de Paris. Ne m'en demandez pas davantage.

― Cependant, madame, il est encore des dames respectables qui se présentent au Luxembourg, qui vont saluer M. le régent...

― Bien peu... bien peu. Il faut qu'une position particulière les y force, et celles-là vont chez Madame, chez madame la duchesse d'Orléans ; celles-là, lorsqu'elles paraissent au Luxembourg, y sont présentées par madame la duchesse de Saint-Simon, dame d'honneur de madame la duchesse de Berry, et non par madame de Parabère ; celles-là, monsieur, entrent par la grande porte et non par la petite. Fi donc ! vous ne devriez pas souffrir...

M. du Deffand interrompit la duchesse, ce qui n'était guère honnête, et prit un air capable.

― Je sais beaucoup de choses que vous ignorez et que vous apprendrez par la suite, madame ; croyez que je ne marche pas en aveugle, et que madame du Deffand n'en fait que de mon aveu.. Ne vous pressez pas de juger, vous verrez !

― J'en suis charmée, monsieur, j'en suis charmée ; néanmoins, si vous n'y prenez garde, on vous fera voir, à vous, du pays.

― J'en vais voir, madame la duchesse, répliqua-t-il avec ce sourire plat, impertinent et bête dont s'affublent les gens que la vanité perce à jour : j'en vais voir, puisque je pars tout à l'heure.

― Le moment est peu opportun.

― Ce n'est pas moi qui le choisis.

― Ah ! et qui donc ? madame votre femme ?

― Ne me faites pas parler, madame, cela m'est défendu et permettez-moi de me retirer, ma chaise est attelée.

La duchesse secoua la tête, et, congédiant mon mari d'un geste, elle ajouta :

― Allez, monsieur, allez, je ne vous retiens pas ; mais j'ai grand-peur que vous n'entriez dans un mauvais chemin. Je ne me reprocherai pas au moins d'avoir gardé le silence. Si ma nièce de Chamrond vivait encore, je lui écrirais de la bonne façon ; elle n'y étant plus, je ne puis m'adresser qu'à vous ; vous êtes sourd, vous êtes aveugle, c'est un malheur. Je vous promets cependant de tout faire pour arrêter ce que je crains avec juste raison. Dites à madame du Deffand de ne me pas négliger. Je suis votre servante.

Elle le planta là, et il arriva me conter mot pour mot cette conversation avant de monter en carrosse. Je ne l'ai jamais oubliée ; elle me donna à penser ; peut-être, si j'avais dès ce jour fui les occasions, peut-être... Alors, je n'aurais rien à écrire, et je ne sais trop ce que je ferais de mon présent, n'ayant rien fait de mon passé.

M. du Deffand n'était pas encore sur le rempart, que madame de Parabère entra chez moi dans une toilette splendide, et, comme elle me trouva en négligé assez triste, elle recommença ses moyens expéditifs, en une demi― heure, elle me fit coiffer, habiller, poudrer d'une certaine poudre à l'iris qu'elle mettait à la mode ; elle m'entraîna ; nous montâmes dans son vis-à― vis et nous arrivâmes au Luxembourg sans qu'elle m'eût permis une observation.

Ce fut, ainsi que l'avait dit ma tante, par des petites portes, par des corridors secrets, que nous passâmes. On frappait de certaine façon, des femmes ou des laquais vous reconnaissaient ; on traversait des cabinets à oeil-de-boeuf, je ne sais quelle kyrielle de galeries, et on arrivait chez madame de Mouchy, dame d'atours de la princesse et sa confidente ; elle avait la police de l'intimité, comme madame de Saint-Simon celle des grandes entrées. En voyant madame de Parabère, elle ne fit pas d'abord attention à moi, et s'avança vers elle avec empressement.

― Dieu soit loué ! vous voilà. Madame vous demande depuis ce matin ; vous seule pouvez nous tirer de peine, ou plutôt empêcher Son Altesse royale de faire une sottise.

J'étais là à peu près ; la marquise le sentit et me nomma avant de répondre.

― Pardon, madame, reprit la Mouchy, nous avons à causer un instant, et nous sommes à vous tout à l'heure.

― J'arrive mal à propos, répliquai-je assez blessée, je crois qu'il faut...

J'avais déjà fait un pas en arrière, lorsqu'une porte s'ouvrit, et je vis entrer une jeune femme assez grasse, assez jolie, les cheveux épars et son manteau de toilette sur le dos ; elle portait une aigrette à la main et ne voyait rien autour d'elle.

― Comtesse, portez-lui cela, dit-elle, et demandez-lui si enfin ces perles ne peuvent le contenter.

Madame de Parabère la salua de façon à ce que je la reconnusse : c'était madame la duchesse de Berry.

― Votre Altesse royale m'a fait l'honneur de m'appeler dit-elle, je suis à ses ordres.

― Ah ! ma chère Corbette, je suis désolée. Mais qui avons-nous là ?

J'aurais voulu être à cent pieds sous terre ; je ne sache rien de pis que d'arriver mal à propos. Jugez de cette vie du Luxembourg, pour qu'on entre ainsi chez la veuve d'un fils de France, sans y être autorisé par elle !

Madame de Parabère me nomma, en ajoutant que M. le régent nous envoyait toutes deux, et lui avait commandé de me présenter à elle.

La princesse me salua d'un signe de la tête et de la main, et recommença à s'occuper de son aigrette.

― Allez, allez donc, madame de Mouchy ! l'heure avance, cet ambassadeur va venir, et je ne serai pas prête à le recevoir.

― Qu'y a-t-il donc, belle princesse ? demanda madame de Parabère en lui prenant les mains, qu'elle baisa.

― Il y a que l'électrice de Bavière est morte, que c'est la belle-soeur de ma grand-mère, que l'envoyé de l'électeur va venir me saluer en mante et que Riom ne veut pas que je porte le deuil.

― Mon Dieu ! qu'est-ce que cela fait ?

― Est-ce que Riom a une raison quelconque pour quoi que ce soit, Corbette ? Depuis ce matin, il s'est renfermé parce que j'ai refusé de me coiffer avec des rubis ; il répond à travers la porte, il s'obstine, le temps presse, je ne sais que faire... Jugez donc ! Que dira mon père, que dira Madame quand cet envoyé se plaindra que je ne porte pas le deuil de ma grand-tante ! Vous seule, pouvez apaiser le régent ; quant à Madame, elle passera sa colère sur quelqu'un ou sur quelque chose, je ne la crains pas.

― Encore une fois, madame, pourquoi ce damné de Riom vous veut-il forcer à mettre une aigrette de rubis ? Il doit donner un prétexte au moins.

― Il déteste les Bavarois, et Madame le reçoit du haut en bas. Il veut lui montrer qu'il est plus puissant qu'elle et lui imposer cette énormité.

― Bah ! ce sera drôle ! s'écria madame de Parabère. Madame, est-ce qu'on ne dîne point céans ? Riom nous reviendra peut-être et je tâcherai de l'endoctriner.

― Dînons donc, et au diable l'envoyé ! Je lui vais dire que je suis malade et il reviendra un autre jour. A table !

― Madame, vous venez de la part de mon père, vous êtes la bienvenue, suivez-nous.

Chapitre XVIII

Je suivis la princesse et ces dames, bien étonnée et bien confuse de tout ceci. Nous entrâmes dans une petite salle à manger, basse comme un entresol, très jolie, très claire et très intime, une manière de cage à oiseaux des Indes, bien cachée et inaccessible, excepté aux initiés. Un maître d'hôtel s'y tenait debout, la serviette sous le bras ; dès qu'il aperçut la princesse, il disparut.

― Mais, madame, au moins, relevez vos cheveux, dit madame de Mouchy en s'approchant d'elle ; on vous accommodera ensuite. Dînons tranquilles, pour l'amour de Dieu !

― Dieu n'a que faire ici, madame de Mouchy ; quant à l'amour, c'est autre chose, et, pour qu'il y vienne, faites appeler le comte, s'il vous plaît.

La marquise sortit du même côté que le maître d'hôtel ; elle revint au bout de quelques secondes, suivie d'un homme grand, fort, assez laid, bourgeonné, excessivement commun, d'un air rébarbatif, débraillé, ressemblant enfin à toutes choses, excepté au tyran d'une petite-fille de France. Madame de Berry alla au-devant de lui, le visage rayonnant, lui disant d'abord :

― Arrivez donc ! on vous attend, beau vainqueur ; nous allons dîner et nous verrons ensuite.

M. de Riom salua sans répondre, la princesse premièrement, nous ensuite. Madame de Parabère n'était pas femme à endurer longtemps cette solennité.

― Vraiment, monsieur, lui dit elle, vous avez juré de mettre M. le régent hors de son caractère et de tourmenter cette bonne princesse au point de la faire mourir. Que vous importe de la voir en deuil ? Pourquoi la faire manquer à tout ce qu'elle doit par le simple caprice d'une aigrette de rubis ?

― Je ne sais ce que vous voulez dire, madame ; je ne tourmente personne et je ne me mêle point des aigrettes de rubis, répliqua-t-il avec une mine de chafouin.

Quel singulier goût avait là madame la duchesse de Berry !

― Vous faites sagement de nier vos exigences, monsieur ; cependant vous pouvez parler sans crainte, Madame la marquise du Deffand n'est point une étrangère : elle a trop d'esprit pour ne pas apprécier les choses ; d'ailleurs, je ne vois pas pourquoi vous vous cachez en ce moment, lorsque vous vous montrez si fort à ceux qui ne devraient pas vous voir.

Le comte de Riom tenait de son oncle, M. de Lauzun, un principe qui lui réussissait, tout en étant le comble de l'insolence ; il se montrait d'une politesse obséquieuse avec tout le monde, et d'une insolence à crosser avec la princesse. L'ancien favori de Mademoiselle prétendait que c'était là le meilleur moyen de conserver la conquête royale. Un jour qu'il me débitait ce beau système, je lui demandai où il l'avait mis en pratique.

― Tant que vous avez été aimé de Mademoiselle, vous êtes resté à Pignerol ; lorsqu'elle a eu payé votre liberté de son héritage, vous ne vous êtes plus guère occupé d'elle, et, quand après quelques années, vous avez cessé de la voir, vous ne vous êtes pas retiré de votre chef, je crois.

Il ne sut que répondre. Pendant que j'y étais, je voulus avoir le coeur net de tout.

― Est-il vrai, ajoutai-je, qu'un jour, en revenant de la chasse, vous avez pris la petite-fille d'Henri IV pour votre valet de chambre, et que vous lui ayez dit : « Louise de Bourbon, tire-moi mes bottes ! »

Le duc poussa un cri furieux.

― Miséricorde ! madame, quel est le cuistre qui vous a dit cela ? Ne vous avisez jamais de le répéter, ou bien l'on croirait que vous fréquentez des laquais. Moi, Antoine de Nompar de Caumont, parler ainsi à Mademoiselle ! à Mademoiselle, la plus fière, la plus hautaine princesse du monde entier ! Ceux qui répètent ce sot propos ont donc oublié la Fronde, la prise d'Orléans et le canon de la Bastille ? Ah ! je vous le jure, si n'importe qui, fût-ce même Louis XIV, fût-ce même l'amant le plus chéri, eût osé adresser des paroles semblables à Mademoiselle, il ne fût pas sorti vivant de chez elle, elle l'eût certainement fait jeter par les fenêtres ; bien heureux si elle n'eût pas songé au moyen expéditif de Christine de Suède, qu'elle ne blâmait point ou plutôt qu'elle excusait en disant : « Si cet homme lui avait manqué, il était son domestique, la reine a bien fait de l'en punir. »

― Mais vous n'étiez pas son domestique, apparemment ?

― Non, j'étais son mari ; ce qui, de Louise de Bourbon à Antoine de Nompar, se ressemblait beaucoup.

― Allons, je vois que vous êtes plus fin en paroles que vous ne l'étiez en action, et cela me rassure ; mais pourquoi élever votre neveu dans ces façons étranges ? Que comptez-vous faire de lui ?

― Mon vengeur, parbleu ! J'ai un compte à régler avec la maison de Bourbon ; je lui garde rancune de ma prison, de mon exil, de mes disgrâces, et cette petite duchesse payera pour les autres.

― Vous lui gardez bien autre chose, à cette pauvre maison de Bourbon.

― Et quoi donc, madame ?

― Ses écus, apparemment. Le plus beau de votre fortune n'est-il pas fait de ce qu'elle vous a donné ?

Il avait réponse à tout ; pour ceci, il resta muet.

Retournons au Luxembourg et à ce dîner incroyable, que je n'oserais pas raconter si deux cents témoins n'avaient assisté à de pareilles scènes.

M. de Riom se mit à plaisanter avec la marquise, qui revenait toujours au deuil et à l'aigrette, et qui ne lâchait point sa proie. Le comte avait peu d'esprit, il s'enferra, ce qui le mit de mauvaise humeur. Ses manières demeurèrent parfaites vis-à-vis de madame de Parabère ; mais il traita la princesse de façon à la faire pleurer.

― Je ne sais vraiment que faire, dit cette malheureuse femme ; je ne puis jamais vous contenter. Vous me regardez, je crois, comme une esclave ; vos caprices me lasseront à la fin, et...

― Bah ! bah ! bah ! il faut humilier votre orgueil, madame ; sans quoi, vous ne feriez que des sottises et vous vous croiriez au-dessus des impératrices. Vos timbales, l'autre jour, étaient d'une outrecuidance dans Paris !... lorsque le roi y est !... a-t-on jamais entendu parler d'une audace semblable ? Et vos gardes sur le théâtre ! et votre trône devant les ambassadeurs ! Laissez, madame, laissez, il faut vous apprendre que vous êtes d'une essence pareille à la nôtre, en vous rappelant de temps en temps ceux que vous foulez aux pieds : sans cela, vous deviendriez pire que Satan, et vous seriez foudroyée comme lui ; c'est un service à vous rendre.

Madame de Berry pleurait de colère alors ; elle, si impérieuse, si violente, elle mordait ses cheveux de rage. Madame de Mouchy avait un demi-sourire qui me révéla bien des choses. J'observais déjà alors.

― Je me plaindrai à mon père, dit enfin la duchesse.

― Il n'en est pas besoin, madame. M. le régent n'a rien à voir entre nous. Du moment que mes habitudes vous déplaisent, je me retire, et cela ne me sera point difficile.

Excepté vous, je ne tiens à rien en ce pays-ci ; je m'en retourne chasser mon lièvre et courre mon loup dans mes montagnes. L'amitié que je vous porte étant récompensée par tant d'ingratitude, j'aurais tort de vous ennuyer davantage. Adieu, madame !

― Non, non ! s'écriait la folle jeune femme en courant à lui tout en pleurs.

― Eh ! laissez-le partir, madame ! il ne manque point de garçons bien tournés, assez forts pour échanger des coups de poing avec ce vigoureux garçon qui vous plaît tant, assez spirituels pour le faire taire, assez brutaux pour vous rudoyer comme lui ; puisque cela vous amuse, vous y gagnerez au moins le changement.

Mais la duchesse n'entendait point de cette oreille-là ; elle rappela le comte, qui s'en allait tout de bon, et lui dit tendrement :

― Je mettrai l'aigrette de rubis.

― Mettez le diable si vous voulez, pourvu que vous ne me traitiez plus ainsi, et devant une charmante dame qui me voit pour la première fois encore ; que pensera-t-elle de moi ? C'est pourtant vous qui en serez cause.

Je sais bien ce que je pensais ; mais je ne le dis point, vous le devinez.

Chapitre XIX

Ce que j'avais vu du Luxembourg ne m'engageait guère, et je fus bien heureuse lorsque madame de Parabère leva le siège pour partir. Nous avions assisté à la toilette de madame la duchesse de Berry, qui, tout en pleurant, se plaignant, gémissant, avait arboré les rubis, et se consolait par la pensée que l'envoyé de Bavière ne viendrait pas avant le lendemain.

― D'ici là, ajoutait-elle, il aura changé d'idée, et nous aurons un autre caprice.

― Ah ! madame, répondit la marquise, comment se fait-il que vous enduriez de M. Riom ce que je ne permettrais pas à monsieur votre père !

― Corbette, cela ne se ressemble point. Ce soir, je vous promets de souper au Palais-Royal, et d'oublier pendant quelques heures ce qui me fait tout oublier.

La princesse ajouta quelques phrases fort aimables pour moi ; elle m'engagea beaucoup à revenir, j'avoue que cela me tentait peu, cependant je revins.

Quand nous fûmes seules dans le carrosse, la marquise me dit d'un air de dégoût :

― Pouah ! tout cela me repousse ; je crois, en vérité, que madame de Sabran a raison.

― Qu'a-t-elle dit, madame de Sabran ?

― Elle a dit l'autre jour, en soupant à la Muette, chez madame la duchesse de Berry, avec nous tous, un de ces mots qui ne s'oublient pas, et qui portent.

― Mais encore ?

― Elle a dit qu'après avoir créé l'homme, Dieu prit un reste de boue dont il forma l'âme des princes et celle des laquais. Cela est vrai, je vous assure. Voilà une petite fille de France qui se laisse mener et traîner dans le ruisseau par un cadet de Gascogne sans beauté, sans esprit, sans talent, uniquement parce qu'il a la tournure d'un portefaix, et parce qu'il fait mine de la battre. N'est-ce pas honteux ! Je gage qu'il l'a déjà fait déshabiller de nouveau, et qu'il va lui souffler quelque autre extravagance. Elle a toujours été ainsi.

― Vraiment ?

― Eh ! sans doute ! Quinze jours après son mariage, – non pas la cérémonie, mais.., le reste, – elle avait seize ans à peine, elle s'est éprise de Lahaye, l'écuyer de M. le duc de Berry ; elle ne lui a rien refusé d'abord ; et puis elle n'a rien trouvé de mieux que de s'enfuir avec lui, de laisser ses diamants chez sa femme de chambre, de voler cinq cent mille livres à son père, et d'aller filer le parfait amour en Hollande ou en Angleterre.

― Est-il possible ?

― Lahaye, heureusement, a eu peur pour son cou ; il est allé tout révéler à M. le duc d'Orléans, qui a repris les joyaux et l'argent, qui a supplié sa fille de garder son amant à huis clos, et qui n'a pas eu le courage de la gronder... Il la craignait plus que Louis XIV lui-même,et cela parce qu'il l'avait acceptée pour tyran. Pauvre Philippe ! il n'aura jamais de courage contre un être faible, et ne saura pas dire non à qui ne se défend point.

Vous comprenez de reste que tout cela m'étonnait dans mes idées de province. J'en étais ivre et j'éprouvais un besoin impérieux de rentrer chez moi pour me recueillir en moi-même ; la tête me tournait. Je priai la marquise de me reconduire ; elle insista quelque peu pour m'emmener à l'Opéra ; je la remerciai ; je me sentais réellement malade ; elle me fit promettre de la revoir le lendemain, et nous nous séparâmes.

Je rencontrai dans l'escalier ma cousine, qui passa vite et se contenta de me saluer ; on eût juré que j'avais la peste. Je n'étais pas encore assez cuirassée pour ne pas me tourmenter de cela ; pourtant je ne demandai point d'explication ; j'étais trop fière pour me justifier. Mon laquais m'attendait en haut de l'escalier, et me remit très respectueusement une lettre dont on avait longtemps attendu la réponse. Elle était de mademoiselle de Launay, qui m'engageait, de la part de la duchesse du Maine, à venir à Sceaux le lendemain. Il y avait une nuit blanche, une réception d'un chevalier de la Mouche, et l'on comptait sur moi de plus pour une comédie ; j'avais un rôle brillant désigné d'avance ; un carrosse de la princesse viendrait me prendre : en ma qualité de nouvelle arrivée, je n'avais peut-être pas encore les miens.

De mieux en mieux ! C'était à Sceaux à présent, et je ne savais auquel entendre. Il n'y avait pas moyen de refuser. Que dirait-on au Palais-Royal ? J'étais bien jeune et bien isolée pour me guider au milieu de ces intrigues. Le sentiment qui dominait chez moi, je l'ai dit, était l'étonnement. La curiosité me conduisait à Sceaux. On parlait tant de cette cour, de ce qui s'y passait, de la vie toute singulière que menait madame du Maine et des plaisirs qu'elle offrait à ses amis ! Je fis donc mes préparatifs, en écrivant à madame de Parabère que je n'étais pas libre pour le lendemain, sans m'expliquer davantage, et puis je me mis à penser dans ma chambre à ce que j'avais vu et à ce que j'allais voir.

Je n'y fus pas longtemps seule : on m'annonça MM. de Pont de Veyle, d'Argental et milord Bolingbrooke, qui venaient me chercher pour souper chez madame de Fériol, où l'on faisait une joyeuse partie. Je voulus refuser ; j'avais besoin de repos, mais ils se moquèrent de moi et m'entraînèrent. Dans cette vie folle et joyeuse, le repos n'était pas permis ; il fallait s'amuser sans cesse, s'amuser toujours, en dût-on crever. Je n'en étais pas là et je ne demandais pas mieux ; sauf un peu d'étourdissement et de manque d'habitude, je devais m'y faire comme les autres ; seulement, mon grand ennemi commençait à naître, et je ne pouvais aller si vite qu'eux dans cette voie du plaisir, qui ne fut jamais la mienne.

Il semblait qu'on voulût mettre les morceaux doubles, c'était une fièvre ; on s'était tant ennuyé sous le feu roi ; on s'était tellement contraint, tellement déguisé, qu'on avait soif de quitter le masque et de montrer son visage, et Dieu seul sait quel visage on montrait en effet.

Nous allâmes chez madame de Fériol, qui nous reçut avec Voltaire à sa droite, et Duclos à sa gauche. Je vis là, pour la première fois, l'homme dont on a parlé si diversement, sans compter ce qu'il a dit lui-même, car il ne s'épargnait pas les coups d'encensoir. Duclos était tout jeune à cette époque ; il portait déjà sur son visage les traces de ce qu'il était réellement, c'est-à― dire que sa physionomie exprimait la finesse, la méchanceté, l'envie et l'amour de la domination. Il avait de l'esprit, mais un esprit commun, sans grâce et sans attraction ; on n'aimait pas Duclos, on le supportait, on ne le cherchait pas, on le subissait par crainte de ses épigrammes, et puis il s'imposait fort bien. J'en ai su quelque chose, et bien d'autres aussi.

Alors tout cela n'était qu'en herbe ; il débutait non pas même encore dans les lettres, mais dans le monde. Malgré cette jeunesse, il avait déjà l'air de quelque chose, et prenait des manières capables dont on ne riait point cependant, car il avait l'art de les rendre vraisemblables par un aplomb magnifique. Il avait été conduit par l'abbé de Dangeau, frère du marquis, historiographe de la vie de Louis XIV, lequel marquis avait fondé, rue de Charonne, une espèce d'école pour les jeunes gentilshommes, en sa qualité de grand maître de l'ordre de Saint-Lazare. Duclos, fils d'un marchand de Saint-Malo, y fut admis par grâce et en payant. Déjà il s'y distinguait. L'abbé de Dangeau, fort âgé, l'avait pris en affection, ainsi que deux autres jeunes gens bien de qualité, eux, et plus âgés que lui : le comte et le chevalier d'Aydie, cousins du comte de Riom, du Luxembourg. Le bon abbé conduisait souvent ses jeunes élèves avec lui pour les former, et la vie de deux personnes fut décidée par suite de ces visites : Aïssé et le chevalier d'Aydie se connurent et s'aimèrent, ce qui forme bien le plus joli roman du monde, juste pour que je vous le dise.

Duclos nous occupa plus que tous ce jour-là. Il raconta avec esprit l'histoire de son arrivée de Dinan à Paris par le messager ; comme quoi on le laissa rue de la Harpe, à la Rose rouge, avec les autres paquets. L'ami auquel il était adressé, ne l'attendant que le lendemain, ne le venait point prendre. Il fut recueilli par des bonnes gens, qui en eurent pitié et le gardèrent deux jours ; puis on le conduisit à la pension où il était attendu.

Duclos, et je le remarquai à merveille, ne montrait point de reconnaissance pour ces personnes, et riait de son appétit chez eux, de leur embarras ; rien du coeur, tout était sec, à cet âge-là ! Les philosophes naissent ainsi, à ce qu'il paraît, et il ne faut pas leur en savoir mauvais gré.

Chapitre XX

Je revins d'assez bonne heure. J'avais envie de dormir : je dormais alors ! Madame de Fériol me fit accompagner par monsieur son frère, et ma cousine n'aurait pu me reprendre ce jour-là, j'étais dans les règles. Je me couchai vite, en mettant les réflexions à la porte. Le lendemain, de bonne heure, je me levai et je fis une toilette de circonstance ; on était à Sceaux d'une autre élégance qu'au Palais-Royal ; cela ne se ressemblait point.

Madame la duchesse du Maine s'amusait et voulait qu'on s'amusât chez elle ; mais c'était toujours, sinon avec mesure du moins avec distinction. Les plaisirs de l'esprit étaient ses préférés ; elle les prisait et les chérissait de préférence à tous les autres. Depuis la mort du feu roi, sa cour avait diminué ; elle était pourtant encore nombreuse, surtout très choisie ; c'était une sorte de terrain neutre, où l'on allait sans trop se compromettre, et où l'on s'amusait. Les dévots trouvaient bien un peu à redire, mais on ne les écoutait pas.

La grande faveur où Louis XIV avait tenu M. le duc du Maine l'avait placé dans une sphère à part ; on lui tolérait tout. Madame du Maine était moins aimée, moins justifiée ; pourtant on la ménageait ; son esprit effrayait. Bien qu'elle ne fut pas positivement méchante, elle mordait fort bien, et le morceau tenait aux dents ; on n'y pouvait mettre une pièce.

J'étais impatiente surtout de voir M. du Maine, le père de Larnage. J'avais pour lui un faible positif, dont je ne me rendais pas compte et qui m'entraînait vers cette maison de Sceaux, plus que les plaisirs dont elle était prodigue. Le carrosse vint me chercher à l'heure dite ; on m'envoyait pour chevalier un homme qui fit beaucoup parler de lui sous l'autre règne, un amant de madame la princesse de Conti, première douairière, hélas ! et fille de Louis XIV et de mademoiselle de la Vallière. Ce beau Clermont, que toutes les dames s'arrachaient dans sa jeunesse, avait le mauvais goût de préférer mademoiselle Chouin, la maîtresse de M. le dauphin, grosse et laide fille, à la plus adorable princesse de l'univers ! Le roi surprit, par le secret de la poste, plusieurs lettres du galant à sa maîtresse qui ridiculisaient madame de Conti, et qui ne laissaient aucun doute sur la perfidie dont elle était victime. Il fit venir la princesse, la tança vertement, lui montra la correspondance et l'obligea à la lire tout haut devant lui, ce qui dut être un fier supplice. Ensuite il lui pardonna, exila M. de Clermont, chassa la Chouin de chez madame la princesse de Conti, où elle était fille d'honneur en même temps que rivale, et tout rentra dans l'ordre accoutumé, excepté que monseigneur profita de l'occasion pour enlever la Chouin et en faire sa maîtresse d'abord et sa femme ensuite. Ce fut une Maintenon au petit pied. Elle avait de l'esprit, mais elle avait du coeur aussi, malgré sa petite infamie à sa princesse. Il y a des moments d'égarement involontaire.

Après la mort de M. le dauphin, elle se retira au couvent avec une modique pension, ne vit plus personne, ne se mêla de rien, et mourut dans la retraite, tout à fait ignorée, et jeune encore pour mourir.

Lorsque je connus M. de Clermont, c'était un reste de bel homme, sans esprit, un fort grand air, une emphase d'homme gâté par les femmes et qui croit l'avoir mérité. Il fut pour moi d'une politesse exquise ; je n'aurais pas parlé de lui cependant, sans cette circonstance qui le rendit célèbre à la cour, et refléta sur toute sa vie.

Nous arrivâmes ensemble à Sceaux d'assez bonne heure. Tout y était en mouvement pour une grande nuit, divertissement qui n'avait pas eu lieu depuis longtemps et qui cachait, en ce moment, tout autre chose. Mademoiselle de Launay me vint recevoir à la portière, me prit la main, et me conduisit à la princesse qui tenait cercle en attendant mieux.

Ce cercle ne ressemblait point à ceux de la cour. On y riait, on y parlait à son aise ; chacun disait son mot, sans s'inquiéter ni de rang ni d'étiquette. C'était une liberté charmante dont la licence n'approchait jamais néanmoins. Je vis là, tout d'abord, le cardinal de Polignac, la marquise de Lambert, le premier président de Mesmes, M. de Saint-Aulaire, madame Drucillet et bien d'autres que j'ai oubliés et dont je me souviendrai plus tard.

Voilà qu'il me revient Davisart et l'abbé de Vaubrun. Mon Dieu ! qu'il y a longtemps que je n'ai pensé à ces gens-là.

Dans un coin du salon, j'entrevis un homme qui se cachait à mon nom prononcé tout haut : c'était Larnage ! Larnage chez M. le duc du Maine ! Larnage sur le point d'être reconnu par lui peut-être ; Larnage sur le chemin de la fortune et des honneurs. Ah ! pourquoi ne l'avais-je pas attendu, mon Dieu ! il n'y avait peut-être que patience ! Il me sembla fort beau, fort bien vêtu, voire même fort considéré au logis, ce qui ne gâtait rien. S'il m'avait seulement confié ce commencement de bonheur, j'aurais attendu le reste !

Madame du Maine me fit mille compliments que ses courtisans répétèrent, cela se comprend. Il ne tint qu'à moi de me croire un miracle d'esprit et de beauté ; heureusement, j'avais mieux que de la vanité, j'avais de l'orgueil. Je ne tombai pas dans le piège : je m'estimais ce que je valais, pas davantage, je m'en sais gré.

On parlait de jouer une comédie, et sur-le-champ la princesse m'y donna un rôle. Je voulus m'excuser sur mon incapacité, elle me répondit qu'avec des yeux pareils aux miens, on était capable de tout.

Madame du Maine demanda ensuite à M. de Clermont pourquoi il n'amenait pas madame d'Estaing.

― Madame, madame d'Estaing est malade ; elle n'a pu se rendre aux ordres de Votre Altesse.

― Madame d'Estaing est malade ? quoi ! il est bien vrai que nous ne verrons pas madame d'Estaing ? Ah ! mon Dieu, que cela me contrarie ! mon Dieu, que cela me fait de chagrin ! Pauvre madame d'Estaing ! Qu'on envoie tout à l'heure prendre de ses nouvelles, qu'on lui conduise une litière ; qu'elle vienne ! Si elle souffre, nous la soignerons mais qu'elle vienne !

― Mon Dieu, madame, lui répliqua madame de Charson, je ne croyais pas que Votre Altesse se souciât autant de madame d'Estaing !

― Moi ? Point du tout ; mais je serais bien heureuse si je pouvais me passer des choses dont je ne me soucie pas !

Chacun se mit à rire, et la princesse ne le trouva pas mauvais. La conversation continua ; elle devint de plus en plus charmante ; j'y pris tant de plaisir, que je cessai d'être timide et que je m'en mêlai ; chacun m'encouragea. Le cardinal de Polignac me vint prendre à partie, et j'eus le bonheur de trouver pour lui répondre un de ces mots qui font fortune. Celui― ci en fit une fort grande ; il me plaça sur-le-champ et me valut une réputation d'esprit que je n'ai jamais perdue, si je dois le dire, ce qui ne signifie pas que je l'eusse méritée.

On causait du martyre de saint Denis ; tout à coup le cardinal se tourne vers moi et me dit :

― Conçoit-on, madame, que ce saint portât sa tête dans ses mains pendant deux lieues !

― Ah ! monseigneur, répondis-je, il n'y a que le premier pas qui coûte.

Chapitre XXI

Ce mot me plaça tout de suite. Le cardinal alla immédiatement le répéter à la duchesse, qui le vanta, qui le redit, qui le fit redire, tant et si bien qu'il est resté dans tous les anas et qu'on le cite encore après tant d'années. L'autre jour, M. Walpole, qui ne le savait point, en ayant entendu parler, m'écrivit pour en savoir l'histoire ; il me parut drôle d'être obligée de la lui apprendre. Je ne croyais pas que cela en valût la peine ; j'en ai risqué depuis bien d'autres qui étaient mieux et dont on ne se souvient plus. Ce que c'est qu'un mot bien lancé !

Ma bonne fortune m'avait amené un de ces jours devenus rares depuis la mort du feu roi, où madame du Maine donnait une fête ; ce fut presque la dernière avant les événements qui la frappèrent. J'ai toujours supposé, bien qu'on me l'ait constamment nié, que cette fête était un masque pour cacher les choses qui éclatèrent plus tard. La princesse voulait faire croire à la reprise de ses plaisirs, afin de détourner l'attention ; car M. le régent n'avait pas l'habitude de fouiller les consciences, et, sans Dubois, on l'aurait attrapé du matin au soir.

Son Altesse ressuscitait un divertissement déjà donné, mais que je ne connaissais pas, bien entendu, moi qui ne connaissais rien ; ce fut donc du nouveau. Je n'eus pas la sottise de cacher mon admiration et mon plaisir ; j'étais à mon aise, par les éloges, et l'on ne me trouva pas trop provinciale.

Mademoiselle de Launay avait composé les paroles ou plutôt le canevas de cette fête. Les vers étaient de Larnage, de mon cher Larnage ! qui ne se sentait pas de joie et que je regrettais alors de tout mon coeur. Il me semblait sur la route de la fortune et de la puissance. M. du Maine ne lui parlait pas ; mais la duchesse l'appelait fréquemment et s'informait si le programme marcherait, si tout irait bien, si l'on n'aurait pas d'anicroches. Je trouvai qu'elle le lui demandait plus souvent qu'il n'était nécessaire, et je ne vis dans cette insistance qu'une marque d'intérêt.

Madame la duchesse du Maine, – car il faut bien dire ce qu'elle était, puisque j'aurai à parler souvent d'elle. – madame la duchesse du Maine était, on le sait, la petite-fille du grand Condé, que l'amour aveugle de Louis XIV pour ses bâtards fit descendre jusqu'à cette condition si éloignée de sa naissance. Elle n'était pas précisément jolie je parle de sa jeunesse, car, à l'époque où je la connus, elle avait déjà quarante-deux ans ; elle avait de la grâce, de la physionomie, quelque chose de fier et d'impérieux dans la bouche, annonçant très bien son caractère. Excessivement petite, elle en enrageait ; toute sa famille l'était de même ; elle affectait d'en rire, mais le diable n'y perdait rien. Madame du Maine avait beaucoup d'esprit, et de toutes les sortes : du meilleur quelquefois, et du plus commun aussi ; elle se servait de tout cela selon son caprice. Elle passait pour folle, elle ne l'était point ; elle n'était qu'extraordinaire. Elle voulait tout savoir, tout embrasser ; elle se plaçait sur tous les trônes les uns après les autres ; il fallait qu'elle fût la reine partout, et sa cour de Sceaux était plus souveraine que celle du roi. Ambitieuse et tripotière, sans être bonne, elle n'était pas mauvaise ; elle n'eût point fait le mal sans nécessité, pour le plaisir de le faire. Par exemple, elle n'y regardait pas lorsqu'elle y pouvait gagner quelque chose. Elle avait pour M. le duc d'Orléans la plus belle haine qui se puisse voir, et me voulait faire promettre que je ne retournerais plus au Palais-Royal. Heureusement, M. de Saint-Aulaire lui représenta que mon mari avait besoin de mon crédit, et que nous avions notre fortune à faire.

― Allez-y donc, puisqu'il le faut, répliqua la princesse, mais j'espère que vous n'irez pas longtemps.

J'ai compris depuis ce qu'elle entendait par là.

La nuit approchait : on commença la fête par l'illumination des jardins et des pièces d'eau. Ce fut magique. Le souper, dressé dans une salle de verdure où nous étions servis par des faunes et des hamadryades, commença le travestissement. On y avait beaucoup d'esprit ; j'en eus comme les autres. Je ne pouvais pas lever les yeux sans rencontrer ceux de Larnage fixés sur moi comme s'il me voulait dévorer. Il semblait s'étonner fort de mes reparties, et n'osait rien faire que de s'étonner. J'avais grande envie qu'il devint plus hardi, j'en conviens ; je l'y encourageais selon mes petits moyens innocents et naïfs. Il était loin de moi, à table. Après le souper, le divertissement continua, pour ne finir que le matin, suivant le titre de nuit blanche ou de grande nuit, qu'on donnait à ces sortes de fêtes.

Je méditai un coup d'Etat ; c'était de l'avoir près de moi pendant la comédie et la représentation de danse. Il était si timide, il avait si grand-peur qu'on ne le rebutât, qu'il faudrait certainement le lui demander. J'y allai tout droit. Il rougit.

― Ah ! madame, pourquoi faire ? Comment voulez-vous que j'ose m'asseoir à cette place, et qu'y gagnerai-je, sinon un redoublement de malheur ?

― C'est donc un malheur que d'être à côté de moi, que de causer avec moi ?

― C'est le bonheur, madame, c'est le désir de mon coeur, le désir le plus cher ; c'est le rêve de mon ambition ; mais, hélas !...

― Eh bien, hélas ?

― Vous appartenez à un autre, vous m'avez oublié, délaissé ; vous êtes perdue pour moi, et je ne puis plus même me permettre une pensée, dans la crainte de vous offenser.

Pour le bâtard d'un prince, pour le secrétaire d'un grand seigneur, ce pauvre Larnage était bien niais. Le prince et le grand seigneur, il est vrai, étaient deux dévots ; mais qu'importe ! il avait vingt-trois ans à peine, et tout est là.

Il finit cependant par comprendre, par se mettre auprès de moi, par s'établir de façon à montrer sa joie et son bien-être ; il prit des airs de poule au nid, ainsi que le disait Pont de Veyle de madame de Luxembourg dans sa bergère, lorsqu'il lui tombait quelque réputation à déchiqueter. Les autres ne s'occupèrent bientôt plus que du spectacle. Larnage, bien qu'il fut le poète, ne s'occupa que de moi ; moi, je m'occupai du spectacle d'abord et de lui ensuite, et cela, pour être juste, avec la même vivacité et le même plaisir.

Nous vîmes donc le Bon-Goût, réfugié à Sceaux, et présidant aux occupations de madame du Maine. Il conduisit les Grâces, qui dansèrent en dressant une toilette, pendant que leurs suivants chantaient les vers de Larnage sur une musique douce. Ce premier intermède eut beaucoup de succès ; chacun le trouva délicieux. Je fis un compliment à mon ancien maître, qui en devint presque fou de bonheur.

Le second intermède, ce furent les jeux personnifiés, apportant des tables à jouer, avec ce qui était nécessaire aux différents jeux. Ils chantaient et dansaient en même temps et ces flatteries s'adressaient à la princesse, qui les trouvait aussi vraies que judicieuses ; elle en avait l'habitude. Tout cela était représenté par les meilleurs acteurs de l'Opéra.

Enfin le couronnement après les reprises, ce furent les Ris dressant un théâtre, l'ornant de fleurs, de festons, d'astragales, comme dans la tragédie, pour y représenter, non pas une tragédie, mais une pièce de mademoiselle de Launay toujours aidée de Larnage. Mon Dieu ! quels affreux vers ils avaient faits à eux deux ! Le sujet ne prêtait guère. C'était madame du Maine découvrant le carré magique qu'elle avait cherché et qu'elle cherchait encore, sans l'avoir trouvé jusque-là. Il est vrai que, pour dire une belle pensée, on n'y regarde pas de si près, selon la comtesse d'Escarbagnas.

La princesse joua elle-même son rôle, et chacun joua le sien propre. C'était la cour de Sceaux transplantée sur le théâtre, parlant en prose rimée au lieu de prose vulgaire. On y mit une vérité et une gaieté digne d'éloges ; on sauva ainsi l'ennui de la chose. Je parle toujours des autres ou de moi-même au point de vue d'aujourd'hui ; car alors, ce soir-là, je ne pouvais m'ennuyer, j'en étais à mes premières émotions d'amour, et d'amour caché encore !

― Ces vers sont tendres, disais-je à Larnage, la tête un peu perdue.

― Je songeais à vous en les faisant, répondit-il. Ah ! madame, n'aurez-vous pas pitié de moi, et ne vous verrai-je point comme autrefois, ne causerons nous plus par une belle nuit étoilée ?

― Peut-être, monsieur, répliquai-je, poussée par un désir immense d'éprouver quelque chose que j'ignorais.

― Et quand cela ? et quand cela ?

J'allais répondre à cette question, mais je fus interrompue par un incident que je ne prévoyais pas.

Chapitre XXII

Mademoiselle de Launay me toucha l'épaule et me dit tout bas :

― Vous parlez d'amour, ici, madame la marquise, et vous ne songez pas à vos voisins.

Je tressaillis, cet avertissement me rappela sur la terre, car j'avais un peu suivi Larnage, je ne sais où sur ses ailes de poète. Je devins très rouge et je balbutiai.

― Oh ! ne vous effrayez pas, ajouta-t-elle ; vous n'êtes pas la seule, nous en parlons aussi, nous !

Et de la main elle me montra un homme que je regardai à deux fois avant de comprendre : c'était le bon abbé de Chaulieu, âgé alors de plus de quatre vingts ans. Elle vit ma surprise et reprit :

― Vous croyez que je plaisante ? demandez-le-lui.

― Hélas ! reprit l'abbé, ce n'est que trop vrai. Elle méprise mon dernier amour et mes derniers vers.

― Des vers ! Quoi ! des vers de vous, monsieur l'abbé, et elle les méprise, l'ingrate ?

― Oui, madame, oui. Je lui ai dit :

          Que ne te dois-je point ? Sans toi, dans l'indolence

          Coulaient mes derniers jours à l'ennui destinés,

          Par la nature condamnés

          Aux langueurs de l'indifférence.

          Toi seule, ranimant, par d'inconnus efforts,

          D'une machine presque usée

          Les mouvements et les ressorts,

          As fait renaître encor dans mon âme glacée

          Les fureurs de l'amour et mes premiers transports.

          Je ne comptais pour rien, dans l'ardeur de te plaire,

          Du plaisir d'être aimé la douceur étrangère ;

          Au seul plaisir d'aimer j'abandonnais mon coeur.

          Heureux à qui le ciel donne un coeur assez tendre

          Pour pouvoir aisément comprendre

          D'un amour malheureux quel était le bonheur,

          Tel que je crois qu'il devrait rendre

          Les plus heureux amants jaloux de mon erreur !

J'ai encore ces vers écrits de la main de l'abbé de Chaulieu, ce sont les derniers qu'il ait faits. Il avait bien de l'esprit, malgré ses quatre-vingts ans passés.

En entendant ce madrigal, je fus charmée du ton de conviction, de facile bonhomie qu'il mit à le réciter. Mademoiselle de Launay en riait, sans pruderie et sans se moquer, comme une honnête et bonne personne qu'elle était.

― C'est que je l'aime bien, madame, ajouta le vieillard ; je voudrais le lui prouver mieux que par des paroles, mais elle repousse tout. J'ai mille pistoles à son service, je ne puis parvenir à les lui faire accepter.

― Voilà trois fois au moins que je vous refuse, abbé ; je vous conseille, en reconnaissance de vos généreuses propositions, de n'en pas faire de pareilles à bien des femmes, vous en trouveriez quelqu'une qui vous prendrait au mot.

― Oh ! je sais à qui je m'adresse, répondit-il naïvement.

Nous éclatâmes de rire ; il ne concevait pas pourquoi, et n'en poursuivit pas moins son antienne :

― C'est comme pour sa parure ; voyez, madame, comme elle est mise ! Prêchez-la donc ! je ne puis rien obtenir d'elle à cet égard. Elle me désole, elle a des habits qu'on ne voit à personne, des habits simples...

― Abbé, je me trouve parée de tout ce qui me manque.

Il n'y avait rien à répliquer à cela. C'était faire bon marché de ses charmes ; elle avait cet esprit-là, avec mille autres. L'abbé ne l'en adorait que plus et s'évertuait à lui plaire. Cela a duré jusqu'à la fin de sa vie. Il le lui prouva par des soins qu'on ne peut rendre. Son carrosse et sa maison appartenaient plus à mademoiselle de Launay qu'à lui : il envoyait prendre ses ordres tous les matins ; elle chassait ses gens quand ils ne lui convenaient pas, ou le forçait à les garder malgré lui ; il était heureux de tout ce qui venait d'elle. C'était une de ces passions de vieillard qui tournent à la monomanie. La belle s'en accommodait fort et disait pour raison :

― Ah ! ma reine, si vous saviez combien on est flattée d'être aimée avec persévérance des gens qu'on n'aime point et qu'on ne trompe pas ! Rien de plus heureux que d'être aimée de quelqu'un qui ne compte plus sur soi et ne prétend rien de vous !

J'ai su cela depuis par expérience, et le fait est qu'elle avait raison.

Ce soir-là, nous aurions préféré, Larnage et moi, qu'ils eussent filé leur amour de leur côté, en nous laissant filer aussi le nôtre. J'allais répondre à mon amant sur un point bien intéressant, lorsqu'ils m'interrompirent ; il brûlait de reprendre la conversation, et nos voisins ne le permettaient point. Mademoiselle de Launay avait ses raisons ; je n'étais pas encore son amie ; et la fine mouche faisait de moi un instrument.

― Vous resterez bien à Sceaux deux ou trois jours, n'est-ce pas, madame ? Il y va venir de singuliers personnages, avec lesquels nous prétendons nous divertir. Ne nous refusez pas, madame la duchesse m'a ordonné de ne pas vous laisser partir.

Je ne demandais pas mieux que de rester ; je me fis un peu prier pour la forme, et puis j'acceptai. Larnage m'en remercia par un coup d'oeil qui me fit battre le coeur. Ce n'était pas tout encore, et mademoiselle de Launay voulait achever son rôle.

― Madame la duchesse du Maine s'occupe en ce moment du mémoire qu'elle fait faire dans l'affaire des princes légitimés contre les princes du sang ; vous êtes une personne d'esprit, elle serait bien aise de vous consulter là-dessus.

― Moi, mademoiselle ? repris-je au comble de la surprise. Je ne savais même pas que ce procès existât, comment en pourrais-je parler à ceux qui le connaissent ?

Ce n'est pas précisément le procès, ce sont des savants à voir pour cela ; nous vous les montrerons, vous en direz votre avis. Il en vient un demain, ou plutôt aujourd'hui, c'est un érudit véritable.

― Mademoiselle, je ne suis pas savante, moi ; dispensez-moi...

― Cela vous amusera.

Je n'insistai pas ; cependant tout cela me semblait extraordinaire. Ce qui ne l'était pas moins, c'est qu'on me recherchât, connaissant mes liaisons avec le Palais-Royal. D'ordinaire, on en était exclu pour cela seul. Je n'avais guère la tête aux énigmes, je n'en demandai pas davantage, afin qu'on me laissât libre ; et, en effet, mademoiselle de Launay emmena son vieux Tython ; nous restâmes de nouveau seuls, Larnage et moi ; un frisson parcourut tout mon corps. Nous ne disions rien pourtant ; enfin il reprit d'une voix si basse, que je l'entendais à peine :

― Quand donc, madame, quand donc irons-nous encore comme à Dampierre, regarder ces chères étoiles, ces étoiles bien-aimées qui nous éclairent si doucement ? Ah ! ne me faites pas mourir en attendant, je vous en conjure !

Justement le ciel était étoilé ; justement les lampions de la fête se mouraient ; justement les convives, un peu las du plaisir et de la promenade, rentraient par groupes, après s'être égarés sous ces beaux ombrages. Je ne répondis pas, mais je jetai un regard vers le parc ; il me comprit, il me tendit la main, je me levai comme un automate, et je le suivis.

Nous arrivions au milieu de la charmille, que nous n'avions rien dit encore. Je ne sais comment il se fit que ma main restait dans la sienne, que nous nous regardions au lieu de regarder les astres, et que bientôt il eut passé son bras autour de moi, m'attirant à lui, sans que je fisse de résistance. J'ai beaucoup vu, beaucoup éprouvé, beaucoup senti de choses en ma vie ; eh bien, je le déclare, ce chaste embrassement, cette pure étreinte n'ont point d'égal dans mes souvenirs. Ce fut un vrai moment de béatitude, un délire de coeur dont les philosophes se moqueraient et qui passe tous les autres délires. Pour en retrouver un pareil, je consentirais, ma foi ! à recommencer ma vie, malgré l'ennui qu'elle m'a donné.

Nous restâmes les derniers dans le parc ; nous rentrâmes chez nous après les autres ; nul ne pensait à nous, nul ne s'occupait de nous dans ce petit cercle, où les passions se concentraient en se cachant : madame du Maine, tout à son ambition, tout à ses projets, son mari tout à ses regrets inutiles et à ses désirs impuissants, les autres à je ne sais quoi, à l'amour peut-être. Nous étions donc libres, nous étions donc heureux ; mais, je vous l'atteste, ce bonheur ne coûta rien à ma gloire, et, lorsque je retrouvai Larnage, au déjeuner, si je rougis en le regardant, c'était de bonheur et non de vergogne.

A cette bienheureuse époque de la Régence, il n'était guère de femmes à mon âge qui connussent encore ces rougeurs-là.

Chapitre XXIII

Vous ai-je parlé bien en détail de madame la duchesse du Maine ? En vérité, je n'en sais rien. Je ne me le rappelle pas. Je l'ai demandé à cette petite fille ; elle m'a dit que j'avais encore beaucoup de choses à raconter sur la princesse ; mais elle a tant de malice, qu'elle veut peut-être me faire radoter pour qu'on sache bien mes quatre-vingts ans.

― Madame la duchesse du Maine, bien qu'on en ait dit, n'était pas précisément galante. Certainement, elle eut des amants, elle en eut deux ou trois peut-être ; qu'est-ce que cela auprès des autres princesses ; surtout auprès de celles qui vinrent après elle, ses trois nièces de Condé surtout : mademoiselle de Sens, mademoiselle de Charolais, mademoiselle de Clermont ? Je ne vous transmettrai pas leurs prouesses, pas même celles dont on les accuse avec des preuves ; je n'aime pas les propos, et il me siérait mal de les blâmer.

L'homme que madame du Maine a le plus aimé, il faut en convenir, c'est le cardinal de Polignac. Il eut ses dernières années, ses derniers sentiments, et ce sont les plus forts chez nous autres femmes ; ils s'augmentent de tous nos regrets ; chaque jour qui s'enfuit, en nous emportant une illusion, en augmente la puissance. On adore ce que l'on va perdre, on prête aux dernières fleurs plus d'éclat, plus de parfum : on voit tomber les feuilles une par une avec mélancolie. J'ai éprouvé tout cela, en vérité je ne sais pourquoi, car j'avais depuis longtemps reconnu le néant des affections du monde. Mais il faut tenir à quelque chose pourtant !

On a été jusqu'à prêter à madame la duchesse du Maine un amour incestueux pour M. le duc de Bourbon, son frère. Hélas ! que ces gens-là ne connaissaient guère ni l'un ni l'autre ! Madame du Maine n'a jamais pu jeter un coup d'oeil sur un homme sans esprit ; madame du Maine a toujours méprisé la matière ; madame du Maine a poussé la délicatesse jusqu'à l'extrême. Et M. le duc !... Ah ! grand Dieu ! demandez plutôt à madame sa femme. Celle-ci ne pouvait le souffrir, il y avait de quoi. Ils passèrent leur vie à se débattre et à s'accuser avec justice certainement ; seulement, madame la duchesse pétillait de tout l'esprit des Mortemart, et M. le duc ne pétillait que de débauche. Elle lui dit, dans une de leurs querelles, ce mot qui a tant couru :

― Monsieur, vous avez beau crier, je puis faire des princes du sang sans vous, et je vous défie d'en faire sans moi.

Elle fit mieux que de le dire, elle le prouva.

Revenons à madame du Maine.

Le lendemain de cette grande nuit, elle se leva fort tard, et nous également. Mademoiselle de Launay me vint quérir chez moi, pour me mener à la toilette de la princesse ; elle avait son intention. Madame du Maine me reçut avec le plus bienveillant sourire ; elle me fit donner un siège et me demanda si je me plaisais à Sceaux et si je ne voudrais pas y revenir souvent.

Je lui répondis, par un élan, que je m'y plaisais fort, et que j'y reviendrais chaque fois qu'on me ferait l'honneur de me recevoir.

― Vous connaissez le petit Larnage ? ajouta-t-elle brusquement tout en ajustant un rochet.

J'eus un soubresaut d'étonnement et je me levai pour lui faire la révérence, toute déconcertée.

Elle se mit à rire, et répéta la question.

― Oui, madame, répondis-je cette fois ; je l'ai vu chez madame la duchesse de Luynes.

― Connaissez-vous sa mère ?

― Oui, madame.

― Et dit-on quel est son père ?

― Je l'ignore, madame.

― Ah ! ah ! vous l'ignorez ! On lui en donne un pourtant que je connais fort ; il le nie, comme si cela devait me tourmenter beaucoup. Je ne suis pas femme à m'agiter de si peu que cela.

Mademoiselle de Launay me tira de cette conversation en annonçant qu'on la demandait et que c'était sans doute le savant attendu.

― Ne vous en allez pas, répliqua Son Altesse ; il n'y a qu'à le faire entrer, je le verrai. Restez, madame ; cela vous amusera peut-être. Ces savants sont drôles quelquefois. Il s'agit tout bonnement de notre mémoire contre monsieur mon neveu ! il en sait fort long là-dessus, à ce qu'on prétend. De Launay, ne me nommez pas.

On introduisit le savant. Et quel animal ! quel cuistre bourré de latin et de rodomontade ! Il portait de gros bas, des souliers sans bords, un habit à pièces, des cheveux gras, un chapeau de marmiton, tout cela non pas misérable, mais dégoûtant, tout cela insolemment étalé, comme Diogène dans son tonneau, avec cette prétention de frondeur qui commençait à poindre et qui augmentait avec une rapidité effrayante ; Dieu sait où elle mènera ce pays-ci. Ce qui me console ; c'est que je n'y serai plus.

Notre homme regarda les lambris dorés, l'appareil de la toilette, la quantité de gens qui servaient du haut de sa grandeur. Il s'approcha de madame du Maine, la salua à sa manière ; il semblait plus au fait des usages hébraïques que des nôtres.

― Mademoiselle, lui dit-il, vous ne pouviez vous adresser mieux qu'à moi pour résoudre la question qui vous occupe, et madame la duchesse du Maine a fait preuve de sa sagacité ordinaire par le choix qu'elle a fait.

― Vous êtes trop bon, monsieur.

Il la prenait, ou feignait de la prendre pour mademoiselle de Launay ; on ne le dissuada pas ; c'était plus commode.

― Monsieur, que pensez-vous de M. le duc et des raisons qu'il fait valoir ?

― Mademoiselle, Sémiramis avait prévu le cas, et ses lois sont précises. A la cour, jamais pareilles choses ne se virent.

― Mais, monsieur, il n'y avait point de princes légitimes chez Sémiramis.

― C'est une grave erreur, mademoiselle, une très grave erreur : Sémiramis eut plusieurs bâtards.

Nous fîmes tous un mouvement ; madame du Maine ne se déferra pas.

― Oui, mademoiselle, elle en eut plusieurs, et Ninus aussi. L’adultère était fort à la mode à Babylone. Et Nemrod, donc ! Les princes de son sang se révoltèrent aussi par les grands bienfaits dont il combla les fils de ses amours, ils entreprirent de les dépouiller. Savez-vous ce que fit Nemrod, mademoiselle ? le savez-vous ?

― En vérité, non, monsieur.

― Eh bien, il leur fit couper les oreilles ; il fit même couper le nez aux plus mutins, et cela, je puis vous l'assurer, entendez-vous, mademoiselle ? Et, si M. le régent était juste, il userait du même moyen, ce serait plus tôt fini.

Nous éclatâmes de rire à sa barbe ; l'idée de M. le duc sans nez était la plus bouffonne du monde. Madame du Maine garda son sérieux, et répondit d'un air digne :

― Monsieur, le moyen serait d'autant meilleur qu'après avoir enlevé le nez du visage de M. le duc, je ne vois pas trop ce qu'il y resterait.

― Du temps des Chaldéens, mademoiselle, on n'eût pas souffert un abus semblable.

― Quoi ! le nez de M. le duc ?

― Non, mademoiselle, ces réclamations contre les volontés du feu roi : ils étaient impitoyables pour la révolte. J'ai lu que Smerdis, non pas Smerdis le mage, mais un autre Smerdis, lequel devint borgne en prison à force d'avoir pleuré...

― D'un oeil ?

― Il s'était condamné à aller chaque jour, pieds nus, au tombeau de son oncle, à la volonté duquel il avait désobéi ; et il y alla, mademoiselle.

― C'est encore un procédé, cela. On pourrait envoyer M. le duc d'Orléans, M. le duc et les autres princes à Saint-Denis, tous les matins, pieds nus ; je demande à voir passer cette procession. Je ferai observer cependant que la famille de Louis XIV ne se peut régir avec les mêmes lois que celles des enfants de Nemrod, et qu'il nous faudrait des exemples un peu plus récents.

― Ah ! mademoiselle, que sont les modernes à côté de cette sublime antiquité ? Quels modèles à suivre, à chercher dans ce passé merveilleux dont nous ne sommes aujourd'hui que la pâle copie !

Et, se levant, il commença un discours sur les anciens, bourré de latin et de grec, auquel Son Altesse coupa court en lui demandant s'il ne voulait point entrer à la Sorbonne ?

― Je vous y enverrais volontiers, monsieur, pour la réjouissance que vous nous causez aujourd'hui. Malheureusement, cela ne dépend pas de moi. L'heure de mon service m'appelle ; adieu.

Cet homme, qui s'appelait Bourdin l'aîné voilà que je me le rappelle, se leva en pied, indigné de ce qu'on avait autre chose à faire qu'à l'écouter.

― Je sors, mademoiselle ; mais si vous me redemandez, ne comptez pas sur moi, je ne viendrai plus.

Et, sans autre façon, il sortit de la chambre.

C'est la vraie peinture des savants de ce siècle ; Molière ne l'eût pas reniée, et il eut fait un chef-d'oeuvre.

Chapitre XXIV

Cette scène m'affrianda ; je crus de bonne foi à ce qu'on me présentait, et, lorsque mademoiselle de Launay me proposa de voir encore une certaine comtesse, une certaine madame Dupuis, et un certain abbé Lecamus, lesquels devaient faire des sorcelleries et des confidences merveilleuses, je me réjouis infiniment, et j'acceptai bien vite. Ce fut une grande joie à Sceaux, on se servait de moi comme d'un paravent. Chérie de M. le duc d'Orléans, je n'étais pas suspecte, et je pourrais, dans l'occasion, certifier qu'on n'avait rien fait de coupable, puisqu'on m'avait admise, puisqu'on avait insisté pour que je restasse. C'était fort bien imaginé, et, à mon âge, si peu usagée que je fusse, je devais donner dans le panneau. J'y donnai en plein.

― Vous souperez avec de Launay, alors, madame, ajouta madame du Maine ; c'est elle que traitent ces illustres personnages. Quant à moi, je paraîtrai au dessert, déguisée ; s'ils me reconnaissent, je les fais chasser sur― le-champ. M. le duc du Maine n'aimerait point ces pratiques, c'est bon pour M. le duc d'Orléans, qui croit au diable pour croire à quelque chose. Quant à vous qui êtes libre, vous vous amuserez fort.

Je restai la matinée entière à écouter la princesse, fort spirituelle et fort amusante. Elle me parla de son ordre de la Mouche, et me dit qu'elle était désolée de ne pas avoir maintenant ces belles cérémonies d'autrefois pour me recevoir chevalière.

― Mais nos soucis passeront, et nous recommencerons. J'espère que vous reverrez Sceaux dans sa splendeur première ; il se peut que bientôt... Si je gagne mon procès, ajouta-t-elle vivement, nous serons plus riches que jamais ; M. du Maine n'aura plus de craintes pour ses enfants, pour leur fortune et leur avenir, et nous nous amuserons tranquilles, alors.

Mademoiselle de Launay, bien que femme de chambre en titre de Son Altesse, était, par le fait, tout autre chose.

Elle ne faisait aucun office de domesticité que d'être toujours présente ; cependant on l'employait plutôt comme secrétaire, comme confidente ; jamais elle ne chaussa sa maîtresse, jamais elle ne lui mit une épingle, et, ainsi que le disait madame du Maine :

― Mademoiselle de Launay est censée être ma femme de chambre ; pourtant mon esprit est le très humble serviteur du sien.

Ceci n'était pas vrai : madame du Maine dominait tout. L'heure arrivée, notre toilette faite, on me prévint que nous irions souper dans une maison de Sceaux, chez une manière de gentilhomme, se disant savant, et armé d'arguments irrésistibles pour vaincre les ennemis de M. du Maine.

― Il y a dans cette comédie une comtesse affamée, dont je vous ai parlé, qui, après bien des peines, a persuadé au gentilhomme qu'il fallait me donner à souper pour que je l'écoutasse ; celui-ci habite la ville de Sceaux, il est riche et avare : il va m'ennuyer mortellement avec ses livres ; j'espère cependant éviter Smerdis le mage et Sémiramis. Accusez-moi si vous voulez, mais j'ai voulu avoir une compagne de supplice. Ce qui ennuie lorsqu'on est seul amuse lorsqu'on est deux, et qu'on en peut causer ; ne le trouvez-vous pas ?

J'en demeurai d'accord, et je suivis ma conductrice, très disposée à me divertir de ces espèces ; néanmoins je ne m'attendais guère à ce que j'allais voir.

On nous conduisit en carrosse gris jusqu'à la porte du gentilhomme, qui s'appelait M. Després. Il fallait faire encore assez de chemin pour s'y rendre du château. Tout se mit en mouvement à notre aspect dans ce petit logis, et les servantes, en nous faisant des révérences, relevaient leurs tabliers de cuisine, fort propres, sans aucune tache, comme des meubles qui ne servent pas souvent.

― Ou l'on est bien prodigue ici, ou l'on est bien avare, dis-je tout bas à ma compagne : voilà des cuisinières très hautement tenues, si elles ne font pas un maigre fricot.

― Tenez-vous pour avertie que le fricot est maigre, me répliqua-t-elle ; nous souperons au château en rentrant.

M. Després vint au-devant de nous, escorté de ses convives ; nous étions les personnages importants, on nous salua jusqu'à terre.

La comtesse ne se possédait pas de se voir enfin sur le point de souper ; elle eut l'amabilité du bonheur, nous prépara des sièges au meilleur endroit, nous nomma les personnes présentes ; enfin chacun de ses gestes nous disait :

― Dieu ! que je vous remercie ! j'aurai ce soir autre chose que du pain sec.

Pauvre femme ! Quelles déceptions l'attendaient ! Est-ce que les vieux estomacs sont comme les jeunes coeurs ? est-ce qu'ils se laissent abuser par des chimères ? est-ce que la fumée suffit pour les contenter ?

Il y avait là des gens de l'autre monde : l'abbé Lecamus et la dame Dupuis, la pythie annoncée, n'étaient pas les moins curieux. On se rangea en cercle, et, bien qu'il ne fît pas froid, quelques tisons fumaient dans la cheminée ; nous sûmes que c'était par économie. La grande chambre où nous étions, au rez-de-chaussée, avec des carreaux, n'était jamais ouverte. Il y régnait une humidité épouvantable ; sans cette apparence de feu, on n'aurait pas pu y tenir, et puis nous vîmes bientôt que le feu servait à autre chose.

Pour nous faire honneur, on nous mit, mademoiselle de Launay et moi, à chaque coin de la cheminée ; on nous sépara donc à notre grand regret. Pas moyen de nous parler autrement que des yeux, et encore se fallait-il surveiller, car on nous regardait.

Les femmes étaient là, la bouche en coeur, les hommes avec un sourire de complaisance ; nous semblions deux pagodes, et l'on ne disait rien. J'avais grande envie de rire.

― Monsieur, dit enfin mademoiselle de Launay, quand donc la dame Dupuis montrera-t-elle ses prodiges?

― Au dessert, mademoiselle, et nous irons le prendre dans un lieu tout exprès.

― Ah ! repris je, quelque jolie tonnelle, ou quelque cabinet de verdure dans le jardin ?

― Non pas, madame : dans un endroit où l'oeil des profanes ne pénètre point, et où ses miracles s'accomplissent sans danger.

Mademoiselle de Launay se leva vivement à ces mots.

― Quoi ! monsieur, ce n'est pas chez vous que ces miracles se verront ?

― C'est chez moi, mademoiselle, mais pas ici.

― J'attends une de mes amies, une personne fort savante, qui se rendra ici vers dix heures pour assister aux merveilles : ne nous trouvera-t-elle point ?

― Elle nous trouvera certainement, car nous l'attendrons ; c'est à onze heures seulement que le dieu s'empare de la pythonisse ; jusque-là, elle restera muette comme vous la voyez.

― Quoi, ne soupera-t-elle point ?

Le Després fit un soupir.

― Hélas ! elle ne soupera que trop, mademoiselle ! Son inspiration ne lui lie pas la mâchoire, mais la langue seulement.

En effet, la Dupuis était là comme une idiote, sans faire un mouvement, ni prononcer un mot. Toutes ces momies se turent après ces explications, et la conversation en resta là.

Mademoiselle de Launay avait la vue la plus basse que j'aie rencontrée : elle voulut se donner une contenance et prit la pincette, afin d'attiser le feu, qui se mourait d'inanition. Elle saisit quelque chose de noir qu'elle prit pour un tison hors de sa place, et qu'elle mit, en tapant dessus derrière une bûche à demi allumée.

Un cri général s'éleva dans le cercle. Quant à moi, j'étouffais, le rire me suffoquait.

― Miséricorde ! la chocolatière !... Que faites-vous, mademoiselle ! Nous ne souperons plus, s'écria la désolée comtesse.

Un pétillement, la cendre qui vola, nous apprirent que tout était consommé. Le chocolat répandu avait éteint le feu, et, d'un seul coup, mademoiselle de Launay détruisait toutes nos espérances.

― Monsieur, dit-elle avec beaucoup de sang-froid, qui aurait jamais imaginé du chocolat après souper ?

― Mademoiselle, n'est-ce pas le bel air de la cour ? Je croyais que les gens de qualité ne mangeaient rien le soir ; je vous ai servie en conséquence.

― Je ne suis point de qualité, et je soupe, répliqua ma compagne.

― Quant à moi, je suis de qualité, et je souperais plutôt deux fois qu'une, poursuivit la comtesse.

Quoi qu'il en fût le souper était dans les cendres, le feu était éteint, la prophétesse se taisait, les autres savants allongeaient les mains comme des désolés. Qu'allait-il advenir de tout cela, et qu'étions-nous venues faire dans cette galère ?

C'est ainsi que l'on conspirait en ce temps-là.

Chapitre XXV

La conversation tombait d'inanition, comme nous, après le meurtre de la chocolatière. Je commençais à trouver la partie un peu sérieuse, puisqu'il n'était pas permis d'en rire, lorsqu'on annonça le souper. Nous passâmes pêle-mêle dans une salle plus humide que l'autre, attendu qu'on n'y avait pas fait de feu, et nous nous trouvâmes en face d'une grillade, d'une omelette et d'une salade ; le tout assez copieux pour quatre personnes, et nous étions quinze. L'assaisonnement était un joli petit vin de cabaret tout jaune, qu'une goutte d'eau rendait plat à ne le point boire.

Quant à cela, j'en riais de bon coeur, et il n'y avait point espérance que la pythonisse se montât la tête à ce jus divin. Nous avions la mine d'être venues pour rien. Le repas ne fut pas long, on se leva rassasié des yeux, et l'on se disposa à la grande affaire de la soirée.

Madame la duchesse du Maine, habillée en bourgeoise, escortée du cardinal en tabellion, nous attendait dans l'autre chambre ; elle était méconnaissable sous sa grande coiffe. Mademoiselle de Launay ne la reconnut qu'à la voix, avec sa mauvaise vue. La duchesse me fit un signe d'amitié ; nous nous réunîmes tous les quatre et nous marchâmes derrière notre hôte, derrière l'abbé Lecamus, derrière la comtesse, derrière un abbé de Vérac, transfuge de l'autre camp, et que j'ai toujours soupçonné d'un espionnage intéressé, et nous voilà embarqués dans un chemin à se rompre le cou.

Nous traversâmes d'abord un jeu de paume, bâtiment à moitié détruit, dont le plafond devait nous tomber sur la tête ; de là, nous parcourûmes de sombres détours, des chambres à chausses-trapes, des planchers transparents à donner le vertige, à travers lesquels on apercevait des lumières ; je me pressais contre ma compagne, qui, voyant encore moins que moi, ne savait où on nous conduisait et s'inquiétait pour sa maîtresse.

― Quelle imprudence d'être venue ! me disait-elle tout bas ; si on la reconnaissait, quelles ne seraient pas les suites de tout ceci !

― Mais pourquoi, mademoiselle ? Elle ne fait point de mal ; elle défend le bien de ses enfants, et l'on ne peut la blâmer, bien que le moyen soit extraordinaire.

Mademoiselle de Launay hocha la tête ; elle savait bien, au contraire, qu'il y avait fort à blâmer dans tout ceci. Nous avions la mine d'aller au Sabbat ou dans un coupe-gorge, ou je ne sais dans quoi. C'était une terrible aventure, comme dit don Quichotte.

Enfin nous arrivâmes dans une sorte de galetas, où nous attendait une assemblée digne du lieu. J'ai vu depuis quelque chose de semblable chez les convulsionnaires, ainsi que je vous le dirai en son lieu ; pour cette fois, je n'étais pas aguerrie, et je regardais autour de moi avec une véritable frayeur.

― Mais où sommes-nous, mademoiselle ? Ces gens ne vont-ils pas nous égorger, et qu'allons-nous voir ?

― Nous sommes chez une sorcière. Tous ces gens-ci ont connu M. le duc et ses manoeuvres ; ils savent beaucoup de choses qui importent à Son Altesse, et cette madame Dupuis, inspirée fort souvent, nous dévoilera ses secrets.

― Quoi ! tous ces fantômes importent à Son Altesse et peuvent la servir ?

― Non pas ceux-là ; ce sont des spectateurs, des consultants comme nous. C'est la sorcière, ce sont ses amis, vous allez voir. Madame est comme un malade qui ne se contente pas des médecins, et qui prend encore des empiriques.

Je croyais tout, j'étais si loin de la vérité ! On nous fit ranger autour des murs, on alluma deux lampes fumeuses, qui éclairaient juste assez pour rendre les ténèbres plus effrayantes. Un grand silence se fit ; la Dupuis parut au milieu du cercle, s'assit sur un tabouret bancal, fit mille contorsions de toute espèce, ouvrit la bouche, et il n'en sortit rien du tout.

― Allons ! dit ma compagne, elle n'a pas bu, elle ne parlera point ; c'était bien la peine de venir ici !

La pythie recommença à rouler des yeux, à pousser des cris inarticulés, à se plaindre d'une façon lamentable ; et puis elle finit par baisser la tête et s'endormit, ou du moins elle en eut l'air. Mademoiselle de Launay ne me lâchait point et fixait mon attention à sa manière. Pendant ce temps, je ne voyais point madame du Maine, laquelle employait bien ses instants, à ce que j'ai su, et conspirait gaiement avec ces faux gueux, tous ou envoyés de l'Espagne, ou serviteurs de sa maison, se préparant au coup qui devait éclater plus tard, ou lui rapportant des nouvelles. J'étais là, encore une fois, comme une niaise : on comptait me faire dire ce que j'avais vu, en cas de besoin et mettre à néant les accusations par un témoignage aussi sincère, aussi désintéressé que le mien.

Tout à coup la sibylle se leva comme si un ressort l'eût touchée ; elle se trouva debout en un clin d'oeil.

― Je vois ! je vois ! je vois ! s'écria-t-elle.

― A la bonne heure ! reprit ma voisine.

Nous voilà tous les yeux en l'air, pour chercher ce qu'elle voyait, et n'apercevant qu'une grande vilaine charpente, remplie de toiles d'araignée.

― Je vois une lignée de princes et de rois, je vois des écrits réhabilités, je vois un grand législateur, je vois le fils d'un puissant monarque, magnanime comme son père.

― Ah ! ah ! me dit tout bas mademoiselle de Launay, c'est M. le duc du Maine, qui s'arrangera avec M. le duc et qui lui pardonnera sa faute.

J'ouvrais les yeux écarquillés à n'y plus voir. Je ne comprenais rien à tout cela. je n'avais pas envie de rire ; j'étais mal à mon aise ; je sentais par instinct que j'étais déplacée, qu'il y avait dans toute cette affaire quelque chose d'obscur, Mademoiselle de Launay m'observait et craignait que je n'eusse des soupçons ; elle se mit à plaisanter ; elle avait un charmant esprit et s'en servait à merveille. Je ne l'écoutais qu'à moitié ; Je cherchais le mot de l'énigme ; je n'avais garde de le trouver.

― Mademoiselle, interrompis-je, cette femme-là n'est ni ivre ni inspirée, elle joue un jeu.

― Toutes ces femmes-là en font autant ; c'est leur état ; elles ne feraient point de dupes sans cela.

― Mais comment madame du Maine est-elle si crédule ? comment nous a-t elle envoyées ici ?

― Je vous l'ai dit : elle veut gagner ce procès ; elle fait elle-même un mémoire ; elle cherche des preuves ; on lui a assuré que cette femme, dans ses extases, parlait de M. le duc ; la curiosité s'en est mêlée ; elle a désiré la voir, et voilà tout. Elle a pensé vous procurer un plaisir, et vous y a conduite. Quand vous connaîtrez davantage Son Altesse, cela ne vous étonnera plus.

Cette explication semblait fort naturelle, et je l'accueillis sans difficulté. Mademoiselle de Launay déploya ensuite toutes les séductions de son esprit, toutes ses étincelles, toutes ses paillettes ; je m'amusai fort à l'entendre, et la Dupuis ne m'occupa point. Madame du Maine s'approcha bientôt de nous, et, me touchant l'épaule pour m'empêcher de me lever :

― Vous oubliez où nous sommes, dit-elle, et que l'on ne me connaît point. Nous sommes volées, on nous a conduites à un spectacle bon tout au plus pour des idiots. De Launay, quand toutes ces marionnettes reviendront, ne les recevez plus. En vérité, parce que M. le régent s'occupe de magie, il faut que tout le monde s'en mêle. Allons-nous-en, voulez-vous ?

Nous la suivîmes : elle me semblait ennuyée ; et pourtant, ce qui fut ensuite appelé la conspiration de Cellamare venait de se décider, et l'ambassadeur lui-même était un de ces gueux à figure repoussante et à haillons crasseux qui m'avaient tant déplu.

Voilà comment, sans m'en douter, je fus mêlée à cette grande aventure et comment je servis d'excuse à une conspiration dont je ne me doutais pas.

Nous revînmes à Sceaux, où l'on nous donna à souper. Le lendemain, je fus éveillée de bonne heure par un courrier de madame de Parabère.

Il m'apportait une lettre d'elle, contenant seulement ces mots :

« Vous n'êtes pas encore mon amie, mais vous êtes bonne ; je m'adresse à vous en toute confiance. Partez tout de suite, partez sans retard, venez me retrouver chez moi, j'ai besoin de vous. Il s'agit de la vie ou de la mort : ne vous faites pas attendre. Je n'ai pas, dans tout ce qui m'entoure, une femme à qui je puisse demander ce que j'attends de vous. Si vous me refusez, je suis perdue. »

Chapitre XXVI

Je m'empressai de porter cette lettre à mademoiselle de Launay, la priant de m'excuser auprès de madame du Maine et d'obtenir d'elle qu'elle voulût bien me renvoyer à Paris. Je craignais de la mécontenter ; mais je fus toute surprise lorsque j'appris qu'elle m'approuvait beaucoup, qu'elle voulait seulement me voir avant mon départ, et qu'elle mettrait un de ses carrosses à ma disposition, aussitôt que cela me serait agréable. Lorsque je pris congé d'elle, sa dernière parole fut celle-ci :

― Je suis charmée de vous voir fidèle à vos amis, madame, et j'espère vous trouver telle, quand je serai du nombre, ainsi que je le désire.

Je partis bien vite ; le soir même, j'étais à Paris, et je me fis conduire directement chez madame de Parabère. En entendant mon carrosse, on fit ouvrir les portes, et une fille de confiance, descendant les degrés quatre à quatre, vint au-devant de moi.

― Ah ! madame, que madame la marquise va être heureuse de vous voir !

― Est-elle chez elle ?

― Oui, madame, elle y est, elle y est pour vous du moins. La pauvre dame a grand besoin de ses amis.

Je pensai à une disgrâce, et cependant ce que j'avais vu de M. le régent et ce que j'avais vu de la marquise, ne ressemblait guère à des désespoirs. Je montais tout en faisant des conjectures, soin bien inutile, car je ne pouvais deviner. Madame de Parabère vint au-devant de moi, tout échevelée, se jeta dans mes bras en pleurant, sans se soucier des valets qui nous voyaient, et m'entraîna vers sa chambre.

Nous nous assîmes l'une auprès de l'autre sur un sofa ; elle m'embrassa encore et pleura beaucoup. J'étais assez embarrassée de ma personne ; je n'ai jamais été fort tendre, et cette amitié subite n'était pas encore poussée si loin chez moi.

― Qu'y a-t-il ? qu'y a-t-il donc, madame ? et à quoi puis-je vous être bonne ? Je suis accourue à votre appel...

― Oh ! merci, merci ! Laissez-moi me remettre un peu, je vous dirai tout ; en ce moment, j'en suis incapable.

Elle était, en effet, d'un changement inouï ; jamais je n'aurais cru qu'elle prît la chose de cette façon.

Après avoir avalé des gouttes à plusieurs reprises, après avoir respiré des sels, elle se sentit plus forte apparemment, et, se retournant vers moi :

― Vous vous rappelez le comte de Horn ?

― Parfaitement, madame. J'ai eu l'honneur de le voir chez vous, il y a peu de jours encore.

― Eh bien, madame, il est arrêté !

― Arrêté ! Pourquoi ?

― Il est accusé d'un meurtre, oui, d'un meurtre, à cause de cet abominable système de Law, qui les rendra tous fous ou criminels.

― A-t-il donc commis ce meurtre ?

― Non, il ne l'a pas commis ; non, il en est incapable. Ne l'avez-vous pas vu, et en pouvez-vous douter ?

― S'il n'est pas coupable, alors justice lui sera faite.

― Justice lui sera refusée, madame ; car, pour la première fois de sa vie, le régent a une volonté. Il le hait !

― Pourquoi le hait-il ?

― Parce que je l'aime.

Je n'avais rien à répondre à cela, et c'était assez naturel.

― Il y a trois jours, le comte de Horn est venu chez moi. il y est resté assez longtemps. Dans un moment d'exaltation, il s'est jeté à mes genoux, et M. le régent est entré juste en ce temps-là. Il est devenu rouge de colère, et, montrant la porte au jeune homme :

« – Sortez, monsieur ! dit-il.

« – Nos ancêtres auraient dit : « Sortons ! » répondit M. de Horn en le regardant fièrement :

« II s'en est suivi une scène qui a duré presque toute la journée ; j'ai maltraité le prince, je lui ai dit de ces vérités qui ne s'oublient guère ; il est sorti furieux, je ne l'ai pas revu depuis.

Jusque-là, je ne comprenais pas grand-chose. Elle reprit :

― Hier matin, on m'annonça un exempt aux gardes françaises, qui désirait me remettre une lettre à moi-même. Cette lettre, la voici.

Je lus :

« Belle et adorée marquise, je n'ai plus d'espoir qu'en vous, je suis perdu si vous ne venez à mon secours. Un malheureux emportement, suite de la scène cruelle que j'ai essuyée chez vous, m'a rendu coupable d'un meurtre... »

― Mais, madame, interrompis-je, vous voyez bien qu'il l'avoue.

― Un meurtre, mais non pas un assassinat. Continuez :

« J'ai tué un homme qui m'avait insulté, un homme sans défense : c'était un misérable, un voleur ; je n'ai fait que me préserver moi-même. Faites-moi sortir de prison ; sans cela, je ne vous verrai pas, et il faut que je vous voie pour vivre. »

― Eh bien, repris-je, qu'avez-vous fait ?

― J'ai attendu, mon Dieu ! j'ai attendu la réponse d'une lettre que j'ai écrite à Dubois, n'osant pas aller droit au régent, à cause de la scène de la veille. Je ne croyais pas alors la chose bien grave, je croyais à un emprisonnement très court ; la Tournelle devait y regarder à deux fois avant de se mêler de cette affaire. Le frère d'un prince souverain étranger n'était, selon moi, justiciable que de la cour. La réponse de Dubois me tira de cette erreur ; le fait était grave, il s'agissait d'un assassinat, et, bien loin de relâcher le comte, on lui faisait son procès. J'allai tout éperdue chez M. le régent ; il ne me reçut point. Je lui écrivis, je n'eus point de réponse ; je vis dix puissances en une heure ; toutes éludèrent ; alors je compris le danger, je sentis le besoin d'une amie, je pensai à vous, je vous écrivis ; vous êtes venue, et je suis sûre que vous allez m'aider.

― Que puis je faire ?

― Nous irons ensemble chez monseigneur le régent ; il vous recevra, vous.

― Il me connaît à peine.

― Il vous connaît assez pour vous avoir trouvée belle ; cela suffit.

― N'avez-vous pas cherché à le voir aujourd'hui ?

― Au contraire ; mais il est parti dès ce matin pour Saint-Cloud, et n'est pas rentré encore. On doit me prévenir dès qu'il arrivera. Vous viendrez, n'est-ce pas ?

Quand M. Walpole m'accuse d'être romanesque, il n'a pas entièrement tort en ce qui concerne ma jeunesse ; car depuis longtemps j'en suis si bien guérie, qu'il n'en reste plus de traces. En ce temps-là, je l'étais, et je ne fus point insensible au bonheur de me trouver mêlée à tout ceci comme partie agissante. J'assurai la marquise que je ne la quitterais pas ; à quoi elle me répondit qu'on allait préparer mon appartement. J'essayai de la consoler en lui donnant de l'espérance ; elle secoua la tête et me dit :

― Vous ne savez pas tout.

― Il ne mourra point, nous le sauverons.

― Nous ne le sauverons pas, il mourra, je vous le garantis.

― Ne vous faites point de chimères, madame.

― Ce ne sont point des chimères, c'est la réalité. Tous ceux qui m'ont aimée, et à qui je l'ai permis, sont morts de mort violente. Je porte malheur.

Je fis un mouvement d'incrédulité.

― En voulez-vous la liste et la preuve ? Ecoutez-moi :

« L'abbé de Montmorency, assassiné à ma porte ;

« Le vicomte de Jonsac, précipité d'une fenêtre ;

« Les deux frères de Scheval, tués en duel pour moi ;

« Le chevalier de Breteuil, tué en duel pour moi ;

« Le jeune de Blesne, premier page de Madame, assassiné dans un fiacre, en m'attendant à la porte du bal de l'Opéra ;

« L'abbé de Gisors, empoisonné ;

« M. de Cernay, devenu fou, s'étranglant lui-même avec ses cheveux !

« Le chevalier de la Vieuville, mon cousin, qui s'est fait sauter avec son navire.

« Vous le voyez, la liste est longue, et les noms sont illustres. Le comte de Horn viendra s'y placer, vous dis-je, et, à son jour, Philippe d'Orléans, y viendra aussi ; c'est écrit là-haut.

Je vois encore le visage de la marquise en parlant ainsi ; je vois cet effroi, cette conviction empreinte si profondément dans ses traits ; elle me glaça le sang. J'eus peur comme elle : cependant j'essayais de lui répondre et de chasser ces images, lorsqu'une de ses femmes entra en disant :

― M. le régent est de retour et il attend madame la marquise.

Chapitre XXVII

J'avais promis d'accompagner madame de Parabère, et, d'ailleurs, je dois le dire ; j'en avais autant d'envie qu'elle-même. Je ne me fis donc pas prier pour la suivre. Nous fûmes annoncées par Cauche, le confident intime du Palais-Royal. Le prince nous reçut immédiatement. Dès qu'il m'aperçut, son visage exprima la surprise ; cependant il m'accueillit très bien, et me pria honnêtement de m'asseoir.

― Monseigneur, dit brusquement la marquise, sans s'arrêter aux façons, le comte de Horn est à la Conciergerie.

― Je le sais, il a assassiné un homme rue Quincampoix.

― Dites qu'il a vengé une injure qu'il venait de recevoir.

― Vous êtes mal informée, madame : il a assassiné et volé un usurier porteur de sommes immenses, de moitié avec un aventurier piémontais qui se fait appeler le chevalier de Milhes, et qui est frère d'un écuyer de la princesse de Carignan.

― Monsieur, cela n'est pas vrai, vous le savez et vous le répétez pourtant ! C'est affreux !

― Je dis la vérité.

― Ce n'est pas la vérité, car la vérité, la voici : M. de Horn avait confié beaucoup d'argent à un juif, et il est allé le lui redemander dans un cabaret où il savait le trouver ; le juif a refusé de rendre l'argent. M. de Horn, très violent, l'a accablé d'injures, et cet infâme a porté la main sur lui. Alors, monsieur, il a fait ce qu'eût fait tout bon gentilhomme, ce que vous eussiez fait vous-même, il lui a passé son épée au travers du corps.

― Fable que tout cela ! j'ai le rapport officiel : le comte a avoué, le portefeuille a été retrouvé sur son complice. Cela est signé de cent témoins.

― Que prétendez-vous faire ?

― Les choses auront leur cours, le parlement va informer : on n'assassine pas impunément les sujets du roi.

― Un de vos parents ! un étranger ! un prince ! Vous savez qu'il n'a pas la raison bien saine ; la folie est presque héréditaire dans la famille.

― Je ne l'ai jamais cru fou que de vous, madame, et c'est une folie que nous partageons tous.

― Monsieur, vous allez commettre une mauvaise action, une bassesse indigne de vous ; réfléchissez.

― Vous avez grand soin de ma gloire, madame.

― Et si ces calomnies trouvent créance, si les juges le déclarent coupable ?

― Ils le condamneront.

― Et... à quoi ?

― A mort... sans doute.

La marquise jeta un cri, et, moi, je me sentis pâlir.

― A mort ! ce malheureux jeune homme ! un enfant, un insensé presque ! Ah ! vous ne le laisserez pas mourir, vous ferez grâce.

― Le roi le peut.

― Le roi, c'est vous. Je suis tranquille alors.

― Pourtant je devrais me venger, vos instances même vous trahissent ; vous l'aimez ?

― Et quand je l'aimerais, monseigneur, s'écria-t-elle avec impétuosité, ce serait une raison de plus pour que vous fussiez juste envers lui. Un grand prince tel que vous ne se venge point par une trahison. Vous craignez de répandre le sang, vous ne répandrez pas le sien.

En ce moment, on annonça le duc de Saint-Simon.

― Ah ! s'écria la marquise, courant au-devant de lui, voilà un auxiliaire qui m'arrive !

M. de Saint-Simon la salua gravement, car c'était la gravité, la morgue, la malice en personne. Il ressemblait à ses Mémoires que nous avons lus, et qui sont cependant une des belles choses qu'on ait écrites sur ce siècle. Sévère dans ses moeurs jusqu'à la rudesse, il n'eut jamais d'indulgence pour qui que ce fût, surtout pour la galanterie. Aussi toutes les maîtresses de M. le régent le haïssaient-elles, et il fallait cette grande circonstance pour que madame de Parabère ne lui rendît pas dédain pour dédain.

― Vous venez pour le comte de Horn, dit-elle, n'est-ce pas, monsieur ?

― C'est, en effet, cette malheureuse affaire qui m'amène, madame. Avant de partir pour la Ferté, comme j'en ai l'habitude à cette époque, je viens prendre congé de M. le régent, et lui rappeler les liens de parenté qui existent entre Madame et la maison de Horn.

― Je sais cela.

― Vous ne souffrirez pas, monsieur, que le comte soit déshonoré ; vous m'engagerez votre foi que ni les sollicitations de vos familiers, ni aucune considération personnelle ne vous décideront à fermer les yeux sur ce qui doit arriver. Je ne partirai pas tranquille que je n'aie votre parole d'honneur. Songez que le supplice de ce jeune homme tacherait l'écusson de toutes les grandes maisons de l'Europe, à commencer par la vôtre.

― Nous n'en sommes pas là.

― Le parlement va être saisi, il serait bien capable d'aller jusqu'à la roue.

― La roue ! le comte de Horn sur la roue ! Si M. le régent permettait cette atrocité, il faudrait le mettre au ban de tous les princes !

M. le régent sourit amèrement.

― Je suis charmé de voir comment vous défendez vos amis, madame. Quant à vous, monsieur, partez tranquille, votre protégé a de bons avocats, vous le voyez. D'ailleurs, son innocence sera reconnue, et nous n'aurons tous qu'à nous en féliciter. Ne soupez-vous point avec nous, marquise ? Et vous, madame, ne voulez-vous pas être des nôtres ?

Cette invitation ressemblait à un congé par la manière dont elle était prononcée. Madame de Parabère n'avait nulle envie de l'accepter, et moi encore moins qu'elle.

Nous fîmes, c'est-à-dire je fis la révérence, et nous partîmes. Madame de Parabère n'en prit point la peine et courait déjà. Arrivée chez elle, elle appela une femme bretonne qu'elle avait, et qui l'aimait à se faire pendre pour elle, lui remit vingt-cinq louis, et lui ordonna d'aller les porter au geôlier de la Conciergerie, afin qu'il fît passer un billet au comte de Horn. Elle le rassurait, et lui annonçait que le régent lui avait donné sa parole, et qu'il ne lui serait rien fait de mal. A quoi cet écervelé répondit que cela lui était bien égal, qu'il ne voulait rien d'elle, et qu'elle ne l'aimait plus, puisqu'elle avait pu demander sa grâce à un autre.

Les amoureux sont les plus sottes gens qu'il y ait au monde.

Ce malheureux procès se poursuivit devant le parlement ; on employa tous les moyens possibles, la noblesse se révolutionna, car on n'endurait pas l'idée de le voir condamner. Il avouait le meurtre et se défendait comme un diable de l'assassinat, pendant que le chevalier de Milhes soutenait, au contraire, qu'ils avaient tué le juif ensemble, après l'avoir attiré dans un guet-apens, et que le portefeuille devait être partagé entre eux deux.

Tout cela, aidé peut-être d'influences secrètes, – et que Dieu le pardonne à M. le régent comme à ses dignes conseillers ! – tout cela fit impression sur les juges, et, après débats et délibérations interminables, M. le comte Antoine de Horn et d'Over-Yssche fut condamné au supplice de la roue, comme coupable de vol et d'assassinat.

Ce ne fut qu'un cri d'indignation dans tout Paris. Les grandes maisons de France, parentes ou alliées de l'accusé, avaient d'abord été en corps, au Palais, saluer les juges. Quand la condamnation fut prononcée, il y eut une nouvelle réunion. On rédigea une nouvelle supplique, signée par tout le monde, hommes et femmes, et qui fut présentée officiellement à M. le régent, en son Palais-Royal.

Le matin de ce jour, le prince et la marquise avaient eu un entretien orageux, elle lui avait pourtant arraché une nouvelle promesse : que le comte aurait la vie sauve, à condition qu'elle ne le reverrait jamais, qu'elle n'aurait avec lui aucun rapport, ni direct ni indirect. Dans la journée, le cardinal resta plusieurs heures chez son élève, ou son maître, comme vous voudrez, et quand la députation se présenta, elle le trouva froid et impassible. Toutes leurs prières ne purent obtenir la grâce du comte.

― M. de Horn est fou, dit M. de Créquy.

― C'est un fou furieux, alors, monsieur, dont il est à propos de débarrasser le monde.

― Et la honte, monseigneur, la honte pour toutes nos familles ?

― Je la partagerai avec vous, messieurs.

― Mais il a l'honneur d'être du même sang que Votre Altesse royale ; Madame est proche parente de la maison de Horn.

― Quand j'ai du mauvais sang je le fais tirer, messieurs. La seule de vos demandes à laquelle je puisse faire droit, c'est le genre de mort. Je vous donne ma parole qu'il n'ira point en Grève ; un échafaud dressé dans la cour de la Conciergerie, où il sera décapité, nous épargnera le déshonneur de son supplice. Les lettres de commutation seront adressées demain au procureur général, je vous le promets.

Chapitre XXVIII

Nocé, qui aimait madame de Parabère, vint la prévenir de ce qui se passait.

― Dubois et Law, qui ont peur pour leur chien de système, tiendront bon près du régent, et ne le laisseront point s'attendrir. Leurs instances, jointes aux motifs secrets qu'il peut avoir, lui donneront une fermeté inaccoutumée, ajouta-t-il ; le comte mourra ; il ne vous reste qu'un moyen, et, à votre place, je l'emploierais ; faites-le évader.

Ce conseil était peut-être le meilleur ; seulement, il aurait fallu y songer plus tôt. Pourtant, qui pouvait prévoir ce qui arriva ? J'étais, chez la marquise, je ne la quittais guère ; cette pauvre femme me faisait pitié, j'en oubliais Larnage et ses nuits étoilées. Elle me proposa de l'accompagner à la Conciergerie, car elle devait y aller elle-même, le concierge ne pouvait être séduit que par elle, par son irrésistible beauté et par ses larmes. Je ne pus lui refuser, je n'étais pas d'âge à être prudente. Nous nous déguisâmes, nous remplîmes nos poches d'or, et, accompagnées de la Bretonne, qui connaissait déjà le geôlier, nous allâmes chercher un fiacre devant un tripot. Le cocher nous dit des sottises, nous prenant pour des coureuses de nuit.

Madame de Parabère voulut lui donner un louis pour l'apaiser et nous faire respecter de lui ; la femme de chambre eut le bon esprit de l'en empêcher, il nous aurait assassinées, peut-être, en nous voyant si bien pourvues. Je ne me dissimulais pas le danger : il était grand de toute façon : si nous avions été reconnues, nous eussions fait grand tort au comte, par la jalousie de M. le régent, qui n'eût point pardonné cette escapade. Je vous demande où il avait pris cette jalousie, lui qui n'eut jamais que celle-là ! L'homme est bien bizarre !

Le geôlier nous reçut dans une petite pièce sombre, éclairée par une chandelle fumeuse, et où l'humidité nous tomba sur le dos comme un manteau glacé. J'en frissonnais ; quant à madame de Parabère, elle avait la fièvre. Le geôlier ne lui laissa même pas finir son discours, si discours il y avait. Il repoussa, les yeux fermés, cet or qu'elle lui montrait par poignée, et qu'il avait grande envie de prendre, le cher homme ! mais l'impossibilité était là.

― La garde est trop nombreuse autour de la prison, madame ; on me surveille, on m'observe, au point que je n'ose pas entrer seul dans ce cachot. Pour lui remettre vos lettres et avoir ses réponses, il me faut user de mille stratagèmes. Croyez-moi, madame, je ne pourrais même pas essayer.

Madame de Parabère fondait en larmes. Assise sur un mauvais banc de bois, couverte d'habits grossiers, elle était plus belle que jamais ; ses larmes semblaient des perles. Le geôlier en fut ému.

― Tenez, madame, croyez-moi, aller porter cet argent au bourreau de Paris ; vous obtiendrez qu'il ne fasse pas longtemps souffrir ce pauvre M. le comte ; je crains que vous ne puissiez faire que cela pour lui maintenant, en ce monde du moins ; les prières sont pour l'autre.

La marquise sanglotait.

― Monsieur, monsieur, laissez-moi le voir une dernière fois, au moins ! Prenez tout mon or, tout ce que vous voudrez.

― Avec une permission de M. le régent ou de M. le procureur général : autrement, c'est impossible.

― Il mourra donc en m'accusant, mon Dieu !

― Ecrivez-lui, lui dis-je ; expliquez-lui la vérité, il la comprendra.

― Non, il m'aime trop, il n'entendra rien.

Je lui présentai la plume et l'encre ; elle traça quelques mots, à peine lisibles, que ses pleurs trempèrent. Le geôlier nous pressait fort, il allait venir une ronde, il fallait sortir ; autrement, nous étions tous compromis. Il était temps en effet ; car, avant de rejoindre notre fiacre arrêté à quelque distance, nous fûmes obligées de nous ranger pour laisser passer une garde de nuit, commandée par un officier.

La malheureuse créature était dans un tel état, que je ne l'abandonnai point ; je me fis dresser un lit dans sa chambre. Elle s'endormit vers le matin, après des transports, des convulsions, des sanglots, que la fatigue seule parvint à vaincre. Je m'endormis aussi et j'en avais besoin, je l'avoue.

Vers les neuf heures, la Bretonne entra comme le tonnerre, et se jeta à genoux devant sa maîtresse, en poussant des cris affreux.

― Qu'y a-t-il ? qu'y a-t-il donc ? demandâmes-nous tout effrayées.

― Oh ! madame, madame, c'est horrible ! M. le comte de Horn est sur la roue.

― Sur la roue, mon Dieu ?

― Oui, sur la roue ! Je viens de la Grève, je l'ai vu, j'ai vu son pauvre visage et ses pauvres membres. Ah ! qu'il souffre !

La marquise jeta un cri que j'entends encore ; elle sauta à bas de son lit, et, ouvrant ses tiroirs, elle en tira tout ce qu'elle trouva sous sa main.

― Va vite ! va ! il souffre ! Cet homme d'hier, je me rappelle son conseil ; il savait sans doute cette abominable perfidie, va !.. Et moi, je dormais !... Ah ! je suis une lâche !... Porte tout au bourreau, qu'il termine cette agonie, je t'en conjure ; et prends mon carrosse, prends tout ce que tu voudras, mais hâte-toi. Quant à moi, je vais chez le régent, et...

― Madame, songez...

― Et à quoi voulez vous que je songe, madame ? Je ne puis songer qu'à celui qui meurt et à celui qui l'a tué. Une mante, n'importe quoi ! rien du tout, si on ne trouve rien. Je pars.

Et, à demi-vêtue, ses cheveux tombant, ses pieds à peine chaussés, elle s'élança vers l'escalier, disparut en un clin d'oeil, et, sautant dans le carrosse d'un de ses fermiers, – venu chez elle pour s'entendre avec son intendant, qu'elle rencontra dans la cour, – elle se fit conduire au Palais-Royal.

On refusa de l'admettre chez le prince, la porte étant fermée. Elle y frappa avec une telle autorité, elle culbuta si bien l'huissier de la chambre qui lui barrait le passage, qu'elle parvint à entrer. L'abbé Dubois travaillait avec M. le régent.

― Sortez, monsieur, lui dit-elle comme à un laquais.

― J'attends les ordres de monseigneur, madame.

― Ordonnez à cet homme de sortir, monsieur, ou j'ouvre les fenêtres de cet appartement, et je crie de ce balcon à tout ce qui passe ce que c'est que le régent de France.

― Je vous laisse, monseigneur ; la scène va être orageuse, dit tout bas le cardinal.

Le régent fronça le sourcil : il eut bien voulu s'en aller comme son ministre ; sa fermeté n'alla pas jusque-là.

― Monsieur, reprit violemment la marquise, croyez-vous qu'un prince n'ait pas les mêmes obligations qu'un gentilhomme ?

― Que voulez-vous dire, madame ?

― Je veux dire qu'un gentilhomme ne peut manquer à sa parole sous peine de se déshonorer, et que vous, Philippe d'Orléans, premier prince du sang et régent du royaume vous avez manqué deux fois à votre parole.

― Madame !

― Vous êtes un lâche et un infâme, monseigneur !

Elle n'y allait pas de main morte, la marquise ; lorsqu'elle me conta cette scène, j'en eus la chair de poule. La colère commençait à monter chez le régent ; il se contint néanmoins, car il se sentait coupable, et il lui dit seulement en forme d'avis :

― Mesurez vos termes, madame !

― Non ! je ne mesurerai rien et vous m'entendrez. Vous avez manqué à votre parole envers moi, et, bien que je ne sois qu'une femme, c'est un parjure. Vous avez manqué à votre parole envers la noblesse ; la noblesse et moi, nous ne l'oublierons pas. Vous avez tué un innocent, vous avez déshonoré sa famille et la vôtre, vous vous êtes traîné dans la fange !

― Eh ! madame, n'avez-vous pas manqué à la vôtre ? N'aviez-vous pas promis de rompre toutes relations avec le prisonnier ? ne lui avez-vous pas écrit ? Voici vos lettres. N'avez-vous pas tenté de le faire évader ? J'ai répondu à votre parjure par un autre ; j'ai eu tort, peut-être ; mais ce tort, vous le partagez. Sans vous, je l'aurais sauvé ; sans vous, sans ces preuves que l'on m'a apportées cette nuit, et qui m'ont arraché cet ordre que je regrette, il n'eut point subi cette torture... Il est trop tard !

― Monsieur ! monsieur ! s'écria la marquise exaspérée et folle, il n'est pas trop tard, vous pouvez le sauver encore et vous le sauverez !...

Un officier du palais frappa à la porte et entra sur l'ordre du régent, enchanté de rompre le tête-à-tête.

― Qu'y a-t-il, monsieur ? demanda le prince.

― Monseigneur, M. le lieutenant de police fait prévenir M. le régent que toutes les personnes qui ont eu l'honneur de lui présenter une supplique, viennent d'arriver sur la place de Grève, en grand deuil, dans leurs carrosses drapés, et que, là, elles assistent au supplice de M. le comte de Horn, en silence, attendant qu'on le détache de la roue pour emporter son corps et lui rendre les derniers devoirs. Quels sont les ordres de monseigneur ?

― Le comte est-il mort ?

― Oui, monseigneur ; il a été soumis à la torture avant d'être placé sur la roue à côté du chevalier de Milhes.

Madame de Parabère, entendant ces mots, et sans se soucier de l'officier, se laissa tomber à moitié morte sur le sofa, en poussant un gémissement plaintif.

― Dites qu'on remette son corps à ses parents, et qu'on les laisse libres de faire ce qui leur conviendra.

La marquise s'était roulée sur elle-même, pour ainsi dire, son visage caché par ses longs cheveux. Lorsque l'officier fut parti, elle regarda autour d'elle ; ses traits, pâles et bouleversés étaient pleins d'une expression si fière, si courroucée, que, malgré lui, le prince baissa les yeux.

― Vous avez entendu, monsieur le régent, ce que l'on vient de dire : à l'heure qu'il est, toute la noblesse de France est sur la place de Grève, protestant ainsi en face du peuple, par sa présence, par son silence même, contre la foi mentie du régent de France, et lui en demandant justice.

M. le duc d'Orléans recula devant elle, car ses yeux lançaient des flammes, et elle semblait elle-même la justice vivante.

― Vous avez tué M. de Horn parce que je l'aimais ! Eh bien, oui, je l'aimais ! je l'aime encore ; je l'aime plus que jamais, à présent qu'il est mort pour moi, à présent que vous avez mis le comble à ma honte, en marquant mon nom d'une tache sanglante, et je ne vous pardonnerai jamais, entendez vous !

― Vous vous trompez, madame, ma jalousie n'a point égaré ma volonté. Si le comte de Horn fût resté impuni, c'en était fait du système..

― Dites cela aux autres, qui ne vous croiront pas sans doute, mais non pas à moi, monsieur. Comment osez-vous me le répéter en face ? Ah ! je m'en irai, je quitterai cette cour ; je ne veux pas appartenir un jour de plus à un gentilhomme sans foi et sans parole.

Ce n'était pas le compte de M. le régent : il ne s'attendait pas à un dénouement tragique ; rien n'était tragique d'ordinaire au Palais-Royal. Il s'était débarrassé d'un rival, pressé par Law et par Dubois, car de lui-même il était incapable d'une vengeance et d'une cruauté ; il s'en repentait à présent ; il n'avait pas vu le sérieux de la chose : le désespoir et les menaces de la marquise lui montraient ce qu'il ne voulait jamais envisager d'ordinaire, et il se détournait.

― Je ne resterai pas, répétait-elle ; vos orgies et vos plaisirs me répugnent maintenant ; je vous méprise et je vous hais. J'irai me cacher dans quelque couvent, et l'on n'entendra plus parler de moi.

― Un désespoir éternel, marquise ?... Ah ! c'est bien long pour cette jolie tête. Ces beaux yeux ne sauraient pleurer toujours.

Il essayait la raillerie, la galanterie, armes ordinaires de ces petits combats auxquels il était accoutumé ; mais pour cette fois il fut vaincu. Elle lui lança un regard superbe et sortit de son cabinet en lui jetant ces paroles : « Vous me faites pitié ! » avec le dédain le plus humiliant.

Je la vis arriver dans un état épouvantable ; une maladie de six mois ne l'eût pas changée davantage. Je m'étais levée et habillée, m'inquiétant d'elle, et ne sachant trop ce que je devais faire.

― Ah ! me dit-elle, venez, venez ! je veux le revoir encore.

Et, sans me laisser le temps de répondre, elle m'entraîna, me fit descendre les degrés, me poussa dans le carrosse de son fermier, qui ne s'attendait pas à telle fête, s'y plaça à côté de moi et cria au cocher :

― A la Grève !

Je n'y comprenais rien, si ce n'est qu'elle me menait dans un lieu où je n'avais nulle envie d'aller, où elle donnerait peut-être une scène publique à laquelle je ne me souciais point d'être associée ; je lui en fis l'observation aussi tranquillement que je le pus. Elle me répondit :

― Laissez, laissez ! vous y trouverez bonne compagnie.

Et puis elle se rejeta dans le fond du carrosse, cacha sa tête dans son mouchoir, et se remit à sangloter. Je ne l'aurais jamais crue capable d'une douleur aussi vraie et aussi profonde. Je dois dire que je ne la comprenais pas, et que ces éclats me paraissaient, même alors, tout à fait hors de saison pour un amant qu'elle n'eût point dû avouer... Que n'avouait pas madame de Parabère ?

Nous avancions assez lentement, car la foule était grande ; plus nous approchions de la Grève, plus les difficultés augmentaient. La file de carrosses ne finissait pas. Enfin, nous aperçûmes la place et le gibet élevé. La marquise sortit sa tête ; elle se mit à regarder ; ses larmes se séchèrent.

Des soldats du guet, à cheval, voyant ce berlingot de finance, se jetèrent au― devant des chevaux pour nous empêcher d'avancer, en criant au cocher de prendre un autre chemin. Le cocher restait immobile sur son siège, ne s'étant jamais vu à telle cérémonie, et ne sachant que devenir. Madame de Parabère s'élança à la portière et lui cria de continuer sa route. Les soldats se mirent à rire, et répondirent que la famille seule du comte avait le droit d'approcher, et que, apparemment, un maltotier n'avait rien à voir avec la maison de Horn.

― Laisse donc, dit une de ces canailles, c'est la noble maison du juif qu'ils ont assassiné qui vient se donner le ragoût de la vengeance.

La marquise entendait ces propos ; elle se leva de nouveau, par un mouvement plus vif que la pensée et jeta à la foule qui l'entourait un vrai défi d'extravagance :

― Je suis la marquise de Parabère ! laissez-moi passer.

― La maîtresse du régent ! hasardèrent quelques voix autour de la voiture.

― Eh bien, oui, la maîtresse du régent ! s'il faut cela pour qu'on me fasse place.

Pas un mot ne fut répondu ; les soldats s'écartèrent en silence ; nous passâmes. Le beau visage de la marquise bouleversé par la douleur, ses cheveux épars, sa toilette en désordre, ses yeux gonflés de larmes, révélaient à ces gens grossiers un de ces désespoirs qui commandent le respect dans toutes les positions, même avec la honte.

Jamais je n'oublierai ce que je vis alors ; mes pauvres yeux éteints ont gravé cette image dans ma mémoire. C'était un spectacle étrange et superbe dans son horreur.

Cette place de Grève, pleine à n'y pas laisser tomber une plume, ces hoquetons de la ville avec leurs pertuisanes, entourant ou gardant l'échafaud, sur lequel se tordait encore le chevalier de Milhes, demandant hautement pardon au pauvre comte, qui ne l'entendait plus, et s'accusant, au milieu de mille cris, d'être le seul auteur du vol et du guet-apens ; – ce dont la foule était très émue, ce dont elle murmurait même, mais ce qui ne ressuscitait pas l'innocent.

Les fenêtres, jusqu'aux toits mêmes, garnis de spectateurs et de curieux avides de voir souffrir, de voir expirer sur la roue un prince du Saint Empire, que son nom et son innocence n'avaient pas défendu.

Enfin, ces carrosses drapés, portant les écussons de toute la haute noblesse, renfermant les plus grands seigneurs de l'Europe, en habits de deuil, tristes, mornes, silencieux, protestant, par cette seule démarche, contre le manque de foi d'un prince maître de l'Etat ; ces carrosses défilant au pas, à la suite de celui du marquis de Créquy, où l'on venait de déposer le corps de M. de Horn, avec toute sorte d'honneurs et de respects, pour le transporter dans une chapelle ardente qui l'attendait à l'hôtel de Créquy, et où il resta exposé dix jours sur un lit de parade.

Et puis cette femme auprès de moi ne cherchant à cacher ni ses larmes, ni ses regrets, éclatant en sanglots, suivant cette noblesse qui l'avait bannie, et à laquelle elle appartenait cependant ; j'en avais le coeur brisé et saisi au point que je ne pleurais pas et que je restais immobile. Nous étions en queue de la file, nous passâmes à notre tour devant l'échafaud, où une grande mare de sang marquait la place qu'avait occupée l'infortuné...

Madame de Parabère, à cet aspect, n'y put résister davantage, elle jeta un grand cri et tomba sans connaissance.

Je me hâtai de donner l'ordre qu'on nous ramenât chez elle, en prenant une rue détournée qui nous enlevât à cette scène d'horreur.

Chapitre XXIX

Il est un homme dont j'ai promis de parler en détail, et qui me revient à la mémoire, parce que la première personne que je trouvai chez moi en y rentrant, après avoir donné mes soins à madame de Parabère, ce fut lui. Cet homme, c'est lord Bolingbroke. Peu de gens en peuvent parler comme moi, car peu l'ont connu et suivi pendant sa vie ainsi que je l'ai fait. M. Walpole ne veut pas entendre ce nom-là, à cause de ses discussions avec son père, dans lesquelles celui-ci ne joua pas le beau rôle; mais, comme il ne lira ceci qu'après ma mort, il pardonnera bien à ma mémoire le souvenir d'un ancien ami, et la justice que je vais lui rendre.

Lord Bolingbroke est bien une des figures les plus remarquables et les plus singulières de ce siècle-ci. Il est difficile de réunir plus d'esprit à plus d'habileté et de hautes vues ; plus de loyauté, de droiture, à plus de générosité dans les idées et dans les actions. Il avait deux défauts qui lui nuisirent dans l'esprit des autres, sans cependant entraver sa conduite. Le premier fut la galanterie et le second la légèreté. L'âge et une passion véritable le guérirent du premier ; le second, qui tenait à la vivacité de son esprit, était plutôt apparent que réel ; il ne s'en fit pas moins accuser par les sots et méconnaître par les gens exclusivement sérieux qui prennent l'ennui pour bannière et pour enseigne. J'ai beaucoup aimé lord Bolingbroke, je pense souvent à lui, et ce sera pour moi un vrai bonheur que de consacrer quelques pages à raconter sa vie pleine d'intérêt et d'aventures dont personne, à l'heure qu'il est, ne se souvient en France, excepté MM. de Matignon, ses amis dévoués ; excepté Voltaire, Pont-de-Veyle et d'Argental, mes contemporains ; excepté le maréchal de Richelieu notre contemporain aussi ; mais celui-ci ne se rappelle que ce qui lui rapporte un profit, une gloire ou un plaisir.

Lord Henri Bolingbroke était intimement lié avec madame de Fériol. Je l'ai dit, c'était chez elle que je l'avais rencontré ; il me plut tout d'abord et je lui plus également ; il commença à venir chez moi dès le lendemain, et ne cessa plus d'y venir depuis lors.

Il avait, à cette époque, à peu près quarante ans, étant né en 1672. Il était beau, si on eût pu lui ôter un nez formidable, un véritable nez de Thomas Cocial, le compère de Sancho ; il avait une belle tournure et un fort grand air. Je conçois facilement que la marquise de Villette, plus âgée que lui de douze ans, s'en soit éprise au point de se déclarer publiquement sa maîtresse et de vivre avec lui maritalement, ce que l'on n'aurait pas souffert sous un autre régime que la régence. Lord Bolingbroke était de l'illustre famille de Saint-Jean ou Saint-John : ces Anglais nous ont pris nos noms et les habillent à leur manière. Il avait épousé une Winchescomb, qui existait encore à l'époque où j'ai connu son mari ; mais, depuis longtemps, ils n'habitaient plus ensemble. Lié d'amitié avec les plus beaux esprits de l'Angleterre, avec Pope, avec Swift, avec Dryden, il cultivait lui-même les lettres avec goût et avec succès. Il a laissé une correspondance remarquable et de nombreux ouvrages. Son éloquence était connue à la chambre des communes, et ses discours commencèrent sa fortune : il fut remarqué au Parlement. La reine Anne voulut se l'attacher, et se l'attacha en effet, car il ne cessa jamais de lui donner des preuves de son dévouement. En dépit des intrigues de toute sorte, il devint bientôt ministre de la guerre et de la marine, ce qui lui donna des rapports fréquents avec le duc de Marlborough. Il était curieux à entendre sur le compte de cet homme célèbre. J'en ai retenu bien des particularités assez inconnues que je consignerai ici, m'étant fait une loi de relater dans mes Mémoires tout ce que je sais d'intéressant, particulièrement sur les personnages historiques.

Marlborough était d'une famille noble, mais sans illustration et sans patrimoine. L'origine de sa fortune est extraordinaire et presque impossible à raconter pour une femme. Je n'ai guère de préjugés : à mon âge, on ne fait plus partie d'aucun sexe ; mais on sait que des femmes doivent vous lire, et l'on se respecte en les respectant.

Ce que l'on ne sait guère, c'est que Jean Churchill, depuis duc de Marlborough, fit ses premières armes, étant tout jeune, sous M. de Turenne. Il devint ensuite page du duc d'York, depuis Jacques II, dont sa soeur, Elisabeth Churchill, était la maîtresse. Jean et Elisabeth étaient admirablement beaux : on les remarquait partout ; et le duc d'York obtint facilement, pour son page, une place d'officier dans les gardes.

Ici commence l'histoire embarrassante. J'aurai beau tourner ma langue et ma plume sept fois, je ne viendrai jamais à bout de vous faire comprendre la chose. Il est certaines preuves de force, certains exercices laissés d'ordinaire aux saltimbanques, et que la bienséance leur défend cependant d'exécuter en public. Les hommes ont la faiblesse d'attacher un grand prix à ces avantages, et peu d'entre eux sont doués d'une telle persistance, à ce qu'il paraît.

Un jour, dans une orgie d'officiers, Churchill déploya des talents prodigieux et une vigueur que l'adresse augmentait encore. C'en fut assez pour lui faire une réputation d'hercule ; ce fut à qui raconterait les merveilles équilibristes exécutées par le bel officier. Le roi Charles II ne fut pas des derniers à l'apprendre, et il conçut une véritable admiration pour cet homme aux facultés si puissantes qui soutenait des poids inaccoutumés sans fléchir et sans perdre un pouce de sa taille. Il le rapprocha de sa personne, convaincu qu'un tel gardien le défendrait mieux que dix autres.

L'anecdote courut dans la cour et la ville. Charles II avait alors pour maîtresse une fort belle créature, accusée et convaincue de chercher, parmi la belle jeunesse de Londres, un dédommagement à la majesté de son royal amant. Cette maîtresse vaut bien la peine qu'on s'y arrête, car elle eut une vie assez singulière.

Elle se nommait Barbara Villiers, fille et unique héritière du vicomte de Grandisson. Elle épousa Roger Palmer, comte de Castelmaind, et devint bientôt favorite de Charles II, dont elle fit son esclave et son serviteur.

Pour lui plaire, il disgracia le comte de Clarendon, grand chancelier, qu'elle ne pouvait souffrir.

Elle se donna la joie de le voir passer comme il venait de remettre les sceaux, et elle eut l'insolence de l'injurier ; à quoi le comte répliqua seulement avec un calme stoïque : ― Patience, patience, milady ! un jour viendra où vous serez vieille et laide. Il ne pouvait pas, en effet, lui adresser une plus grande injure que celle-là. Madame de Castelmaind, en attendant la vieillesse, usait de ses beaux jours. On lui raconta l'histoire de Churchill ; elle eut la curiosité de savoir à quoi s'en tenir, et le vaillant soldat ne resta pas au-dessous de sa réputation.

Cette bonne madame de Castelmaind, une fois qu'elle eut satisfait cette curiosité, voulut s'assurer si les baladins et coureurs de foires soutiendraient la comparaison avec le futur héros, et poussa les expériences si loin, que, malgré sa bonne volonté, Charles II ne put feindre l'ignorance, et se vit contraint de la chasser. Elle ne refusa point de partir ; seulement, elle exigea un dédommagement, et se fit faire duchesse de Cleveland.

Un gentilhomme, nommé Robert Fielding, du comté de Warvick, depuis longtemps épris de la belle duchesse, l'épousa en troisièmes noces. Sa seconde femme vivait encore aussi, lorsque madame de Cleveland commença à le trouver moins aimable, elle l'attaqua très bien en bigamie, et fit casser son mariage. Le pauvre Fielding allait être pendu haut et court, mais la reine Anne lui donna sa grâce. C'était sans doute en considération de l'alliance !

La duchesse de Cleveland eut plusieurs enfants dont une fille, religieuse à Pontoise. Sa mère envoya un singulier cadeau à l'abbaye ; elle se fit peindre avec l'Enfant Jésus, dans ses bras, et on la mit sur un autel, la prenant pour la Vierge Marie. La jeune nonne n'ayant jamais vu sa mère, qui s'en était débarrassée le plus tôt possible, n'en savait pas plus que les autres, et faisait dévotement prières et voeux à la sainte image. Cela dura jusqu'à ce qu'une âme charitable avertit l'abbesse de cette profanation, qu'on se hâta de faire cesser.

Les maîtresses des rois étaient bien, à ce qu'il paraît, dans ce pays d'Angleterre, où les dames ont des façons si prudes en apparence ! Cela se rencontre plus qu'on ne pense.

Chapitre XXX

Charles II, dans sa jalousie, commença par envoyer le beau Churchill combattre avec le duc de Monmouth, son fils naturel, dans les armées de Louis XIV. Churchill revint en Angleterre à l'avènement de Jacques II, qui l'aimait et qui le fit tout de suite pair du royaume et général. Cette faveur subite fit parler, il n'avait pas encore fait ses preuves. Le roi lui fait épouser la fameuse Sarah Jermings, fille du chevalier Richard Jermings de Sandridge, qui gouverna l'Angleterre sous la reine Anne encore plus que son mari.

Je l'ai connue vieille dans un petit voyage qu'elle fit en France, où on la regarda comme un événement. Elle avait les restes d'une grande beauté, un esprit d'une finesse exquise, mais trop orgueilleux, trop altier pour être agréable. Elle voulait régner jusque dans le château de Versailles, où elle ne mit pas le pied, dans la crainte des étiquettes qui lui semblaient offensantes pour sa dignité.

Elle conduisait M. de Marlborough comme un enfant de six ans. Elle lui fit faire toute sorte de lâchetés à l'époque de la révolution anglaise ; elle lui fit abandonner le roi Jacques, son bienfaiteur ; elle lui fit surtout écrire, à ce pauvre roi, une épître, un vrai chef-d'oeuvre de stupidité et d'arrogance. Guillaume se hâta d'en profiter ; mais lady Marlborough, qui croyait faire de lui son esclave à la façon de la reine Anne, fut un peu désenchantée lorsqu'elle se vit rangée dans les simples duchesses, ni plus ni moins que si elle n'eût jamais quitté le château paternel.

Je vais encore faire une digression, et Dieu sait que je n'en perds pas une occasion, ce que m'ont toujours fort reproché les philosophes, dont l'esprit carré et symétrique ne cherche que les lignes droites. Cette fois-ci la digression me sera pardonnée, car il s'agit d'éclaircir un point d'histoire resté fort obscur ; c'est encore une de ces choses que personne ne dira comme moi, attendu que me voilà seule sur les ruines de ce siècle, déjà si déchu en comparaison de son devancier, et qui cependant doit être suivi d'un autre plus déchu encore si les apparences se réalisent.

Je veux parler de la fameuse chanson :

          Malbrouk s'en va-t-en guerre.

On ne sait point qui l'a faite, nul ne pourrait le dire : on lui a donné vingt auteurs différents, comme à Monsieur de la Palisse. Eh bien, moi, je l'ai vu composer, cette complainte, je vais vous dire où et comment.

Madame de Sévigné avait un cousin germain qui n'était point Bussy, mais qui le valait de toutes les manières. Ce cousin s'appelait Coulanges ; les lecteurs de madame de Sévigné le connaissent bien, ainsi que sa femme, célèbre par son joli visage et son délicieux esprit. L'un et l'autre vécurent très vieux. Le mari continua jusqu'à la fin l'existence qu'il menait depuis sa jeunesse, existence nomade et singulière, qui lui convenait et qui ne convenait qu'à lui.

Il passait un mois, plus ou moins, avec quelqu'un de ses amis, et il en avait beaucoup, tant en France que dans le reste du monde. Toujours gai, bon, serviable, on le recherchait autant qu'un jeune homme ; il faisait des chansons médiocres avec une facilité inépuisable ; il en adressait à toutes les femmes, à toutes les puissances triomphantes ou déchues.

Coulanges n'eut jamais une volonté ; il céda aux événements d'abord, à ses amis ensuite, à sa femme surtout. Ils vécurent toujours fort bien ensemble, moyennant qu'ils ne se voyaient jamais. De temps en temps il retournait près d'elle, et il allait se soumettre au despotisme de ses raisons, sans les discuter, sans les comprendre souvent. Coulanges avait débuté au Parlement comme conseiller rapporteur ; il s'y perdit par une distraction et une plaisanterie.

Plaidant dans l'affaire d'un nommé Grapin, qui réclamait une mare envahie par son adversaire, il embrouilla si bien l'explication, que ni lui ni les autres n'y parurent rien comprendre. Il avait trop d'esprit pour se faire illusion et s'arrêta court :

― Ma foi, messieurs, dit-il, je me noie dans la mare Grapin.

Ce fut fini, il ne plaida plus.

Quant à madame de Coulanges, c'est autre chose : elle resta jeune tant qu'elle put persuader aux autres qu'elle l'était. Elle eut des amants et des galants aussi longtemps que qui que ce soit. Tant qu'elle en eut, sauf quelques instants de mauvaise humeur, elle fut la femme la plus spirituelle, la plus aimable, la plus mordante de Paris. Quand l'âge vint, quand elle s'aperçut que le vide se faisait autour d'elle, elle se retira à Saint-Gratien, près de ce grand étang d'Enghien, un vrai bijou. Elle y reçut la plus haute et la meilleure compagnie : son esprit, un peu attristé par les regrets de sa jeunesse, redevint par moments aussi gracieux, aussi enjoué qu'autrefois.

On la citait comme un oracle, comme une merveille, et madame la duchesse de Luynes, lorsque j'étais chez elle, me mena voir un jour cette dame tant célébrée, ce dont je lui sus un gré infini.

Sa retraite était modeste, mais charmante. Elle s'intitulait dévote, et croyait de bonne foi l'être beaucoup parce qu'elle répétait des patenôtres, et qu'elle allait à l'église et chez son curé.

Le jour que j'y allai ce fut le seul, par une bonne fortune extraordinaire, M. de Coulanges était à Saint-Gratien. Il y avait encore, entre autres personnes connues, Madame la maréchale de Villars, madame la duchesse de Nevers et le duc de Nevers son mari, M. le duc d'Aumale et je ne sais qui encore. Un sot homme, voulant se faire de fête, s'approcha de la maréchale et lui dit d'un air empressé, tombant presque à ses pieds :

― Madame, vous allez être bien heureuse ! le grand ennemi, le rival de M. le maréchal de Villars, n'est plus : M. de Marlborough est mort.

― Comment ! s'écria-t-on tout d'une voix, M. de Marlborough est mort ?

― Les aboyeurs le criaient dans la rue, ce matin, quand j'ai quitté Paris, poursuivit le fâcheux.

― M. de Marlborough est mort ! répéta Coulanges ; c'est là un grand malheur pour le roi Guillaume. Et que dit de cela la belle madame de Marlborough ?

― Vraiment, monsieur, je n'en sais rien, répondit l'autre tout décontenancé.

― Elle ne portera plus son éternel habit rose, apparemment, continua madame de Coulanges ; et cela la forcera de renouveler ses hardes, auxquelles elle tient tant, puisqu'elle est si avare.

― Madame, je veux faire une chanson sur la mort de Marlborough, dit M. de Coulanges ; c'est ma façon de chanter les Te Deum, moi.

― A votre âge, monsieur ! répliqua la bonne dame qui ne manquait pas une occasion d'être agréable à son mari.

― J'essayerai toujours ; on n'est pas pendu pour échouer.

Il commença le premier couplet, puis le second ; puis chacun y mit un vers, chacun apporta une idée, en riant beaucoup de cette composition générale. Les quatre zofficiers sont du duc d'Antin, lequel avait l'esprit et la drôlerie de sa mère, madame de Montespan.

La complainte s'improvisa ainsi tout entière, sur un air de pont-neuf. Madame de Coulanges s'avisa de dire qu'il fallait en faire un exprès.

― Nous allons l'avoir tout à l'heure s'écria M. de Nevers ; n'avons-nous pas là Apollon et sa lyre ?

Il montrait le petit Rameau, dont les débuts annonçaient ce qu'il devait tenir, et qui restait coi dans une fenêtre tambourinant sur les vitres.

On l'entoura, on le pressa, on le décida à se mettre au clavier et à essayer un air. En quelques instants il eut fait celui qui court le monde. On en fut enchanté. On se promettait de répandre cette oeuvre, lorsque je ne sais qui arriva, démentant la mort de Marlborough, et annonçant, au contraire, une manière de paix entre nous et lui.

On crut que ce serait mal faire sa cour que de chansonner un futur allié, et, d'un commun accord, on oublia la chanson. Cependant elle ne fut pas oubliée de tout le monde, car je la vis reparaître, bien des années après, lorsque le duc mourut pour tout de bon.

Assurément, Coulanges et Rameau firent ce jour-là, sans s'en douter, la plus célèbre et la plus immortelle de leurs oeuvres. Ce qui est plus piquant, c'est que l'on ne s'en doute pas plus qu'eux.

Chapitre XXXI

Marlborough, de son vivant, était le plus cupide, le plus rapace, le plus avare de tous les héros, il tondait sur un oeuf, et, si Louis XIV eût pu l'acheter assez cher, nous n'aurions pas eu les défaites et les revers déplorables dont fut marquée la fin de son règne. M. le maréchal de Villars le traitait avec un grand mépris à ce sujet, et le maréchal de Richelieu, plus tard, en parlait devant moi, chez la maréchale de Luxembourg, avec une espèce de diplomate anglais qui défendait fort le Churchill.

― Mais, monsieur le maréchal, il n'a eu que ce qu'on lui a donné.

― Allons donc, monsieur, vous oubliez tout ce qu'il a pris.

Je les fis taire par ces mots adressés au diplomate, parce que j'en étais ennuyée :

― Pourquoi discuter là-dessus, monsieur ? est-ce que M. le maréchal ne s'y connaît pas mieux que vous ?

Ils eurent chacun leur compte. Le maréchal ne répliqua rien. Tout spirituel et tout méchant qu'il était, il restait tout penaud devant une vérité bien lancée. Il affectait de rire du pavillon de Hanovre ; mais je sais de science certaine qu'il en était fort blessé, et qu'il ne le pardonna pas aux Parisiens, qui ne se firent pas faute de le chansonner là-dessus.

Revenons à lord Bolingbroke. Il vivait au milieu des intrigues de la cour de la reine Anne, et Dieu sait qu'il n'en manquait pas. La duchesse de Marlborough mettait tout à l'envers pour régner et pour écarter de la reine tous les amis de son frère, le prétendant. Saint-Jean, au contraire, penchait pour les torys : c'était donc un antagonisme perpétuel. Je ne vous raconterai pas tout cela, il y en aurait des volumes, et fort ennuyeux encore. Je me rappelle seulement un trait de la duchesse de Marlborough, dont on parla par toute l'Europe. La reine lui donna son portrait enrichi de diamants ; elle, qui en avait à revendre, le garda néanmoins ; mais elle mit le portrait chez une revendeuse, où chacun alla le voir. A quoi Swift répliqua en appelant la duchesse de Marlborough d'un nom assez peu en usage dans la bonne compagnie et que je ne répéterai pas, bien qu'il émane d'un révérend docteur.

L'heure de la disgrâce sonna pour lord Bolingbroke, ou plutôt pour Saint― John, car il n'était encore que cela. La reine le nomma vicomte Bolingbroke, le fit pair d'Angleterre. Ce fut cependant le premier degré de sa chute. Le second fut la mort du duc d'Hamilton, son ami. Ce seigneur se battit en duel dans Hyde-Park avec lord Mohun, qui fut tué raide. Au moment où le duc se relevait, le colonel Macarting, second de son adversaire, lui passa son épée au travers du corps, par derrière, et le renversa mort sur le cadavre de lord Mohun. On accusa le duc de Marlborough de complicité dans ce lâche assassinat ; on l'accusa aussi d'avoir voulu faire sauter le comte d'Oxford au moyen d'une boîte d'artifice, si bien qu'il dut quitter l'Angleterre au milieu de tous ces bruits, en aiguisant le trait qui devait perdre le pauvre Bolingbroke, que la duchesse disgraciée ne pouvait souffrir.

Peut-être, cependant, Bolingbroke fût-il resté en faveur, surtout après la disgrâce du comte d'Oxford ; mais la reine Anne mourut. C'était une bonne femme, un peu faible peut-être, mais noble et généreuse. Les uns dirent qu'on l'empoisonna, les autres qu'elle mourut par abus des liqueurs fortes dont son mari, le prince de Danemark, lui avait fait contracter l'habitude. Bolingbroke tint sa place au Parlement, et y parla haut après la mort de la reine, ce qui rendit les wighs enragés. Le duc de Sunderland, son ami, le fit prévenir que, s'il ne se sauvait pas, il serait mis en jugement, qu'il porterait sa tête sur l'échafaud, ou que, même on n'attendrait pas jusque-là, et qu'on l'assommerait.

Bolingbroke céda. Il s'embarqua à Douvres, emportant cinq cent mille francs, et abandonnant le reste de son immense fortune. Pour qu'on ne l'accusât pas de servir des complots jacobites, il ne fit que traverser Paris et se rendit à Saint-Clair, en Dauphiné, sur le bord du Rhône. Là, il défiait ses ennemis, qui trouvèrent cependant les moyens de l'atteindre. On lui ôta son titre et sa fortune pour les transférer à son père, homme nul et inoffensif, mais qui n'aimait point ses enfants et qui garda tout.

Bolingbroke, réduit à ses cinq cent mille francs, trouva la pitance maigre. Le parti du prétendant le comprit bien vite, et, un beau matin, il lui arriva dans sa retraite un émissaire des torys et du prince, qui saisit le moment de sa colère pour le séduire. Cet homme lui rappela en même temps les projets de la reine Anne, sa bienfaitrice ; il parla à tous ses sentiments, à toutes ses passions, et lui remit une lettre de Jacques III, qui l'engageait à venir le trouver à Commercy pour l'aider de ses conseils.

Saint-Jean hésita beaucoup. Il finit par se décider, néanmoins, et alla offrir ses services à son souverain légitime. Celui-ci le nomma son ministre et l'envoya à Paris pour solliciter les secours de Louis XIV. Le roi, mourant, ne voulut entendre à rien ; cela ne put aboutir. Après la mort du vieux monarque, l'espérance devint plus impossible encore, ce qui n'empêcha pas Jacques III de faire, malgré les conseils de Bolingbroke, une descente ridicule en Ecosse, laquelle ne servit à rien du tout, qu'à constater sa faiblesse. Il se rembarqua presque sur-le-champ.

Ce qu'il y eut de beau, c'est qu'on s'en prit à Bolingbroke, qui avait essayé de l'empêcher, et que le prétendant le chassa de sa présence en l'accusant d'avoir fait manquer son projet. Saint-Jean se soumit sans murmurer ; il n'était pas jacobite de coeur, et lord Stair, ambassadeur de Georges Ier, ménageait le retour de cet habile homme à la cour de son maître.

Justement, le duc de Marlborough, frappé d'apoplexie à son château de Blenheim, ne lui faisait plus obstacle, car son corps seul vivait, son âme n'y était plus. – La duchesse, moins effrayée du veuvage que de rester la femme d'un idiot paralytique, avait dit au médecin ce mot célèbre :

― Sauvez sa gloire !

Le médecin, en homme consciencieux, préféra sauver sa vie, ce qui plut médiocrement à la nouvelle Artémise. Elle dut le garder ainsi bien des années. Tous sont égaux devant la maladie : les héros deviennent des hommes et cessent d'être des demi-dieux. Il nous faut bien quelques dédommagements, à nous autres mortels.

Cependant la négociation de lord Stair fut difficile ; on discuta longtemps. Peut-être aussi Bolingbroke n'était-il pas très pressé. Il vivait bien à Paris, entouré de tous les beaux esprits, de tous les hommes remarquables de cette époque.

Il courait les jolies femmes ; voluptueux et facile, il les aimait toutes ; elles le lui rendaient bien. Il leur donnait ce qu'il avait, et même ce qu'il n'avait pas. Ce train dura jusqu'à ce qu'il connût la marquise de Villette un jour par hasard, en cherchant une maison au faubourg Saint Germain. Elle demeurait rue Saint-Dominique, en face de l'hôtel de Luynes. Nous la voyions quelquefois chez ma tante, bien que celle-ci ne l'aimât pas ; elle la trouvait trop dissipée. Il fallait à la duchesse des façons de dévote, auxquelles je n'ai jamais pu me faire, et qui ont fini par nous éloigner presque entièrement l'une de l'autre, excepté dans les occasions de bienséance.

Madame de Villette était mademoiselle Deschamps de Marcilly, fille du gouverneur de la meute. Elle fut élevée à Saint-Cyr avec la duchesse de Caylus, une charmante femme encore, et que j'ai bien connue ; cela viendra une autre fois. Ces deux jeunes filles se lièrent d'amitié l'une et l'autre, et, un beau jour qu'elles étaient toutes deux au parloir, M. de Villette, père de madame de Caylus, y arriva. Il vit mademoiselle de Marcilly ; depuis longtemps, il parlait de se remarier ; il la trouva charmante et ne put s'empêcher de le montrer. La jeune demoiselle de Villette lui dit étourdiment :

― Eh bien, monsieur, puisque vous voulez me donner une seconde maman, épousez ma bonne amie.

M. de Villette retint le mot. Il était chef d'escadre, proche parent de madame de Maintenon ; il n'existait guère de famille qui n'eût été honorée de son choix.

Quelques semaines après, la famille de mademoiselle de Marcilly lui déclara qu'elle allait devenir marquise de Villette.

― Ah ! Je serai la mère de ma compagne, quel bonheur ! répliqua l'enfant sans expérience.

Chapitre XXXII

M. de Villette mourut. La jeune femme devint veuve après un de ces mariages qui ne sont ni heureux ni tristes, comme on en voit tant. Elle le regretta un peu mais elle se consola vite et tâcha de se dédommager de la première moitié de sa vie en prenant sa liberté double dans la seconde.

Elle n'était point belle, elle était plaisante, elle était charmante, dans le sens communicatif de ces mots. Un défaut que je trouve commode, et qui déplaît en général, lui fit beaucoup d'ennemis. Elle était bavarde. Il fallait qu'elle parlât sans cesse et sans trêve. D'Argental ne put jamais la souffrir à cause de cela. Elle avait une assez jolie fortune, bien qu'elle fût une véritable comtesse de Pimbêche, et qu'elle plaidât contre le genre humain tout entier. Bolingbroke s'en éprit rien qu'en l'apercevant. Elle avait cinquante-deux ans, néanmoins, et lui quarante-cinq, ce qui n'est pas ordinaire : les hommes de cet âge, habituellement, veulent du gibier plus frais. Ils devinrent fous l'un de l'autre, et la marquise ne s'embarrassa pas de le cacher ; pour Bolingbroke, il en était incapable. Ils se mirent donc à s'aimer tout haut et ne se quittèrent plus : ils s'établirent l'un chez l'autre ; ce fut un ménage dont la jeunesse de la cour riait beaucoup. La jeunesse rit de tout ce qui n'est pas jeune, sans penser qu'elle vieillira.

Il y a trois choses qui n'entrent pas dans l'esprit d'une jeune femme :

D'abord, l'idée qu'elle deviendra vieille ;

Ensuite, l'idée qu'elle mourra un jour ;

Enfin, lorsqu'elle aime bien, l'idée que son amour et celui de son amant doivent finir.

Ce sont pourtant trois choses inévitables et écrites d'avance ; qu'importe, à vingt ans !

Lord Bolingbroke avait toutes les conditions d'un amoureux à grands sentiments ; il était jaloux comme tous les tigres de l'Asie. Certes, personne ne songeait à lui enlever son infante ! Il n'en voyait pas moins des rivaux partout. Je dînais un jour chez la marquise avec l'abbé Alary, le fameux président de l'entresol, dont nous aurons occasion de parler, cette petite chose, si grande dans son temps, si oubliée aujourd'hui. Nous dînions donc avec l'abbé Alary et un certain Mac-Donald, écuyer du prétendant, fort bel homme, qui aimait à se faire valoir. Madame de Villette déploya pour lui son beau langage, elle chercha ses phrases les plus sonores et les plus arrondies ; l'autre y répondit par des veux tournants et une bouche en coeur qui mirent Bolingbroke dans une furie incroyable.

Au moment le plus intéressant, alors que le bel Anglais et la savante dame se congratulaient le mieux, milord lança un juron fort proprement accentué, en donnant un grand coup de poing sur la table ; il la renversa avec les verres, les assiettes, les sauces, tous les accessoires enfin, qui tombèrent sur la coquette d'abord, et sur nous ensuite, qui n'en pouvions mais.

Après ce bel exploit, il se leva, jeta sa serviette, et sortit sans retourner la tête. Je vous laisse à penser la scène. La marquise se trouvait mal ; l'abbé et Macdonald, qui n'y comprenaient rien, heureusement, lui mirent des sels et des gouttes sous le nez, pendant que ses femmes la délaçaient et que je lui frappais dans la paume de la main. Elle revint à elle, languissante, éperdue, cherchant l'ingrat qui l'accusait, et fière cependant d'être aimée ainsi.

― Monsieur, dit-elle à Macdonald, les yeux baignés de pleurs qui la rendaient plus touchante, monsieur, pardonnez-moi, mais je ne puis vous voir davantage. Il est désolé ; et son bonheur avant tout, même avant la politesse et le savoir-vivre.

― Madame, répliqua l'autre assez grossièrement, milord a grand tort de s'alarmer ; je ne veux troubler le bonheur de personne, et je n'ai pensé à vous que comme à une respectable dame dont le caractère, la situation et l'âge méritent les égards de tous ceux qui la connaissent. Je me retire et j'attendrai que vous daigniez me rappeler ; ces sortes de desserts ne sont point de mon goût.

Il salua et se retira.

C'était bien la peine d'avoir autant d'esprit que milord et son amie pour donner des spectacles semblables. Madame de Villette, dès qu'elle put se tenir debout, courut après Bolingbroke ; elle nous laissa seuls, l'abbé et moi. Nous nous mîmes à discourir, on le pense bien. L'abbé en levait les épaules : cependant il était fort attaché à Bolingbroke. Jugez ce que devaient dire ses ennemis.

Cet abbé m'étonna en me racontant une anecdote qu'il me garantit comme y ayant joué un rôle, et qui n'en était pas moins fort extraordinaire.

Il existait à Paris un certain comte de Boulainvilliers, qui se piquait de faire des horoscopes, et qui disait parfois des choses très singulières. Il demandait seulement la date de la naissance, avec quelques autres signes du même genre. Madame de Villette en ayant entendu parler, pria l'abbé, qui était de ses amis, de porter ses titres au devin, et de prendre sa réponse.

Voici ce que dit l'oracle :

« Cette personne a eu un grand nombre de passions : elle en éprouvera une plus grande que toutes les autres à cinquante-deux ans, et mourra en terre étrangère. »

Cette prophétie s'est accomplie de point en point.

M. de Boulainvilliers, si clairvoyant pour les autres, ne le fut jamais pour lui-même. Il mourut de chagrin de ce qu'il s'était prédit une grande fortune qui ne se réalisa pas. On a vu bien des sorciers en faire autant. C'est une science dont je doute fort, malgré les exemples extraordinaires que j'ai vus moi-même avec M. le régent, un vrai adepte, et avec le comte de Saint― Germain, que beaucoup de gens ont pris pour le diable. Quant à cela, je réponds que non.

M. de Matignon, ami particulier des amants, arriva pendant la brouille que j'ai racontée ; il les raccommoda, ainsi qu'il en avait l'habitude, car ils se querellaient sans cesse et c'était son grand emploi. Il est resté fidèle à cette amitié toute sa vie, monsieur son fils après lui, et c'est rare à la cour.

Malgré sa passion et sa jalousie, milord prenait bien quelques distractions peu innocentes. La tendre Alcmène les lui reprocha tant, et sa santé en fut si violemment attaquée, qu'après une retraite à Chaillot, il revint, résolu à résister aux tentations, et à donner toute la fidélité qu'il exigeait lui-même. Le curieux, c'est qu'il le tint.

Sa femme, qui, malgré sa dévotion, lui avait donné de grands ennuis, vint à mourir sur ces entrefaites. Dès lors, les amants ne se gênèrent plus du tout, si tant est qu'ils se gênassent auparavant, et l'on assure qu'ils se marièrent en secret. Je ne sais pas pourquoi ils ne le déclarèrent point ; nul ne les empêchait, je suppose. Il paraît que ce mariage eut réellement lieu plus tard. Ce qui est certain, c'est que la marquise a porté son nom, et qu'elle a été considérée comme lady Bolingbroke, même en Angleterre, excepté cependant à la cour, assure-t-on, où elle ne put être admise en cette qualité.

On vint de nouveau supplier lord Bolingbroke de reprendre la cause du prétendant, à propos d'un projet mieux conçu que les autres, et pour l'exécution duquel on crut avoir besoin de ses conseils. Le roi Jacques lui écrivit lui-même, et, comme sa lettre ne suffisait point, il lui envoya son confident intime, avec une seconde épître aussi touchante qu'aimable et gracieuse. Il faisait un nouvel appel à ses sentiments pour la reine Anne, et rappelait les dernières paroles de sa bienfaitrice : « Ah ! mon cher frère, qu'allez-vous devenir ? »

Bolingbroke se laissa toucher à moitié, c'est-à-dire qu'il demanda le secret pendant un certain temps, et promit de donner des avis lorsqu'on en aurait besoin ; mais il refusa de se déclarer tout haut, dans la crainte d'une seconde rebuffade qui le perdrait sans retour, et cela pour n'être utile à personne.

Lord Stair, alors ambassadeur d'Angleterre à Paris, avait obtenu, sur ces entrefaites, de M. le régent, la promesse de faire arrêter le roi Jacques s'il passait en France, ainsi qu'on s'y attendait, car le projet était déjà vendu. Bolingbroke eût voulu à tout prix empêcher le monarque fugitif d'aller plus loin ; mais il ne savait plus où le joindre, il devait être parti. Milord se rassura un peu en songeant que M. le régent n'était pas homme à livrer Jacques III ; il se fia sur son adresse et sa générosité, et il attendit cependant dans de vives inquiétudes le résultat de l'ordre donné publiquement à M. de Contades, le major des gardes, de partir à l'instant pour Château-Thierry, et d'arrêter le dernier des Stuarts à son passage en cette ville.

Tous les deux étaient petits-fils d'Henri IV, cependant !

Chapitre XXXIII

M. de Contades s'arrangea de façon à entrer à Château-Thierry par une porte pendant que le prétendant sortait par l'autre. M. le régent savait bien ce qu'il faisait en l'envoyant là ; de sorte que le prince passa, arriva à Chaillot dans la petite maison de M. de Lauzun, où il vit la reine, sa mère, beaucoup de ses partisans, et, dans le plus grand secret, lord Bolingbroke. Celui-ci fut très ému de cette entrevue ; il ne cacha pas à Jacques que ses inclinations le portaient plutôt vers la branche protestante et que, sans le souvenir du respect qu'il portait à feu sa maîtresse la reine, rien ne l'aurait attiré dans un parti qu'il n'aimait pas.

― Allez en Ecosse, sire ; allez trouver vos fidèles sujets, qui vous attendent et vous désirent. Le jour où vous aurez besoin de moi, je suis prêt à vous rejoindre, pourvu que le succès vous justifie. Je suis invariablement résolu à ne pas prêter à rire à l'Europe, et à ne frapper qu'à coup sûr. Pardonnez-moi, sire, je suis franc, je ne suis plus courtisan de personne ; profondément dégoûté de la politique, je n'ai plus d'espérance, je n'ai que des souvenirs ; c'est à eux que j'obéis en ce moment, et Votre Majesté ne l'ignore point.

Le même soir, le roi d'Angleterre prenait la route d'Orléans, pour se rendre de là en Bretagne, dans la chaise de M. de Torcy.

Lord Stair enragea ; il voulait à tout prix débarrasser son maître d'un ennemi légitime et redoutable. Il ne se tint pas pour battu ; assez peu scrupuleux sur le choix des moyens, il découvrit un colonel Douglas, sorte de sacripant et de coupe-jarret sans le sou, ayant commandé un régiment irlandais à la solde de la France, et, le fit venir, lui promit monts et merveilles, l'excita par mille contes sur le roi Jacques, et enfin le décida à saisir l'épée de Dieu pour délivrer l'Angleterre de ce papiste, de ce roi impie qui cherchait à l'asservir.

Douglas prit avec lui deux hommes de son ancien régiment, sur lesquels il pouvait compter, et, sûr de l'impunité, certain de la récompense, il alla s'embusquer sur le chemin que l'exilé devait parcourir.

Arrivé à Nonancourt, petit village sur la route, il descendit de cheval, se fit servir à manger, et s'informa auprès de la maîtresse de poste si elle n'avait point vu une chaise qu'il lui dépeignit ; à quoi celle-ci répondit qu'elle n'en avait pas connaissance.

― Cela est impossible ; elle doit être passée.

― Non, monsieur.

― Je vous dis que si.

― Je vous dis que non.

― Vous voulez me tromper ; mais, prenez garde ! ma vengeance sera terrible, et vous vous en repentirez.

Et le voilà jurant, sacrant, en anglais, d'une façon abominable, menaçant tout le monde de M. le régent et de l'ambassadeur d'Angleterre.

Madame Lhôpital – ainsi s'appelait cette bonne femme – ne s'en effrayait pas, mais elle commença à l'écouter plus attentivement.

Un homme à cheval, accourant à bride abattue, parla bas au colonel, et redoubla sa furie.

― Je veux qu'on me le trouve, et on me le trouvera ! s'écria-t-il. Il s'agit de ma fortune ; on ne me la fera pas manquer, cette fois.

Ces paroles imprudentes confirmèrent les soupçons de la bonne femme ; elle eut l'air de s'occuper d'autre chose ; cependant elle ne les perdit pas de vue : elle entendit quelques mots de leur conversation, et elle acquit la certitude qu'elle ne se trompait pas.

Son mari était absent ; mais elle avait un garçon dévoué et intelligent. Elle le tira à part, dans un endroit où elle était sûre de ne pas être écoutée, et lui dit :

― Ces gens-ci méditent un mauvais dessein contre le pauvre prince exilé, que M. le régent abandonne, tout son cousin qu'il est. Il paraît qu'il va passer par ici, et que ces misérables le veulent assassiner. Observe bien ce que je vais te prescrire, et nous le sauverons peut-être : le diable ne peut pas toujours être plus fort que les honnêtes gens.

Elle lui expliqua clairement le plan qu'elle avait tracé, lui recommanda de s'y conformer en tout ; puis elle revint près de ses hôtes avec un air attentif, se mettant à leur disposition dans tout ce qui pouvait leur être agréable.

― Il faut alors me promettre, répliqua le colonel, lorsque cette chaise arrivera, de mettre beaucoup de retard à lui donner des chevaux.

― Je le ferai, monsieur. Ensuite ?

― Ensuite, vous me préviendrez de son arrivée.

― Où cela, monsieur, s'il vous plaît ? Ici ?

― Non... pas ici... C'est inutile, ne me prévenez pas, arrêtez-la seulement le plus longtemps possible. Je vais laisser ici deux de mes hommes, ils viendront m'avertir, je préfère cela.

Il paya ensuite grassement sa dépense, et, emmenant son confident le plus intime, il laissa les autres à l'auberge, en leur enjoignant tout bas de venir à bride abattue le prévenir en un lieu qu'il leur désigna, dès que la chaise paraîtrait.

Madame Lhôpital s'inquiéta fort de ceci : pourtant elle ne perdit pas courage, et redoubla de soins auprès des assassins, qui lui faisaient horreur. Elle leur proposa de boire espérant s'en débarrasser en les enivrant ; ils refusèrent. Celui qui était arrivé le dernier était mort de fatigue ; il se contenta d'un coup de vin, et s'étendit sur un banc de bois, à la porte, pour se reposer.

― Mon Dieu, monsieur, lui dit-elle, vous êtes là bien mal à votre aise ; cette chaise peut tarder longtemps. Que n'allez-vous là-haut, vous jeter un peu sur le lit ? Vous vous endormirez tranquille. Votre valet et moi, nous sommes là, et nous vous avertirons. Ayez confiance.

L'homme résista d'abord, ensuite il hésita, puis il céda, le sommeil l'emportait. Il dit à son valet :

― Ne quitte pas le seuil de cette porte, sur ta vie, et, dès que la voiture paraîtra là-bas, viens m'éveiller, m'entends-tu ? sans quoi, je te fais mourir sous le bâton.

Le valet le promit : son maître, tranquillisé par cette assurance, suivit madame Lhôpital dans une chambre sur le derrière de la maison, où elle lui donna un bon lit, et où elle l'enferma tout doucement, pour plus de sûreté. Cela fait, elle courut chez une de ses amies dont elle était aussi sûre que d'elle-même, lui conta ses soupçons et ses craintes, et la supplia de recevoir chez elle le voyageur qu'elle lui amènerait.

― Vous demeurez dans une rue détournée ; en le faisant sortir par la porte de derrière, personne ne le verra, et, si je puis arriver à ce que je désire, chez moi, nous le sauverons.

La voisine promit ce qu'elle voulut.

Toutes deux envoyèrent chercher un ecclésiastique, et lui confièrent aussi ce qui se passait à Nonancourt. Le roi Jacques était catholique, ce qui doubla le zèle du bon père. Il donna sa robe, sa perruque, tout son costume, dont on devait affubler le prince, et, cela fait, madame Lhôpital retourna chez elle pour achever le plus difficile de la comédie.

Elle trouva le valet qui s'ennuyait fort, et qui s'impatientait en jurant.

― Bah ! lui dit-elle, buvez un coup avec mon postillon, le temps passera plus vite.

― On me l'a défendu.

― Est-ce qu'on le saura ? Je veillerai pour vous pendant ce temps-là, et, quand notre homme viendra, vous le saurez tout de suite.

Une bouteille de vin vieux de derrière les fagots aida à la séduction ; le postillon, qui trouva son rôle fort agréable, aida beaucoup par son exemple ; mais force lui fut de se ménager aux dépens de son convive, qui, à la troisième bouteille, tomba sous la table, à la grande satisfaction de l'hôtesse.

Elle était dès lors maîtresse du terrain, et se mit en sentinelle à la porte de la rue. La chaise n'arrivait point ; elle était d'une inquiétude mortelle, car, si le cavalier d'en haut se fût réveillé, il lui eût certainement fait un mauvais parti.

Celui qui dormait en bas fit quelques mouvements, elle en eut une peur épouvantable, et faillit appeler au secours. Heureusement, il referma les yeux, et resta tranquille.

En même temps, la chaise parut.

Chapitre XXXIV

Madame Lhôpital s'élança au-devant d'elle et lui fit prendre cette rue détournée qui conduisait chez son amie, sans rien répondre aux questions qui lui étaient faites, et sans donner d'explication.

― Nous verrons cela tout à l'heure, ajouta-t-elle : venez.

Ils arrivèrent chez son amie, et, là, dès qu'ils furent entrés, la bonne femme se jeta aux genoux du roi Jacques tout en larmes.

― Je vous ai bien reconnu, sire, à vos portraits ; et puis j'avais déjà des soupçons. Je vous supplie d'avoir confiance en moi, de vous laisser faire ; sans quoi, vous tomberez dans cette embuscade. Je ne sais combien ils sont, et ils en veulent sûrement à vos jours.

Le roi releva madame Lhôpital, écouta son récit, la remercia avec effusion, et lui promit de se confier entièrement à elle. Il se déguisa ensuite en abbé, s'installa dans la maison, où nul ne soupçonnait sa présence, et attendit.

Pendant ce temps, l'hôtesse alla prévenir la justice et réclamer main-forte pour faire arrêter le cavalier endormi et le valet ivre. Ce ne fut pas une petite affaire. Le cavalier résista, invoqua sa qualité d'Anglais, dit qu'il appartenait à l'ambassadeur, et qu'on violait le droit des gens en sa personne.

― Donnez-en la preuve, on vous relâchera sur-le-champ.

― Je n'ai pas cette preuve ; mais mon chef, le colonel Douglas, vous en fournira tant que vous voudrez.

― Où est-il ?

― Je ne sais ; il nous a devancés sur la route.

― Pourquoi faire ?

― Je l'ignore, il ne nous a pas raconté ses desseins.

Le débat fut long, les difficultés furent grandes ; enfin, malgré tout, on les mit en prison. Douglas courut pendant plus de huit jours les routes environnantes ; il courut comme un désespéré, mais inutilement ; il ne trouva rien. Le prince resta déguisé en abbé pendant trois jours, à Nonancourt, chez l'amie de madame Lhôpital ; ensuite il continua sa route. M. de Torcy, prévenu, ayant eu le soin de veiller à sa sûreté et d'écarter les embûches, il arriva heureusement en Bretagne, et s'embarqua pour l'Ecosse, où chacun sait ce qui lui arriva.

Douglas revint à Paris ; avec une insolence sans exemple, il se plaignit tout haut de la violation du droit des gens ; lord Stair voulut s'en plaindre aussi ; M. le régent le fit venir, lui ferma la bouche avec les détails de cette affaire, et l'engagea à n'en plus parler.

Quant à madame Lhôpital, la reine d'Angleterre la fit venir à Saint-Germain, la caressa beaucoup, lui donna son portrait, et ce fut tout ce qu'elle en obtint. Il est vrai que cette cour était pauvre. La bonne femme mourut maîtresse de poste à Nonancourt, après avoir sauvé la vie d'un roi. Je disais un jour à M. le régent qu'il aurait dû la récompenser, car elle lui avait épargné une grande honte et une tache ineffaçable à son nom. Il me répondit que cela ne le regardait pas, et qu'il ne se mêlait jamais d'affaires de ce genre. Il avait de ces réponses-là quand il ne voulait pas en faire d'autres.

Lord Bolingbroke, en apprenant cette escapade, se refroidit pour l'électeur de Hanovre ; son coeur et son esprit ne pouvaient accepter l'assassinat. Cependant il doutait du succès, et l'expérience prouva qu'il ne se trompait point.

Madame de Villette l'avait emmené à sa terre de Marcilly, près de Nogent― sur-Seine, où elle faisait bâtir, et où elle prit le prétexte de le consulter. Il attendait impatiemment des nouvelles, elles n'arrivaient pas ; elles n'arrivèrent que trop tôt : tout était perdu.

― Allons, dit Bolingbroke avec un soupir, c'en est fait de la maison de Stuart !

Milord s'en alla aux eaux d'Aix-la-Chapelle pour détourner de lui l'attention et faire croire à son indifférence. On répandit le bruit qu'il y avait épousé madame de Villette, et que celle-ci s'était faite protestante. Ce fut, je crois, lui-même qui imagina cette façon nouvelle d'occuper de lui, pour qu'on ne songeât pas à une autre, car il n'y avait rien de vrai. L'abbé Alary, qui ne les quittait pas, me l'a assuré bien des fois.

Les amants renoncèrent à habiter Marcilly. Saint-Jean voulait être chez lui et non chez sa maîtresse. Il chercha beaucoup ; enfin il se décida à acheter la Source, près d'Orléans, dont il fit un séjour enchanté. Il s'y créa une existence à lui, une existence plus digne d'envie que ses honneurs d'autrefois. Entre le plaisir, l'étude, les arts, une société délicieuse qu'il choisissait parfaitement, il passa ainsi des années dans cette retraite, dont j'ai conservé le plus agréable souvenir. Voici ce que m'en écrivait Voltaire, qui y fut avant moi, pour me donner l'envie d'y venir aussi :

« Cette retraite est le lieu le plus charmant du monde. Il est situé au midi d'Orléans, à une petite lieue de cette ville. Il n'a pas plus d'étendue que le Loiret, rivière singulière qui porte bateau dès sa source. Celui de ses bords qui regarde la ville forme une espèce de terrasse ornée d'un beau vignoble et de plusieurs maisons agréablement bâties. Une large et riante prairie commence à l'autre rive, et s'étend jusqu'à la Loire. Chaque vigne a sa maison de campagne. Orléans, situé presqu'à mi-côte, près de la Loire, en forme d'amphithéâtre, termine cette perspective.

« C'est à l'extrémité de cette terrasse enchantée que le voluptueux ministre vous savez, madame, que ce fut là son grand grief devant le comité qui le proscrivit, c'est là que lord Bolingbroke a fixé son séjour dans une maison commode et délicieuse. La source du Loiret se trouve dans les jardins : c'est une pièce d'eau de vingt ou vingt-cinq pieds carrés, d'où sort la rivière entière, moins large et moins profonde que lorsqu'elle se jette dans la Loire. Ce seigneur a fait de la maison une espèce de château ; il a fort embelli les jardins. La chère délicate qu'il fait à ceux qui le visitent dans sa solitude, son air gracieux, son esprit, ses manières polies, attirent la noblesse des environs, et doivent vous attirer surtout, vous qui êtes si désirée, madame. Je ne vous dis rien de madame de Villette ; elle a la bonté de trop admirer mes ouvrages, pour que j'ose parler d'elle ; on m'accuserait de partialité, lorsque je ne serais que juste. »

Vers ce temps-là, lord Bolingbroke envoya madame de Villette en Angleterre, pour négocier son retour. Malgré les charmes de la Source, il pensait toujours à son pays, et désirait y rentrer. Il se trouva que lady Bolingbroke – car dès lors elle prit ce titre – réussit très bien près des Anglais, et qu'elle n'avait pas cessé d'être l'amie de Saint-Jean, ce que l'on n'aurait guère soupçonné. Seul, M. Walpole était son antagoniste et le haïssait en perfection, ce que monsieur son fils continua. Mon Dieu ! quand il lira ces Mémoires, que de malédictions il m'enverra ! Cependant les femmes étaient bien décidées, et la duchesse de Kendal, la maîtresse du roi, s'étant prononcée pour lui, moyennant une forte somme, il obtint sa grâce et rentra dans son pays.

Il s'y déplut bien vite, cela devait être, il n'y était plus rien ! Il revint en France, et, de là, renvoya sa femme parlementer. Elle triompha de tous les obstacles, et il revint avec les honneurs de la guerre, c'est-à-dire son titre et quarante mille écus de rente. Seulement, on ne lui permit pas de siéger à la chambre haute, ce qu'il ne pardonna point à Walpole, bien entendu. Il s'entoura de gens d'esprit et de tous les grands hommes d'Angleterre, Newton, Swift, Pope ; il écrivit dans les feuilles publiques, et occupa la renommée d'une autre manière que par le passé. Il défendit même Robert Walpole d'une accusation injuste, et se montra aussi généreux que loyal ; ce qui ne l'empêcha pas de prononcer ce fameux mot, un jour que le ministre fut énergiquement accusé à la chambre des communes, et convaincu de tous ses vices :

― Il a entendu aujourd'hui la voix de la postérité...

Le mot se répéta et valut à son auteur un ordre secret du roi de retourner en France, ce qu'il fit. On l'y laissa sept ans, lui envoyant ses revenus, accompagnés d'une défense à peu près générale d'écrire à ses amis. Il loua le château de Chanteloup, où nous retrouverons, bien des années plus tard un autre grand ministre exilé, le duc de Choiseul. Il y demeura jusqu'à la chute du ministre Walpole, qui le rappela en Angleterre, où il vit mourir Pope, son plus cher ami ; où il se mit dans des intrigues littéraires qui l'occupèrent durant quelques années, faute de mieux.

Ces dernières années furent celles d'un oracle, que les hommes d'Etat et les hommes de lettres vinrent également consulter. La marquise de Villette mourut seulement vingt mois avant lui ; il ne put se consoler de sa mort et la pleura amèrement chaque jour, sans que ses amis parvinssent à le consoler. Atteint lui-même d'une cruelle maladie, d'un cancer au visage, il souffrit avec une patience et un stoïcisme admirables dans un homme de son âge, car il avait soixante-dix-neuf ans révolus.

Il laissa un souvenir à tous ses amis, entre autres au marquis de Matignon, pour lui et le comte de Gacé, son fils. C'était un superbe diamant, présent de la reine Anne, et qu'il portait toujours au doigt. MM. de Matignon le reconnurent en défendant sa mémoire et en le défendant lui-même contre ses ennemis, tant qu'il vécut.

Quant à moi, j'eus des tablettes fort précieuses, que j'ai encore, où il écrivit des vers et en fit écrire à plusieurs beaux génies de ses intimes. Je les garderai toujours et je les lègue dans mon testament à M. Walpole. C'est une malice posthume que je me permets.

Chapitre XXXV

A mon sens, des mémoires sur une époque sont les mémoires de tout le monde ; ils sont l'histoire de cette époque tout entière, l'histoire de ceux qui s'y firent remarquer, et des moeurs et des coutumes de cette époque ; sans cela il est impossible de la bien connaître. Je vous raconte donc, non seulement ce qui me concerne personnellement mais encore ce qui concerne mes amis, mes ennemis, mes connaissances, tous ceux que j'ai rencontrés. Je vous ai promis les romans de tous nos convives du premier dîner chez madame de Fériol. Pour tenir cette promesse, nous allons entreprendre aujourd'hui cette charmante mademoiselle Aïssé, que j'ai tant aimée, tant pleurée, qui fut une héroïne bien plus attendrissante, bien plus aimable que l'Héloïse de Rousseau, que toutes les héroïnes imaginables. Nulle n'avait sa beauté, sa douceur, son charme ; nulle ne fut aimée comme elle, et par un homme qui le méritât mieux. Chère Aïssé ! quel bonheur de parler d'elle, de la peindre, de la vanter ; il me semblera la voir encore, moi qui ne dois plus rien voir en ce monde, où j'ai vu de si belles choses qui ne sont plus !

Aïssé... – je vous l'ai dit, je crois ; mon petit secrétaire prétend que non, mais je ne m'en rapporte pas à lui, c'est un étourdi !...

Madame la marquise, M. Walpole vous a justement écrit hier la même chose, et, à votre âge, cela n'est plus permis, tandis qu'au mien !...

Je ne sais ce qu'il griffonne, mais sa plume crie, je l'entends, et je ne lui ai rien dicté ; ce doit être quelque affreuse malice. Je reviens à mademoiselle Aïssé et à son origine.

C'était une Circassienne, une esclave, achetée à Constantinople par M. de Fériol, durant son ambassade. Elle avait quatre ans ; il l'aperçut au marché des esclaves et la fit conduire chez lui, par compassion pour ses pleurs et sa jolie figure. Il la paya quinze cents livres ; il paraît que c'était fort cher ; elle les valait bien.

M. de Fériol, fort libertin, songeait à s'en faire une maîtresse dans l'avenir, et la fit élever en conséquence. Il l'amena avec lui à Paris, la plaça chez madame de Fériol, sa belle-soeur, et l'y laissa lorsqu'il retourna en Turquie. Elle fut donc élevée là avec Pont-de-Veyle et d'Argental, ses fils, dont madame de Fériol ne se souciait guère. Elle était galante ; elle avait beaucoup d'amoureux, et un surtout qu'elle choyait fort, car elle en avait besoin pour elle et pour les siens : c'était le maréchal d'Uxelles. Ils vécurent longtemps ensemble, sans s'aimer, uniquement pour ne pas faire les frais d'une rupture. C'est là le secret de beaucoup de longs commerces.

Les enfants s'élevèrent avec des soins étrangers, et mieux sans doute que si elle s'en fût mêlée. Ils étaient tous les trois frères et soeurs. On plaça Aïssé au couvent des Nouvelles-Catholiques, ce qui lui fut très sensible ; elle aimait tendrement ses jeunes compagnons, et s'en sépara avec douleur. Au reste, elle demeura peu de temps au couvent, et revint achever son éducation dans le monde. C'était une beauté accomplie ; lorsque je la connus, elle approchait de la perfection.

M. de Fériol revint et se fixa en France. On s'est demandé souvent s'il avait revendiqué ses droits sur son esclave et s'il a été pour elle autre chose qu'un père. Je puis assurer qu'il n'en est rien. Aïssé resta pure de toute souillure de ce genre.

Non seulement elle n'y eût point consenti, mais M. de Fériol lui-même ne lui eût rien demandé. Il la respectait à l'égal de sa véritable fille ; il connaissait sa vertu inattaquable et les principes solides qu'elle avait reçus. D'ailleurs, quelle séduction eût pu essayer un homme de soixante et dix ans sur une créature comme celle-là ?

Personne dans sa société ne forma de doute à cet égard ; nous étions tous aussi convaincus les uns que les autres de sa réelle innocence. C'est plus tard, je ne sais quel fameux philosophe, qui, dans un jour de mauvaise humeur, flétrit cette mémoire angélique. J'en ai toujours été d'une colère abominable, et j'ai joliment rabroué les calomniateurs.

Dès que je vis Aïssé, je l'aimai ; elle m'aima aussi ; nous fûmes des amies en nous voyant pour la première fois.

Elle vint chez moi, j'allai chez elle ; je la rencontrais chez madame de Fériol, chez madame de Parabère, où elle venait fort souvent, puis chez l'ambassadeur, lorsqu'il se fut fixé à Paris et qu'elle soigna ses dernières années.

Il est inutile d'ajouter qu'Aïssé avait autant de soupirants que de connaissances. Elle refusa dix mariages et encore plus de coeurs libres, et cela sans efforts, sans faire parade de sa vertu, uniquement parce qu'elle voulait rester honnête et qu'elle craignait de succomber.

Un jour, chez madame de Parabère, où nous étions toutes les trois. Elle rencontra M. le régent ; il fut ébloui de sa beauté, et resta tout le temps qu'elle demeura elle-même, oubliant, pour la voir non seulement le conseil, c'était peu de chose pour lui, mais encore ses roués et je ne sais quelle orgie où on l'attendait. Il en devint fou ; ce fut une de ces rages qui, non satisfaites surtout, ne connaissent plus de bornes.

Il chercha à la voir partout où elle allait ; il lui écrivit des lettres brûlantes ; il lui fit offrir des trésors, des titres, des honneurs, une terre, tout ce qu'elle voudrait ; elle refusa poliment d'abord, fermement ensuite, ce qui l'exaspéra. Il eut recours à madame de Fériol, peu scrupuleuse, qui se mit à la persécuter : rien n'y fit. Pour cette époque, c'était le phénomène des phénomènes.

― Non, répliquait-elle toujours, je ne saurais aimer ce que je n'estime pas ; et, d'ailleurs, le prince est trop au-dessus de moi ; il lui faudrait descendre, je ne voudrais pas voir mon amant hors de sa place, et puis surtout, je le répète, je ne l'aime point ; qu'on ne m'en parle plus.

On lui en parla néanmoins, on la poussa à bout ; elle écrivit une lettre à M. le régent, un chef-d'oeuvre, pour lui demander sa protection contre lui― même, ajoutant que, s'il la lui refusait, comme Dieu seul était assez puissant alors pour la défendre, elle se jetterait dans un couvent.

M le duc d'Orléans comprit l'impossibilité et n'insista plus. Ce fut pour lui un chagrin et une humiliation.

L'ambassadeur mourut ; il lui avait assuré dès longtemps un contrat de rente de quatre mille livres ; et, pour la remercier de ses soins, il lui laissa un billet d'une somme assez forte, payable par ses héritiers, Madame de Fériol en fut indignée ; elle le témoigna devant Aïssé, qui, sans rien répondre, sa leva avec beaucoup de dignité et jeta le billet au feu. Il n'en fut plus question jamais.

Elle se trouva donc à la disposition des Fériol, qui l'aimaient, les jeunes gens surtout, et ne s'inquiéta de rien ; il est vrai que, dès ce temps-là, elle avait bien autre chose à penser.

Chapitre XXXVI

Un jour que j'étais chez madame la duchesse de Berry, nous attendions la princesse dans un de ses cabinets, madame de Parabère et moi. La porte s'ouvrit ; nous vîmes entrer le comte de Riom suivi d'un petit jeune homme, tout petit et tout jeune, avec la plus jolie figure qui se puisse voir. Il avait surtout des yeux admirables, un teint blanc et mat comme une fille, et la tournure la plus élégante qui se puisse rencontrer. M. de Riom nous le présenta comme son cousin, le chevalier d'Aydie, gentilhomme périgourdin, et, comme le disait en riant le chevalier lui-même :

― Clerc tonsuré du diocèse de Périgueux, chevalier non profès de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem.

Ce jeune homme, bien qu'arrivant de province, nous frappa par sa bonne mine. Madame de Parabère ne put s'empêcher de le témoigner à son cousin.

― Ah ! répondit celui-ci, il est entre bonnes mains : c'est son oncle, le marquis de Saint-Aulaire, qui le forme ; il lui en a appris plus en huit jours que moi en six mois. Madame la duchesse du Maine choisit savamment ses amis.

M. de Sainte-Aulaire était, en effet, un vieillard des plus aimables, fort lié avec madame du Maine, admis à toutes ses parties et à son intimité à Sceaux. Ce fut pour elle qu'il improvisa ces fameux vers qui lui ouvrirent les portes de l'Académie :

          La Divinité qui s'amuse

          A me demander mon secret;

          Si j'étais Apollon ne serait pas ma muse,

          Elle serait Thétis, et le jour finirait.

C'était là un bien léger bagage ; mais l'Académie était de bonne humeur, elle s'en contenta. Quand je pense à toute la peine qu'il nous fallut pour faire recevoir Diderot.

Le chevalier d'Aydie s'approcha de nous en courtisan consommé ; il trouva juste le mot qu'il fallait dire à ma compagne, ce qui n'était pas facile. Il lui parla de ses charmes en homme qui s'y connaît, et de sa position en homme qui ne s'en souvient guère, à moins qu'il ne lui plaise de la rappeler. La marquise le regarda comme une conquête facile et indispensable ; elle ne le traita légèrement qu'à cause des témoins, mais son oeil était sérieux ; je le vis tout de suite, et lui le vit bien aussi.

En ce moment, la princesse arriva ; rien qu'à son premier sourire, je compris qu'elle trouvait le nouveau venu selon ses vues, et la manière dont elle accueillit madame de Parabère me révéla une rivalité naissante. Elles se firent mille menaces dans une révérence et dans un signe de tête. M. de Riom était trop fin pour que rien de ceci lui échappât ; mais il ne craignait pas son jeune cousin ; il le connaissait assez pour le livrer en façon de jouet à la capricieuse duchesse ; il savait que sa puissance n'en serait pas atteinte ; quant à de l'amour, il n'en avait pas ; madame de Mouchy, on le sait, lui tenait seule au coeur. Elle était jalouse à sa manière ; pour la contenter, il passait à madame de Berry ses caprices, il se montrait ainsi désintéressé à ses yeux : c'était suffisant pour l'un et pour l'autre.

Nous devions souper au Luxembourg ; la princesse sentit ce qu'elle pouvait risquer dans cette partie ; elle nous décommanda sans façon, sous prétexte de fatigue, d'envie de dormir.

― Rien de mieux, madame, répondit madame de Parabère, qui ne se déconcertait pas. Votre Altesse royale se reposera, mais je me porte à merveille, moi ; j'ai grand-faim, madame du Deffand a faim aussi, sans doute, ces messieurs ont faim, tout le monde a faim ; nous nous en irons souper chez moi. M. le régent ne m'attend pas ce soir, il a ses pimbêches, et je n'ai pas envie de m'aller coucher à cette heure-ci, parce que je suis à la porte des palais.

Madame de Berry essaya de rire.

― Quoi ! reprit-elle, souper chez vous avec madame du Deffand, M. de Riom et M. d'Aydie ?

― Pourquoi pas, madame, puisqu'on ne soupe pas au Luxembourg ?

― Prenez garde ! si mon père le savait !

― Il le saura demain matin, à son réveil ; je ne cache rien à M. le duc d'Orléans, madame. A quoi bon ? Il le saurait tout de même ; seulement, il le saurait mal. Je préfère le lui dire moi-même.

― Au fait, c'est plus commode et plus adroit.

― C'est plus loyal, madame.

― Mon Dieu, marquise, quels grands mots ! Où les prenez-vous donc ? Vous changez de dictionnaire, ce me semble.

― Madame, je parle toujours la langue de ceux qui m'écoutent.

― Vous aurez beau faire, celle que vous parlez le mieux, c'est l'anglais des soupers du Palais-Royal.

― Surtout lorsque Votre Altesse royale me donne la réplique.

― Ah ! madame, je n'oserais me mettre sur la même ligne que vous. Vous êtes notre maître à tous, il nous faut courber la tête.

― Votre maître ! Votre Altesse royale est trop modeste ; elle en sait assurément, en toutes choses, beaucoup plus que moi.

― Je ne puis accepter ce compliment.

― Mon Dieu, madame, il n'est point de moi seule. Informez-vous, chacun vous en dira autant, votre réputation est faite.

― Je suis bien jeune pour tant de mérite.

          ... Aux âmes bien nées

          La valeur n'attend pas le nombre des années.

La discussion s'échauffait. Madame la duchesse de Berry, toute fière et orgueilleuse qu'elle était, n'était pas femme à interposer son rang et à vouloir en invoquer les privilèges. Elle se tenait sur un terrain de plaisanterie égale, que la marquise acceptait en adroite commère. M. de Riom se taisait ; j'écoutais ; M. d'Aydie suivait de l'oeil les champions. Il avait la tenue la plus naturelle et la plus modeste, comme s'il n'eût pas été le prix du combat. Un indifférent ne s'en serait pas douté.

― Ainsi donc, madame, reprit la princesse après un instant, on soupe à l'hôtel de Parabère ?

― Je l'espère bien.

― Et si je m'y invitais ?

― Votre Altesse royale y serait reçue avec bonheur...

― Vraiment ?

― Vraiment. Essayez plutôt.

― J'en ai grande envie.

― Et votre fatigue ?

― Je ferai un effort. D'ailleurs, un souper improvisé ne peut me faire de mal, à moins que vous n'ayez votre en cas comme le roi.

― Peut-être bien.

― Et puis la marquise est fée, hasarda M. de Riom ; d'un coup de baguette, elle fera naître tout ce qui sera nécessaire.

― Mon cher comte, si nous y allions voir ?

― J'ai peur pour votre santé, madame. Sortir ainsi, la nuit, veiller tard...

― Ah bah ! qu'on appelle madame de Mouchy. Une autre idée ! Si on portait chez la marquise le souper du Luxembourg ?

― C'est une idée, en effet ; cependant il en est une meilleure, poursuivit M. de Riom, c'est de le manger tout bonnement ici, et de ne pas le laisser refroidir par les rues.

Chacun en mourait d'envie. Cette ouverture fut reçue avec acclamations. Du moment où personne ne cédait, où l'on transportait simplement le champ de bataille ailleurs, pourquoi se déranger ?

Nous soupâmes. Ce fut tout le temps une guerre de mots entre les rivales, un feu croisé de regards et de provocations à ce fortuné chevalier tandis que M. de Riom, madame de Mouchy et moi, nous causions avec une tranquillité magnifique. Nous restâmes jusqu'à cinq heures du matin, et le moment du départ devait être le plus curieux. Madame de Parabère semblait avoir l'avantage, puisqu'elle s'en allait. La princesse redoublait de grâces ; je n'en comprenais pas le but, il m'apparut bientôt.

― Monsieur de Riom, dit-elle, vous avez exécuté mes ordres, je vous en remercie.

Cette formule n'était guère dans les habitudes de la princesse, elle m'étonna.

― C'est mon devoir, madame. D'ailleurs, Votre Altesse royale me comble en accordant ses bontés à mon cousin. Ce charmant appartement fait l'envie de tout le monde. Il sera là comme le prince fortuné des contes de fées.

Le chevalier logeait au Luxembourg ! C'était un coup de partie impossible à parer, il fallait se soumettre. La marquise le fit, sans montrer même que cela pût lui coûter. Elle espérait sa revanche, elle la prit. Huit jours après, le chevalier d'Aydie quittait le Luxembourg sous prétexte d'affaires à traiter en ville et d'occupations incompatibles avec l'habitation au palais. Il est vrai qu'il y revenait souvent. Mais il n'allait qu'au Luxembourg, et personne ne pouvait se plaindre de lui. Madame de Parabère n'en demandait pas davantage.

Chapitre XXXVII

Le chevalier était ainsi partagé entre ces deux amours sans compter les distractions. On se l'arrachait. Il passait pour l'homme le plus à la mode de Paris, et, en vérité, il le méritait de toute manière. C'était bien le plus joli garçon, le meilleur, le plus aimable, le plus doux, le plus charmant ; rien ne lui manquait. Il venait fort souvent chez moi, je le recevais avec grand plaisir, j'étais sa confidente, singulier rôle pour une femme de mon âge ! Je n'en voulais pas d'autre auprès de lui ; d'ailleurs, il ne me l'offrait point.

Je ne sais par quel hasard il n'avait pas encore rencontré Aïssé, ou plutôt, le retour de M. de Fériol et sa mauvaise santé occupant la belle Grecque dans tous les instants, elle ne venait me voir qu'à la dérobée, pendant un moment, et à des heures où je ne recevais personne.

Un jour, elle obtint vacance et arriva dès le matin, me promettant de rester jusqu'au soir. Nous nous disposions à sortir pour faire des achats, lorsqu'on m'annonça le chevalier d'Aydie. Il était triomphant, mis avec un art miraculeux, leste, élégant, poudré, joli comme par miracle ; ses beaux yeux n'avaient d'égaux que ceux d'Aïssé et peut-être les miens, je puis le dire à présent. Ils étaient en ce moment d'un éclat qu'on ne pouvait soutenir. Ma jeune amie en fut comme éblouie, et baissa ses longues paupières devant cet étincelant jeune homme. Il s'arrêta devant elle comme surpris ; ce fut un vrai coup de foudre de part et d'autre. Je ne vis jamais pareil embarras. Je m'amusai à ne point les nommer l'un à l'autre, afin de les intriguer davantage. Je jouissais de leur étonnement. Je proposai au chevalier de nous accompagner ; il y consentit avec bonheur, et je voyais avec cruauté ses airs suppliants pour savoir à qui il parlait, pour connaître le nom de cette sylphide, de cette divinité, de cette déesse de la jeunesse. Je demeurai sourde et je me tus.

Aïssé, tout en le montrant moins, était aussi empressée, aussi curieuse. Elle levait sur moi son beau regard, épiant mes paroles pour surprendre au passage ce nom que je m'obstinais à cacher. J'y mis une malice infinie, et je les laissai ainsi toute la journée, comme au bal masqué.

Je priai le chevalier à dîner ; il accepta avec empressement. Ses gens, le sachant chez moi, lui apportèrent deux ou trois poulets, qu'il mit dans sa poche sans les lire. On le demandait dans deux ou trois endroits, il n'y pensait point, il ne s'en inquiétait guère ; il ne voyait qu'Aïssé, et déjà il en était passionnément amoureux, ainsi qu'il le devait être toute sa vie.

Le soir, un vieil intendant de M. de Fériol vint avec son carrosse chercher Aïssé ; mon laquais, en l'annonçant tout haut, fit battre deux coeurs en même temps.

― Les gens de M. de Fériol attendent mademoiselle Aïssé, dit-il.

― C'est donc mademoiselle Aïssé, la belle Grecque ? pensa le jeune homme. Je ne m'étonne plus !

― Hélas ! qui est donc ce charmant cavalier ? se disait la jeune fille. Que madame du Deffand est cruelle de me le laisser ignorer !

Je tins bon jusqu'au bout, jusqu'au dernier adieu, où j'eus un instant de faiblesse.

― M. le chevalier d'Aydie vous donnera la main jusqu'à votre carrosse, ma reine, et reviendra ensuite souper avec moi. Je n'ai personne, et malgré ses nombreux engagements, il me fera bien ce sacrifice-là.

Il n'y eût pas manqué, le cher enfant ; ne fallait-il pas parler d'Aïssé, l'entendre louer, savoir dans les plus grands détails son histoire et ses aventures ? Et M. de Fériol ! et d'Argental ! et Pont-de-Veyle ! tous ces rivaux, ne devait-on pas s'assurer de leurs prétentions, de leurs sentiments ? Un véritable amour embrasse tout d'un coup d'oeil et dans un instant.

Je le vis revenir plus léger qu'une plume ; il me baisa la main, se mit à mes genoux, me fit mille câlineries, mille chatteries de petit garçon à sa mère. Je souriais, je le voyais venir, et je l'attendais.

― Ah ! madame, qu'elle est belle ! me dit-il enfin, qu'elle est aimable ; et que je voudrais la revoir !

― Vraiment ! je le crois bien.

― C'est donc là cette Aïssé dont on parle tant ! cette jeune Circassienne sacrifiée à un vieux maître, courtisée par les deux frères, d'Argental et Pont de-Veyle !... Mon Dieu ! je suis bien malheureux !

― Qu'est-ce que vous me racontez là, chevalier ? que signifient ces impertinences ? Il n'y a point de maître, il n'y a point de frères, s'il vous plaît ; ce sont là de sots contes auxquels vous ne devriez pas croire un instant, maintenant que vous l'avez vue.

― Je le pensais bien, madame, soyez-en sûre ; je n'osais pas l'avouer de peur d'être ridicule ; mais un visage comme celui-là ne peut être trompeur.

― Aïssé est aussi pure, aussi bonne qu'elle est belle, monsieur ; quand vous la connaîtrez mieux, vous n'en douterez plus.

― Ah ! madame, la connaîtrai-je donc mieux, en effet ?

― Pourquoi pas ? Vous la rencontrerez ici, chez madame de Parabère ; vous pourrez aller chez madame de Fériol, même chez M. de Fériol, qui, malgré sa maladie, reçoit quelques amis.

― Je serai de ses amis, j'en veux être dès demain ; ne m'y mènerez-vous point ?

― Ah ! que vous êtes pressé, monsieur ! je ne vous ai jamais connu ainsi. Que ferez-vous donc de toutes les autres je vous prie ?

― Madame, il n'y en a pas d'autres.

― Est-ce que je n'ai pas vu ?

― Madame, il n'y en a plus d'autres à dater d'aujourd'hui.

― Quoi ! une fidélité entière, même avant de savoir si l'on voudra de vous ?... C'est magnifique ! Cela ne se rencontre nulle part ; vous allez passer pour un Amadis.

― Je passerai pour ce que l'on voudra, si vous daignez vous intéresser à mon sort ; autrement, je ne peux plus vivre. Eh ! que m'importe ce que l'on dira de moi !

A dater de ce jour, ainsi qu'il l'avait annoncé, le chevalier ne vécut que pour la belle Grecque ; il rompit tous les autres commerces ; il négligea le soin de sa fortune, et consacra tous ses instants à cette nouvelle idole qu'il avait choisie.

De son côté, Aïssé, si difficile jusque-là, Aïssé, la cruelle se laissa prendre aussi vite qu'elle avait pris son amant.

Elle vint me voir dès le lendemain. J'eus la contrepartie de la scène, excepté qu'elle ne m'avoua rien et qu'elle me laissa tout deviner. Je les trouvais faits l'un pour l'autre.

Ils m'intéressaient plus que je ne puis le dire. J'aurais voulu les marier ensemble, et je n'y voyais aucun obstacle, puisque le chevalier n'avait pas prononcé ses voeux. Aïssé n'avait point de naissance, il est vrai ; son bien était médiocre ; mais elle était si accomplie, cela devait tenir lieu de tout. Le monde et les parents ne pensaient pas comme moi.

Le chevalier s'introduisit partout où il put voir sa bien-aimée. Il n'avait pas d'autre pensée qu'elle, et commença en règle le siège de son coeur. La digne fille résista à lui, résista à sa propre inclination ; elle avait juré de rester sage, elle avait juré de ne pas aimer ; pourtant elle aimait malgré elle, et, ce serment une fois oublié, l'autre devait l'être bien vite.

Je fus la cause innocente de cette chute, c'est-à-dire que je fournis involontairement au diable l'occasion de triompher : il l'eût bien trouvée sans moi !

J'avais loué une petite maison à Auteuil, pour y passer quelques jours de la belle saison. J'y restais quelquefois la moitié d'une semaine, quelquefois plusieurs semaines de suite, et puis je retournais à Paris. Le chevalier et Aïssé y venaient souvent, et s'y rencontraient sans se donner rendez-vous ; ils se devinaient. Je n'ai jamais rien vu de semblable.

Je fus appelée un matin par une lettre de M. du Deffand et obligée de retourner à la ville, lorsque je m'y attendais le moins, sans avoir eu le temps de prévenir personne. Le hasard fit que, justement le même jour, nos amoureux arrivèrent : le chevalier d'abord, Aïssé ensuite. Ne me trouvant pas, M. d'Aydie promenait ses pensées et son espoir dans le parc, lorsqu'il entendit la voix de sa maîtresse, qui déplorait mon absence, et ne savait plus comment retourner chez elle, puisqu'elle avait renvoyé son carrosse. Il courut aussitôt à sa rencontre. A son aspect, elle demeura interdite et ne trouva pas un mot à répondre lorsqu'il lui offrit de l'accompagner chez M. de Fériol.

Décidément, le coeur est bête, il n'en faut pas douter.

Chapitre XXXVIII

Hélas ! les pauvres enfants, ils se trouvaient pour la première fois seuls, en face l'un de l'autre, libres, par un de ces beaux jours où tout aime dans la nature. C'était une épreuve trop forte. Depuis deux ans, Aïssé résistait ; depuis deux ans, elle refusait à son chevalier même un aveu. N'était-ce pas là une vertu sans pareille dans tous les temps et invraisemblable sous la régence ?

Aïssé n'ayant plus son carrosse, d'Aydie attendant le sien, auquel il avait donné congé pour deux heures, furent bien forcés de rester ensemble, de se promener, de causer, de se regarder. Le chevalier ne s'en faisait pas faute ; il ne se faisait non plus faute de se plaindre. Elle l'écoutait sans répondre, le coeur lui battait trop fort, elle avait trop peur d'elle-même, elle se craignait plus que lui, car le bonheur inondait son âme, et ce bonheur-là devait la trouver faible ; elle y résisterait moins qu'à la douleur.

Il essaya de parler de cet amour méprisé, de cet amour qui remplissait son existence au point de n'y plus laisser de place pour autre chose. Elle ne le lui défendit pas d'abord, ensuite elle l'écouta, ensuite elle répondit, ensuite elle avoua qu'elle partageait cet amour, ensuite.. ils n'eurent plus de secrets l'un pour l'autre, et retournèrent à Paris dans le même carrosse et ne se quittèrent que bien avant dans la nuit.

La pauvre Aïssé ne s'appartenait plus.

Je n'ai vu de ma vie un bonheur et un amour semblables. Cela faisait plaisir à regarder. Ces deux êtres s'adoraient ; Aïssé avait des remords qu'elle ne montrait pas au chevalier, dans la crainte de l'affliger et de lui donner une ombre d'inquiétude. Pourtant elle en était dévorée au point de faire craindre pour sa santé. Elle prit là le germe d'une terrible maladie de poitrine, et dépérit à effrayer ; nous nous en apercevions tous, et nous le lui disions sans cesse, en lui demandant si elle souffrait, et pourquoi elle ne se plaignait pas.

― Je ne souffre pas, je n'ai rien, répliquait la douce créature. Vous me trouvez donc bien changée ? Oh ! ne le dites pas au chevalier, je vous en conjure ! cela le tourmenterait inutilement.

Il n'était pas besoin de le lui dire, il le voyait, et de son côté, il se taisait aussi, afin de ne pas affecter la malade. C'était un assaut de tendresses bien rare et bien touchant.

Sur ces entrefaites, Aïssé devint grosse. Elle n'osait l'avouer à personne, pas même à moi, et elle se cachait surtout de madame de Fériol, qu'elle eût trouvée sans pitié. Les amants passèrent les premiers mois à se réjouir et à se désoler alternativement. Ils cherchaient tous les moyens de cacher leur faute. Il fallait à la jeune mère un asile et un appui, et où les trouver lorsqu'on n'a autour de soi que des étrangers ?

Elle voulait tout avouer à d'Argental ; le chevalier s'y opposa, sa jalousie subsistait toujours. Il insista pour que ce fût moi, au contraire ; j'étais amie de tous les deux, je les aiderais certainement. Il ne se trompait pas.

Ce fut moi, en effet, qui trouvai le stratagème et qui les aidai à l'exécuter.

Je les vis arriver chez moi un soir fort tard, l'air consterné, ne parlant pas, semblant s'encourager l'un l'autre. Je n'y comprenais rien ; je les interrogeai.

― Vous souperez avec moi, n'est-ce pas ?

― Nous ne souperons pas.

― Vraiment ! C'est une des règles de votre futur ménage. On ne soupe pas ? Alors je ne suis point de votre écot.

― Madame, répliqua le chevalier en me prenant la main, ne riez pas, vous me faites mal.

― Vous êtes donc tristes ?

― Mortellement !

― Mais qu'avez-vous donc, enfin ?... Vous m'inquiétez.

― Madame, écoutez mademoiselle Aïssé.

― Oh ! non, s'écria celle-ci en cachant sa tête dans ses mains et en pleurant à chaudes larmes, écoutez M. le chevalier d'Aydie.

― Je vous écouterai tous les deux, pourvu que vous parliez. Qu'est-ce qu'il y a ?

― Si vous saviez, chère madame, comme je suis heureux !

― On ne s'en douterait guère. Et vous, ma reine ?

― Moi, je suis heureuse aussi ; mais je suis au désespoir.

― Cela est difficile à arranger... Pourtant... Oui, je devine... Ah ! mes pauvres enfants, voilà qui est sérieux.

― Je suis perdue !

― Perdue, vous, Aïssé ? Vous serez ma femme devant les hommes comme vous l'êtes déjà devant Dieu. J'en renouvelle l'engagement solennel.

― Taisez-vous, taisez-vous, ne prononcez pas ce blasphème. Votre femme, moi ?

― C'est ce qui me semble le plus naturel et vous n'avez rien de mieux à faire.

― Madame, ne parlez pas de cela, répliqua-t-elle très sérieusement.

― Alors, que comptez-vous devenir ? Avec madame de Fériol surtout, qui ne demande qu'un prétexte, vous n'avez pas de miséricorde à attendre.

― Nous le savons bien.

― Alors ?

― Alors, nous venons à vous pour vous demander aide et protection, pour implorer votre bonté, vos conseils.

― C'est fort embarrassant. Qu'Aïssé vienne chez moi, et je réponds de tout.

― C'est impossible, madame : chez vous, on me verra, on me surveillera...

― Laissez-moi donc réfléchir... Il faudrait une personne indépendante, étrangère, qui pût vous emmener bien loin.

― Loin de lui, madame ? Oh ! non pas, en ce moment ; il en arrivera ce qu'il pourra.

― On aurait l'air de vous emmener, et vous vous cacheriez. Que d'autres en ont fait autant ! Voyons... Ah ! mon Dieu ! nous avons ce qu'il nous faut sous la main : la marquise de Villette...

― Eh bien ?

― Elle part pour l'Angleterre, vous n'y songez donc pas ?

― C'est vrai !

― Elle et lord Bolingbroke vous aiment tendrement ; je leur parlerai. Elle sera censée vous emmener ; vous vous cacherez à Paris, dans quelque coin, et, avec l'aide de la fidèle Sophie, avec l'amour du chevalier et ma tendre amitié, vous ferez les choses le mieux possible, à l'insu de tout le monde. Vous reparaîtrez ensuite, et tout sera dit.

― Ah ! vous êtes notre sauveur, notre ange tutélaire ! s'écria le chevalier.

Pour Aïssé, elle se jeta dans mes bras, et me tint longtemps embrassée : nous pleurions toutes deux. Il est des larmes qui sont douces à répandre, et celles-là étaient du nombre. Nous restâmes jusqu'à plus de minuit à causer et à mûrir notre plan, qui fut exécuté ainsi. Ils me quittèrent plus tranquilles.

Dès le lendemain, je vis lord Bolingbroke et la marquise, je leur confiai le secret de nos amis, je les suppliai de nous aider et de garder le silence. Ils me promirent tout ce que je voulus, et ils l'ont tenu fidèlement.

La marquise alla elle-même chez madame de Fériol lui demander son consentement pour emmener Aïssé en Angleterre pendant quelques mois. Madame de Fériol ne se souciait pas d'elle, elle y consentit. Il n'en fut pas de même de d'Argental et de Pont-de-Veyle ; ils avaient peine à se séparer d'elle ; il le fallut néanmoins.

La belle Grecque partit pour Londres dans le carrosse de la marquise, qui fit le tour de Paris, y rentra le soir, et la descendit à une petite maison près du rempart, pas très loin de la rue Grange-Batelière, à côté de la Ville-l'Evêque, et certes personne ne la pouvait soupçonner en ce pays perdu.

Elle y resta six mois cachée, ne sortant point de son jardin, nous écrivant à tous des lettres que la marquise expédiait de Londres, ce qui eût dérouté tous les soupçons. On n'en conçut même pas.

J'allais la voir deux ou trois fois par semaine, dans un fiacre que je prenais au bout du monde, et fort déguisée. Elle mit au monde une petite fille que l'on appela Césarine Leblond, et qui fut déclarée ainsi sur les registres de la paroisse.

Lady Bolingbroke, qui retournait en Angleterre, l'emmena avec elle sous le nom de miss Black. Elle la garda jusqu'à l'âge de six ans, et l'enfant passait pour la nièce de milord. On la fit revenir plus tard au couvent de Notre― Dame de Sens, dont madame de Villette, fille du premier mariage de la marquise, était abbesse. Tout se passa donc pour le mieux. Le roman semblait fini ; il ne faisait que commencer au contraire, et nous devions voir chez ces deux êtres des merveilles de sentiment dont eux seuls étaient capables, et dont eux seuls ont donné l'exemple à l'univers.

Chapitre XXXIX

Hélas ! la pauvre Aïssé, malgré sa vertu, malgré ses résolutions héroïques, était la plus tendre des créatures ; elle aimait son chevalier avec une passion qui n'était pas de notre temps, et qu'on eût pu croire destinée à quelque Oriani ou à quelque Amadis. Elle ne se contenta pas de le lui dire, elle eut la faiblesse de le lui prouver. Mais quelle peur elle avait de madame de Fériol ! comme elle se cachait d'elle ! comme elle lui mentait bravement en face, lorsque celle-ci la tourmentait pour cet amour !

― Non, madame, disait-elle, non, je n'aime point le chevalier ; son esprit me plaît, sa bonne grâce et son amabilité m'attirent, mais il n'est pas question d'autre chose.

― Mon Dieu ! je ne vous en ferais pas un crime : on n'est pas maître de son coeur. Pourtant il faut savoir d'avance que le chevalier ne vous épouserait pas. Après cela, qu'est-ce qui vous épouserait ? Ils sont tous convaincus que vous avez été l'esclave de l'ambassadeur dans toute la force du terme.

― Heureusement, Dieu sait que non.

Ces petites scènes se renouvelaient souvent ; Aïssé me les a racontées depuis, car alors elle ne disait rien à personne. Madame de Fériol n'eût pas osé la trop blâmer, elle qui se pavanait de son vieux maréchal d'Uxelles ; mais elle eût voulu dominer le coeur d'Aïssé, celui du chevalier, et jusqu'à leurs moindres soupirs, et ils ne voulaient point de cela, eux ; c'étaient deux volontés différentes.

Sur ces entrefaites, pour que rien ne leur manquât, la persécution et la jalousie entrèrent dans leurs affaires de coeur ; non pas entre eux, car jamais on ne vit une union aussi douce et aussi uniforme, mais sous les traits d'un puissant prince, M. le duc d'Orléans.

Aïssé s'était très liée avec madame de Parabère, et, comme tous ceux qui la connaissaient bien, elle avait pour elle une véritable amitié. Il y avait du bon dans madame de Parabère, et sa galanterie ne nous regardait pas. C'était une personne sûre, fidèle et dévouée, à laquelle on pouvait demander un service, et qui obligeait d'élan et de démarches suivies. Elle eût tout donné à ses amis, et je l'ai vue une fois mettre ses diamants en gage, parce qu'elle n'avait pas d'argent pour tirer de peine une vieille madame de la Vieuville, sa parente, qu'elle aimait depuis son enfance.

Aïssé s'était donc attachée à elle, et allait fort souvent la voir. Un jour, elle rencontra chez elle M. le régent qui fut frappé de sa beauté comme tout le monde ; et, pour M. le régent, être frappé de la beauté d'une femme, c'était la désirer.

Il radota de la belle Grecque pendant plusieurs jours ; si bien que ses roués lui dirent qu'il avait par trop de bonté de s'en priver, qu'elle ne demandait pas tant de précautions, qu'elle était la maîtresse de M. de Fériol, l'ambassadeur, depuis qu'elle était en âge, sans compter d'Argental et Pont― de-Veyle, qui lui avaient offert leurs premiers voeux, sans compter la cour et la ville tout entière.

Pendant qu'ils y étaient, ils ne regardaient pas à quelques douzaines de plus ou de moins !

― J'en suis fâché, répondit le régent, qui, à travers sa débauche, avait un côté honnête, – c'était son côté de nature, le mauvais venait de Dubois et consorts : – elle avait l'air bien chaste et bien pur, cependant.

― Ah ! monseigneur, qui est-ce qui se fie à ces airs-là ?

Et ils s'arrangèrent si bien, qu'ils lui persuadèrent de faire enlever la pauvre fille, sans autre forme de procès.

Un jour qu'elle revenait de la messe de très bon matin, cachée dans ses coiffes, escortée d'un petit laquais de l'ambassadeur, – qu'on enleva aussi pour qu'il n'allât pas raconter cette prouesse, – on l'emmena, elle, dans un carrosse fermé au Palais-Royal, en la faisant passer par des rues détournées, et on la descendit au pied du petit degré, qu'elle ne connaissait point, bien entendu.

Aïssé détestait le bruit et l'éclat. Elle avait été surprise ; elle avait crié pour appeler à son secours. Un ou deux passants s'en voulurent mêler, mais on les écarta. Lorsqu'elle se vit installée dans cette boîte malgré ses efforts, elle se tut, ne résista plus, et rappela sa présence d'esprit. Deux hommes, enveloppés de manteaux et le chapeau sur les yeux, étaient avec elle. L'un d'eux la rassura et lui dit qu'il ne lui serait pas fait de mal.

― Suis-je donc prisonnière d'Etat ? demanda-t-elle.

― Prisonnière de l'Etat d'amour, oui, mademoiselle, et nous espérons bien que vous aimerez votre prison en connaissant le geôlier.

Aïssé se tut ; elle chercha dans sa poche, s'assura qu'elle y tenait bien un petit poignard qu'elle ne quittait jamais, suivant la coutume de sa nation. Elle comprit que cris et résistance seraient inutiles, et qu'elle avait seulement à préparer sa défense pour le moment essentiel.

Elle se rangea dans le fond de son carrosse, et attendit.

On la pria de descendre, elle le fit ; elle monta ensuite les marches de ce petit degré où tant de vertus trébuchaient tous les jours ; elles les monta d'un pas ferme, et arriva, en suivant son guide, dans un cabinet délicieux où on la laissa seule assez longtemps pour qu'elle eût le loisir de l'admirer. Ce n'étaient que tableaux somptueux, glaces, courtines, tapis moelleux, sièges engageants, et, sur une toilette, de l'or et des joyaux en quantité.

Une jolie soubrette entra, lui fit une révérence fort polie, et lui dit :

― Mademoiselle, vous êtes chez vous, et je suis à votre service ; que vous plaît-il d'ordonner ? Vous n'avez qu'à choisir.

Elle ouvrit successivement quatre portes en glaces, et lui montra en même temps, d'un geste arrondi :

Une chambre à coucher digne de Vénus.

Une salle où le bain le plus parfumé, l'eau la plus claire étaient préparés ;

Une table servie d'une façon à donner de l'appétit à un mort ;

Un cabinet de toilette rempli de tout ce qui pouvait attirer la femme la plus coquette et la plus difficile.

Aïssé regarda tout avec ce beau regard indifférent et chaste qu'elle jetait sur tout ce qui n'était pas le chevalier.

― C'est fort beau, dit-elle tranquillement ; mais je suis attendue chez moi, et vous me feriez grand plaisir de m'aller appeler mon carrosse.

La fille de chambre leva sur elle un regard si étonné, si stupéfait, qu'Aïssé fut sur le point d'en rire.

― Un carrosse ! reprit-elle pourquoi faire ?

― Pour m'en aller, apparemment : je vous dis que je suis pressée de rentrer.

On ne lui répondit que par une révérence, et on la laissa seule.

Elle s'assit sur un sofa, et, sortant son chapelet de sa poche, se mit à le dire très dévotement. Elle attendit ainsi une heure et demie, et puis elle vit ouvrir une porte, qu'elle n'avait point remarquée encore, et un homme entra, en tachant de se dissimuler. Elle ne se leva pas et prépara son petit couteau.

Lorsqu'il s'approcha, elle reconnut M. le régent.

― Ah ! monseigneur, dit-elle avec explosion, vous allez me délivrer !

― Vous délivrer, mademoiselle ! et de quoi ? Qui vous tourmente ? Vous pouvez compter sur moi assurément.

― On m'a enlevée de force, on m'a amenée ici malgré moi, on m'y retient.

― Ne vous y trouvez-vous pas bien, mademoiselle, et vous manque-t-il quelque chose ? Vous n'avez qu'à ordonner.

― Monseigneur, d'abord, où suis-je ?

― Au Palais-Royal. Ne le saviez-vous pas ?

― Monseigneur, on m'y a conduite sans me demander si cela me convenait.

― En vérité, mademoiselle ? demanda-t-il d'un air ému. Je ne le croyais pas... Je croyais..

― Que croyiez-vous, monseigneur ? reprit-elle avec beaucoup de dignité.

― Je croyais, mademoiselle, je croyais... que vous étiez une joyeuse personne aimant à rire et à vous amuser, et l'on m'avait assuré qu'une journée passée avec Philippe d'Orléans ne vous déplairait pas trop.

― Achevez, monseigneur ; que vous a-t-on dit encore ? Je serais bien aise de l'apprendre, et je vous répondrai ensuite.

― Mon Dieu ! ma toute belle, vous avez une façon de m'interroger qui m'intimiderait presque. C'est un grand air de princesse et de reine qui ne va pas à l'esclave de M. de Fériol, à la maîtresse d'amour de ses deux jolis neveux, à la facile amie de tous ceux qui cherchent et servent la déesse de Paphos, au temps heureux où nous vivons.

― On vous a persuadé tout cela, monseigneur ? Alors, je conçois et je vous excuse. Je n'ai, moi qu'un mot à vous dire : J'aime un homme, un homme que vous n'avez pas nommé et dont vous ne vous doutez sans doute point. Hors cet homme, pas un autre n'a baisé le bout de ma mitaine, monseigneur, et pas un homme, fût-il prince ou roi, n'obtiendra de moi un regard.

― Ah ! riposta le régent, tout étonné, c'est ainsi, mademoiselle ?

― Oui, c'est ainsi, monseigneur. Je ne fais ni cris, ni gémissements, ni plaintes ; cela n'est point dans le caractère de mon pays ; mais, si l'on me voulait contraindre, j'ai le moyen de m'en préserver, sachez-le bien.

― Vous contraindre, mademoiselle ? Que Dieu m'en préserve ! Je n'ai besoin de rien voler à personne, et si vous êtes malheureuse de ma présence, je vais vous faire conduire chez vous incontinent. Seulement, vous m'intéressez beaucoup, et je ne voudrais pas vous laisser partir sans vous en avoir donné la preuve.

― La plus grande sera de me laisser partir, monseigneur.

― Quoi ! sans déjeuner avec moi ?

Aïssé leva les yeux sur le prince ; sa bonne et loyale figure n'exprimait rien de plus que ses paroles ; elle comprit qu'elle le désobligerait par de la méfiance.

― Je veux bien déjeuner, monseigneur, dit-elle ; et ensuite je retournerai chez l'ambassadeur, n'est-ce pas ?

― Je vous en donne ma parole.

Ils déjeunèrent sans que personne les servit ; Aïssé garda ses coiffes, et demanda la soubrette. Elle vint, reçut l'ordre de faire appeler un carrosse et d'accompagner la belle Grecque. Le prince voulut offrir à Aïssé un bracelet de grand prix, comme souvenir, dit-il.

― Non, monseigneur, nous nous souviendrons l'un et l'autre ; permettez― moi de le donner à cette jeune fille, il sera sa dot et lui permettra de faire un plus honnête métier.

Avant midi, Aïssé et le petit laquais étaient de retour chez M. de Fériol, qui ne s'était pas même aperçu de leur absence.

Chapitre XL

La belle Aïssé ne raconta son aventure qu'à madame de Parabère et à moi ; elle la cacha au chevalier, ne voulant pas s'en faire valoir, à quoi une autre n'aurait pas manqué. Il fallut pourtant le lui dire, parce qu'on lui conta la chose tout différemment, suivant les prévisions de MM. les roués. M. d'Aydie admira cette honnête créature, et l'en aima de tout son coeur. Ce fut une tendresse à ravir la pensée, comme dit je ne sais quel poète.

Ils se voyaient en secret dans un petit logis, tout proche de madame de Parabère, et y passaient des journées ensemble. Excepté madame de Fériol, tous leurs amis savaient cette intimité et s'y intéressaient vivement. Lord Bolingbroke et madame de Villette, surtout, étaient les plus versés dans cette affaire, si bien que notre Aïssé, se trouvant embarrassée d'un joli fardeau, madame de Villette alla exprès en Angleterre, pour être censée l'emmener avec elle. Pendant ce temps, la charmante Grecque, cachée au bout du faubourg Saint-Honoré, dans une petite maison, tout isolée et toute blanche, mettait au monde une fille ressemblant à sa mère, reçue par le plus heureux des amants, et par Sophie, la plus fidèle des servantes.

Elle fut baptisée sous le nom de Césarine Leblond, et remise entre les mains de madame de Villette, lorsque celle-ci revint d'Angleterre. Elle la présenta à tout le monde comme une parente de milord, qui s'appelait miss Black. Aïssé put la voir ainsi un peu à son aise. Madame de Villette, un peu inconstante de sa nature, excepté pour son cher lord, s'en lassa, et prétendit qu'elle ne pouvait l'élever.

On la mit au couvent de Notre-Dame, à Sens, dont madame de Villette, fille du premier mariage de la marquise, était abbesse.

On l'y garda très longtemps, elle y resta même après la mort de sa mère, et son désolé père l'en retira alors pour la marier à un bon gentilhomme de sa province de Périgord, nommé le vicomte de Nantye.

Ce bon chevalier d'Aydie était un sage, un Bayard ; Voltaire le prit pour modèle de son Coucy, ainsi que son ami, le chevalier de Frossay. Je ne puis mieux faire que de transcrire ici un portrait de lui, tracé par moi, alors que nous ressuscitâmes la mode des portraits, en imitation du siècle précédent et de la cour de la grande Mademoiselle.

Quand on pense que, moi qui vous parle, j'ai tant connu M. de Lauzun, qu'il a failli m'épouser.

« L'esprit de M. le chevalier d'Aydie est chaud, ferme et vigoureux ; tout en lui a la force et la vérité du sentiment. On dit de M. de Fontenelle qu'à la place du coeur il a un second cerveau ; on pourrait croire que la tête du chevalier contient un second coeur. Il prouve la vérité de ce que dit Rousseau, « que c'est dans notre coeur que notre esprit réside ».

« Jamais les idées du chevalier ne sont affaiblies, subtilisées ni refroidies par une vaine métaphysique. Tout est premier mouvement en lui ; il se laisse aller à l'impression que lui font les sujets qu'il traite. Souvent il en devient plus affecté à mesure qu'il parle ; souvent il est embarrassé du mot le plus propre à rendre sa pensée, et l'effort qu'il fait alors donne plus de ressort et d'énergie à ses paroles. Il n'emprunte les idées ni les expressions de personne ; ce qu'il voit, ce qu'il dit, il le verra ou il le dira pour la première fois. Ses définitions sont justes, fortes et vives ; enfin le chevalier nous démontre que le langage du sentiment et de la passion est la sublime et véritable éloquence.

« Mais le coeur n'a pas la faculté de toujours sentir, il a des moments de repos : alors le chevalier ne paraît plus exister. Enveloppé de ténèbres, il n'est plus le même homme, et l'on croirait que, gouverné par un génie, le génie le reprend ou l'abandonne suivant son caprice. Toutes ses lumières s'éteignent, ses idées n'ont plus la même justesse, ni ses expressions la même énergie, elles ne sont qu'exagérées. On voit qu'il se recherche sans se trouver ; l'original a disparu, il ne reste plus que la copie. Quoique le chevalier pense et agisse par sentiment, ce n'est peut-être pas néanmoins l'homme du monde le plus passionné et le plus tendre ; il est affecté par trop de divers objets pour pouvoir l'être fortement par chacun en particulier. Sa sensibilité est, pour ainsi dire, distribuée à toutes les différentes facultés de son âme, et cette diversion pourrait bien défendre son coeur et lui assurer une liberté d'autant plus douce et d'autant plus solide qu'elle est également éloignée de l'indifférence et de la tendresse. Cependant il croit aimer ; ne s'abuse-t-il point ? Il se passionne pour les vertus qui se trouvent en ses amis ; il s'échauffe en parlant de ce qu'il leur doit, mais il se sépare d'eux sans peine, et l'on serait tenté de croire que personne n'est absolument nécessaire à son bonheur. En un mot, le chevalier paraît plus sensible que tendre.

« Plus une âme est libre, plus elle est aisée à remuer.

Aussi quiconque a du mérite peut attendre du chevalier quelques instants de sensibilité. On jouit avec lui d'apprendre ce qu'on vaut par les sentiments qu'il vous marque ; et cette sorte de louange et d'approbation est bien plus flatteuse que celle que l'esprit seul accorde, et où le coeur ne prend point de part.

« Le discernement du chevalier est éclairé et fin, son goût très juste ; il ne peut rester simple spectateur des sottises et des fautes du genre humain. Tout ce qui blesse la probité et la vérité devient sa querelle particulière ; sans miséricorde pour les vices et sans indulgence pour les ridicules, il est la terreur des méchants et des sots. Ils croient se venger de lui en l'accusant de sévérité outrée ou de vertus romanesques ; mais l'estime et l'amour des gens d'esprit et de mérite le vengent bien de pareils ennemis.

« Le chevalier est trop souvent affecté et remué pour que son humeur soit égale ; mais cette inégalité est plutôt agréable que fâcheuse. Chagrin sans être triste, misanthrope sans être sauvage, toujours vrai et naturel dans ses différents changements, il plaît par ses propres défauts, et l'on serait bien fâché qu'il fût plus parfait. »

Le chevalier était bien plus âgé dans ce temps-là ; la pauvre Aïssé était morte, et jamais, jamais il ne se consola de cette perte, c'est-à-dire qu'il n'aima jamais une autre femme comme il l'avait aimée. Nous le voyions fort souvent. Mais il n'est pas temps de le prendre à cette époque ; il nous faut revenir à sa belle jeunesse, alors qu'il était un vrai héros de roman.

Il aimait Aïssé avec une passion qui tenait du délire ; ce n'est pas une métaphore de dire qu'il ne vivait que pour elle. Il vivait toujours en sa présence, même lorsqu'il ne la voyait pas. Souvent on le surprenait en distraction, et, lorsqu'on lui demandait ce qu'il avait, il se réveillait en sursaut et vous disait :

― Ah ! c'est vrai, pardon, je n'étais pas ici, j'étais avec elle.

Chapitre XLI

Le chevalier aimait tant cette aimable Aïssé, qu'un jour il arriva chez moi ; – je ne l'avais pas vu depuis une semaine, il se tenait en retraite, – et me dit tout brusquement :

― Madame, je viens vous consulter.

― Me consulter, moi ? Beaucoup de nos amis diraient que sans doute vous voulez faire une sottise.

― Une sottise ! Ne me dites pas que c'est une sottise, j'y réfléchis depuis si longtemps.

― Les sottises réfléchies sont les plus grandes.

― Enfin, madame, je ne vis pas ainsi ; vous avez remarqué probablement qu'Aïssé dépérit à vue d'oeil. En savez-vous la raison ?

― Mon cher chevalier, on prétend que vous vous aimez trop tous les deux.

― C'est bien là le monde ! nous ne nous aimons pas trop ; pourrait-on trop s'aimer ? Nous nous aimons comme nous ne devons pas nous aimer, voilà tout. Je l'attends, elle va venir, et nous parlerons de cela ensemble, ici, devant vous.

― Monsieur, vous êtes un vrai sphinx.

― Ah ! si vous aimiez comme j'aime ! vous auriez déjà compris que je ne songe qu'à épouser Aïssé.

― C'est un grand parti !

― C'est le seul. Ma fille aura un nom et une mère avoués : je dois cela à mes sentiments pour elle, et, pour ma chère amie, je le ferai.

― Alors vous n'avez pas besoin de conseil.

― Madame, vous qui connaissez Aïssé, croyez-vous que je puisse trouver mieux ?

― Non pas comme amie et comme maîtresse ; mais comme femme !

― Ah ! oui, elle n'a pas de biens, elle est esclave, elle est fille de je ne sais qui... Vous voilà comme Riom, qui fait le fier à cause de sa princesse, et qui prétend que la famille ne me le pardonnera jamais.

― Je ne dis pas le contraire.

― Vous êtes désolante.

― Et la famille n'aura pas tort, qui plus est. Pourquoi épouser Aïssé ? que vous en reviendra-t-il ?

― Allons, madame, vous ne me comprenez pas. Je voudrais qu'elle vînt, et vous verriez, si vous aviez des yeux.

― Mon pauvre chevalier, l'amour vous tourne la tête ; vous irez aux Petites Maisons.

Le fait est que le mariage avec cette bonne Aïssé ne l'aurait conduit à rien de plus que ce qu'il avait déjà. Quant à elle, c'était autre chose, elle y gagnait tout ce qu'elle n'avait pas.

Elle vint, la chère fille, et je la trouvai pâle et changée ; son charmant sourire était triste ; elle se montra pourtant bien heureuse de voir son chevalier.

― Regardez-la, madame, et comprenez-moi maintenant.

― Il me semble qu'elle souffre, en effet.

― Non, je ne souffre pas, je vous assure. Je suis contente, bien contente ; n'est-il pas là ?

― Je n'y suis pas toujours, ma chère Aïssé ; voilà ce qui nous mine l'un et l'autre : il faut que j'y sois toujours, et c'est de cela que nous allons parler.

― Eh ! mon pauvre chevalier, pouvez-vous refaire le passé ?

― Non, ma reine ; mais je puis arranger l'avenir.

― Hélas ! comment cela ?

― J'ai des protections en cour de Rome, et je me rendrai libre.

― Après ?

― Après ? J'apporterai à la souveraine de mon coeur toute ma vie, tout ce que je possède. Je lui demanderai, en échange, de rendre indissolubles les noeuds qui nous unissent, et de devenir ma femme bien-aimée, comme elle est déjà la maîtresse la plus respectée et la plus chérie.

Jamais je n'oublierai l'expression du visage d'Aïssé lorsque le chevalier prononça ces mots. Elle le regarda avec une tendresse, une joie, un orgueil ineffables, et resta quelques instants sans répondre, comme pour savourer un bonheur qu'elle ne retrouverait plus.

― Ah ! mon cher chevalier ! dit-elle.

Et deux larmes coulèrent sur sa joue, lentement, comme deux perles glissent ; elle ne les essuya pas.

― Vous consentez, n'est-ce pas ? Je ne sais pas pourquoi je vous le demande : est-ce que vous pourriez refuser ? Vous m'aimez !

― Dieu sait si je vous aime, chevalier, et c'est justement pour cela que je refuse.

― Vous refusez ? m'écriai-je.

― Vous ne refusez pas ? continua le chevalier, qui crut avoir mal entendu.

― Je refuse, madame. Je refuse, mon ami.

Je pensai qu'ils étaient fous tous les deux, fous à leur manière ; mais je me gardai d'intervenir dans cette affaire-là. Il est des choses dont on ne se mêle point.

― Ma chère Aïssé, ne dites pas que vous refusez mon bonheur, je ne le croirai jamais.

― Vous aurez raison de ne pas le croire ; mais votre malheur, je n'y consentirai point !

― Aïssé ! ma chère Aïssé !

Il pleurait, lui, le brave, l'intrépide, lui que les canons et les épées n'auraient pas ému un instant. Mon Dieu ! que les grands coeurs sont faibles devant leurs sentiments !

― Ne vous affligez point, chevalier, Dieu m'est témoin que chacune de vos larmes m'est plus cruelle qu'un coup de poignard ; rien ne me séparera de vous tant que je vivrai, que votre volonté à vous-même. Que vous faut-il de plus ?

― Il faut que vous m'apparteniez devant les hommes comme vous m'appartenez devant Dieu ; il faut qu'aucune volonté humaine ne puisse nous séparer ; il faut que je sois sûr d'être heureux toujours comme je le suis à présent. Seriez-vous assez cruelle pour me repousser ?

― Mon chevalier, vous raisonnez en amoureux de quinze jours, reprit-elle avec ce sourire si doux et si triste du dévouement et de la tendresse ; si je vous épousais, vous donneriez votre nom à une esclave, à la fille d'un chamelier, à une créature accusée partout d'avoir appartenu à son maître, d'avoir mené une mauvaise conduite ; enfin, je ne suis pas digne de vous, chevalier d'Aydie ; votre famille nous repousserait tous les deux, elle aurait raison de nous repousser, et je ne souffrirai pas qu'aucun chagrin, qu'aucune injure vous arrive à cause de moi.

― Un chagrin ! ah ! m'en ferez-vous un plus grand que celui-ci ? Une injure ! en est-il de plus réelle que de me refuser ? Vous me méprisez donc ?

― Je vous admire, je vous vénère, je vous adore, et mon éternelle gloire sera que vous m'avez jugée digne d'être votre compagne. Ma seule façon de prouver que je le mérite est de vous prier d'oublier ce désir.

― Vous l'entendez, vous la voyez, madame ; elle se meurt de chagrin, elle se meurt de ses remords, car elle a des remords, elle est malheureuse de mon bonheur, et elle veut me l'enlever, elle veut se séparer de moi, la cruelle !

Ils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre, et rien de plus touchant que les discours qu'ils s'adressaient ; ils auraient tiré des larmes d'une statue.

Cependant Aïssé résistait. Pour l'attendrir, il lui parla de sa fille, de l'avantage qu'elle en retirerait.

― Lequel ? Il ne lui en reviendra aucun. Ma fille sera mieux vue, plus honorée n'étant que la vôtre, laissant son humble mère dans l'oubli. Ne m'épousant point, vous n'épouserez personne.

Cette fille était admirable de sagesse et de logique, elle sacrifiait son avenir à celui de son amant, et, quelques instances qu'il lui fit, elle fut inébranlable.

Il revenait chaque jour à la charge, nous tourmentait tous pour que nous la décidassions, et nous accusait de n'avoir point de coeur et de vouloir leur mort, puisque nous ne la persuadions pas.

Madame de Villette et lord Bolingbroke s'y employèrent de tout leur pouvoir. Je fus moins zélée, je l'avoue. Je trouvais cette union au moins inutile ; ils me semblaient plus heureux et plus à leur place comme ils étaient. Le mariage était ma bête noire, le mien m'ennuyait tant !

Les choses restèrent ainsi pendant bien des mois, jusqu'à ce que le hasard mit entre eux une autre personne qui précipita la catastrophe et amena la fin de ce roman si joli et si sentimental.

Je n'aurais pu aimer ainsi, et j'en ai toujours remercié Dieu : ces grandes passions me semblaient envoyées aux hommes, et surtout aux femmes, pour les châtier et les rendre misérables. Je n'en ai pas vu réussir une seule, j'ai cependant plus de quatre-vingts ans.

Avis à mon joli secrétaire !

Madame raisonne de l'amour comme des couleurs. Elle est aveugle, et elle n'a jamais aimé.

Chapitre XLII

Je suis restée assez longtemps sans rien écrire, ayant été plus malade que de coutume. Je viens de me faire relire les dernières pages de mon récit, et j'ai vu, avec surprise, que rien n'était en ordre. La mémoire me fait quelquefois défaut ; j'ai besoin qu'on me rappelle ce que j'ai dit, et mon petit secrétaire féminin est encore plus étourdi que je ne suis oublieuse ; je fais, je crois, ce mot-là. Elle ne m'a donc point avertie que, dans l'histoire de mademoiselle Aïssé, il se trouve des répétitions et des transpositions fort désagréables. Je n'y puis retoucher sans tout refondre, et le temps me presse, je voudrais achever ces Mémoires avant de mourir, et je n'ai guère que des jours de grâce.

L'intelligence et la bonne volonté du lecteur y suppléeront. Il comprendra, par exemple, que la scène au Palais-Royal se passe avant la lettre écrite par Aïssé à M. le régent, il comprendra que le récit de son accouchement, deux fois répété, est une erreur de mémoire, et que tout cela est la faute de cette petite sotte d'enfant que je congédie une bonne fois et dont je ne veux plus pour secrétaire. Je rends au fidèle Viard son sceptre, c'est-à-dire sa plume, il m’a promis d'écrire ce que je lui dicterai, sans observations, même lorsque je froisserai son opinion sur ceux qu'il préfère ; dès lors, je n'ai plus besoin d'un autre que lui. Ne m'a-t-elle pas fait dire aussi que j'ai manqué d'épouser Lauzun ?... A moins que ce ne soit de la main gauche ! C'est à dégoûter à jamais des étourdis.

Revenons à mademoiselle Aïssé, et reprenons-la une bonne fois, pour ne plus la quitter du tout.

Mademoiselle Aïssé partit avec madame de Fériol pour la Bourgogne, c'est― à-dire pour le château de Pont-de-Veyle, ou ses amis passaient quelquefois un peu de temps, lorsque madame de Fériol pouvait prendre sur elle de quitter Paris. Elle les suivit par raison, car toute sa vie, tout son bonheur, étaient avec le chevalier. Il profita de ce moment pour aller lui-même dans sa famille, ils se trouvèrent donc séparés et réduits à la correspondance, et c'est une grande douleur pour ceux qui s'aiment ainsi.

Mademoiselle Aïssé était triste et mélancolique ; elle se promenait seule sous les beaux arbres du parc, fuyant les nombreuses visites qui se pressaient chez sa protectrice, comme cela est d'usage en province pour toutes les dames de château.

Cependant, il en arriva une qu'elle ne repoussa point, la reconnaissance lui faisait un devoir de l'accueillir : c'était une amie des Fériol ; c'était bien plus, c'était une alliée de lady Bolingbroke, et elle venait de sa part.

Cette personne était madame de Calandrini, de Genève ; son mari était Genevois, mais elle était Française et fille de M. de Pelissary, trésorier général de la marine. Une des ses soeurs avait épousé le vicomte de Saint John, père de lord Bolingbroke, qui était enfant d'un premier lit.

Elle passa quelques semaines à Pont-de-Veyle, et s'attacha tellement à la belle Grecque, qu'elle lui promit de venir l'hiver suivant à Paris, afin de la voir davantage.

Madame de Calandrini était une personne d'esprit, très vertueuse, un peu prude, comme tout ce qui sort de Genève, mais tempérée cependant par ses premières fréquentations. Elle apprit bien vite les amours de nos jeunes gens, que tout le monde savait, et là-dessus, elle bâtit un projet de réforme.

Elle commença à prêcher doucement Aïssé, à lui répéter qu'une situation comme la sienne n'était pas soutenable pour une fille d'honneur. Elle lui mit sous les yeux ce qu'elle appelait sa conduite, et lui en représenta toute l'abomination. Pauvre fille ! un pareil amour !

― Vous ne pouvez vivre ainsi, mademoiselle, lui disait-elle. Epousez le chevalier, et c'est ce que vous devriez faire pour votre fille et pour vous, ou bien...

― Epouser le chevalier, madame ! je l'aime trop, j'aime trop ma fille pour commettre une action semblable. Je l'ai dit souvent, je ne suis pas digne de lui, et ma fille sans mère est plus heureuse, mieux placée, qu'avec une mère telle que moi. Elle est seulement la fille du chevalier, et la fille du chevalier sera reçue, aimée, choyée partout comme lui-même, j'en suis certaine.

― Alors, ma reine, n'hésitez pas. Prenez courage et rompez vos liens.

― Madame !

― Soyez l'amie du chevalier, soyez sa soeur, ne soyez plus sa maîtresse. Il vous aimera tout autant, et vous reconquerrez votre estime et celle des autres.

― Madame, nous en mourrons.

― On ne meurt pas pour faire son devoir.

― Hélas ! il me faut donc réduire au désespoir cet homme que je voudrais rendre si heureux ! Cette passion a résisté à tout : aux douleurs, aux persécutions, à l'absence. Il est allé au fond de la Pologne, et, de là, il m'écrivait des lettres brûlantes, il ne pensait qu'à moi. Sa famille, mes protecteurs, mes amis, se sont mis entre nous ; nous avons désarmé leur sévérité, leur tendresse. Rien n'a pu nous séparer, et il faudrait maintenant nous désunir, lorsque tout nous rattache l'un à l'autre !

― Si vous êtes chrétienne, si vous êtes une personne d'honneur, vous ne pouvez hésiter un instant.

― Je n'aurai jamais la force de l'affliger, madame.

― Ah ! je vous croyais plus de grandeur d'âme, plus de foi, plus de confiance en Dieu.

― J'aime la vertu, madame, le ciel m'est témoin que je l'aime par-dessus toutes choses ; mais je ne puis songer à la douleur du chevalier, sans que mon âme se fonde dans mes larmes. Si vous eussiez été madame de Fériol, vous m'eussiez donné vos principes solides, et je n'y aurais point failli, tandis qu'à présent !...

― A présent, il n'est pas trop tard pour réparer, il n'est jamais trop tard. Si vous m'aimez, faites-le pour moi.

― Si je vous aime ! Je vous aime comme ma mère, comme ma fille, comme ma soeur, comme mon amie, comme tout ce qu'on peut aimer en ce monde.

― Alors, tout doit vous être facile pour me plaire.

― Oui, mais le chevalier ! je l'aime comme mon amant, lui !

― Vous êtes bien malade, ma chère Aïssé.

― Et je ne guérirai que par la mort, madame.

Ces conversations se renouvelèrent souvent ; il ne se passa pas de jour sans que la Genevoise ne recommençât son antienne.

Aïssé résistait de son mieux ; mais elle cédait pied à pied, et enfin elle en arriva à promettre qu'elle essayerait d'obéir.

Nous la voyions triste, malade, occupée sans cesse on ne savait de quoi, appelant le chevalier, le repoussant et l'accablant de caresses, lui demandant pardon en le suppliant de s'éloigner, pleurant des journées, des nuits entières, et refusant de s'expliquer avec nous ; ce pauvre d'Aydie y perdait sa science, mais la patience, jamais. Il lui offrait continuellement de l'épouser, la pressait d'y consentir, et se retirait dans la désolation, lorsqu'elle lui avait dit en se tordant les bras :

― Non, non, ce n'est pas cela, au contraire.

Et la pauvre fille dépérissait de plus en plus, la fièvre ne la quittait pas et la minait jusqu'à ce qu'elle eût rendu son mal incurable. Cette madame de Calandrini peut bien dire qu'elle l'a assassinée avec sa vertu et ses sermons.

Aïssé s'en alla revoir son amie, qui l'avait quittée, afin de reprendre des forces ; elle se jeta dans la dévotion la plus ardente et fut aidée par la voix de sa conscience, qui lui criait d'obéir aux conseils de la sagesse. En revenant de Genève elle s'arrêta à Sens, vit sa fille, qu'elle trouva la plus aimable enfant possible, et, dans les quelques jours passés avec elle, se fortifia encore, si bien qu'elle nous revint toute décidée.

Lorsque je la revis, elle m'embrassa beaucoup, et, sans me dire de quoi il était question, elle me pria de voir souvent le chevalier, de le distraire, de l'emmener avec moi, de tâcher ainsi qu'il demeurât à la cour le plus possible, elle qui se plaignait tant qu'il y allât autrefois.

― Et pourquoi tout cela ? lui demandai-je.

― Parce que je vais lui faire beaucoup de mal et que ses amis doivent le lui faire oublier.

― Si vous lui faites du mal, ma reine, vous vous en faites autant qu'à lui, ce me semble ; car vous nous revenez dans un état désastreux. Soignez-vous d'abord, guérissez-vous, et puis vous lui ferez du mal ensuite, quand vous serez capable de le supporter.

Elle ne me répondit pas et leva les yeux au ciel comme pour lui offrir en holocauste et son bonheur et celui de son amant. Elle le revit, elle passa deux jours avec lui, sans lui rien avouer, plus tendre, plus affectueuse que jamais. Lorsqu'il la quitta le dernier soir, elle lui dit en lui donnant sa main à baiser :

― Demain, mon chevalier, vous aurez une lettre de moi.

― Et pourquoi une lettre ? Est-ce que je ne vous verrai pas ?

― Je ne sais, mais je vous écrirai toujours.

― Cela m'inquiète, Aïssé.

― Ne vous inquiétez pas, ce n'est rien que de très bon pour nous.

― Mon Dieu ! est-ce que vous consentez ?...

Je consens à ce qui est le meilleur pour tous les deux.

Le lendemain, en effet, il reçut cette lettre, dont il nous a donné copie :

« Je tremble en vous écrivant, mon chevalier, pour la première fois de ma vie ; car j'ai peur que cette lettre ne soit mal interprétée par vous. Je vais vous parler avec toute ma tendresse, avec la tendresse la plus grande qui fut jamais ; je vais vous affliger peut-être, mais je vous conjure de ne pas accuser mon coeur. Je ne vous aime que trop, je vous aime autant que Dieu ! En vous aimant faiblement, je ne trouverais pas le courage nécessaire au sacrifice que je fais. Il me semble que c'est moins pour mon salut que pour vous rendre heureux. Mon chevalier, nous vivons dans des liens que ma conscience réprouve. Nous pouvons, nous devons nous aimer, mais non pas comme nous nous aimons ; cela n'est pas bien, c'est manquer à la loi divine, et, si vous ne voulez pas que je meure, vous mettrez un terme au supplice que j'endure, en faisant taire mes remords. Je ne puis, je ne veux plus être pour vous qu'une soeur, mon ami. Je ne dois plus entraver votre existence en me jetant entre vous et l'avenir ; vous êtes libre, chevalier, et vous pouvez placer dans d'autres projets les espérances que vous formez. Rien ne diminuera l'affection que je vous porte ; tant que je vivrai, je serai votre Aïssé, je ne puis aimer que vous, et votre bonheur est le mien.

« J'ai promis à Dieu de ne plus vous être que ce que je dois, vous ne me ferez point manquer à cette promesse ; surtout vous ne me direz pas que vous en souffrez, car je ne saurais plus la tenir, et je ne saurais en même temps vivre du tourment que j'endure. Le désordre de cette lettre vous montre dans quelle situation je suis.

« Je vous recommande une petite personne que vous aimez. Reportez sur elle l'amitié que vous avez pour moi. Soyez pour elle ce que vous êtes pour la pauvre Aïssé, et que je la sache entre vos mains, je mourrai contente. Je vous connais bien, mon chevalier, je sais ce que vous valez et ce que vous êtes, et personne ne vous rendra justice autant que moi. Voilà pourquoi je compte que vous entendrez ma prière. Ne venez pas aujourd'hui, ne venez pas demain, ne venez que quand vous serez bien sûr de vous. Répondez-moi après avoir réfléchi, et ayez pitié de ma douleur, qui ne saurait être plus vive que si vous la partagiez. »

En recevant cette lettre, M. d'Aydie courut d'abord chez le chevalier de Frossay, son ami de coeur, autre perfection, si ce n'est qu'il n'avait pas le charme de l'amant d'Aïssé. Voltaire, je l'ai déjà dit, avait pris de ces parfaits chevaliers le modèle de son Coucy dans Adélaïde Duguesclin. Ils arrivèrent ensemble chez moi, d'Aydie tout bouleversé ; il me montra cette lettre :

― Ah ! madame, voyez ce qu'elle m'écrit, et ce que cela signifie !

― C'est l'ouvrage de la Genevoise, répondis-je ; je m'en suis doutée depuis longtemps. Et qu'allez-vous faire ?

― Il doit obéir aux voeux de son amie, madame, répliqua M. de Frossay ; il n'est point d'un galant homme d'obliger une femme à plus qu'elle ne veut.

― Elle changera !

― Elle ne changera point, madame, vous ne connaissez pas Aïssé comme moi. Du moment qu'elle s'est décidée à écrire ceci, c'est qu'elle est résolue. Elle combat sans doute depuis longtemps, voilà pourquoi elle dépérissait. A présent, son parti est pris. ― Eh bien, chevalier, prenez le vôtre.

― J'en mourrai.

― Vous en mourrez tous les deux, car elle n'y résistera pas, j'en suis certaine.

― Hélas ! madame, pourquoi nous faire tant de chagrin, et croyez-vous donc que la vertu consiste à cela ?

Il ne m'appartenait pas de répondre, et M. de Frossay n'en fit pas plus que moi.

La pauvre Aïssé refusa de le voir pendant huit jours. Au bout de ce temps, sa fidèle Sophie arriva tout en larmes et dit que sa maîtresse était fort malade, qu'il fallait envoyer le chevalier sans la prévenir, parce qu'elle refuserait de le voir et que certainement elle succomberait, si on n'y mettait pas ordre.

Le chevalier y courut ; il fut reçu malgré elle, se jeta à ses genoux, pleura, montra son visage défait, et supplia qu'on ne le renvoyât plus. Elle en fut touchée jusqu'au fond de l'âme, et madame de Calandrini eut encore tort cette fois-ci, comme je l'avais prévu.

Mais, à dater de ce moment, Aïssé fut frappée à mort ; le combat perpétuel qui se livrait entre son coeur, sa raison, ses remords, tous les sentiments de son âme, enfin, devint impossible à supporter. Elle tomba tout à fait malade ; sa poitrine et ses entrailles s'attaquèrent : elle en arriva à ne plus rien supporter que du lait, encore ne lui faisait-il aucun effet. Sa vie devenait intolérable ; elle voulait, elle ne voulait pas ; elle repoussait ce pauvre homme, qu'elle rappelait ensuite ; elle priait, elle pleurait, elle souffrait à crier, par moment, comme une femme en couches. Nous en avions tous pitié. Son mal nous faisait mal à nous-mêmes.

Il advint ce que l'on n'aurait pu prévoir, et le ciel se servit pour la rappeler à lui de la personne du monde la moins propre à cela.

Madame de Parabère se mit en tête de la faire confesser. Elle lui en parla plusieurs fois, et lui dit qu'elle serait bien plus tranquille si elle s'y décidait. Comme je lui témoignais mon étonnement de la voir se transformer en apôtre :

― Ecoutez, dit-elle, voilà ce qui m'a décidée. J'ai une tante qui s'est retirée à la Madeleine du Traisnel, non pas pour y recevoir M. d'Argenson avec les religieuses, mais pour y vivre réellement tout en Dieu. Elle m'a fait demander, j'y suis allée ; c'était dans l'intention de me prêcher. Je n'avais point envie d'écouter ses patenôtres ; mais je vis une femme qui souffre toute l'année de cinq ou six maladies qu'elle a, une femme abîmée de toutes les façons, ruinée, tourmentée par ses enfants, persécutée par son mari qui l'avait voulu assassiner deux ou trois fois dans sa jeunesse ; je vis cette femme calme, reposée, heureuse, louant Dieu de tout, reportant tout à lui, et si résignée, portant ses croix d'une telle manière, qu'elle me donna à penser et que je songeai tout de suite à cette pauvre Aïssé que j'aime beaucoup. Qu'elle se jette dans la religion, elle se guérira.

― Ah ! je ne demande pas mieux ! répondit la malade ; mais, auparavant, il faut en terminer tout à fait avec le chevalier et qu'il l'accepte. Cela ne doit pas lui coûter maintenant, je ne suis plus qu'un objet à faire horreur.

― D'abord vous n'êtes pas à faire horreur, ma reine, mais vous guérirez, vous redeviendrez belle, et cela lui coûtera beaucoup.

― Madame de Parabère a raison, repris-je ; mais que cela ne vous arrête pas, faites comme il vous conviendra le mieux, et ne pensez pas au reste. Le bon Dieu n'est pas si difficile que les hommes, j'en suis sûre ; il voit ce qu'ils ne savent point. Si vous voulez un confesseur, je vous en amènerai un excellent : j'ai le père Boursault, que je connais ; c'est un homme d'esprit et qui comprend les femmes.

― Je l'accepte. Seulement, comment nous débarrasserons-nous de madame de Fériol ? Si elle ou madame de Tencin savaient nos projets, il se ferait plus d'intrigues autour de moi que nous n'aurions de temps à leur donner. Madame de Fériol me conduirait à un directeur moliniste ; madame de Tencin, qui me hait, trouverait moyen d'envenimer cette action, bien naturelle chez une mourante. Ne disons rien. J'écrirai au chevalier ce soir, je lui ferai part de nos intentions, et j'obtiendrai son consentement, je ne veux rien lui cacher.

Elle lui écrivit en effet quelques lignes pour lui rappeler sa première lettre, et l'y renvoyer pour tout de bon, cette fois. Ces lignes ne se sont pas retrouvées ; mais voici la réponse du chevalier, vous jugerez ainsi ces parfaits amants l'un après l'autre :

« Votre lettre, ma chère Aïssé, me touche bien plus qu'elle ne me fâche : elle a un air de vérité et une odeur de vertu à laquelle je ne puis résister. Je ne me plains de rien, puisque vous me promettez de m'aimer toujours. J'avoue que je ne suis pas dans les principes où vous êtes ; mais, Dieu merci, je suis encore plus éloigné de l'esprit de prosélytisme et je trouve très juste que chacun se conduise suivant les lumières de sa conscience. Soyez tranquille. soyez heureuse, ma chère Aïssé, il ne m'importe des moyens ; ils me paraîtront tous supportables, pourvu qu'ils ne me chassent pas de votre coeur. Vous verrez par ma conduite que je mérite vos bontés. Eh ! pourquoi ne m'aimeriez-vous, puisque c'est votre sincérité, puisque c'est la pureté de votre âme qui m'attache à vous. Je vous l'ai dit mille fois, et vous verrez que je ne vous trompais pas ; est-il juste que vous attendiez que les effets vous aient prouvé ce que je vous ai dit pour le croire ? Ne me connaissez-vous pas assez pour avoir en moi cette confiance qu'inspire toujours la vérité aux gens qui sont capables de la sentir ? Soyez, dès ce moment, assurée que je vous aime, ma chère Aïssé, aussi tendrement qu'il est possible, aussi purement que vous pouvez le désirer. Croyez surtout que je suis plus éloigné que vous-même de prendre jamais d'autre engagement. Je trouve qu'il ne doit rien manquer à mon bonheur tant que vous me permettrez de vous voir et de me flatter que vous me regarderez comme l'homme du monde qui vous est le plus attaché. Je vous verrai demain, et c'est moi-même qui vous remettrai cette lettre. J'ai mieux aimé vous écrire que de vous parler, parce que je sens que je ne pourrai traiter avec vous la matière sans perdre contenance. Je suis encore trop sensible ; mais je ne veux être que ce que vous voulez que je sois ; et, dans le parti que vous aurez pris, il suffira de vous assurer de ma soumission et de la constance de mon attachement, dans tous les termes où il vous plaira de le réduire, sans vous laisser voir des larmes que je ne pourrais empêcher de couler, mais que je désavoue, puisque vous m'assurez que vous aurez toujours pour moi de l'amitié. J'ose le croire, ma chère Aïssé, non seulement parce que je sais que vous êtes sincère, mais encore parce que je suis persuadé qu'un attachement aussi tendre aussi fidèle, aussi délicat que le mien fera l'impression qu'il doit faire sur un coeur comme le vôtre. »

Le sacrifice était donc consommé d'un côté comme de l'autre, il coûtait plus peut-être à Aïssé qu'à son amant. Celui-ci cependant était dans une douleur, dans une anxiété à faire pitié. Tout ce qui entourait la malade, jusqu'à son petit chien Patie, qui le sentait du bout de la rue et annonçait son arrivée en aboyant gaiement, jusqu'à la vache qui fournissait le lait, à laquelle il achetait du foin, tout était l'objet de ses soins. Rien n'approchait de son état, nous n'étions occupées qu'à le rassurer ; il croyait, à force de libéralités, racheter sa vie. Il donnait à l'un de quoi faire apprendre un métier à son enfant, à l'autre de quoi avoir des rubans et des palatines, car il touchait quasi à la folie.

Nous lui demandions à quoi mèneraient ces prodigalités :

― A obliger tout ce qui l'environne à avoir soin d'elle.

On ne se figure pas cette douleur, cette passion, ces recherches. Il s'éloigna le jour de cette confession. Madame de Parabère emmena madame de Fériol je ne sais où ; pendant ce temps, je courus avec le carrosse de cette pécheresse royale chercher le père Boursault, qui accourut de bien bon coeur et qui resta trois heures avec elle.

Il revint le lendemain encore, puis le jour suivant, madame de Fériol toujours hors du logis ; enfin, il lui donna l'absolution et la communion le samedi d'après. Nous devions tous y assister ; le chevalier voulait y être, on ne le permit pas : il resta dans la pièce à côté, à cause des gens et pour le bon exemple.

Jamais il ne se répandit tant de larmes ! Aïssé était céleste, Elle reçut le viatique avec une onction et une ferveur d'ange. Dès que tout le monde fut parti, quand nous restâmes seuls, le père Boursault étant demeuré, on fit entrer l'inconsolable d'Aydie.

Il se jeta à genoux près du lit ; son coeur semblait près de se fendre. La mourante lui tendit la main.

― Mon ami, dit-elle, je suis bien heureuse, je suis régénérée. Il m'est permis de vous aimer purement, saintement, et je vous aime, je vous aime avec autant de tendresse que jamais ; seulement, dans ma tendresse, il ne reste plus rien de ce monde. Je vais vous attendre.

― Aïssé ! ma chère Aïssé !

― Nous avons commis de grandes fautes ; je me suis repentie, repentez― vous aussi. Lorsque je n'y serai plus, cherchez vos consolations dans le sein du Dieu qui ne trompe jamais. Il vous donnera les forces qu'il m'a données. N'abandonnez pas celle que je vous lègue, et qui vous aimera pour nous deux.

Il suffoquait et ne put répondre ; il tenait sa main, qu'il couvrait de larmes et de baisers, et resta comme anéanti à la même place.

― Vous, mes amies, qui voyez comment on meurt, lorsque le Seigneur vous reçoit dans sa grâce, que mon exemple vous profite, ajouta-t-elle en se tournant vers nous. Je vous remercie de vos soins, de votre amitié ; je prierai pour vous tous.

Nous étions devenues fontaines, nous ne la quittâmes qu'après sa mort ; d'Argental et Pont-de-Veyle également ; ils reçurent aussi de bien touchants témoignages de son amitié. Les derniers mots qu'elle prononça furent ceux ci, en voyant son chevalier, abîmé dans sa douleur :

― Consolez-vous, mon ami ; mieux vaut me voir morte que souffrant ce que je souffrais depuis qu'il me fallait ne vous aimer qu'à demi.

Elle mourut dans nos bras, le 13 mars 1733.

Le chevalier faillit la suivre. Ce fut un de ces désespoirs tels qu'on n'en voit que chez les chiens ; les hommes, d'ordinaire, n'ont pas ce coeur-là. Il resta plusieurs mois comme un fou et plusieurs années dans une mélancolie sans pareille. Sa seule consolation fut sa fille, qu'il retira de Sens et qu'il conduisit dans sa famille. Elle avait les charmes et les vertus de sa mère. Il la maria bien, au vicomte de Nanthie, gentilhomme du Périgord.

Puis ensuite, il se retira à Mayac, le château de sa famille, et ne fit plus que de rares apparitions parmi nous.

Je le regrettai sincèrement. Il venait quelquefois et nous écrivait. On trouvera beaucoup de ses lettres dans mes cassettes après ma mort. Elles sont pleines de beauté et d'agrément.

J'eus le chagrin de le perdre en 1761.

Chapitre XLIII

J'ai promis de parler de moi, et, en effet, le moment est venu. Nous reprendrons ensuite une autre aventure. Je n'aime guère à entrer en scène ; cependant, il le faut, puisque j'écris mes Mémoires. Nous allons en revenir à Larnage et à ce qui s'ensuivit ; cette suite-là nous mènera loin.

Après la soirée de Sceaux, lorsque je fus mêlée aux chagrins de madame de Parabère et à mille autres événements, je restai quelque temps sans entendre parler de mon ami aux étoiles. Il attendait que je l'appelasse, et ne pouvait vaincre sa timidité ; c'est un grand défaut pour un homme que la timidité, c'est un vice aussi grand presque que l'indigence. L'un et l'autre mettent à néant tous les moyens de parvenir.

Il était écrit cependant que la timidité serait vaincue pour cette fois, et que Larnage arriverait le premier à ce but qui depuis... N'anticipons pas sur les événements, s'il vous plaît.

Un matin, j'étais ennuyée déjà ; cette maladie m'est venue de bonne heure. Il me prit envie de passer une journée entière, seule, à la campagne, et de me rapprocher de la nature, afin de mieux penser. Je parle en ce moment le jargon à la mode du jour : la nature et la pensée sont les deux mots dominateurs de notre époque. Rousseau et les autres philosophes les ont mis en honneur ; nous verrons, ou plutôt on verra, où tout cela doit nous conduire.

Je m'en allai donc, sans autre suite qu'un laquais fort bête, visiter une maison à vendre à Ville-d'Avray, non pas que j'eusse envie d'en faire emplette, mais pour avoir un but et un prétexte.

Il faisait un temps merveilleux ; je louai un carrosse, j'emportai quelques provisions, je revêtis un costume de circonstance et je me promis un plaisir infini.

Arrivée à Ville-d'Avray, je remisai mon carrosse dans une auberge, où l'on admit mon laquais à la table des gens ; quant à moi, je ne voulus rien manger du tout : j'allai examiner la campagne en question, et puis je me jetai dans le bois, un panier au bras, mon petit chien courant en avant à travers les herbes ; on m'eût prise pour une bourgeoise en vacances.

Je sautais, ma foi ! je courais avec Amadis, je chantais tout ce que je savais de chansons et j'allais sans savoir où. Il m'importait bien ! Je voulais oublier les ennuis et les embarras de la cour et de la ville, et je composais un bouquet à la façon des bergères. Voltaire, auquel j'ai raconté cette équipée, m'a dédié à ce propos de jolis vers ; j'ai eu l'étourderie de les perdre, ou plutôt on me les a volés. Ce qu'il y a de pis, c'est que, contre sa coutume, il n'en avait point copie.

Après deux heures de promenade, la faim me prit, et je songeai à mon festin. Je cherchai une belle place, bien nette, de l'herbe bien épaisse et bien moelleuse, enfin tout ce qui pouvait rendre pour moi la scène plus voluptueusement agréable.

Je trouvai tout cela auprès d'une fontaine, sous de grands chênes ; je me souviens de quelques-uns des vers du grand homme ; il est dommage que j'aie oublié le reste.

          Son onde était tranquille et coulait lentement,

          Du plus parfait repos ses bords offraient l'image,

          Deux vieux chênes touffus lui prêtaient leur ombrage.

Je ne me rappelle plus ce qui suivait ; seulement, ma description est faite.

J'ouvris mon sac et je commençai mon repas. J'avais entrepris de couper une volaille froide, bien appétissante, et je n'en pouvais venir à bout. Je n'ai jamais su couper. M. du Deffand en avait la rage, je le laissais faire et, plus tard, mon brave Viard n'eût pas souffert que je prisse cette peine. J'étais donc fort maladroite, et j'en riais tout haut. Amadis, assis en face de moi, me regardait et attendait sa part ; peut-être se moquait-il de moi en lui-même. Ah ! si l'on pouvait savoir ce que les chiens pensent !

Au milieu d'un éclat de rire, et comme j'entamais à belles dents ma proie, je fus tout étonnée d'entendre un écho à mon rire ; je relevai la tête, et j'aperçus... deux jeunes gens dont la mise révélait la profession, très beaux tous les deux ; l'un, inconnu, riait de tout son coeur, et l'autre me contemplait, respirant à peine.

Celui-là, je le connaissais, et il ne riait pas. C'était Larnage.

― Madame la marquise ! murmurait-il tout étonné.

Et moi donc ! qui s'attendait à le trouver là ? Il était cependant bien plus naturel de l'y voir que moi.

J'en fus déconcertée, et je restai mon poulet à la main un morceau de pain de l'autre, en face de ces deux garçons, l'inconnu riant toujours, et Larnage encore plus stupide que moi, – si c'est possible, néanmoins.

― Monsieur Larnage ! dis-je enfin.

― Ah ! madame, que vous est-il arrivé ? poursuivit-il.

― Il me semble qu'il n'est rien arrivé de bien fâcheux à madame, reprit l'autre ; elle est fort gaie et de bon appétit.

― Mais ce costume... cette solitude...

― Eh bien, ce costume, cette solitude... ce sera quelque caprice de jolie femme, quelque rendez-vous, peut-être...

― Un rendez-vous ! s'écria-t-il devenant blême et englobant d'un regard tous les environs pour chercher ce rival prétendu.

― Oh ! non, repris-je étourdiment, pas de rendez-vous, s'il vous plaît. Un caprice peut-être...

Larnage respira. Je commençais à me remettre ; bien que très jeune, je n'étais pas si timide que lui.

― Asseyez-vous, monsieur Larnage, continuai-je, si vous n'avez rien de mieux à faire, qui est monsieur ?

― C'est mon ami Frémont, l'ami d'un homme qui vous plaît fort, de M. de Voltaire.

― Vous êtes donc l'ami de tout le monde, monsieur ?

― Je n'oserais prétendre à devenir le vôtre, madame ; c'est un rôle dangereux.

― Un brave sait courir au-devant du danger pour le vaincre.

― Ah ! madame, quelle triste victoire !

Il se mit à rire encore. Il était bien gai, ce pauvre Frémont, en ce temps-là surtout, où il était fort jeune et joli à croquer.

Larnage ne revenait pas de cette aisance qu'il enviait sans pouvoir l'atteindre. Il ne savait rien autre chose que me regarder. Les façons de son ami me convenaient bien mieux en ce moment.

― Avez-vous dîné, messieurs ?

― Non, madame, ni déjeuné non plus.

― Voulez-vous être mes convives... à une condition cependant, même à deux conditions ?

― Lesquelles ?

― C'est que vous couperez mon poulet et que M. Larnage rira.

― Couper le poulet ! je m'en charge. Faire rire Larnage, c'est une autre entreprise, et je ne m'en charge pas.

― Pourquoi ?

― Pourquoi ? Je ne sais si je dois vous le dire, madame.

― Dites toujours.

― Vous ne vous fâcherez pas ?

― Non.

― Eh bien, je l'espère. Une marquise en déshabillé d'indienne, en jupon court, en chapeau de paille, dévorant un chapon toute seule, dans les bois de Ville-d'Avray, au bord d'une fontaine, ne peut pas être d'humeur à se fâcher. Je parlerai donc.

― Frémont ! reprit Larnage d'un air suppliant.

― Je parlerai, te dis-je, et tu n'en seras pas très fâché après.

― Un instant, monsieur ! avant d'entamer cette question disputée, je suis curieuse, je désire m'instruire. Il me faut savoir où je marche pour être à mon aise. Vous vous appelez Frémont ; vous êtes l'ami de M. Larnage, vous êtes l'ami de M. de Voltaire, je n'en doute pas ; mais ensuite ? que faites vous ? à quoi occupez-vous vos loisirs ?

― Madame, je trouve la question toute simple, et j'y répondrai volontiers. J'étais clerc chez maître Allain, procureur, rue Perdue, près la place Maubert ; mais je m’y déplaisais et j'en suis sorti depuis quelque temps. Maintenant, je m'appartiens à moi-même. Mes parents, qui sont de Rouen, voudraient que j'y retournasse ; moi, je ne m'en soucie point, et je m'en soucierai moins que jamais, car certainement dans les bois normands, je ne trouverais pas d'hamadryades de votre sorte ; nos marquises normandes ne sont pas si faciles à chercher la solitude, et on ne les voit pas sans un cortège.

― On n'en voit guère ici non plus, monsieur, et je n'en sais qu'une autre, avec moi, capable de cet oubli des usages reçus.

― En revanche, elles sont capables de bien autre chose.

― Ce n'est pas d'elles qu'il s'agit, c'est de nous, monsieur. Vous allez donc couper ce poulet.

― Tout de suite, à votre service.

― J'ai encore à vous offrir un pâté de la bonne faiseuse, des fruits et du vin de Bourgogne : c'est un frugal repas, mais c'est le denier de la veuve.

Les compliments commencèrent entre Frémont et moi. Pour Larnage, il ne desserrait pas les dents. Ses yeux seuls parlaient, et quel langage !

Tout en enlevant les ailes de notre bête, Frémont regardait à droite et à gauche ; il observait notre trouble et se plaisait à l'augmenter.

― Madame, je ne vous ai pas conté les raisons de la tristesse de Larnage.

― Ah ! c'est vrai ; je les écoute.

― Eh bien, Larnage est triste parce qu'il est amoureux.

― Amoureux ! il me semble plutôt qu'il est figé, répliquai-je en prenant un air dégagé.

― Figé dans l'amour, oui, madame.

― M. Larnage est donc amoureux depuis longtemps, car il était ainsi il y a...

― Beaucoup d'années, oui, madame, il était ainsi ; Larnage porte dans son coeur le même amour, sans qu'une de ses pensées s'en soit distraite. Seulement, il aimait d'abord une demoiselle ; à présent, c'est une dame.

― Ah ! il a changé ?..

― Non, c'est son idole qui a changé.

― Elle a changé ?

― Oui, de nom, d'état, de principes : au lieu d'une charmante fille, c'est aujourd'hui une belle femme. Larnage n'est pas plus satisfait pour cela.

Je ne pus retenir un sourire.

― Madame, vous en riez ?

― Je ris de vous qui parlez, je ris de moi qui vous écoute, je ris encore plus de ce pauvre M. Larnage, qui vous laisse faire les honneurs de sa personne sans se défendre.

― De quoi se défendrait-il, madame ? De la constance ? Est-ce donc un tort ? Le condamnez-vous ?

― Je ne saurais condamner ce que j'ignore.

― Vous ignorez la constance ? Ah ! madame la marquise, est-il bien possible que vous donniez aux hommes de ces exemples-là, à votre âge !

J'aurais volontiers battu Larnage, qui ne disait mot et qui laissait cet autre avoir plus d'esprit que lui. Il avait trop d'amour : l'amour rend bête les gens d'esprit et donne de l'esprit à ceux qui n'en ont pas. Rien de plus rare en général que d'avoir le coeur spirituel, c'est un charme et une force immense. Je n'ai guère connu que le chevalier d'Aydie et son Aïssé qui fussent dans ce cas-là. Quant à moi, je n'y ai pas même essayé, j'aurais échoué, j'en suis sûre.

Nous mangeâmes de bon appétit, en riant toujours. Larnage se remit peu à peu, il en vint à placer son mot.

― Madame, il parle ! s'écria Frémont.

― C'est donc qu'il aime moins ?

― C'est qu'il a appris à le dire.

Je ne voulais pas répondre. Un tiers, quelque bienveillant qu'il soit, gêne toujours les débuts d'une inclination. Cependant Frémont ne pouvait nous laisser : il aurait eu l'air de devancer mes ordres, et certainement je ne l'aurais pas souffert. La destinée de ce pauvre Larnage était singulière en ce qui me concerne. C'est peut-être le seul homme que j'aie aimé, c'est celui qui m'a le plus aimé : et pourtant !...

Revenons au bois de Ville-d'Avray.

Frémont se sentait de trop. Son tact parfait lui défendait de nous quitter. La position était ardue, il cherchait à la tourner. Je désirais qu'il en vint à bout, Larnage le désirait davantage encore. Nos trois esprits réunis pour chercher, sans se le dire, ne trouvaient rien. Le hasard fut plus adroit que nous.

Après avoir mangé, bu, causé, au bord de la fontaine, nous reprîmes notre route et nous nous mîmes à errer dans les bois. Nous arrivâmes ainsi jusqu'à une charmante maison bâtie autrefois par Langlée et vendue, après la mort de celui-ci, à un riche Anglais qui n'y passait pas huit jours dans l'année. Il ne la faisait pas moins soigneusement entretenir. Les jardins étaient les plus beaux du monde, les plus remplis de fleurs. On y allait de Paris et de Versailles par curiosité, pour les visiter et en rapporter des plantes que le jardinier vendait très cher.

Je proposai d'entrer dans cette maison, ils acceptèrent. Nous nous reposâmes sous un berceau de roses, et l'on nous servit d'excellente crème. Il est inouï combien l'on mange dans la journée en se promenant !

Nous étions là depuis une heure, nous avions tout vu, lorsque trois quidams, très cossûment vêtus, se présentèrent, et demandèrent à leur tour la permission de visiter le logis. En les apercevant Frémont poussa un cri de surprise.

― Mon cousin ! dit-il. Permettez-vous, madame ?

Et le voilà courant après un gros homme tout gras, tout suintant, qui lui tendit les bras.

― Mon pauvre Frémont, je te cherche partout depuis que je suis à Paris. On prétendait que tu étais en voyage.

Nous n'en entendîmes pas davantage, ils passèrent. Un quart d'heure après, le gardien nous apporta les excuses de notre étourdi. Son cousin l'emmenait.

Nous restâmes donc seuls, Larnage et moi ; il fallait maintenant retourner à Ville-d'Avray, rejoindre mon carrosse et partir.

Chapitre XLIV

Larnage était heureux de cette solitude, il me voyait depuis le matin et la hardiesse lui était un peu revenue. Il marcha d'abord à côté de moi, sans parler, non qu'il me craignît, mais parce qu'il avait trop à me dire, il ne savait par où commencer ; moi, je l'attendais. Il s'y prit de la meilleure façon, par les souvenirs.

― Ah ! madame, que le ciel était beau à Dampierre, que les étoiles brillaient, que les nuits étaient parfumées, que mademoiselle de Chamrond était belle et tendre, et que je l'aimais !

Une fois la glace brisée ainsi, il retrouva la parole, il fut éloquent, empressé, persuasif ; il fut charmant, et moi, je ne sais trop ou plutôt je sais bien ce qui arriva ensuite. Je sentis que je l'aimais, je le lui avouai et je le fis le plus heureux homme du monde. Avec cet aveu, il n'en demanda pas davantage.

J'ai promis de tout raconter : c'est Viard qui tient la plume, heureusement. Le récit de cette journée aurait été difficile devant ma jeune parente ; j'espère qu'elle ne le lira pas. Certains esprits chagrins me jetteront des épines à la tête après mes aveux ; d'autres, qui comprennent tout, me comprendront aussi, et excuseront les étranges faiblesses de la nature humaine entées sur une imagination neuve, ardente à s'instruire plutôt dans le mal que dans le bien. Ils feront la part de l'entraînement, d'un étourdissement bien facile à expliquer, de mon âge, de la société qui m'entourait, et enfin de l'époque où je vivais. Si j'avais écrit ces Mémoires il y a trente ans, je n'aurais pas pris la peine de m'excuser ; mais autre temps, autres moeurs ; autre roi, autre cour. Sans compter l'avenir, qui sera peut être plus sévère encore !

Revenons à ce jour mémorable.

Larnage me quitta aux premières maisons du village, très heureux et sans oser croire qu'il existât un bonheur plus grand. Je lui promis de le revoir. Peut-être fus-je un peu étonnée de sa retenue, peut-être aurais-je voulu une passion plus fougueuse, moins modeste ; cependant je me croyais fort heureuse ainsi, fort amoureuse et fort méprisante de tout ce qui n'était pas cet amour.

La route fut un véritable enchantement, je me rappelais jusqu'au moindre mot, au moindre geste de mon amant timide, et je m'appuyais sur ce souvenir comme sur une espérance. Je faisais de jolis châteaux en Espagne ; ma vie allait devenir plus gaie, plus douce, plus remplie ; je penserais à lui, je le verrais, je l'entendrais, je l'écouterais, et ce serait le bonheur. J'étais encore bien jeune, on le voit, et bien loin du temps où je vivais, ou, comme me disait quelquefois madame de Tencin, bien provinciale.

J'arrivai chez moi à la nuit tombante. Ma femme de chambre m'attendait en bas et me prévint que madame de Parabère était dans mon cabinet depuis deux heures, et qu'elle ne voulait pas s'en aller sans me voir. Ce fut retomber de la hauteur de l'empyrée ; je courus vers la marquise.

En m'apercevant, elle poussa un cri.

― Enfin !.. Je viens vous chercher.

― Me chercher !... Pourquoi faire ?

― Pour souper.

― C'est impossible. Je suis fatiguée, je veux me coucher. J'ai passé la journée à la campagne, j'ai besoin de dormir.

― Quoi ! à la campagne, toute seule ?

― Oui, toute seule.

― Et dans cet équipage ?... Marquise, vous vous moquez de moi, vous me cachez quelque jolie amourette.

― Non, je suis partie seule, je reviens seule ; j'ai été prendre l'air dans le bois de Ville-d'Avray, j'ai rencontré deux jeunes gens, dont l'un est le secrétaire de M. de Luynes, l'autre un ami de Voltaire. Ils m'ont trouvée mordant dans un poulet que je n'avais pas l'adresse de couper. Ils l'ont partagé avec moi, nous avons causé, nous avons ri : c'est tout.

― Bien sûr ?

― Très sûr.

― Alors, rien ne vous empêche de venir souper chez moi avec Voltaire et d'Argental ; c'est une petite partie d'intimité que je vous propose. Vous aimez à les voir, et je crois vous faire un vrai cadeau en vous en donnant l'occasion.

― Un autre jour.

― Non, ce soir.

― Il faudrait m'habiller ?

― Au contraire, vous êtes charmante ainsi et vous ferez un effet délicieux ; nous souperons au fond de mon jardin, dans le pavillon champêtre. Vous voilà parée en bergère, et il ne vous manque que la houlette et les moutons.

― Et s'il vient du monde ? répliquai-je à moitié vaincue.

― Personne : on fermera la porte.

― Et M. le régent ?

― M. le régent ! je ne le vois plus, je ne veux plus le voir, ne m'en parlez pas, c'est un homme sans foi : je veux oublier ce que vous savez, ma reine, je m'étourdis. Oh ! je vous en supplie, ne me le rappelez pas !

Elle me pria, me conjura, je cédai et nous partîmes, moi, en toilette de campagne, un peu chiffonnée par le dîner sur l'herbe et le carrosse, elle en déshabillé du matin ; c'était, du reste, son triomphe, elle était adorable au lit en cornette et en petit manteau.

Nous arrivâmes chez elle, très follement disposées. Ce pavillon champêtre était une merveille de goût et d'élégance. Il faisait une nuit tiède, admirable ; tout était parfumé, et les fleurs les plus rares formaient comme un cadre à nos deux visages. Voltaire, qui parut bientôt après, en resta tout surpris à la porte.

― Mais c'est le paradis ! s'écria-t-il.

― Avant ou après la chute des anges ? répliqua la marquise.

― La veille, répondit-il avec son feint sourire ; ils sont déjà marqués pour le péché.

― Ainsi donc, nous n'en sommes encore qu'à l'espérance ; c'est une dernière consolation.

― Ah ! madame, que ne vous dois-je pas pour la faveur insigne que vous m'accordez ! Souper ici, avec vous, avec madame du Deffand, avec M. d'Argental ! C'est un de ces plaisirs si grands, si délicieux, qu'on n'a pas le courage de s'en croire indigne.

D'Argental ne tarda pas à paraître, et l'on servit.

Quel souper ! quelle chère ! que d'esprit ! que de mots !

En vérité, la gravité qui court ne peut faire oublier ce temps d'extravagances. J'en suis fâchée pour le sérieux, mais il me semble qu'on s'ennuie, et que les soupers d'aujourd'hui ne valent pas ce souper-là. Il est vrai que j'étais jeune !

Voltaire fut particulièrement étincelant. Il était alors d'une gaieté triomphante. Dans tout ce qu'on a dit ou écrit sur lui depuis soixante ans, personne ne s'est occupé de sa jeunesse. On ne le voit que patriarche ou bien chef de la littérature de ce siècle-ci. On s'inquiète beaucoup du philosophe, et de l'homme fort peu. Moi, je l'ai toujours suivi et je vous en raconterai bien des choses que tout le monde ne sait pas.

Madame de Parabère le lutinait et soutenait qu'il n'était point amoureux, qu'il ne l'avait jamais été, qu'il ne le serait jamais.

― Ne me mettez pas au défi, madame ; je suis capable de faire mes preuves.

― Ce ne serait pas répondre. Il ne peut s'agir de moi dans cette affaire-ci.

― Et de qui donc ?

― De vous, de vos maîtresses, si vous en avez.

― Eh ! madame, tout le monde en France a des maîtresses, depuis M. le régent jusqu'à moi ; ce n'est pas si difficile.

― Cela serait une impertinence si je m'en cachais ; mais vous ne m'atteindrez point, je vous en préviens ; je suis maintenant au-dessus de tout cela, j'ai payé ma dette.

― Alors, madame, que me voulez-vous ?

― Je veux que vous racontiez la vie de votre coeur.

― Que vous importe ?

― Plus que vous ne pensez. Vous avez tant d'ennemis ! on prétend que vous n'en avez pas.

― Je n'ai pas de coeur ou je n'ai pas d'ennemis ?

― Je vous accorde l'un et l'autre. Mais prouvez.

― Racontez, racontez, m'écriai-je à mon tour ; on m'a assuré que c'était une curieuse aventure.

― Et, pour vous donner l'exemple, la marquise va vous dire ce qu'elle a fait ce matin.

J'y consentis ; j'étais contente de nommer Larnage et de parler de lui. Les pensées ne suffisent pas lorsqu'on aime d'une certaine façon, on a besoin de la réplique ; c'est une balle qui se renvoie, on n'y saurait jouer tout seul.

Après mon récit, fort tronqué, on le comprend, Voltaire n'eut plus d'excuse.

― Seulement, ajouta-t-il, vous le voulez, je dirai tout, je ne ferai pas comme madame du Deffand ; elle vous a caché le plus joli.

― Vous croyez ?

― Ah ! madame, vous le croyez encore bien plus que moi. Je commence.

« Je ne vous parlerai pas du digne M. Arouet, mon père ; de mon parrain, l'abbé de Châteauneuf ; de ma protectrice mademoiselle de Lenclos ; vous les savez par coeur. Cependant, je leur dois à chacun une parcelle de mon esprit et de mes sentiments. Il y a en moi du notaire par l'ordre et l'économie, de l'abbé, homme d'esprit, par mes pensées, et de l'Aspasie par mes inclinations.

Ceci était parfaitement vrai ; on ne fit jamais de lui un portrait plus ressemblant.

― Mon père n'aimait point les vers. J'eus le malheur d'en vouloir faire et nous nous brouillâmes. Il m'avait envoyé chez un procureur, je n'y restai point ; je courais les champs, les ruelles et les théâtres, au lieu de rester le nez sur les exploits. M. Arouet me menaça de sa malédiction, j'eus l'outrecuidance de croire qu'il y regarderait à deux fois, je me trompais : on allait me chasser lorsque mon parrain vint à mon secours et m'envoya à la Haye chez son frère, le marquis de Châteauneuf.

« Ici, madame la marquise, vous serez confondue, car c'est justement de mon premier amour qu'il va être question. Je me demande quelquefois si jamais un autre pourra lui ressembler, et je ne le crois pas. Je ne serai plus dans les dispositions où j'étais ; je n'aurai plus le coeur ouvert ainsi que je l'avais alors ; on me trompera davantage, j'en suis convaincu, mais je ne serai plus si heureux de l'être ; enfin je n'aurai plus vingt ans, et c'est une perte dont on ne se console pas.

― Le croyez-vous ? demanda la marquise. Quant à moi, je n'y voudrais pas retourner, s'il me fallait les payer aussi cher que je les ai payés une fois.

― Madame, c'est placer à fonds perdus, et vous savez que les intérêts sont doubles alors.

Chapitre XLV

― Je fus donc envoyé à la Haye par mon parrain, continua Voltaire ; j'y arrivai avec des intentions de révolte et des dispositions de tristesse à mourir. Je ne voulus d'abord voir personne, je me renfermai dans la famille de mon protecteur, et je me consolai en lisant, en faisant des vers, de cette colère paternelle, à laquelle je devais tous mes maux.

« Je me perdais souvent dans cette campagne si extraordinaire de Hollande ; c'est en rentrant un soir, après avoir été indignement traité dans un village, où j'avais passé la journée, que m'échappa cette exclamation :

« – Adieu, canards, canaux, canailles !

« Je dirigeai mes pas d'un autre côté, où je trouvai un point de vue relativement pittoresque. Je m'établis, comme madame la marquise du Deffand, ce matin, au bord d'une fontaine, et je me mis à écrire ; c'étaient des pensées, des vers, de la prose, des regrets, je ne sais quelle rapsodie qui montrait l'état de mon âme.

« Pendant que j'étais ainsi, un grand chien de chasse, fort beau, s'élança tout à coup vers moi et culbuta, dans sa gaieté, tous mes papiers. Je ne pus retenir une exclamation d'impatience en bon français ; aussitôt un éclat de rire perlé et une joyeuse interpellation en excellent parisien, frappèrent mon oreille. Je me retournai, j'étais en face de trois jeunes filles, dont une était admirablement belle, les deux autres l'étaient aussi ; mais, à côté d'elle, on ne les regardait plus.

« Je me levai, un peu interdit ; elles continuèrent à rire, la plus belle un peu en arrière et moins que les autres. Je balbutiai des excuses, elles rirent plus fort ; après avoir bien ri, la plus âgée me dit, riant toujours :

― Vous êtes Français, n'est-ce pas, monsieur ? Il n'y a pas dans toute la Hollande un mein herr capable de jurer ainsi.

« C'était là un singulier début pour entrer en connaissance, convenez-en. J'ai remarqué que, dans la vie, les choses singulières, même impossibles, réussissent mieux que les autres.

« Je retrouvai mon esprit éteint sous les rayons de cette beauté royale et je répondis je ne sais quoi d'assez bien tourné, à quoi la demoiselle répliqua, en me demandant mon nom.

Je n'avais pas de raison pour le cacher, je le dis.

« J'avais dix-neuf ans et ce nom n'était coupable alors que devant mon père.

« – Monsieur Arouet, reprit-elle, nous vous remercions de votre complaisance, et nous devons la reconnaître en vous rendant la pareille. Nous sommes les filles de madame Dunoyer, illustre proscrite française, et nous ne tenons pas un rang modeste dans la société, comme vous pouvez le savoir.

« Celle-là était une petite orgueilleuse, une digne fille de sa mère ; l'autre était une amie ; et cette si belle créature qui ne disait rien, était la seconde mademoiselle Dunoyer, ne ressemblant pas à sa famille, et bien digne d'un meilleur sort. Elle devint très rouge, à ce discours de sa soeur, et me dit :

« – Excusez-nous, monsieur ; ma soeur et mon amie veulent jouer sans doute, elles n'ont point l'intention de vous déranger ; c'est une plaisanterie, dont elles ne sentent pas la portée. Vous savez notre nom, nous connaissons le vôtre, nous ne l'oublierons point. Et vous viendrez voir ma mère, monsieur : elle ne nous pardonnerait pas de manquer à ce que nous vous devons en ne vous y engageant pas.

― Je ne vois personne, mademoiselle, personne absolument ; je suis souffrant, triste...

― Malheureux, peut-être ? interrompit la belle enfant. Ah ! monsieur, venez chez nous alors.

« Elle accompagna ces mots du sourire le plus touchant, et d'un regard céleste, qui me fit battre le coeur.

― J'irai mademoiselle, j'irai !... m'écriai-je. Qui résisterait à votre prière ?

― Monsieur, que ce ne soit pas pour pleurer, poursuivit la soeur aînée ; nous n'aimons qu'à rire chez nous.

« J'aurais volontiers dit à celle-ci des injures ; elle s'en aperçut et se mit à me turlupiner. Sans sa soeur, je ne sais comment je l'aurais traitée ; au lieu de cela, j'implorai la faveur de les reconduire. On ne me repoussa point ; nous rentrâmes ensemble dans la ville, j'allai jusqu'à leur maison mais je refusai de monter, malgré leurs instances ; j'avais besoin d'être seul.

« Le beau visage de mademoiselle Dunoyer, sa voix si douce, son regard voilé, sa tristesse, étaient l'occupation unique de mon esprit et de mon coeur. Je ne songeais qu'à elle, jour et nuit cependant je n'avais pas encore répondu à l'invitation qu'on m'avait faite, lorsqu'un matin je reçus une lettre de reproches fort obligeants, écrits par madame Dunoyer elle-même. Elle m'engageait à dîner pour le lendemain.

« Vous connaissez sans doute de nom cette grande intrigante, qui, pour faire parler d'elle, a employé mille moyens, et n'a vécu pendant bien des années que de libelles, de calomnies, de brocantages littéraires, et de toutes les ordures que peut enfanter un cerveau dépravé, joint à un coeur sans foi, à une conscience sans principes.

« Je savais cela ; mais sa fille n'était pas coupable, sa fille était belle comme le jour, touchante, douce, pleine de charmes ; je me sentais disposé à l'aimer doublement, à cause d'elle et à cause de son malheur. Je restai longtemps irrésolu, enfin je me décidai et j'écrivis une lettre fort honnête, pour m'excuser et accepter l'invitation.

« La journée me parut éternelle, je ne dormis pas de la nuit, et j'arrivai le lendemain une heure plus tôt qu'il ne fallait. On me remercia de mon empressement. Madame Dunoyer fut très accueillante, elle connaissait ma famille et m'en parla fort, elle me parla de M. de Châteauneuf, de tous mes amis de France et m'intéressa trop pour me laisser le temps de l'examiner.

« La compagnie fut nombreuse et choisie, des étrangers en grande quantité, des protestants réfugiés, des mécontents. On causa librement à table, on joua, on fit des lectures : de tout cela je m'inquiétai médiocrement. Je ne quittai point ma belle infante, le causai avec elle, à demi-voix, comme si nous eussions été seuls ; je l'intéressai à moi ; sans oser lui parler de mon amour, je le lui laissai lire dans mes yeux, et, quand je la quittai, ce fut après avoir obtenu la permission de revenir le lendemain, de revenir tous les jours.

« Je n'y manquai pas une seule fois, elle devint l'unique occupation de ma vie, et, quoi qu'en dise madame de Parabère, cet amour pouvait aller de pair avec les amours célèbres, avec les passions les plus violentes. Elle m'aima bientôt aussi ; les véritables sentiments se communiquent presque toujours.

« Madame Dunoyer sembla ne s'apercevoir de rien ; je lui ai soupçonné des motifs d'intérêt, des vues sur la fortune de mon père, car nous ne nous cachions point. Quelle mécanique comptait-elle faire jouer ? Je ne l'ai jamais su, je ne m'en doute pas encore. Nous rompîmes toutes ses visées, et nous fîmes de notre côté des plans qu'elle contraria par la même raison.

« La pauvre enfant était malheureuse à mourir, elle haïssait les menées de sa mère, elle le lui avait dit hautement, elle avait plusieurs fois refusé de s'allier à des projets malhonnêtes ; aussi était-elle détestée par cette marâtre. Elle voulait la tenir en esclave, la rendre sa victime, l'empêcher de secouer le joug, dans la crainte qu'elle ne parlât de ses intrigues et qu'elle ne les fît échouer. Cette vie pour elle n'était plus tenable, elle cherchait les moyens de s'en débarrasser lorsque je me présentai, et que je devins en même temps son confident et son amant.

― Son amant, déjà ?

― Oh ! bien honnêtement, madame. Nous voulions nous marier, et nous n'avions point de mauvaises pensées. J'allai assidûment dans la maison, madame Dunoyer n'imaginait pas dans quel but ; elle voyait que j'aimais sa fille, elle devinait l'amour de celle-ci, sans y attacher d'autre importance que celle de me gouverner à sa fantaisie et de m'amener à lui obéir en tout.

« En mettant les choses à la dernière extrémité, le fils d'un notaire de Paris, d'une honnête fortune, était un parti assez sortable pour une exilée. Elle me reconnaissait quelques moyens, je n'avais que dix-huit ans, je serais facile à conduire et, dans tous les cas, gendre ou non, je lui servirais.

« Ce n'était pas notre compte, à ma belle et à moi. Nous ne voulions point rester sous cette férule, elle était trop malheureuse avec sa mère pour me faire partager ce malheur. Notre jeune âge nous ôtait la possibilité de nous unir sans la permission de nos parents, qui nous la refuseraient ; nous résolûmes de nous en passer et nous préparâmes notre fuite. C'était un petit projet assez téméraire qu'un enlèvement, et dans une ville comme la Haye, où tout se sait, où l'on s'observe autant que dans nos plus petites bicoques de province.

« Je conduisis cependant la chose ; tout était prêt, nous allions partir ; j'aimais passionnément mademoiselle Dunoyer, et j'eus le tort de montrer ma joie d'une façon trop claire la veille de notre délivrance.

Chapitre XLVI

« Nous étions dans un beau jardin près de la ville, où je me promenais souvent avec ces dames ; il faisait une soirée admirable. La Hollande est le pays des fleurs, nous en étions embaumés, c'était délicieux ; j'aurais voulu faire des vers toute la soirée et ne parler qu'ainsi, ils me venaient tout rimés sur les lèvres. Madame Dunoyer trouva en moi quelque chose d'extraordinaire et me le dit.

« – Qu'avez-vous donc, monsieur Arouet ? Vous rayonnez ce soir.

« – Je ne sais, madame, je suis heureux, bien heureux. Cette belle nuit, ces roses, ces jonquilles, ces tulipes, la société qui m'entoure... Je ne puis m'exprimer... Pardonnez-moi.

« La mère était une fine mouche. Elle regarda sa fille et trouva sur ses traits la réverbération de ma joie. Elle eut un soupçon.

« – Qu'ont-ils donc tous les deux ? se demanda-t-elle ; observons bien et voyons ce qui arrivera.

« Elle ne nous quittait pas du regard, en effet. Nous ne nous en inquiétions guère et nous nous lancions des oeillades, des mots, des promesses, dont quelques-unes étaient trop significatives pour ne pas confirmer les soupçons de notre argus.

« Elle se leva pour partir ; la compagnie était nombreuse, chacun se rapprocha de qui lui plaisait, on devine bien à qui je donnai la main. Madame Dunoyer ne s'y opposa pas, elle n'eut pas même l'air d'y prendre garde, mais elle marcha derrière nous et nous écouta.

― Quel bonheur, mademoiselle ! disais-je en me croyant sûr de ne pas être entendu.

La jeune fille répondit par un soupir.

― C'est donc demain ! Vous serez disposée, n'est-ce pas ?

― Oui, soyez tranquille.

« Ces mots, timidement prononcés, arrivaient plutôt à mon coeur qu'à mon oreille.

― C'est toujours à la porte du Temple, je ne me trompe point. La chaise sera toute prête dans la petite rue ; nous n'aurons qu'à y monter, et votre supplice sera fini, et nous ne nous quitterons plus.

― Mais, monsieur Arouet, je serai votre femme ?

― En doutez-vous ? Ce serait m'injurier, ce serait me méconnaître. Oui, vous serez ma femme devant les hommes comme vous l'êtes déjà devant Dieu et devant ma conscience.

« Et nous nous perdions dans de doux projets, dans des joies sans fin pour l'avenir. Nous irions vivre en Angleterre, ce pays nous plairait à tous les deux. Ma déité se ferait catholique, non pas que je l'en pressasse, ni qu'elle eût une conviction bien arrêtée, mais pour ne pas être de la religion de sa mère, afin de ne la voir ni en ce monde ni dans l'autre.

« Vous comprenez l'effet produit sur notre écouteuse par ces beaux discours. Les amoureux sont imprudents, à cet âge surtout. Perdus en nous-mêmes, nous ne prenions même pas la peine de retourner la tête. Nous ne savions plus qu'il existât au monde d'autres êtres que nous deux. Nous devions payer cher notre étourderie !

« Madame Dunoyer ne laissa rien paraître. On rentrait chez elle pour souper. Elle fut aussi amusante, aussi agréable qu'à l'ordinaire. La compagnie ne se sépara que fort tard ; la maîtresse de la maison m'honora d'une attention particulière et causa très longtemps avec moi. Elle me questionna sur ma famille, sur les intentions de mon père à mon égard, sur le sujet de notre discussion et sur la probabilité de mon retour en grâce.

― Mon Dieu ! madame, répondis-je, la chose ne s'arrangera pas facilement ; mon père veut faire de moi un procureur : moi, je n'aime que la poésie, pour laquelle il professe un mépris profond. Je ne céderai pas, lui non plus, et Dieu seul sait ce qui adviendra de tout ceci.

― Quoi ! monsieur votre père ne cédera pas, c'est certain ?

― Du moins, il tiendra bon longtemps, et, s'il s'adoucit, ce ne sera qu'après des prières et des difficultés infinies.

― Pardonnez-moi cette indiscrétion, l'intérêt que je vous porte en est la seule excuse. Ne puis-je rien pour vous ? J'ai des amis puissants sans en avoir l'air. Je serais heureuse de vous aider, de contribuer à doter mon pays d'un grand poète de plus.

― Hélas ! madame, serai-je un grand poète ? Je ne sais. Ce que je sais bien, par exemple, c'est que je serais un mauvais procureur.

― Vous avez des dispositions merveilleuses à la poésie, il est impossible que vous ne réussissiez pas. Dans tous les cas, employez-moi, comptez-moi tout à votre service.

« Je ne devinai pas d'où me venait cette obligeance ; cependant le regard n'était pas bon, je sentis un piège et l'idée me vint de prévenir mademoiselle Dunoyer ; sa mère veilla si bien, qu'il n'y eut pas moyen de la rejoindre et que je dus me retirer sans avoir échangé une parole avec elle.

« Lorsque nous fûmes tous dehors, les dames rentrèrent : le bruit s'éteignit peu à peu dans la maison ; ma maîtresse venait de se coucher, elle entendit ouvrir sa porte et elle aperçut une lumière. Sa mère entra, les yeux remplis de tempêtes ; elle s'approcha du lit de la pauvre enfant, et, sans préparation, sans hésitation, elle alla droit au but.

― Donnez-moi la clef de vos coffres, demanda-t-elle.

― Pour quoi faire, madame ?

― Parce que j'y veux chercher et que c'est mon droit je pense.

― Il n'y a rien dans mes coffres, je vous assure.

― Il y a ce que j'y veux voir et ce que je suis sûre d'y trouver, la preuve de vos beaux projets. Donnez vite.

― Quels projets, madame ? poursuivit-elle tremblante.

― Je sais tout, vous dis-je ; ne continuez pas. Votre muguet n'en est pas encore où il pense, et je lui apprendrai à enlever des demoiselles de condition, mineures, le petit-fils de tabellion qu'il est !

Mademoiselle Dunoyer, accoutumée à l'oppression, eût cédé dans toute autre circonstance ; mais il s'agissait de notre amour, elle résista.

― Vous n'aurez pas ces clefs, madame ; c'est un abus de votre pouvoir.

― Vraiment ! je n'ai pas le droit, moi, votre mère, de vous demander les lettres de votre galant, surtout lorsque vous songez à déshonorer notre nom, en vous enfuyant demain avec ce poète crotté ? Si vous ne donnez pas ces clefs, je briserai les serrures, et, dans tous les cas, vous ne sortirez pas de cette chambre, je vous en réponds.

« Elle aperçut sur une chaise les poches de sa fille. Par un mouvement maladroit de celle-ci, qui chercha à allonger le bras pour s'en emparer, elle comprit que là se trouvait l'objet en litige, et saisit vivement les malheureuses poches qui devaient changer ma destinée.

Hélas ! ces clefs y étaient en effet. Les coffres furent ouverts ; l'enfant se tordait les bras de désespoir et jetait les hauts cris. On y était accoutumé dans la maison et nul ne s'en inquiéta. La mère fureta partout, s'empara de ma volumineuse correspondance, où se trouvait au long notre plan de fuite, suivant l'inconséquence habituelle d'un amoureux de dix-huit ans.

Me voilà donc entre les mains de cette méchante femme, qui pouvait m'inquiéter sérieusement et me faire pendre ; car, à la rigueur, sa fille était mineure, et le rapt était flagrant, je n'avais rien caché. Elle passa deux heures à bien convaincre la malheureuse de sa puissance et de ce qui allait arriver ; puis elle se retira, emportant les pièces et renfermant à double tour sa victime, désormais retombée plus que jamais en son pouvoir.

Pendant ce temps, je ne m'en doutais guère, j'étais accoudé sur ma fenêtre, je contemplais la belle nuit, j'admirais la lune, je me laissais aller à des élans poétiques et amoureux ; je rêvais enfin avec mon imagination et avec mon coeur. Je ne me couchai point : j'attendais l'aurore muni d'une impatience que vous comprenez : ce jour devait être le plus beau de ma vie, ma douce bergère allait m'appartenir entièrement et pour toujours.

« Je fis les plus charmants préparatifs, je soignai ma toilette avec attention, je cueillis toutes les fleurs des jardins, pour en composer un bouquet : elles les aimait tant ! Je réunis mes plus jolis joyaux, mes effets les plus neufs. Je ne voulais pas que son regard tombât sur ce petit portemanteau, préparé pour notre fuite, sans en être réjoui. Ce fut un moment délicieux.

Après, j'allai voir notre chaise, m'assurer encore des chevaux, des postillons ; je craignais le moindre retard, la moindre anicroche ; d'ailleurs, c'était toujours m'occuper d'elle. Le temps passait, encore une heure, et je la rejoindrais, et je pourrais l'attendre, au moins. J'avais erré autour de sa maison. Tout était fermé, ses fenêtres comme les autres : j'en eus un terrible tourment de coeur et un mauvais pressentiment. Cependant, je n'osai pas m'informer, de peur d'apprendre.

Je rentrai une dernière fois chez moi pour écrire à M. de Châteauneuf, je croyais bien ne plus revenir. J'étais à ma table, lorsqu'on frappa assez fièrement.

Ma première idée fut de ne pas répondre : c'était un fâcheux peut-être qui me retiendrait. On redoubla, il me fallut bien ouvrir ; je reconnus la voix de mon protecteur.

― Dépêchez-vous, mon enfant ! dit-il ; il s'agit d'une chose importante.

Comme tous ceux qui aiment, je ne pensais qu'à mon amour ; je le vis menacé et je me hâtai d'introduire mon officieux ami. Quelle affaire importante pouvais-je avoir en effet, en dehors des projets de mon coeur ? Pour cette fois, je ne me trompais pas.

« – Mon enfant, me dit M. de Châteauneuf, vous avez commis une grande étourderie et vous me mettez dans un immense embarras.

« – Comment monsieur ?

« – Est-il possible qu'un garçon d'esprit comme vous se place dans une position aussi ridicule ! Vous aimez une jeune fille, vous voulez l'enlever et vous avez la stupidité de l'écrire, pour donner des armes contre vous !

« – Que voulez-vous dire, monsieur ? demandai-je tout tremblant.

« – Vous le savez parfaitement, ce que je veux dire. Votre belle affaire est manquée : la mère a tout découvert, elle a emmené ce matin sa fille à la campagne, afin de vous dépayser, et rendez grâce à Dieu qui vous sauve d'une belle folie.

« Les larmes me vinrent aux yeux, je les retins par vergogne.

― Ecoutez-moi donc et tâchons de vous tirer de là ; car vous vous êtes jeté dans un guêpier. Je suis obligé de vous signifier ceci, trop heureux encore d'avoir pu obtenir cet arrangement : ou quittez la Hollande, ou cessez toute relation avec mademoiselle Dunoyer. Jurez que vous ne la reverrez plus, que vous ne chercherez plus à lui écrire et que vous l'oublierez enfin complètement.

« Je devenais rouge, pâle, vert ; je me sentais défaillir, et je ne répondais pas.

« – Songez-y, monsieur, poursuivit mon mentor, sans mon intervention, on vous menaçait tout au moins des galères. Vous êtes entre les mains d'une intrigante, d'une femme de mauvaise foi qui peut vous perdre et qui ne s'en privera pas, si elle y voit son intérêt, ou si vous l'y forcez ; songez-y, je le répète.

« Je balbutiai, je ne savais trop ce que je disais. Je ne voyais qu'une chose, ma pauvre amie retombée sous ce joug terrible. Je frémissais à l'idée des mauvais traitements auxquels elle était en butte, je ne songeais pas à moi, les menaces ne m'effrayaient pas ; j'aurais tout donné, même ma liberté, pour qu'elle fût tranquille. Vous voyez que j'aimais bien, madame la marquise.

M. de Châteauneuf me chapitra de la sorte pendant plus d'une heure. J'eus le temps de me remettre et je réfléchis que l'essentiel était de ne pas quitter la place, qu'un serment extorqué les galères sur la gorge, ne signifiait rien ; je promis donc de ne plus revoir mon amie, et j'obtins la permission de rester.

Mais quelle douleur lorsque je fus seul, lorsque je pus mesurer l'étendue de ma perte ! Tout ce qui m'entourait m'était odieux ; ces apprêts faits avec tant de bonheur, ces fleurs encore si fraîches, cette lettre commencée, c'étaient autant de reproches, de remords même. Sans moi, sans mon funeste amour, la pauvre fille n'aurait pas eu ce surcroît de chagrins ; maintenant, on la tourmenterait doublement et je ne m'en consolais pas.

J'avais obtenu la permission de ne pas paraître, je pris mon chapeau et je me sauvai dans la campagne ; je fuyais ces lieux où elle n'était plus, ces lieux témoins de tant de joies, de tant d'espérances déçues. Je ne rentrai pas même le soir. Dieu m'en est témoin, j'errais sans intention de chercher mon amie, j'ignorais où on l'avait conduite ; c'eût été de ma part folie et déraison que de songer à la revoir.

Le lendemain, dès l'aube, – j'avais couché dans une ferme, où l'hospitalité me fut accordée sur ma bonne mine, – le lendemain, dès l'aube, après un léger et frugal repas, je repris ma route.

J'allais le long d'un chemin fleuri, garni de gazons et de pâquerettes, avec un petit ruisseau qui le suivait, murmurant à ma gauche. J'étais seul et je ne retenais pas mes larmes ; mon coeur, inondé de mille sentiments divers, aimait avec la plénitude de mon inexpérience et avec la surabondance de mon imagination. Ceci ressemble au récit de Mascarille, mais il me faut bien rendre ce que j'éprouvais, et il y avait un peu d'emphase dans mes impressions, il y en a dans celles des jeunes poètes.

Tout à coup un bruit de voix me fit tressaillir ; je levai la tête et j'aperçus, de l'autre côté du ruisseau, une jolie paysanne assise gardant des moutons ; elle parlait à son chien, en me regardant, et elle lui parlait de moi, ce qui me fit comprendre sa ruse.

― Va, mon cher Fidèle, va près de ce jeune monsieur qui pleure : demande― lui ce qu'il lui faut, si nous ne pouvons rien pour lui ; demande-lui s'il veut se reposer chez nous ; il ne te refusera pas, toi, mon bon chien, avec tes beaux yeux qui parlent.

La paysanne n'employa pas ces mots, vous le comprenez, mais ce fut là ce qu'elle dit. Je m'arrêtai et je la regardai à mon tour : le chien avait déjà franchi le ruisseau et tournait autour de moi, en me faisant mille caresses.

― Répondez à Fidèle, mon jeune monsieur, continua la bonne fille, et ne nous épargnez pas tous les deux ; je ne puis voir pleurer un homme sans avoir envie de le consoler.

Ce discours fut fait en hollandais, que je comprenais sans savoir y répondre. J'appelai ma grammaire à mon secours, et je tâchai de lui faire entendre que j'étais étranger, que je pleurais ma maîtresse, et que je n'avais besoin de rien, en la remerciant de sa compassion. Elle m'écouta sans se moquer de moi, au contraire : en apprenant que j'avais des chagrins d'amour, elle m'engagea à passer le ruisseau et à venir m'asseoir auprès d'elle.

Je ne me fis pas prier, Fidèle me suivit. La bonne fille m'interrogea, employa l'attention de son coeur à écouter mes réponses ; et enfin, moitié causant, moitié rêvant, je demeurai là jusqu'au soir.

L'heure vint de rentrer son troupeau. La fillette me proposa de la suivre, m'assura qu'on me recevrait bien chez elle, que je pourrais même aller au château, habité par des Français, réfugiés à la révocation de l'édit de Nantes ; on serait charmé de voir un compatriote.

J'ignorais où le hasard m'avait conduit ; lorsque j'entendis nommer cette maison, j'eus comme un éblouissement. J'avais rencontré ces protestants chez madame Dunoyer, dont ils étaient les amis ; elle allait souvent à cette campagne, et peut-être était-ce là qu'on avait conduit ma maîtresse. Cette circonstance me commandait une prudence extrême. J'acceptai en me faisant prier, puis je recommençai l'interrogatoire, mais dans une autre direction.

La bergère ne savait rien, s'il y avait à savoir ; elle était restée fort peu de temps au logis depuis la veille ; je m'assurai pourtant qu'elle m'aiderait, et je me mis à sa suite, en tâchant de l'intéresser à moi de plus en plus.

Nous arrivâmes à la nuit tombante. On était déjà prêt à souper. Elle me présenta à son père, le fermier de cette terre ; il m'accueillit bien, me pria de m'asseoir et ne m'en demanda pas davantage.

On est plus défiant que cela en France.

Chapitre XLVII

J'avais faim, malgré mes peines ; la jeunesse ne perd pas ses droits. Je me mis à table avec les villageois. Ma présence ne les gêna guère ; je semblais de condition modeste, j'étais triste, silencieux. Après un quart d'heure, ils ne se souvinrent plus que j'étais là. Ils se mirent à parler de leurs maîtres, suivant l'usage immémorial des valets.

― Oui, disait la fermière, cette pauvre jeune demoiselle est bien malade ; tout le monde au château en a grand soin, et pourtant elle ne cesse de pleurer.

― L'as-tu vue ?

― Certainement, je l'ai vue quand on l'a amenée hier matin, elle est très douce et très jolie.

Le coeur me battit, je commençais à n'avoir plus de doutes ; ce devait être elle. Je redoublai d'attention.

― Sa mère est-elle là ?

― Non, il n'y a que sa soeur et une vieille gouvernante ; sa mère est retournée à la Haye pour poursuivre le galant. Elle ferait mieux de les marier ; car, tôt ou tard, ils se rapprocheront, et elle les rendra deux fois coupables, puisqu'ils lui désobéiront de nouveau.

― Veux-tu te taire et ne pas dire cela devant ta fille !

― Mon cher, ma fille ne sera jamais contrariée dans son inclination, ainsi elle ne pensera guère à nous désobéir.

― Pauvre jeune demoiselle ! reprenait mon amie Groschen, j'irai la voir tout à l'heure.

Je l'aurais embrassée de bon coeur pour ces paroles. J'attendais impatiemment la fin du souper. Dès qu'on fut levé de table, j'emmenai Groschen dans le jardin et j'essayai de lui faire comprendre ce qui arrivait. Son oeil intelligent dévorait mes paroles.

― C'est votre maîtresse ! s'écria-t-elle, celle que vous pleuriez dans le petit chemin quand je vous ai rencontré ? Oh ! j'irai la voir deux fois plus vite, je lui dirai que vous êtes là, et de ne pas se désoler, puisque vous l'aimez si bien.

Nous nous entendîmes à merveille à dater de ce moment.

J'arrachai une feuille de mes tablettes et j'écrivis quelques mots que Groschen se chargea de remettre, et dès cet instant je repris courage ; j'avais retrouvé si miraculeusement ma maîtresse, qu'il me sembla impossible de la perdre désormais.

La lettre fut remise ; mon intelligente messagère m'apporta la réponse, qui était une action de grâce au Seigneur. Ma belle amie supporterait tout puisqu'elle me savait près d'elle, puisqu'un moyen de correspondre lui était offert. Elle attendait de mes lettres fréquemment, elle m'instruirait de ce qui arriverait ; elle m'engageait à retourner à la ville pour ne pas donner de soupçons, et m'assurait que désormais elle aurait du courage si nous voulions reprendre nos anciens projets.

Je lui obéis de point en point. Grâce à notre confidente, j'appris qu'il existait un autre chemin qui me conduirait à la ville très promptement, et je me déterminai à rentrer le soir même, bien qu'il fût tout près de dix heures, une plus longue absence donnerait lieu à des commentaires. Nous convînmes avec Groschen que, tous les deux jours, nous nous trouverions à un rendez― vous différent, qu'elle me donnerait des nouvelles et prendrait des miennes, et que ma belle amie tâcherait de m'écrire le plus souvent possible.

Je trouvai M. de Châteauneuf fort inquiet de moi, on croyait presque que je m'étais noyé par excès de désespoir. Si je n'avais pas reparu le lendemain, l'on eût fait un mauvais parti à madame Dunoyer ; mes amis étaient furieux.

On ne me parla plus de rien, je repris mon train de vie ordinaire ; on espéra que j'oublierais. Il me fut proposé beaucoup de divertissements, je les acceptai, pourvu qu'ils ne m'empêchassent pas de me rendre près de ma gardeuse de moutons, assez jolie pour jouer le premier rôle dans mon intrigue amoureuse, je vous le jure.

La correspondance continua : quant à se voir, pas moyen d'y penser : mon infante était gardée à vue, elle pouvait à peine griffonner quelques mots au crayon, et lire mes lettres à la dérobée. Il fallait de la patience, nous en avions ; j'en avais moins qu'elle, bien qu'elle souffrît plus que moi. Ses souffrances me brisaient le coeur, et elle me les cachait encore !

Mon père m'écrivait que je pouvais revenir, qu'il ne me demandait que de paraître chez son procureur et de m'astreindre à l'étude des lois. Il ne m'empêcherait pas de suivre ma vocation poétique, si je pouvais allier l'un avec l'autre : il me remettrait même l'argent légué par mademoiselle de Lenclos pour m'acheter des livres, à la condition que j'en prendrais en même temps pour sa profession et pour celle que je convoitais. C'était donc seulement une concession à faire. Je voulais rester en Hollande, je refusai.

« Le temps se passa, madame Dunoyer ne découvrit rien. Elle me crut résigné et infidèle, peut-être, et fit revenir sa fille de la Haye. Notre correspondance en aurait souffert si Groschen ne fût venue à notre aide. Elle supplia sa maîtresse de l'emmener à la ville, celle-ci ne s'y refusa point ; elle aimait cette enfant et elle était de celles qui encouragent les ambitions.

On la décrassa, on l'habilla, on la maniéra et l'on fit d'elle une soubrette non moins mutine que Lisette et Marton. Elle fut plus près de moi, nous nous voyions plus souvent, par conséquent les poulets marchaient plus vite. Ils marchèrent trop bien ! madame Dunoyer, qui s'y connaissait, trouva sa fille bien tranquille et bien courageuse ; elle en chercha la raison, et n'eut pas de peine à la découvrir.

Vous jugez !

« Pour cette fois, pas de rémission. Ma maîtresse fut prise, sans qu'on lui laissât le temps de s'habiller pour ainsi dire, et emmenée chez un ministre, l'épouvantail de tout le troupeau. On l'y enferma sous clef, avec défense de voir personne, pas même sa soeur, pas même sa mère ; celle-ci avait peur, je crois, de se laisser séduire aussi et de cesser de s'être fidèle.

« Quant à moi, M. de Châteauneuf se montra sévère, il me rappela la parole que j'avais donnée et me représenta qu'en ne la tenant point j'avais manqué à l'honneur.

― Je vous demande pardon, monsieur, répliquai-je ; mais monsieur votre frère, mon parrain, m'a souvent répété qu'en amour les paroles ne comptaient pas, et, en vous donnant celle-ci, je n'avais pas l'intention de la tenir.

Il n'eut rien à me répondre, c'était la vérité. Seulement, il me prévint qu'il fallait cesser toutes mes entreprises, ou qu'il n'y aurait plus moyen de s'occuper de moi.

« Je répliquai, le coeur très gros, que je le remerciais beaucoup, qu'il me fallait en effet renoncer à mes entreprises, puisque mademoiselle Dunoyer m'était ravie, mais que je ne pouvais rester davantage à la Haye, que j'y mourrais de chagrin, en même temps si près et si loin d'elle, et que j'allais prier mon père de me laisser partir pour l'Amérique, puisqu'il me refusait l'autorisation de rentrer dans mon pays.

« Mon protecteur se moqua de moi, m'assura que je me consolerais sans aller si loin, que je ferais mieux de ne pas attendre à le prouver, que c'était du temps perdu et que je m'en repentirais plus tard.

Je ne m'en suis pas encore repenti.

Je me complaisais, au contraire, dans mes regrets et ma mélancolie ; je pensais beaucoup, je sondais les impressions de mon esprit et de mon âme ; cette étude ne m'a pas été inutile. Je fus éveillé un beau matin par un coup inattendu.

Madame Dunoyer avait adopté un singulier plan de vengeance : elle réunit mes lettres à sa fille, les arrangea à sa façon et les fit imprimer. C'est le premier de mes ouvrages qui ait vu le jour.

Il en résulta que toute l'Europe connut cette intrigue et que je fus posé comme un séducteur, moi, l'amant le plus timide de l'univers entier.

Il y eut à la Haye comme un soulèvement contre moi. On m'eût lapidé dans les salons si j'y avais paru.

Mon premier mouvement fut de me défendre et de revendiquer la vérité ; M. de Châteauneuf m'en empêcha. Il me représenta qu'en remuant le scandale, je le rendrais plus marquant encore, que je devais seulement désavouer ces lettres falsifiées sans injurier personne, en mettant au défi mes accusateurs de me montrer les originaux.

Je fis une réclamation très mesurée dans la Gazette de Hollande ; je l'adressai à l'éditeur en plaçant madame Dunoyer hors de cause et sans avoir même l'air d'admettre qu'elle eût pu s'en mêler en quoi que ce fût. La lettre calma un peu mes adversaires, c'est-à-dire le monde des salons : car, pour madame Dunoyer, rien n'aurait pu la calmer qu'une soumission et des excuses de ma part. Mon père me fit dire que je pouvais rentrer chez lui : je ne me fis pas prier pour sortir d'un pays où j'avais tant souffert et où je ne conservais plus aucune espérance.

Depuis lors, je n'ai plus revu mademoiselle Dunoyer et j'ignore ce qu'elle est devenue... »

Voilà quelles furent les premières amours de Voltaire ; j'ai pensé qu'il serait curieux de les faire connaître ; elles ne sont pas très répandues dans le monde, et l'on ne s'occupe guère de lui à ce point de vue.

― Avez-vous eu d'autres maîtresses ? lui demanda madame de Parabère, curieuse comme une jeune chatte.

― Quant à cela, madame, j'en ai eu plusieurs : j'ai eu d'abord la Henriade, puis Oedipe, puis la Bastille, s'il vous plaît ; puis madame la maréchale de Villars, que j'ai adorée et qui ne me l'a jamais rendu. J'ai fait un nouveau voyage en Hollande avec l'excellente madame de Rupelmonde, que je n'adorais pas et qui m'aimait. Je me suis occupé de bien des ouvrages, j'ai mille plans dans la tête, et je suis décidé à devenir quelque chose dans ce siècle-ci, ne fût-ce que pour punir madame Dunoyer de ne m'avoir pas accepté comme gendre.

Je crois qu'en effet la Dunoyer, si elle a vécu, a dû se repentir souvent d'avoir enlevé sa fille à un parti de cette importance-là.

Nous avions donc écouté Voltaire et le temps ne nous avait pas semblé long. Nous nous disposions à nous séparer, lorsque les battants de la porte du pavillon s'ouvrirent, et un des huissiers annonça :

― Son Altesse royale, monseigneur le régent.

Chapitre XLVIII

Madame de Parabère se leva d'un mouvement brusque, comme si un serpent l'eût piquée. Voltaire et d'Argental se tinrent en arrière, saluant profondément et assez embarrassés de se trouver là. Moi, je restais debout à ma place ne croyant pas avoir rien à faire en tout ce qui se passerait. Le régent s'aperçut du trouble qu'il apportait.

― Je vous dérange peut-être ? demanda-t-il.

― Peut-être, monsieur, reprit avec hauteur madame de Parabère ; du moins l'on ne vous attendait pas.

― Et vous, madame, ajouta le prince en se tournant vers moi, est-ce que je vous dérange aussi ?

― Nullement, monseigneur ; nous écoutions M. de Voltaire.

― Eh bien, ne puis-je l'entendre aussi ?

― M. de Voltaire allait se retirer, M. d'Argental également, et nous...

― Qu'à cela ne tienne ! je ne les retiens pas, répliqua le prince avec le plus aimable sourire de congé.

Ils ne se le firent pas répéter deux fois, et, saluant encore ils sortirent.

Madame de Parabère les regarda tant qu'elle put les voir ; ensuite elle se retourna, d'un mouvement lent et gracieux vers le prince, et lui demanda ce qu'il venait faire chez elle à une pareille heure.

Celui-ci se trouva légèrement embarrassé, il affecta la plaisanterie.

― Ce que j'y viens faire, madame ? Mais ce que j'y suis venu faire tant de fois, depuis plusieurs années, souper et causer avec vous, si vous le voulez bien.

― Nous avons soupé, monseigneur ; on va vous faire servir, si vous le désirez ; quant à causer, je ne suis pas en train, madame du Deffand me remplacera.

― Mon Dieu ! marquise, quel changement ! Quoi ! vous avez déjà soupé, de si bonne heure ? Quoi ! vous refusez de causer, avec Philippe d'Orléans surtout ?

― Avec Philippe d'Orléans plus qu'avec tout autre, monseigneur.

― Et pourquoi ?

― Si Votre Altesse n'a pas de mémoire, moi, je me souviens.

― De la rancune ? Allons, marquise, ce n'est pas bien. Nous sommes au moins de vieux amis ; si nous ne sommes plus que cela.

― Encore moins cela, qu'autre chose, monsieur.

― Vraiment ?

― Et vous devez le comprendre. L'amitié se joint à l'estime, sans l'estime pas d'amitié, et je ne vous estime pas ; donc, je ne puis être votre amie.

Le régent rougit et se troubla de nouveau.

― On ne dit pas ces choses-là devant témoin, madame.

― Madame du Deffand était présente lorsque je vous l'ai dit pour la première fois, monsieur ; d'ailleurs, je ne crains pas les témoins, moi, et je vous le dirais devant toute la terre.

― Alors, madame, prenez que je ne suis pas venu, et permettez que je rentre au Palais-Royal sans tarder davantage.

― A votre aise, monseigneur. J'ai l'honneur de saluer Votre Altesse, et j'aurai celui de la reconduire, ainsi que c'est mon devoir.

Le prince éclata de rire.

― Allons, c'est bien joué ! vous êtes superbe dans vos colères : mais nous ne nous séparerons pas ainsi.

― Je vous demande pardon, monseigneur, nous nous séparerons.

― C'est bien résolu ?

― Absolument résolu.

― Adieu donc, madame.

― Adieu, monseigneur.

― Je m'en irai seul ? Vous ne voulez pas même me tenir compagnie quelques heures, par pitié, par charité ? Je suis triste, j'ai des embarras inextricables autour de moi, et pas un ami ce soir pour me consoler.

― Vous avez cent amis, monsieur ; appelez-les. Appelez vos maîtresses, madame de Sabran, madame de Tencin, madame de Phalaris et bien d'autres, dont le nom ne me revient point, j'ai oublié cette litanie.

J'aurais voulu faire comme Voltaire et d'Argental, j'eus l'idée d'en essayer et de disparaître sans rien dire. Je me levai doucement, pensant qu'on ne faisait pas attention à moi, et je me glissai vers la porte.

Mais madame de Parabère me guettait ; elle s'écria pour me rappeler :

― Où allez-vous ? dit-elle.

― Je rentre chez moi, lui répondis-je embarrassée. Il me semble qu'il en est temps.

― Un instant encore, je vous prie.

― Puisque je suis chassé, madame, je vous offre une place dans mon carrosse ; à cette heure, personne ne vous verra et vous me rendrez un vrai service, en ne me laissant pas rentrer tout seul.

― Vous voulez emmener la marquise au Palais-Royal ?

― Pourquoi pas, si cela lui convient ?

― Ce n'est pas moi qui m'y oppose.

― Bien vrai ?

― Oh ! parfaitement vrai.

― Un instant, monseigneur ! repris-je ; on dispose de moi, à ce qu'il paraît, sans mon autorisation, il ne s'agit pas du consentement de madame de Parabère, il s'agit du mien.

― Ma chère amie, vous y devriez aller pour vous instruire, mais n'y retournez pas demain. M. le régent est bon à voir une fois, on en garde un charmant souvenir alors.

― Vous faites les honneurs de ma personne, laissez madame du Deffand s'instruire par elle-même.

― Je ne l'en empêche pas, au contraire ; je gage seulement qu'elle ne le voudra point. C'est une femme d'esprit, monseigneur.

― Suis-je donc un sot, à votre sens, madame ?

― Je ne dis pas cela ; mais vous voyez qu'elle ne parle pas.

― Le silence est donc une preuve d'esprit ?

― Il y a des gens qui ont le silence bavard, et, prenez-y garde, la marquise est de ce nombre.

― Ne répondrez-vous pas, madame ? Serez-vous impitoyable comme madame de Parabère ? Il y aurait charité à me défendre.

― Monseigneur, j'ai bien assez de me défendre moi-même.

― Prenez garde, ma chère ! c'est avouer le danger.

― Danger ! et danger de quoi, madame ?

― Monseigneur, au lieu de cette sotte question, vous eussiez dû baiser ces mots-là au passage.

― Allons, marquise, vous vous moquez de moi, et vous voudriez m'engager plus qu'il ne me plaît.

― Tenez, ma reine, ne plaisantons pas et écoutez-moi. Vous êtes seule, vous êtes libre, vous arrivez à Paris, vous avez un sot mari, que nous avons envoyé bien loin, pour vous en débarrasser et nous aussi. Vous avez plus d'esprit qu'aucune de nous ; profitez de la circonstance, faites donc ce qu'aucune de nous n'a su faire : allez-vous-en avec ce bon prince, qui s'ennuie ce soir ; tenez-lui une compagnie de deux heures, sans le regarder autrement que comme un convive, apprenez-lui ce que vous êtes, ce que c'est qu'une personne de votre mérite, qui ne lui demande rien, et qui ne veut rien lui accorder. Ce sera une originalité dans votre vie et dans la sienne. Je souhaiterais bien d'être à votre place, je n'hésiterais pas, je vous en réponds. Vous aurez de Philippe d'Orléans ce que nulle n'en a jamais eu.

― C'est vrai, répliqua simplement le prince.

― Ne craignez rien. Vous ne le connaissez pas, il est parfaitement gentilhomme dans ses façons, il ne sera que ce que vous voudrez, il ne vous dira pas un mot que vous ne puissiez entendre ; je ne sais pas un homme plus respectueux, quand on lui impose le respect.

― Madame, vous me faites trop de grâce ; voilà que vous me flattez maintenant au lieu de vos injures de tout à l'heure.

― Je suis fantasque et je ne dis pas deux minutes de suite la même chose, vous le savez. Il me paraît original de vous mettre en face l'un de l'autre, ce soir ; je suis curieuse d'apprendre demain ce qu'aura produit une conversation entre vous deux, dans les circonstances où nous sommes. Si vous êtes spirituels, vous conviendrez que j'ai raison, et vous vous empresserez de vous en aller tout à l'heure, pour avoir plus de temps à rester ensemble.

Je ne m'expliquais pas la raison qui poussait madame de Parabère à me vouloir envoyer presque malgré moi à ce dangereux tête-à-tête. Je la regardai fixement, et il me sembla qu'elle parlait vrai et qu'elle n'avait pas d'arrière-pensée ; son oeil était franc. Cette étrange créature n'a jamais été bien jugée, elle était moins pervertie qu'on ne le supposait, le caprice était son guide ou plutôt son maître. Elle avait quelquefois des instants de raison admirables, elle avait du sens et du tact ; la minute d'après, elle débitait un chapelet d'extravagances à la faire mettre aux Petites-Maisons.

M. le régent l'écoutait presque sans répondre ; il n'insistait pas. Il ne demandait rien ; je ne fus de ma vie si embarrassée. J'avais grande envie de céder, grande envie de voir de près, tout à mon aise, ce prince dont on parlait tant, et, d'un autre côté, la vergogne me retenait fort.

Madame de Parabère me devina, elle eut un éclair de son tact intermittent.

― Vous ne voulez pas m'écouter ? dit-elle. N'en parlons plus. Seulement, ne refusez pas à ce pauvre prince la satisfaction de vous jeter à votre porte. Vous avez l'air d'une grisette du pont Neuf, et la seule chose que penseront les laquais, c'est qu'il enlève une de mes femmes.

M. le régent se mit à rire, je ris un peu aussi ; ce rire nous tira d'embarras l'un et l'autre.

J'avais oublié mon costume, et M. le duc d'Orléans avait eu le bon goût de ne pas s'en apercevoir ; je devins rouge à cette idée. Mais, en même temps, la marquise m'ouvrait une échappatoire que je saisis moi-même, me promettant d'en faire usage, pour peu qu'on m'y aidât. Pour commencer, j'acceptai la proposition de la reconduite ; c'était un premier pas, ce n'était pas un engagement, je restais toujours maîtresse de ne pas aller plus loin. La grande folie ! la grande inconséquence ! Je le sais bien : mais personne, en ce temps-ci, ne peut se faire d'idée de ce qu'étaient nos cervelles au temps de la Régence et de la séduction qui courait dans l'air ; les plus sages n'y résistaient pas.

Chapitre XLIX

Le carrosse de M. le duc d'Orléans attendait, un carrosse simple, sans armoiries, tel qu'il les prenait pour ses excursions amoureuses. Il y était seul ; cela lui arrivait souvent, il aimait à se débarrasser de son entourage. Moi, je n'en avais pas ; madame de Parabère devait me renvoyer, c'était convenu. Enveloppée dans un coqueluchon, avec ma jupe d'indienne courte et mon mantelet de taffetas noir, je ressemblais, en effet, beaucoup plus à une fille de chambre qu'à une marquise.

Le prince me donna la main, me fit monter la première ; j'étais si troublée, que je n'entendis pas les ordres qu'il donna. Nous étions près du Palais― Royal, loin de chez moi, je devais facilement m'apercevoir du lieu où il me conduisait ; mais, je l'avoue, je n'y pensai point.

M. le régent ne me dit pas un mot. Pour rompre le silence que je gardais, il hasarda quelques observations sur le temps et sur la chaleur ; je ne lui répondis pas.

― Où ordonnez-vous que je vous conduise, madame ? dit-il.

― Chez moi, répliquai-je d'une voix émue et indécise.

― Cela est bien décidé ? Vous me refusez la légère condescendance que je vous ai demandée ?

― Mon Dieu ! monseigneur, que vous importe ? Je suis une étrangère pour vous, je n'ai pas l'honneur d'être de l'intimité de Votre Altesse royale, c'est la troisième fois que nous nous rencontrons ; je ne suis qu'une pauvre provinciale, bien ignorante et bien éloignée des habitudes de la cour, je vous ennuierais.

― Le pensez-vous, madame ?

― Certes, monseigneur, je le pense.

― Vous ignorez quels sont les ennuis que j'éprouve, je le vois bien, ou plutôt ce ne sont pas des ennuis, c'est de la tristesse.

― Vous, triste, monseigneur ?

― Oui, madame, moi triste, profondément triste au milieu des orgies, des plaisirs, des amours faciles ; moi, triste sans amis, sans confiance autour de moi. J'ai des instants de découragement terribles, et celui-ci est un des plus forts que j'aie éprouvés depuis longtemps. Je ne sais pas pourquoi je vous en tourmente, pardonnez-le-moi, et laissez-moi indiquer votre adresse à mon laquais.

Ce n'était pas mon compte. J'avais grande envie de ce tête-à-tête et de ces confidences ; mais je voulais être forcée, et la facilité avec laquelle il y renonçait piquait mon amour-propre et me montrait qu'il n'y tenait guère. Je me trouvais fort embarrassée.

― Monseigneur, dis-je timidement.

― Madame..

― Je suis vraiment affligée des chagrins de Votre Altesse royale, je voudrais...

― Me consoler, mais vous ne vous en sentez pas le courage. Je connais ces paroles, je les ai entendues tant de fois ! Mes maîtresses et mes reines me délaissent lorsque je suis dans mes humeurs noires, jusqu'à ma fille, qui me les reproche !... A la cour, lorsqu'on n'amuse pas les gens ou lorsqu'on ne leur donne rien, on n'est bon qu'à laisser dans un coin, qu'à cuver sa tristesse.

Je fus entraînée par ces plaintes ; il faut penser que j'avais vingt ans, un coeur encore tout provincial et que la jeunesse ne cède ses droits sur personne, si ce n'est sur les monstres, et je n'en étais pas un. J'eus un élan magnifique.

― Moi, monseigneur, je ne vous abandonnerai pas, je vous suis.

― Bien vrai ?

― Bien vrai. Je me croirais coupable en vous laissant seul dans l'état où vous êtes.

― Vous avez raison... Je resterais seul, car Dubois lui-même ne voudrait pas travailler avec moi dans l'état où je suis. Il appelle cela mes jours d'éclipse et prétend que je ne comprends rien.

Il se leva, cria par la portière quelque chose à ses gens : mon sort était décidé.

Cependant nous allions toujours et nous devions être arrivés, d'après mon calcul. J'en fis l'observation au prince.

― Nous n'allons pas au Palais-Royal, me répéta-t-il.

― Et où donc, monseigneur ?

― Dans un petit logis que je possède auprès de l'abbaye de Longchamps, où je me réfugie quelquefois et que très peu de personnes connaissent. Il ne faut pas que votre acte de charité vous fasse tort et que l'on vous voie au Palais-Royal. C'est un lieu mal famé, où une personne comme vous ne doit pas être exposée à la risée, aux observations des oisifs et des méchants.

Je remerciai Son Altesse comme je le devais ; c'était de sa part une marque d'estime, et je la méritais, malgré mes étourderies. Qu'étaient-ce que des étourderies en ce temps-là ? On eût pu être canonisé, si on n'eût rien eu de plus lourd sur la conscience.

La conversation s'engagea dès ce moment, intime et sans prétentions. Le prince me questionna sur ma famille, sur mes projets, sur mes désirs, sur M. du Deffand et ses capacités. Je lui répondis non comme au régent de France, mais comme à un ami – il en avait les façons avec moi – lorsque la vertu la plus sévère n'a rien à y reprendre. Je fis une allusion involontaire à ce respect si flatteur qu'il me témoignait.

― Vous n'avez connu, madame, ni le feu roi, ni feu Monsieur, mon père ; vous seriez moins étonnée de ma conduite. Jamais hommes ne montrèrent aux femmes un respect plus profond et des égards plus complets. Louis XIV saluait même les jardinières dans le parc de Versailles, et cela devant toute sa cour qu'il forçait ainsi à en faire autant. On m'a appris, depuis mon enfance, que la première qualité d'un gentilhomme était justement ce respect et cette déférence envers votre sexe. Jamais, que je sache, aucune dame de qualité n'a été traitée par moi autrement que je ne le fais aujourd'hui, à moins qu'elle ne m'y ait autorisé, toutefois.

Cette explication chassa loin de moi les soupçons et les craintes ; je me sentis parfaitement à mon aise et enchantée du parti que j'avais pris, malgré la voix de la prudence. Le prince me semblait un héros de vertu, affreusement calomnié.

Le temps passa vite en route, et nous arrivâmes. On s'arrêta à la grille d'un jardin, on agita la sonnette. Le carrosse entra, un homme et une femme se présentèrent à la portière, saluèrent très humblement.

― Y a-t-il quelque chose à manger ici ? demanda le régent d'un ton affable.

― Un souper tout prêt, monseigneur ; nous ne sommes jamais pris au dépourvu.

Nous descendîmes, je gardai mon coqueluchon ; le carrosse et les gens disparurent sous une voûte ; il ne resta que l'homme et la femme dont j'ai parlé. M. le duc d'Orléans me tendit la main.

― Venez, madame, et pardonnez-moi la façon dont vous serez reçue ; on ne nous attendait pas.

― Nous attendons toujours monseigneur, répliqua la concierge un peu piquée.

― Je n'ai pas besoin de réclamer l'indulgence alors : il n'y a pas au Palais― Royal ni chez les plus riches de MM. les traiteurs un cuisinier aussi habile que toi, ma bonne Nanette.

― Et tout le monde ne mange pas de ma cuisine, monseigneur ; vous ne m'amenez pas ici vos poupées et vos débraillés ; vous savez bien que je n'en veux point, quoique ce soir...

Un coup d'oeil sur mon costume leste et sur mes bas tirés nous donna la fin de la phrase.

― Jamais Nanette, tu n'as servi plus grande et plus honorable dame, sois en repos.

― A la bonne heure. Du reste, je le verrai bien.

Cette Nanette était la soeur de lait du prince, à laquelle il avait donné cette délicieuse petite maison, avec de bonnes rentes, à la charge de le recevoir lorsqu'il y voudrait venir. Nanette avait son franc parler, comme le vieux valet de chambre du Palais-Royal. Elle avait accepté le bail et la clause en y en ajoutant une autre à sa façon. Elle ne voulait absolument pas de ce qu'elle appelait des poupées et des débraillés, point d'orgies, point de débauches, un souper tranquille, jamais plus de deux ou trois personnes, et encore prétendait-elle les choisir.

Les valets et toute la séquelle du Palais-Royal, toujours selon les expressions de Nanette, étaient bannis de la petite maison. On les envoyait à un tourne-bride construit exprès. Nanette et son mari servaient seuls à table.

Elle aimait le prince d'une affection très vive, très sincère, très désintéressée. Elle ne lui cachait rien, et, lorsqu'il voulait apprendre la vérité sur l'opinion publique ou sur quelque acte de son gouvernement, il s'adressait à elle.

Strictement honnête femme, elle le sermonnait sur ses moeurs, et surtout sur la conduite de madame la duchesse le Berry, dont elle ne pouvait se taire.

― Si j'avais une fille de cette espèce, disait-elle, je la ferais enfermer, et, fût-elle dix fois princesse, elle le mérite encore davantage, car elle doit l'exemple à sa cour.

M. le régent baissait l'oreille sans répondre, tant il sentait la justesse de ces remontrances.

Nanette grondait jusqu'à Madame, parce que, disait-elle, elle aurait dû mettre l'ordre dans sa famille.

― Ah ! si sa mère existait, croyez-vous, madame, qu'elle aurait souffert tout cela et qu'elle n'aurait pas morigéné Philippe de la bonne sorte ? on peut lui passer quelques maîtresses, parce qu'il a une femme qui ressemble à un canapé et à laquelle il ne faut que des coussins pour s'étendre et dormir ; d'ailleurs, n'en déplaise au feu roi, notre maître, elle était peut-être bien faite pour être sa fille, je ne dis pas, mais sa femme, oh ! non ! Et, si j'avais été Monsieur, si j'avais été vous, si j'avais été Philippe, je n'aurais jamais accepté cet affront-là. Qu'il la trompe un peu il n'a pas tort. Seulement, point de ces roués et de ces dévergondées. Ne peut-il donc s'amuser autrement ?

Madame de Parabère, madame de Sabran, aucune des maîtresses en titre du prince, ni madame la duchesse de Berry, n'avaient mis le pied au Retiro, ainsi s'appelait cette maison. Le prince y venait le plus souvent avec des hommes sérieux, quelquefois il y conduisait les rares exceptions qu'il voulait marquer. Jamais il ne manqua à la parole donnée à Nanette. Le cardinal Dubois surtout en était exclu. C'était l'objet principal de la haine de la bonne femme, elle l'accusait d'avoir perdu le prince, et lui eût fermé la porte au nez.

Je fus introduite à travers plusieurs pièces d'une grande élégance, quoique d'une grande simplicité, dans une salle à manger délicieuse, pleine de fleurs embaumées et d'oiseaux charmants qui, trompés par la vive lumière, chantaient comme en plein jour.

Je jetai mon coqueluchon et ma mante, j'étouffais. Nanette attendait ce moment pour me regarder. Une expression de tristesse se répandit sur son visage.

― Ah ! dit-elle, vous êtes bien jeune, ma chère enfant ! il est temps de vous arrêter en route, n'allez pas plus loin.

M. le duc d'Orléans se mit à rire, d'un rire un peu forcé peut-être.

― Ce n'est pas ce que tu penses, Nanette ; madame est une amie, pas davantage.

― Raison de plus pour s'arrêter en route. Ne sais-je pas où conduisent de pareilles amitiés ? Voyez où vous en êtes arrivé, Philippe, puisque vos vrais amis doivent vous voir en se cachant, en se compromettant, pour ne pas être compromis davantage ailleurs. Je gage que cette brave dame ne va pas au Palais-Royal, elle ?

Je ne répondis point, je voulais laisser M. le régent répondre à sa fantaisie. Il congédia Nanette après deux ou trois phrases assez ambigus, en lui ordonnant d'apporter le souper.

Quand nous fûmes seuls, il me fit des excuses de nouveau sur les libertés de cette bonne femme, et sur la façon dont elle me parlait ainsi qu'à lui.

― Mais que voulez-vous ! c'est une ancienne amie, et les amies sont si rares dans notre condition, que nous ne saurions trop les conserver.

J'étais loin de m'en formaliser et j'aurais voulu à ce bon prince, auquel je m'intéressais chaque instant davantage, beaucoup d'amis tels que cette femme-là.

Chapitre L

Le souper fut servi comme par enchantement, et un de ces soupers merveilleux qui semblent éclos sous la baguette d'une fée. Ce n'était pas le luxe et la magnificence d'un palais, c'était mieux. Des cristaux, des porcelaines sans pareils dont les moules étaient brisés, dont les artistes avaient défense de donner des copies. Pas de dorure, une argenterie simple, mais d'un goût merveilleux.

Les mets ne furent pas nombreux, on n'en servit que quatre. J'y touchai du bout des lèvres, je n'avais pas faim. Le régent mangea d'assez bon appétit, sa préoccupation était visible : Nanette ne manqua pas de le lui dire.

― Vous avez quelque chose, Philippe : vous souffrez.

― Nanette, répliqua-t-il en souriant, j'ai mes humeurs, mes tristesses.

― Ah ! je sais... Allons ! madame est véritablement une amie, puisque vous l'amenez un jour comme celui-là.

Elle causa avec nous tant que dura le service. Lorsque tout fut fini et que l'on eut posé les fruits, Nanette se retira et nous restâmes seuls.

― Eh bien, me dit le prince, un peu réconforté par la bonne chère et l'excellent vin qu'il avait bu, vous le voyez madame, ce n'est pas bien terrible un souper tête-à-tête avec ce régent, si entreprenant, si libertin. Vous en allez sortir comme vous y êtes entrée et sans qu'un seul mot, un seul geste de lui aient pu vous blesser.

― Cela est vrai, monseigneur.

― Et cependant vous êtes jeune, vous êtes belle, vous avez un de ces esprits qui distinguent une femme et lui marquent une place à part dans l'histoire d'un siècle.

― Moi, monseigneur ?

― Vous, madame ! laissez venir le temps et vous verrez si ma prédiction se réalise. Je vous ai observée, je vous ai écoutée, et j'ai l'habitude des hommes, je les connais. Notre espèce n'a guère de mystère pour moi : si l'on me trompe, c'est que je veux être trompé, c'est que je me laisse faire, par paresse et par ennui.

― Comment avez-vous le temps de vous ennuyer, monseigneur ?

― C'est comme si vous demandiez à un malade : « Comment avez-vous le temps de souffrir ? »

― Cependant...

― Cependant, j'ai toutes les occupations de la royauté, tous les plaisirs que je souhaite, n'est-ce pas ?

― Sans doute ?

― Eh bien, madame, je prends des plaisirs pour oublier les occupations de la royauté, et les occupations de la royauté pour me soulager des plaisirs : tout cela me tue.

Il cacha son visage dans ses mains et resta de la sorte quelques secondes.

― Oui, je donnerais ce que je possède, de grand coeur, pour habiter avec mes enfants, avec des enfants comme je les désire, avec mes enfants, une femme aimée et quelques amis, une gentilhommerie bien obscure, loin du bruit et de l'éclat. Je voudrais vivre en famille honnêtement, tranquillement, en paix avec Dieu, avec mon curé, avec mes voisins, sans savoir qu'il y ait au monde des rois, des ministres, des ambitions, des ambitieux, des querelles et des guerres : c'est là le vrai paradis, celui que je rêve et que je suis condamné à ne connaître jamais.

― On ne se doute pas de cela, monseigneur.

― Non, on ne se doute pas de cela, nul ne sait ce que je suis, pas même ceux qui m'approchent de plus près, car ils se moqueraient de moi s'ils soupçonnaient ce que je pense. Un seul en a la conscience au fond du coeur et me méprise, pour ce qu'il appelle de la bassesse d'esprit : c'est Dubois. Voilà pourquoi il sait si bien me conduire et profiter de tout avec moi.

J'écoutais ce pauvre prince et je le plaignais fort. Il y avait en lui quelque chose de parfaitement bon et de réellement attrayant, bien qu'il ne fut pas beau, au contraire. Ses plaintes me touchèrent et j'essayai de les adoucir ; il m'écouta en secouant la tête d'un air de doute.

― Ce n'est pas tout encore. Je trouverais peut-être un remède à mes ennuis en m'occupant sérieusement des affaires, en songeant en même temps à ma gloire et à celle de mon pays ; mais j'ai besoin d'amis madame, j'ai besoin d'affection sincère, j'ai besoin de m'appuyer sur un coeur véritablement à moi, et ce ne sont pas mes compagnons de plaisir, ce ne sont pas mes fausses maîtresses qui sécheront mes larmes, lorsque je ne puis plus les empêcher de couler.

Si la bonne Aïssé avait été à ma place et qu'elle n'eût point aimé son chevalier, elle se serait embâtée d'une passion charitable pour ce pauvre régent, qui répéta plusieurs fois ensuite d'un ton pénétré :

― Personne ne m'aime ! personne ne m'aime !

Quant à moi, j'étais bien de nature à m'attendrir un peu sur cette infortune inattendue, à la consoler pendant quelques heures, à tâcher de la transformer en joie surtout ; mais un sentiment profond n'a jamais été mon fait. Entraînée par la sensibilité de mon âge, où les nerfs sont si faciles à ébranler, je me pris de pitié et je ne pus m'empêcher de le laisser voir. Le régent n'était pas homme à méconnaître mes impressions. Il s'y trompa comme je m'y trompai moi-même, et, pendant quelques heures, il crut fermement avoir rencontré l'antidote de sa douleur, comme je crus très sincèrement avoir chassé de mon souvenir les obstacles de mon passé et les chimères de mon avenir.

J'en fus, je l'avoue, fort heureuse ; le prince le fut encore plus que moi. Il sentait plus vivement et il cherchait depuis longtemps cette divinité de sa vie, pour l'adorer.

Je ne vous raconterai pas ce qui se passa, ce que nous dîmes dans ces moments d'illusions. Il devint pour me plaire un héros digne de l'immortalité, il réforma tout, il nous délivra des abus, il chassa ses mauvais conseillers et se composa un aréopage merveilleux. J'écoutais, j'approuvais, je renchérissais encore. Le jour perçait depuis longtemps à travers les plis des rideaux et éteignit les éclats des bougies, nous n'y songions pas. Nanette vint nous le rappeler.

― Il faut partir, monseigneur, dit-elle ; voici le moment de votre sommeil, et vos gens doivent venir vous éveiller dans votre lit.

― Ah ! c'est vrai, Nanette ; tu ne sais pas à quoi tu nous arraches.

― Monseigneur, je pense à votre santé. Madame peut dormir toute la journée, si bon lui semble ; mais vous ! il vous faut paraître à votre habitude, et je ne veux pas qu'on vous tue tout à fait, mon pauvre Philippe ; Je n'y aiderai pas, du moins.

J'étais, quant à moi, tout interdite en ce moment ; il me semblait sortir d'un rêve, et je cherchais quelle suite lui donner, lorsque M. le duc d'Orléans me prit la main et me demanda d'un ton passionné, après le départ de Nanette :

― Où vous conduira-t-on, mon ange ?

Que répondre ? Où aller ? La maison de mon mari et de ma cousine ne me semblait pas devoir s'ouvrir, après cette nuit insensée. Le spectre de Larnage se dressa devant moi et me rejeta l'un devant l'autre les serments prononcés le matin dans un bois enchanté. J'eus un moment d'étourdissement, de folie ; je crus que je perdrais la tête, et je ne trouvai pas un mot à répondre, car ce mot eût peut-être été une dureté.

― Je vous demande, belle marquise, bel ange consolateur, où vous voulez habiter désormais, recommença-t-il.

― Chez moi, monseigneur, chez moi.

― Chez vous sans doute ; seulement, où sera ce chez vous ? Choisissez ; la France est grande et tout entière à votre disposition.

Je me sentis blessée, et je retirai ma main, qu'il tenait encore.

― Vous m'en voulez, vous ne me comprenez pas. Puisque désormais c'est vous qui me ferez vivre, puisque c'est vous qui me ferez grand, fort, invulnérable à tous les vices comme à tous les malheurs, il ne faut pas que vous me quittiez. Il faut que je vous voie à chaque instant, que je vous consulte, que je trouve près de vous le courage dont j'aurai besoin ; et, si vous vous éloignez, le diable est bien malin, il est très puissant aussi, l'habitude est ancienne, il reviendra avec sa suite de douleur et d'opprobre.

― Cependant, monseigneur, je ne puis...

Lui aussi, comme moi, avait vu s'envoler son rêve avec le jour : il me comprit.

― Ah ! vous vous repentez ! ah ! vous ne m'aimez pas ! s'écria-t-il d'un ton pénétré. J'aurais dû le savoir, j'aurais dû ne pas me fier à votre âge, à votre coeur facile ; je suis trop malheureux et je suis destiné à l'être toujours.

J'étais revenue à moi, il me semblait cruel de le tromper encore ; cependant j'essayai. Je retrouvai quelques douces paroles, quelques regards attendris. Il fit comme moi, il essaya d'y croire ; nous nous aperçûmes parfaitement l'un et l'autre que nous parlions et que nous regardions faux, mais nous nous gardâmes de l'avouer, cela eût été trop pénible.

― Faites-moi conduire chez madame de Parabère, dis-je, comme la conclusion de cette aventure. Je ne prétends pas me cacher d'elle, et j'y trouverai le moyen de reparaître en mon logis sans laisser supposer ce qui s'est passé à d'autres qu'à elle.

Le prince ne fit pas une observation. Cette demande lui apprenait mes intentions positives. En cachant ma faute, je n'y comptais pas donner de suites, ou, du moins, de suites réglées. Nos projets magnifiques s'écroulaient devant ma résolution. Maintenant qu'il était désennuyé, peut-être n'en était-il pas fâché, peut-être trouvait-il le rôle de Charles VII près d'Agnès Sorel difficile à soutenir.

Nanette fit revenir les gens ; je partis seule, toujours encapuchonnée, dans le carrosse qui m'avait conduite. Le régent me suivait de l'oeil par la fenêtre ; c'était sa dernière bonne pensée qui s'en allait avec moi.

Un autre carrosse l'emmena de son côté, et il reprit sa vie habituelle. Peut― être le souvenir de cette nuit lui vint-il comme un remords. Il envoya chez moi, le lendemain, le mari de Nanette avec son portrait, non pas tel qu'il était alors, mais à l'âge de seize ans, à l'âge de toutes les promesses de sa beauté, de son esprit et de son coeur. Je lui sus gré de cette délicatesse.

Il ne m'a jamais donné que cela ; il est vrai qu'alors je n'aurais pas accepté autre chose.

Madame de Parabère, en me voyant arriver, ne prononça que ces mots.

― Je m'en doutais.

Elle était au lit encore, bien entendu ; mais on m'introduisit, elle en avait laissé l'ordre. Elle écouta mon odyssée sans m'interrompre et sans sourciller.

Je comptais la voir très surprise.

― Je connais cela, me répondit-elle. Il a de ces aspirations au bien qui font pitié quand on voit comment il retombe. Ceux qui ont gâté cet homme sont immensément coupables, en vérité, et Dieu, j'espère, enverra ce chafouin de Dubois à tous les diables pendant l'éternité, pour cette abomination.

― Quoi ! vous l'avez donc vu ainsi ? repris-je.

― Moi et bien d'autres. C'est ce qu'on appelle ses retours de jeunesse.

J'en fus profondément humiliée, je l'avoue ; je croyais avoir été la seule favorisée de ce spectacle ; mon unique faveur avait été le Retiro, et encore ! qui sait ?

Chapitre LI

Madame de Parabère me donna de quoi rentrer chez elle sans attirer l'attention. Elle me fit reconduire par un vieil écuyer imbécile qu'elle gardait par charité, et qui n'était bon qu'en porte-respect.

Ma cousine, d'ailleurs, me voyait à peine ; ma vie ne lui convenait point. Elle n'en voulait pas être responsable et attendait impatiemment mon mari pour le prier de me loger ailleurs.

Je savais qu'il ne reviendrait pas de sitôt. Comme je me déplaisais fort en ce couvent, je commençai par écrire la première et par annoncer à M. du Deffand ma résolution de prendre un domicile à moi.

Mes amis m'avaient découvert une petite maison assez agréable, dans un quartier retiré, sans voisins ; les voisins sont les plaies de la vie. Si j'y voyais encore, je ne resterais pas ici à cause de cela. Mais une aveugle ! tout le monde la regarde, n'importe où elle soit. D'ailleurs, je n'ai plus rien à cacher.

Je dormis quelques heures ce jour-là ; je me levai sur le soir, et j'étais à peine habillée, que l'on m'annonça la comtesse Alexandrine de Tencin. J'en ai déjà dit quelques mots, je veux couler à fond son chapitre aujourd'hui. Je la voyais assez souvent, sans l'aimer, comme tous ceux qui la connaissaient.

Madame de Tencin, soeur de madame de Fériol, on le sait, avait beaucoup de sa soeur dans le caractère ; mais sa beauté, mais son esprit étaient d'un autre calibre. La comtesse Alexandrine tenait une grande place dans le monde, elle y dominait singulièrement, sans être ni aimée ni estimée, je l'ai dit. Sa méchanceté, la façon supérieure dont elle menait sa vie et celle de son frère, le cardinal archevêque de Lyon, son adresse, son intrigue la faisaient redouter partout.

Quant à moi, je ne la recherchais pas. Je m'étais aperçue qu'elle cherchait à me faire parler, pour mieux diriger sa barque au milieu des écueils. Elle me savait fort bien placée au Palais-Royal et à Sceaux, les deux puissances du moment ; dès lors elle me ménageait. Je pouvais, dans un moment de détresse, lui être utile à quelque chose.

Avait-elle découvert ma fortune ? Avait-elle flairé quelque grâce à obtenir ? Elle fut particulièrement charmante. Quant à moi, Je ne restai pas en arrière, et nous eûmes, je vous l'assure, beaucoup d'esprit.

Puisqu'elle revient sous ma plume, je ne la quitte plus, et c'est à son tour d'occuper la sellette ; elle y aura une bonne place, car peu de vies furent aussi orageuses que la sienne, vous pouvez m'en croire. Je la connais d'original par ses neveux d'Argental et Pont-de-Veyle, qui furent et qui sont encore mes amis, depuis près de soixante et dix ans que nous durons les uns à côté des autres. Ce n'est pas un bail d'un jour et l'on a le temps de causer.

Louise-Alexandrine de Tencin était née avec les plus séduisantes qualités et les plus abominables défauts que Dieu puisse donner à une de ses créatures.

Elle était belle, bien faite, d'un esprit prodigieux ; elle prenait tous les masques et tous les visages à volonté ; elle avait toujours l'esprit de celui à qui elle s'adressait, ce qui lui fit autant de partisans que d'auditeurs.

Comme elle était la dernière des filles de sa maison, on la destina au cloître, et on la mit de très bonne heure au couvent de Montfleury, près de Grenoble. Dès cet âge si tendre, elle avait une résolution inébranlable et la volonté positive de ne pas se laisser enfermer.

Elle aimait le monde, elle en avait besoin; l’intrigue était sa vie déjà, et, à peine entrée à l'abbaye, elle la bouleversa entièrement. Les religieuses la prirent en amitié, ou du moins les jeunes, à cause de la singulière doctrine qu'elle leur prêcha et des ressources qu'elle trouva pour les amuser.

Elle fit jouer la comédie aux pensionnaires, aux postulantes : elle leur organisa des réunions où l'on appelait toute la province. L'évêque, d'abord un peu récalcitrant, finit par les approuver, lorsque Alexandrine lui en eut démontré l'innocence et la nécessité pour occuper l'esprit des jeunes recluses.

― Cette enfant, disait-il dans son enthousiasme, sera une mère de l'Eglise, une vraie lumière ; elle sait tout.

Elle savait tout, en effet, sans jamais avoir appris grand-chose ; elle était fort paresseuse pour les études et ne trouvait d'activité que pour le mouvement. Ce monastère se transforma, elle le fit vivre.

Elle resta ainsi jusqu'à l'âge de seize ans. Madame de Tencin, venant la voir après le mariage de sa soeur avec M. de Fériol, lui annonça que sa seconde soeur serait bientôt également pourvue, et que, quant à elle, elle devait se disposer à prendre le voile dans trois mois.

― Madame, répondit la novice, je n'en ai aucune envie.

― Allons donc, ma chère ! vous êtes fort ambitieuse, et vous ne trouverez nulle part une condition meilleure. Vous serez abbesse avant d'avoir vingt cinq ans. Quel mari vous donnerait une meilleure place ?

― Aussi, madame, je ne veux pas d'un mari.

― Que vous faut-il donc alors ! Resterez-vous fille ?

― Non, madame ; il me faut un chapitre.

― Votre père ne veut pas en entendre parler, ses projets sont arrêtés. Ses deux derniers enfants seront d’Eglise. Votre frère et vous, vous vous aimez fort, vous vous servirez l'un l'autre.

Alexandrine ne se tint pas pour battue ; elle pria, supplia, conjura : rien n'y fit. Elle alla jusqu'à menacer de refuser ses voeux à l'autel ; sa mère ne fit qu'en rire, et lui demanda si elle serait plus avancée d'avoir tous les ennuis du couvent sans en recueillir les bénéfices.

Cela fit réfléchir la nonnette. Elle demanda deux mois de plus pour réfléchir encore ; on les lui accorda, très décidé à passer outre si les réflexions n'étaient pas favorables.

Alexandrine, toute jeune qu'elle était, comprenait d'instinct que le temps gagné est souvent une grande chose.

Le diable la protégeait ; il conduisit à l'abbaye un jeune directeur, nommé, je crois, l'abbé Fleuret, fort zélé, fort pieux, mais aussi bête que saint, ce qui n'était pas peu dire. Mademoiselle de Tencin le connut en huit jours et découvrit en lui le germe d'un auxiliaire.

Elle commença par l'intéresser en lui confiant ses peines et ses combats, en se couvrant à ses yeux d'un masque d'hypocrisie, qui la fit pour lui tout aussi pieuse, tout aussi zélée que lui-même. Seulement, elle déplorait son malheur. Sa vocation ne l'appelait pas au cloître, elle ne s'accoutumerait point à cette vie d'égoïste, son coeur avait besoin d'aimer sur la terre, l'amour de Dieu ne pouvait le remplir tout entier.

Le bon prêtre la plaignit, l'admira, la soutint dans ses combats, publia tout haut qu'elle était forcée, mais qu'elle priait de si bon coeur, qu'elle implorait la vocation à si grands cris, que Dieu ne resterait pas sourd et lui enverrait cette dernière grâce, indispensable à son bonheur, puisqu'elle devait absolument prononcer ses voeux.

Les deux mois s'écoulèrent. Alexandrine protesta toujours ; la volonté des parents fut souveraine : elle marcha à l'autel, elle devint professe. Tout eût été consommé pour une autre ; pour elle, ce ne fut qu'une vaine formalité. Elle avait son plan.

Elle résista de façon à rendre sa résistance authentique, à démontrer combien elle était contrainte, et combien elle détestait la profession qu'on lui avait imposée.

Cependant elle donna les plus grands exemples de ferveur, elle remplit ses devoirs de façon à édifier ses compagnes et à se faire hautement louer de sa bonne conduite. L'abbé Fleuret la proclamait un ange ; il ne voyait rien à lui comparer en ce monde, les plus illustres saintes du martyrologe ne lui venaient pas à la cheville.

Sans s'en apercevoir, sans en avoir l'intention, sans s'en douter, il en vint à ne s'occuper que d'elle. Il l'entendait presque tous les jours en confession et recevait les aveux de sa conscience timorée. Elle s'accusait d'imperfections si légères, qu'il la reprenait même de sa délicatesse. Tout l'effrayait, tout lui portait ombrage.

Peu à peu elle devint triste, elle se mit à jeûner, à macérer son corps ; en même temps, ses confessions étaient moins fréquentes, ce qui étonnait fort la communauté. Chaque fois qu'elle approcha des sacrements, ce fut avec crainte ; elle cessa de communier même, et, lorsqu'on lui en demanda la raison, elle répondit :

― Je ne suis pas digne de recevoir la visite du Sauveur.

Les plus expertes déclarèrent que sans doute elle essayait de grands combats, qu'elle regrettait le monde et qu'il ne fallait pas forcer ses scrupules.

Quant à l'abbé Fleuret, qui ne la voyait presque plus, sa vie était décolorée, et il se mourait d'envie d'en apprendre le motif.

Il alla la trouver un matin qu'elle était en oraison dans une chapelle dédiée à la Vierge et située au bout du parc ; en l'apercevant, elle tressaillit et baissa la tête.

― Ma soeur, lui dit-il, je ne veux pas vous déranger : mais vous avez besoin de moi, j'en suis sûr, et je suis venu.

Elle se releva, après un moment d'hésitation, et l'assura qu'elle était fort bien, qu'elle n'avait besoin de personne, que de la protection de Dieu et des prières de tout le monde.

― Je suis imparfaite, ajouta-t-elle, vous le savez mieux que personne, mon père ; à présent, me voilà dans un temps de sécheresse, où je ne puis approcher des sacrements, où la méditation m'est pour ainsi dire impossible; je dois donc me taire et m'humilier.

― Vous devez vous humilier sans doute, mais vous ne devez pas vous taire ; au contraire, vous devez parler, à moi, votre guide spirituel, à moi qui ai mission de vous conduire au port du salut. Vous souffrez ; quelque mauvaise pensée vous obsède ; vous fuyez votre Dieu, tandis que vous devriez vous jeter dans ses bras ; je vous apporte sa parole, je vous apporte du courage ; avouez tout et écoutez-moi.

Alexandrine se fit prier longtemps, elle commença, puis elle s'arrêta, puis elle recommença de nouveau, puis elle s'arrêta encore.

― Je ne pourrai jamais ! s'écria-t-elle enfin.

― De la volonté, reprenait le pauvre homme poussé par son zèle et par le sentiment inconnu qui remplissait son coeur à son insu ; il ne s'agit que de vouloir.

― Je ne le puis pas, je ne vous parlerai pas, mon père ; mais il faut que cela finisse, j'en mourrais et je mourrais coupable ; je vous écrirai.

― Bientôt ?

― Ce soir même, je vous le promets ; maintenant, laissez-moi, je vous en conjure, laissez-moi me recueillir.

Le brave homme obéit ; il avait beaucoup obtenu, il était heureux.

Alexandrine ne se montra pas de la soirée, elle resta dans sa cellule, ou dans la chapelle ; elle en avait la permission. Celles des religieuses qui l'aperçurent se récrièrent sur sa pâleur, et ajoutèrent que certainement elle était malade.

La prieure monta près d'elle, pour s'en informer. Elle la trouva écrivant, et comme elle lui demandait à voir cette lettre, ainsi que c'était son droit :

― J'écris à mon confesseur, répondit-elle.

Toute investigation s'arrêta devant ce mot ; la lettre fut achevée. Cette lettre, j'en ai le double, et vous allez la lire. Elle vous fera bien connaître la comtesse Alexandrine, en y ajoutant surtout les quelques lignes qui sont à la fin, adressées à son neveu Pont-de-Veyle, qui lui avait demandé cette copie.

Madame de Tencin ne reniait pas ses turpitudes, lorsque cela ne pouvait lui nuire ; elle faisait assez bon marché d'elle-même en ce genre et ne prenait pas la peine de se cacher. Elle tenait fort peu à l'opinion publique ; la seule réputation qu'elle reniât était celle de maladroite. A cela près de son esprit, elle permettait de tout calomnier.

Voici donc la lettre :

― Vous voulez savoir ce qui m'agite et me tourmente, mon révérend père, et il est de mon devoir de vous le dire ; je vous dois un aveu pénible et cruel, un aveu qui me tue, et qu'il est cependant impossible de vous celer plus longtemps. Sans vous, sans la protection du ciel, je n'ai plus qu'à mourir, car je suis indigne de vivre. Dieu et vous, voilà mon espoir. Hélas ! je suis une grande pécheresse, je suis une misérable créature, je ne sais comment vous découvrir ce que j'ai dans le coeur, ni quel sentiment coupable domine ma vie malgré moi, en dépit de mes efforts.

« J'ai employé tous les moyens de me guérir, hors un seul, et c'est celui-là que je vous demande, c'est celui-là que vous pouvez m'obtenir. C'est un moyen suprême, c'est le comble de mes voeux, et vous ne me le refuserez pas.

« Je ne suis pas faite pour la vie religieuse, mon père, chacun le sait ; vous avez souvent reçu l'aveu de mes combats, de mes douleurs, de ce que j'ai enduré depuis que la volonté de mes parents m'a condamnée au cloître. J'ai prié, j'ai supplié, j'ai conjuré à genoux, ma mère a été sourde à ma prière.

« On l'a voulu, j'ai obéi, j'ai prononcé mes voeux. Depuis lors, une pensée incessante s'est emparée de mon cerveau, une affection unique domine mon coeur ; mes parents m'ont chassée de leur maison pour me jeter dans le sein de Dieu. Je n'aime plus mes parents, et ce n'est pas Dieu que j'aime.

J'aime un homme, et cet homme, je ne dois pas l'aimer, car il n'est pas libre, car nous appartenons tous les deux au monastère, car, en l'aimant, je commets un sacrilège.

« En vain je pleure, je souffre, je meurs ; cet amour est plus fort que mes forces, plus fort que ma volonté. Il m'entraîne non seulement à ma perte, mais à mon malheur, car cet homme ne m'aime pas, ne m'aimera jamais ; cet homme est un saint pénétré des devoirs de son ministère, et dont le regard pieux n'est jamais tombé du ciel sur la terre.

« Vous voulez savoir cette terrible vérité, la voilà, mon père, la voilà telle que Dieu la voit. Le danger est terrible, et ce danger, vous pouvez m'y soustraire ; vous le pouvez si vous voulez penser à mes souffrances et à leur suite.

« Il faut que je quitte ce monastère, il le faut, sous peine d'être perdue dans cette vie et damnée dans l'autre. Si vous avez le zèle de la maison du Seigneur, vous m'arracherez à mes tortures, vous me remettrez dans le milieu où je devais vivre, vous m'enlèverez à la honte et à la misère qui m'attendent.

« J'ai confiance en vous, mon père ; je vous ouvre mon âme, parce que je connais votre bonté, aussi grande que votre vertu ; je vous dis ce que seul au monde peut-être vous deviez ignorer, parce que vous puiserez dans cet aveu la volonté nécessaire à ma délivrance.

« J'attends et je souffre ; si vous tardez, je ne pourrai plus combattre, je succomberai, et je ne succomberai pas seule. L'innocent viendra vers la coupable, ma voix l'attirera à moi, ma voix adoucie par mes larmes ; mon coeur, brisa par mes luttes et mon désespoir, y résistera-t-il ? le croyez-vous, mon père ? J'ai dix-huit ans et je suis belle ; il ne le sait pas encore ; mais il le saura, mais il le verra quand je lui dirai que je l'aime !

« Le démon m'inspire ; c'est lui qui conduit ma plume ; c'est lui qui me pousse vers cet abîme, et je vais infailliblement tomber, si votre main secourable ne se tend pas vers moi. Ayez pitié de ma douleur, de mes craintes ; sauvez-moi, sauvez-moi, et que Dieu vous le rende !

« Je ne demande pas à rentrer dans le monde ; un chapitre s'ouvrira pour me recevoir ; mais, au moins, je ne serai plus condamnée à ce silence, à ces murailles, à ce tombeau anticipé ; mais au moins la vie m'apparaîtra de loin, j'en entendrai les échos, si je ne puis me jeter dans le tourbillon qui me transporte et m'enivre, et puis j'oublierai... peut-être ! »

Au-dessous de ces mots, il y avait ceci, de la main de la chanoinesse :

« Vous comprenez, mon cher enfant, que je n'en pensais pas un mot, pour lui du moins, et que, si j'avais envie de rentrer dans le monde, un pauvre prestolet, un abbé crotté tel que celui-là pouvait tout au plus me servir d'instrument. »

Cette comtesse Alexandrine était une misérable créature qui m'a toujours inspiré une répulsion épouvantable. Certes, je ne suis pas dévote et je ne saurais l'être ; j'en aurais envie que je ne le pourrais pas, avec la meute qui m'entoure. Ils ne permettraient pas qu'un prêtre m'approchât, même dans le couvent que j'habite, autrement que pour la conversation la plus banale.

Eh bien, quelquefois, souvent, j'ai envie de me soustraire à leurs moqueries, de rentrer dans le sein de cette religion où je suis née, que ma mère, que ma tante ont servie avec tant de ferveur. Je ne veux pas mourir en païenne ; la mort n'est désarmée que par cette main divine, qui porte l'espérance et qui détache doucement des biens de cette vie. J'ai vu mourir Aïssé ; elle est au ciel. J'ai vu mourir des méchants, des impies ; ils sont en enfer, et je ne veux pas y aller comme eux.

Madame de Tencin était une habile personne ; l'on dit qu'elle a eu bien des terreurs aussi. Les plus fameux philosophes en ont. Voltaire n'a-t-il pas communié, lorsqu'on l'a effrayé des diables, de leurs cornes et de leurs queues !

Chapitre LII

Il était facile de se figurer la terreur de ce bonhomme de prêtre, très timoré, très craintif, en lisant une pareille lettre. Il ne comprit pas au juste qu'il s'agissait de lui, bien que l'épître fût d'autant plus claire qu'elle ne voyait pas un autre homme, si ce n'est le sacristain, ou M. l'évêque de Grenoble, vieillard de plus de quatre-vingts ans. Il se sentit frémir des pieds à la tête ; car, en sondant sa conscience, il découvrit que cet amour coupable, il était très près de le partager, s'il ne l'avait pas devancé déjà.

Ce fut pour lui un coup de foudre, il en tomba malade et resta quinze jours sans reparaître au couvent. Sa première idée fut de quitter sa charge et de demander un remplaçant ; des lettres réitérées et du même style le confirmèrent dans cette idée : il faut fuir le danger si l'on n'y veut pas succomber.

Il eut ensuite une autre pensée : c'est que sa conscience ne lui permettait pas de laisser dans la communauté une brebis galeuse qui pourrait, non seulement se perdre, mais compromettre les autres. Elle demandait à sortir du cloître, ses voeux avaient été forcés, il le savait ; il pouvait en témoigner à ses supérieurs ecclésiastiques sans manquer au secret de la confession, elle le lui avait dit et répété mille fois. Après avoir réfléchi, il se décida et commença les démarches.

La belle n'en voulait pas davantage. Il la vit une fois pour le lui annoncer ; puis il alla s'installer à Grenoble, et jura qu'il ne reviendrait pas à Montfleury qu'elle n'en fût dehors.

L'évêque était un saint homme, un bonhomme, encore très lucide, malgré son grand âge ; il résidait à son évêché depuis plus de trente ans et connaissait toutes ses ouailles. Il écouta les réclamations de l'abbé Fleuret, alla lui-même interroger mademoiselle Tencin. Après l'avoir vue et entendue, il comprit que sa vocation l'appelait ailleurs, qu'elle ferait une mauvaise religieuse, et qu'elle amènerait peut-être quelque scandale dans l'Eglise.

En conséquence, il se chargea d'obtenir son changement d'observance, d'annuler des voeux prononcés par les lèvres seulement, ou plutôt de les modifier en ces voeux élastiques des chanoinesses, qui ressemblent à tout, excepté à la vie religieuse.

En quelques mois, la chose fut faite. La soeur Augustine fut transformée en comtesse Alexandrine de Tencin, chanoinesse du chapitre de Neuville, un des moins courus en ce temps-là.

On juge avec quelle joie cette nouvelle comtesse jeta son voile aux nuages. Elle dit adieu à ses compagnes avec toute sorte d'attendrissements ; elle jouait déjà la comédie à miracle ; elle les chargea de ses souvenirs et de ses remerciements pour le cher directeur, auquel elle devait la grâce de ne pas rester plus longtemps exposée à un sacrilège ; mais elle ne lui écrivit rien, il n'était plus nécessaire à ses vues, c'était un instrument à briser et à jeter loin d'elle.

Elle n'y manqua pas dans tout le reste de sa vie, et elle commença cette fois.

Après avoir passé quelques semaines dans sa famille, elle fut conduite à son chapitre par son frère, l'abbé de Tencin. Leur grande intimité, dont on a tant et si bêtement parlé s'établit alors. Je ne gâte pas la comtesse Alexandrine, je reconnais ce qu'elle eut de torts, et ils furent grands : mais je ne puis lui laisser attribuer des crimes semblables à celui-là. Elle aimait son frère, ce qui était naturel ; c'est peut-être le seul sentiment louable de sa vie, ne le lui ôtons pas par de sales propos. Elle ne fut pas non plus la mère de d'Alembert, et je l'ai souvent répété à celui-ci, lorsqu'il se rengorgeait pour le faire croire. Qui dit philosophe, dit vaniteux.

Madame de Tencin eut beaucoup d'amants, je ne prétends pas le dissimuler ; mais ses enfants moururent au berceau, je l'atteste, et, par conséquent, elle ne les renia pas. Vous allez savoir son histoire aussi bien que moi, vous pourrez ensuite l'attaquer ou la défendre selon qu'il vous plaira, mais avec justice au moins.

La comtesse Alexandrine était trop habile pour ne pas se conduire à son chapitre de façon à s'attirer la bienveillance et l'amitié de tout le monde. Elle débuta, comme à Montfleury, par les amuser, tout en se montrant très régulière et en ne laissant pas de prise à la critique. Il ne fut pas de chanoinesse qui ne la prît en affection et qui ne chantât ses louanges.

On en écrivit à ses parents, à l'évêque de Grenoble qui l'avait recommandée, on le remercia du précieux cadeau qu'il avait fait au chapitre, et on le supplia d'employer encore son crédit pour que la prébende de la nouvelle venue arrivât bientôt à la plus forte somme, acquise d'ordinaire par l'âge ou par un mérite transcendant.

Ce n'était pas qu'elle l'eût demandé : madame de Tencin ne regardait pas à si peu, et elle avait d'autres projets. Elle laissa faire, elle montra une reconnaissance très vive, elle fut plus charmante encore. Elle s'astreignit aux règles, annonçant hautement qu'elle n'avait pas quitté son cloître pour mener une vie plus relâchée, mais parce qu'elle ne se sentait pas assez parfaite pour l'observance exacte des lois sévères de saint Augustin : je crois que l'abbaye de Montfleury était habitée par des augustines.

Ainsi elle était souvent des heures entières à l'église : Dieu sait ce qu'elle y pensait. Elle faisait honte par sa conduite aux autres chanoinesses, un peu mondaines, comme elles le sont toutes, mais sans se permettre une critique ou une observation.

Pendant ce temps, elle creusait sa mine sans qu'on s'en doutât. Madame de Tencin ne comptait pas passer sa vie à Neuville, ce n'eût été que changer de prison ; elle voyait devant elle Paris, ses intrigues, son éclat et ses aventures : il fallait y arriver, et y arriver convenablement. Madame sa mère ne l'y eût pas envoyée, et surtout elle n'eût pas pu lui procurer les moyens d'y vivre.

La comtesse Alexandrine s'introduisit tout doucement dans la confiance de l'abbesse ; elle la flatta, la caressa tellement, qu'il fut impossible à celle-ci de se passer d'elle et qu'elle captiva toute sa confiance. L'abbesse lui annonça un jour qu'elle la prenait pour son secrétaire, et qu'en cette qualité elle entrerait au conseil.

A vingt ans ! c'était un triomphe, cela ne s'était jamais vu. La comtesse n'en montra que de la reconnaissance et resta modeste, de façon que personne n'en prît ombrage, au contraire.

Elle se fit ainsi pardonner sa faveur.

Dès qu'elle eut connaissance des affaires, elle s'y introduisit et s'en empara si bien, qu'elle les conduisit toutes. Son bonheur voulut que justement le chapitre fût en litige avec un seigneur voisin pour certains privilèges que les chanoinesses ne consentaient pas à abandonner. La cause se discutait à Lyon; mais elle se discutait aussi et surtout à Paris, devant le conseil du roi.

Madame de Tencin prétendit que l'affaire était mal défendue, mal présentée, et montra des lettres prouvant, clair comme le jour, qu'elle serait perdue si on continuait ne la sorte.

― Il faudrait là quelqu'un qui s'occupât exclusivement de ce procès, dit-elle timidement.

― Sans doute, répondit-on ; mais qui ?

― Ah ! c'est difficile !

Alors, chacune de ces dames de donner son avis.

― Je ne sais pas pourquoi les chapitres n'ont point de plénipotentiaires près de Sa Majesté, car nous sommes des espèces de puissance. Nous avons des vassaux, nous avons des tenanciers, nous avons des intérêts graves à la cour.

― C'est une idée à examiner.

― Je vous y engage beaucoup, madame. Songez donc quelle importance acquerrait ainsi le chapitre de Neuville.

― Vous avez raison.

― Nous devons choisir une personne capable de représenter madame l'abbesse et le chapitre, qui nous fasse honneur de toutes façons.

-― Quelque dignitaire de l'Eglise.

― Non pas, une de nous ; on ne fait jamais mieux ses affaires que soi même.

― Qui cela ?

― Ah ! je l'ignore.

― Nous avons plusieurs de nos dames en congé, mais pas une d'elles ne réunit les qualités nécessaires.

― La première, c'est l'intelligence.

― Puis la mesure.

― Puis le tact.

― Puis la beauté, qui ne gâte rien.

― Et la conduite la plus régulière.

― Mais c'est une perfection que vous demandez là, mesdames ? conclut l'abbesse.

Chacune donnait son avis et lançait son mot, excepté madame de Tencin, qui, depuis qu'elle avait proposé la chose gardait un absolu silence et observait.

― Et vous, comtesse Alexandrine, lui demanda l'abbesse, vous vous taisez ? quelle est votre pensée ?

― Je pense que vous avez raison, madame, et que ces dames exigent une perfection impossible.

― Non pas, reprit une vieille, nous la trouverons sans aller bien loin.

― Et où donc ?

― Vous, madame de Tencin.

― Moi !

Et elle rougit de plaisir d'être enfin arrivée au but de ses désirs : on prit cette rougeur pour de la modestie.

― Eh ! certainement, poursuivit l'abbesse. Seulement, comment ferons-nous pour nous passer d'elle ?

Un grand soupir fit le tour du cercle et répondit à la question.

― Mesdames, murmura la comtesse, vous me confusionnez, vous me faites trop d'honneur, je ne suis pas digne...

― Vous êtes digne de tous les éloges et de tous les honneurs. Voilà qui est convenu, vous nous représenterez.

― Comment reconnaître... ?

Elle se fit prier huit jours, répétant que c'était pour elle un trop grand sacrifice, qu'elle haïssait le monde, qu'elle voulait vivre dans la retraite ; enfin les faux fuyants de l'orgueil et de l'hypocrisie, auxquels on se laisse prendre et qui réussissent toujours.

Admirez comment, dans une assemblée nombreuse, s'il se trouve un être perverti et intelligent, il conduira les autres et trouvera le secret de se faire admirer. Les gens primesautiers, les gens loyaux n'avancent à rien sur la terre et dans la société telle qu'elle est faite de nos jours. Je le sais par moi― même et par ce que j'ai vu. Dans les rares occasions de ma vie où je me suis laissé emporter par mon coeur, je n'ai jamais manqué d'en être dupe, voire même dans mon affection pour M. Walpole, qui m'en cherche querelle d'un bout de l'année à l'autre, et cela, parce que je l'aime trop.

Il ne verra ceci qu'après ma mort : aussi je ne me soucie guère d'être grondée, je n'y serai plus pour l'entendre.

Je n'ai jamais aimé qui que ce soit autant que lui, j'en puis répondre. Je n'avais pas ces agitations pour Formont, pour le président Hénault, pour Pont-de-Veyle, ni pour aucun autre. C'est bien la peine d'arriver à être une vieille presque octogénaire, aveugle, pour avoir de ces sentiments-là !

Revenons à madame de Tencin, qui n'en a jamais eu, ni jeune ni vieille.

Il fut donc arrêté qu'elle partirait pour Paris, comme représentante du chapitre, qu'elle correspondrait directement avec madame l'abbesse et le conseil, qu'elle aurait pleins pouvoirs, qu'elle recevrait une rétribution annuelle assez considérable pour soutenir la dignité de sa position, qu'elle reviendrait chaque année rendre ses comptes et prendre de nouvelles instructions, dans la saison qui lui semblerait la plus opportune. A cela près, pleine confiance, pleine liberté et compliments les plus flatteurs sur ce que l'on attendait d'elle.

Parvenue au comble de ses voeux, la comtesse Alexandrine attendit encore pour laisser voir sa joie. Elle se contint, elle hésita elle fit semblant de s'imposer un sacrifice affreux en quittant sa retraite chérie ; elle joua enfin une comédie si parfaite, elle pleura tant, qu'à son départ il n'était pas un être à Neuville qui ne la crût la plus malheureuse personne du monde et qui n'admirât son dévouement au bien de la maison.

Le train qu'on lui donna fut modeste, elle n'en voulut pas davantage : une seule femme et un laquais. Elle se réservait de mieux faire plus tard. Elle écrivit de la première couchée à son frère de la rejoindre à Paris ; elle connaissait son mérite, elle savait ce qu'on devait attendre de cet abbé, aussi intrigant qu'elle, pour le moins, mais plus accessible par le coeur et plus capable de se laisser influencer. Elle lui servit de paravent à sottises ; sans quoi, il en eût fait beaucoup plus qu'il n'en a fait.

L'abbé de Tencin était joli garçon ; il avait comme Alexandrine, une séduction et une grâce sans pareilles. Madame de Fériol était loin de les valoir, et leur autre soeur avait plus de ressemblance avec le cardinal et la chanoinesse ; il y a d'elle un joli mot que je dirai plus tard, je ne m'en souviens pas aujourd'hui, je le demanderai à d'Argental la première fois que je le verrai.

L'abbé avait un an de plus que sa soeur ; en recevant sa lettre, il se hâta d'accourir, d'autant plus qu'elle avait pourvu au voyage, avec l'argent du chapitre, bien entendu.

Ce fut pour eux une grande joie que de se revoir, car ils s'aimaient d'une amitié sans pareille. Ils prirent d'abord leurs arrangements tout à leur aise, ils eurent ensemble une de ces conversations qui décident l'avenir. Ils se jurèrent aide, assistance mutuelle, confiance absolue et indulgence plénière. Ils ne venaient pas à Paris pour s'y faire canoniser ; ils savaient d'avance que, pour attraper la fortune, lorsqu'on part de bas étage surtout, il ne faut pas être difficile sur les moyens.

Leur vrai nom était Guérin ; celui de Tencin venait d'une petite terre, et l'illustration de la famille n'était ni grande ni ancienne. Le grand-père, assurait-on, était serrurier, et les plus huppés arrivaient jusqu'au parlement de Grenoble, pas davantage.

C'était donc une grande entreprise que d'atteindre bien haut avec de pareils antécédents et si peu d'aide ; ils ne reculèrent pas cependant, et ils firent bien.

Chapitre LIII

Madame de Tencin fit tout de suite d'excellentes connaissances : d'abord par les lettres de recommandation de son abbesse, et puis par sa soeur, madame de Fériol, fort liée avec le maréchal d'Uxelles, et qui voyait la bonne compagnie.

Elle plut beaucoup à Paris, comme à Montfleury et à Neuville : elle ne s'y cacha pas et voulut au contraire mettre toutes voiles hors, afin de se faire des partisans. Vous jugez si elle en eut : Jeune, belle, adroite, d'un esprit adorable, et disposée à bien accueillir les chalands, tout autant qu'ils lui plairaient néanmoins et qu'ils pourraient lui être bons à quelque chose.

Sa grande ambition était d'arriver à la cour ; mais, pour cela, il n'y avait pas d'apparence. Les preuves ne se pouvaient faire ; heureusement, le chapitre de Neuville n'était pas celui de Maubeuge ou celui de Remiremont ; sans quoi toutes les intrigues du monde ne l'y auraient pas introduite. Les chanoinesses l'eussent lapidée plutôt que de la recevoir.

Faute de la cour, ou du moins faute de Versailles, elle vit ce qu'il y avait de mieux à Paris. Sauf le roi et les princes, elle fut reçue des gens les plus difficiles comme une personne très bonne à fréquenter, et elle en profita bien vite.

Elle eut successivement des amants distingués et riches ; elle ne leur demanda rien pour elle, mais tout pour son frère. Elle lui fit successivement avoir plusieurs bénéfices, plusieurs gratifications lucratives. L'abbé aimait beaucoup l'argent ; elle n'y tenait guère. Sobre, sans goûts prononcés pour autre chose que les plaisirs de l'amour, elle n'avait pas besoin de biens, elle ne fit rien pour en avoir.

Tout alla ainsi jusqu'à la mort du feu roi. Ils accrochaient à droite et à gauche ce qu'ils pouvaient, sans avoir rien de positif. A cette époque, la comtesse Alexandrine jeta ses plombs du côté de M. le régent, et, à force de démarches, de requêtes et de demandes, elle vint à bout de le voir. Il la trouva belle, il la trouva agréable, il le lui dit, en demanda la récompense, l'obtint et en resta là dès le premier jour. Non qu'elle ne tînt toutes les promesses de sa beauté mais parce qu'elle eut la maladresse de lui parler des affaires de l'Etat, qu'elle comptait déjà gouverner avec lui en des moments où l'on ne parle que des affaires d'amour.

― Je n'aime pas les femmes qui m'interrogent ainsi dans mon alcôve, dit M. le régent lorsque la comtesse de Tencin reviendra, on lui dira toujours que je suis au conseil, fût-il même deux heures de la nuit.

Je vous prie de croire que M. le duc d'Orléans se servit d'autres termes que ceux-là ; il ne prenait pas de mitaines en pareils cas, et il en disait de belles.

Cette intimité n'eut donc pas de suites, à la grande humiliation de la chanoinesse, qui ne s'en consolait pas.

Elle avait la rage du gouvernement et tourna ses visées du côté de l'abbé Dubois, ce vilain chafouin perdu de toute espèce de maladies et incapable d'être mieux qu'un prétexte d'amour.

Il fut moins difficile que son maître et se laissa prendre au traquenard. Il courut à cette époque des conversations entre eux au sujet de la comtesse dont on fit des nols incroyables. Je ne m'en souviens plus ; je les ai cherchés dans mes papiers et ne les trouve point.

Ce commerce resta caché pendant assez longtemps, puis il éclata. Madame de Tencin se fit hardiment le canal des grâces ; elle dirigea, elle se plaça droit à la tête de la maison du ministre. Sans y demeurer, elle y passait sa vie, elle recevait, elle éconduisait les importuns, accueillait les favoris, Dubois la laissait faire, et, lorsqu'on s'en étonnait, il avait toujours la même réponse :

― Pendant qu'elle fait la maîtresse chez moi, elle ne fait pas la maîtresse avec moi ; je m'en débarrasse au profit des autres.

Il va sans dire que le bien-aimé frère eut les premières éclaboussures de ce marché. Il obtint une bonne abbaye ; il fut choisi pour convertir Law et reçut de lui une récompense sonnante, plus désirable, selon lui, que les meilleures promesses. Le système ne l'attrapa point sans vert. Il avait converti en or dès le lendemain les actions données par son néophyte et se garda d'en acheter d'autres.

Dubois le nomma envoyé à Rome, près du pape, dont il voulait obtenir le chapeau, et M. de Tencin n'eût point craché, pour son compte, sur la barrette. Le jésuite Laffiteau et lui partirent ensemble pour cette mission.

La veille même de ce départ, ils furent arrêtés par un ordre du Parlement. M. de Tencin fut accusé de simonie, au sujet d'une abbaye qu'il avait escamotée pour un de ses neveux ; mais Dubois passa là-dessus, et, malgré sa condamnation, malgré la présence de M. le prince de Conti, qui le hua et le fit huer, M. de Tencin n'en fut pas moins envoyé et Dubois pas moins cardinal et premier ministre, plus archevêque de Cambrai. Ce qui me faisait dire à madame de Tencin, lorsqu'elle me tourmentait de ses grands embarras :

― Allons donc, madame la comtesse, vous avez l'air tout étonnée de vous voir la maîtresse d'un si grand personnage et d'un archevêque. Entre gens de votre robe et de votre sorte, il n'y a que la main.

C'est qu'en vérité ils étaient tous les deux d'Eglise et tous les deux parvenus.

Dubois mourut. Madame de Tencin le pleura par manière ; mais la curiosité, ce fut d'entendre son oraison funèbre de sa façon. Ses neveux en faisaient des contes à mourir de rire.

― Il est mort, disait-elle en pleurant d'un oeil et en clignant de l'autre, il est mort en faisant la nique au diable qui l'attendait à la porte et qui le récompensera suivant ses mérites. Jamais cet homme n'a rien aimé que l'argent ; il ne s'aimait pas lui-même, de peur de céder à un de ses caprices et de faire tort à sa bourse. Il était menteur, voleur, méchant, cruel, sans entrailles ; mais il avait tant d'esprit qu'il savait effacer tout cela, lorsqu'il en avait besoin pour l'intérêt de ses écus.

― Et vous, madame, vous aimait-il ?

― Il ne m'aimait point et je le lui rendais bien, je vous en réponds. Nous n'avons point cherché à nous tromper l'un l'autre.

― Alors pourquoi le pleurez-vous ?

― C'est que les sots croiront que je le regrette.

― Pourquoi ne vous sépariez-vous pas, avec une si touchante conviction mutuelle ?...

― Parce que nous n'aurions pu trouver à nous appareiller mieux. A ma place, une autre bien éclairée l'eût abandonné ; à la sienne, un premier ministre aurait cherché une compagne moins clairvoyante.

Au moins se ménageait-elle un peu plus que lui !

Ce fut un grand changement pour la comtesse Alexandrine.

Elle rentra dans la vie privée, ainsi que le disait Voltaire, qui ne pouvait la souffrir. Elle l'agaçait comme une scie, ajoutait-il.

Son train d'amants marchait toujours, et la fortune de l'abbé suivait sa pente ; ils se voyaient moins, puisqu'il voyageait et que la comtesse ne bougeait de Paris, elle n'aurait pu vivre ailleurs. Elle envoya promener le chapitre, et se procura un bref du pape, qui lui permettait de mener la vie séculière.

Elle usa largement de ce bref-là et l'étendit jusqu'à ses dernières limites.

J'arrive à la grande aventure de sa vie, à celle qui aurait fait mourir de chagrin et de honte toute autre femme : à l'histoire de ce malheureux la Fresnaye, dont nous avons tous été témoins et à laquelle je me trouvai mêlée, ce qui m'inquiéta fort.

Il faut reprendre les choses d'un peu plus loin, pour les éclaircir.

L'abbé de Tencin venait de partir pour Rome, comme conclaviste du cardinal de Bussy, lorsque la comtesse retrouva, chez je ne sais plus quel bel esprit, car elle en était entourée, ce vieil égoïste de Fontenelle, dont elle avait fait son amant, lorsqu'elle commença d'écrire, afin de trouver en lui un prôneur.

Elle avait été longtemps sans le voir ; elle fut charmée de son esprit, de sa conversation et l'engagea fort à venir la voir, ce qu'il fit.

Peu à peu ce commerce se modifia et devint une habitude de discours, un échange de bon mots et de plaisanteries ; mais ils étaient nécessaires l'un à l'autre. En l'absence de son frère, elle ne trouvait personne qui lui convînt davantage.

Un jour, Fontenelle badinait avec elle et lui annonça qu'il connaissait un homme de beaucoup de coeur, conseiller au grand conseil, qui s'était passionné pour elle, et qui n'avait pas d'autre désir que de lui faire la cour.

― Eh bien, amenez-le donc, répliqua-t-elle ; un homme de coeur est une merveille en ce temps-ci ; je ne serais pas fâchée de le voir, pour le bien observer.

― Il ne manque pas de biens, il est d'une bonne famille de robe, vous pouvez le recevoir et le présenter au cardinal.

Dubois vivait encore alors.

M. de la Fresnaye, l'homme de coeur en question, fut présenté un beau jour, et fort bien reçu. Il avait peu d'esprit, du moins de celui qui brille ; il était assez bien fait, ses manières étaient celles d'un gentilhomme ; tant il y a qu'il devait avoir quelque mérite, car madame de Tencin, qui s'y connaissait, lui accorda l'honneur de ses bonnes grâces et les lui conserva pendant quatre ans.

Je ne voudrais pas jurer qu'il en profita seul, par exemple, et nous avons beaucoup de raisons de penser le contraire.

Ce commerce marcha avec beaucoup d'orages. La Fresnaye était d'une jalousie cramoisie. Il aimait tellement sa maîtresse, qu'il ne parlait d'autre chose dans ses furies que de la tuer, de tuer ses rivaux et de se tuer lui même, par-dessus le marché.

Il lui faisait des scènes abominables dès qu'il trouvait un homme chez elle, surtout depuis la mort du cardinal Dubois, qui l'avait rendu maître absolu au logis, à ce qu'il croyait.

Quant à moi, je l'ai toujours soupçonné d'être un peu fou. Il venait chez moi souvent, me tenait des heures entières à me conter ses douleurs et m'ennuyait fort, je l'avoue. Je n'ai jamais pu comprendre comment la comtesse Alexandrine l'avait supporté si longtemps.

Un matin, il était dans ma chambre ; je ne savais m'en débarrasser, et je cherchais un moyen de sortir de peine, lorsqu'on m'annonça d'Argental, qui s'était arrêté dans mon boudoir. Je saisis l'occasion et je me levai pour le rejoindre.

Je le trouvai échauffé, la tête partie et se jetant après mes mains dans un état incroyable. La porte était restée ouverte.

― Ah ! madame, avez-vous vu ma tante ?... me demanda-t-il.

― Mais non, répondis-je aussi étonnée de la question que de la façon de la faire.

― Je la cherche partout, ma bonne, ma chère tante ! vous me voyez effaré d'avoir couru après elle, et il faut que je la rencontre cependant.

― Qu'y a-t-il de si pressé ? Qu'avez-vous à lui dire ? Est-il arrivé quelque événement chez madame votre mère ? Vous avez l'air bien joyeux...

― Si je suis joyeux ! je le crois bien. Ma tante a été si bonne, si charmante, si aimable pour moi, ce matin !

― Et que vous a-t-elle fait, mon pauvre d'Argental ?

― Je vous le dirai, je ne le dirai qu'à vous, mais il faut que je le dise, ou j'en étoufferais.

Je fus si intéressée et si curieuse, que j'oubliai la Fresnaye dans ma chambre : je m'assis près de d'Argental, et je l'interrogeai précipitamment.

Le jeune homme, ravi, me raconta qu'il aimait sa tante, non pas d'amour, mais d'une amitié vive et qu'il n'avait jamais osé le lui dire, parce qu'elle lui en imposait fort. Enfin, le matin, en allant déjeuner chez elle, il avait eu le courage de lui ouvrir son coeur, de lui demander ses conseils, de la prier d'être pour lui un guide et une amie, le caractère de sa mère ne lui promettant pas de trouver en elle ce qu'il cherchait.

Madame de Tencin lui avait répondu, avec une grâce charmante, qu'elle était ravie de sa demande, qu'elle l'aimait fort, qu'elle se chargeait de le conseiller en tout et qu'elle comptait bien le voir très souvent, comme elle en avait le droit, en tante et en amie.

D'Argental était si ravi, si heureux, qu'il la remercia très mal, qu'il ne sut pas dire ce qu'il pensait, et, plus tard, revenu à lui, il la cherchait chez tous ses amis, pour lui témoigner sa reconnaissance.

C'était fort innocent, et je n'y vis pas le plus petit mot à reprendre.

An beau milieu des épanouissements de mon jeune ami, j'entendis fermer la porte de ma chambre de façon à nous la faire tomber sur le dos. Je me rappelai alors que la Fresnaye était là, et je me rappelai aussi sa terrible jalousie.

― Ah ! m'écriai-je, nous allons être cause de quelque malheur... La Fresnaye a tout entendu.

― Mon Dieu ! madame, je cours chez ma tante.

― Gardez-vous-en bien ! le remède serait pire que le mal. La comtesse saura bien s'en tirer toute seule ; elle a trop d'esprit pour avoir peur de ce cuistre-là.

― C'est égal, je suis inquiet.

― Il n'y a pas de quoi, vous dis-je. Elle en sera quitte pour quelques discours, quelques menaces, quelques pistolets en l'air, et, après, tout s'apaisera.

Le jeune homme me quitta sur-le-champ ; néanmoins, je ne voudrais pas assurer qu'il ne fût un peu amoureux de sa tante, sans s'en douter, bien certainement, car d'Argental, tout en fréquentant les demoiselles et les comédiennes, avait conservé une rare pureté de sentiments.

J'appris plus tard par madame de Tencin ce qu'il advint de cette conversation et comment elle amena de si terribles suites.

Chapitre LIV

Madame de Tencin venait de rentrer chez elle, lorsque M. de la Fresnaye parut. Sa pâleur, le tremblement de sa voix, lui annoncèrent un orage ; elle y était faite et ne s'en effraya pas beaucoup. Elle lui demanda d'un ton fort calme à qui il en avait.

Il se laissa tomber sur le premier fauteuil et resta là, comme sans connaissance. La comtesse s'approcha de lui et répéta sa question.

A ces mots, la Fresnaye se leva comme un furieux.

― Ce que j'ai, madame, ce que j'ai !... Vous osez me le demander ?

― Mais oui, je le demande, et je le demanderai toujours. Ou vous êtes fou, ou vous êtes malade.

― Je ne suis ni fou ni malade, madame !... Je suis éclairé enfin. Je vous connais, j'ai entendu l'aveu de la bouche même de votre complice.

― Quel complice ?

― Oh ! la belle effrontée ! Quel complice ? Vous en avez donc plusieurs, que vous me demandez son nom ?

Madame de Tencin éclata de rire.

― Ceci est bouffon, tout à fait bouffon, monsieur, et je ne veux pas en entendre davantage ; je ne me rétracte pas : décidément, vous êtes fou.

Le pauvre homme l'était bien, et il l'a prouvé, mais cet accès n'était pas encore au dernier période ; il partit en éclats terribles, et, au moment où elle s'y attendait le moins, il s'interrompit pour réclamer d'elle ses pistolets de poche, qu'elle lui avait empruntés.

― Ah ! quant à cela, je vais vous les remettre tout de suite.

Elle alla vers son bureau, où elle les avait renfermés, et elle les lui présenta.

― Vous me les donnez ? Vous ne craignez pas que j'en fasse usage, madame ? reprit-il dans une furie nouvelle.

― Et contre qui ?

― Contre votre neveu, contre ce petit d'Argental, qui a l'audace de vous aimer et que vous avez l'infamie d'accueillir.

La comtesse rit plus fort.

― Ah ! mon neveu ! mon neveu ! c'est de mon neveu qu'il s'agit ? c'est mon neveu que vous voulez tuer ? C'est admirable, en vérité, et je ne pouvais pas moins attendre de votre bonté, de votre raison.

Il leva le pistolet en l'air, madame de Tencin prit l'autre placé à côté de lui, et l'éleva également, mais sans intention hostile, car les armes n'étaient pas chargées.

― Ah ! madame vous me voulez assassiner, comme vous avez tenté d'assassiner M. de Nocé, je le vois bien. Vous avez empoisonné plusieurs de vos amants qui déplaisaient au cardinal ; j'ai failli avoir le même sort, j'ai échappé par miracle ; on me l'avait dit, je ne le croyais pas ; mais, à présent, je n'en doute plus.

La comtesse devint attentive à cette accusation ; néanmoins ce n'était pas la première fois qu'elle arrivait jusqu'à elle et elle en avait été un peu inquiétée.

Un hasard funeste avait fait mourir plusieurs personnes le lendemain ou le surlendemain d'un dîner chez elle ; ces personnes étaient suspectes à Dubois, on ne manqua pas de l'accuser ; dans ce siècle-ci, les empoisonnements sont à la mode : pour la moindre chose, on vous en soupçonne et l'on vous en convainc.

La comtesse eut cependant la présence d'esprit de laisser dire la Fresnaye et de ne pas se défendre. Elle l'écouta pérorer jusqu'au bout ; puis, prenant son parti, elle lui ferma la bouche par ses caresses. Il n'y résistait jamais, et il en était tellement idolâtre, qu'il en perdait littéralement l'esprit.

Elle l'apaisait par un mot, jusqu'à ce que sa jalousie le reprit de nouveau, et qu'il recommençât ses cris insensés.

Ce qui ne me plaît pas en tout ceci, c'est que la comtesse s'était fait déposer entre les mains de fortes sommes, jusqu'à quarante et cinquante mille livres à la fois. Ce ne pouvait être pour elle, elle n'aimait pas l'or et n'en faisait aucun cas ; c'était donc pour son frère. Cependant, d'un autre côté, l'archevêque car il était déjà archevêque d'Embrun, alors, l'archevêque donc lui prêtait de l'argent ainsi que cela est prouvé par un billet dont je vous donnerai la copie. Toute cette partie de l'histoire est assez obscure.

D'Argental, en arrivant essoufflé chez sa tante, ne fut pas admis près d'elle. Les domestiques, accoutumés à ces scènes, ne laissaient entrer personne lorsqu'elles avaient lieu.

Rien n'était plus connu que cette intimité, on en parlait partout, Voltaire en riait à la journée. Il était singe à un degré remarquable, et copiait les fureurs de la Fresnaye. Il en avait même fait en vers une parodie des fureurs d'Oreste, qui doit se retrouver dans ses papiers après sa mort ; il ne les a pas publiés par considération pour ses chers anges les d'Argental.

Les choses en restèrent là, et tout se passa bien pendant quelques jours.

L'amoureux devint tout à coup d'une tristesse effrayante ; il se promenait les bras croisés, tout seul, dans les allées sombres des Tuileries ; il parlait haut, il gesticulait, il montrait le poing, il interpellait des êtres imaginaires, au point d'attirer l'attention des jardiniers qui plusieurs fois le signalèrent au gardien en chef, et celui-ci le surveillait particulièrement.

Lorsqu'il voyait la comtesse Alexandrine, il semait ses discours de phrases telles que celles-ci !

― Vous le voulez ? cela finira mal !

Ou bien :

― Vous l'aimez, malheureuse !

― Qui donc ? demandait-elle.

― Votre coeur vous répond pour moi, je n'ai pas besoin de le nommer.

Elle demeurait alors rue Saint-Honoré, près du Palais-Royal.

Un soir, il arriva chez elle, assez tard ; c'était au mois d'avril, il faisait une journée superbe et une chaleur précoce.

Il lui proposa de venir avec lui, le lendemain, aux Prés-Saint-Gervais, cueillir des violettes et voir pousser les lilas.

― Non pas, répondit-elle, je n'aime point la campagne en cette saison ; il y fait froid, il n'y a ni fleurs ni fruits ; on ne sait où s'asseoir, les mousses et les herbes ne sont pas poussées. Ne me parlez pas de vos idylles avant le mois de mai.

― Vous ne le voulez pas ?

― Non.

― Vous avez autre chose à faire ?

― Rien du tout.

― Quelqu'un à recevoir ?

― Personne.

― Je puis donc venir ?

― Tant que vous voudrez.

― Je viendrai alors, n'en doutez pas.

― Venez.

― Seulement, rappelez-vous vos paroles et ne les oubliez point, comtesse. Je reviendrai, je reviendrai vous chercher si le temps est beau.

― Pourquoi prendre cette peine. Je n'irai pas.

― Ecoutez jusqu'au bout. Je viendrai vous chercher, et, si vous me refusez encore, eh bien... eh bien... vous verrez ce qu'il en résultera.

― Quelque scène encore et quelque menace !

― Vous verrez, vous dis-je. Adieu !

Il sortit, elle ne le retint pas, il l'ennuyait. Dans la soirée, ses habitués arrivèrent ; on eut beaucoup d'esprit, on était fort gai ; Fontenelle, entre autres, fut éblouissant.

La Fresnaye entra sans parler à personne, il salua à peine la comtesse et alla s'installer dans un coin. On ne fit pas attention à lui : une discussion plaisante s'éleva entre d'Argental et le vieux auteur des Mondes. Ils s'escarmouchèrent pendant une heure à qui mieux mieux.

Madame de Tencin les écoutait avec plaisir.

La Fresnaye traversa le cercle ; j'y étais, je le vois encore, il alla droit à sa maîtresse et lui dit, avec un accent impossible à rendre.

― Donnez donc le prix, madame ; la joute a lieu pour vous.

Chacun le regarda, on ne comprenait pas : on se rappela cela ensuite. Un instant après, quelqu'un prononça le nom du comte de Nocé ; la Fresnaye interpella cette personne.

― Il est toujours très malade, n'est-ce pas ? demanda-t-il.

― Pardonnez-moi, monsieur, il se porte à merveille.

― C'est impossible, il devrait être mort !

On éclata de rire.

― Riez, riez, poursuivit-il ; rira bien qui rira le dernier.

On se retira après le souper modeste que nous donnait la comtesse ; la Fresnaye m'offrit la main jusqu'à mon carrosse.

― Adieu, madame, me dit-il en me quittant. Je ne vous reverrai pas de sitôt, je pense.

― Vous partez ?

― Oui, je pars.

― Pour longtemps ?

― Pour un grand voyage que nous ferons tous.

― Ah ! mon Dieu ! encore vos idées !

― Madame, j'ai reçu ce matin un coup mortel ; ce soir, j'en ai reçu un autre, je suis deux fois frappé ; vous verrez ce qui arrivera. Ne venez pas demain en ce logis, c'est la dernière preuve d'amitié que je vous donne.

― J'y viendrai au contraire.

― Ne vous en prenez donc qu'à vous-même. Adieu !

Et il me planta là sans même un salut.

Je rentrai chez moi et je n'y pensai plus.

Le lendemain, je me promis d'aller en rire et en causer avec la comtesse. Il me vint du monde, je ne fus pas libre ; j'avais moi-même alors beaucoup d'occupations et de chagrins. Peut-être, si j'avais pu exécuter mon projet, peut-être le malheur ne serait-il pas arrivé.

Madame de Tencin était seule ; il faisait très beau, comme la veille. Pont― de-Veyle et sa mère étaient venus de bonne heure ; ils allaient à Meudon, chez madame de Coatquen, et madame de Tencin refusa de les suivre ; elle était inquiète, malgré elle, de cet insensé.

Vers les deux heures, il arriva.

― Madame, lui dit-il, plus sombre et plus farouche qu'à l'ordinaire, vous plaît-il venir aux Prés-Saint-Gervais aujourd'hui ?

― Non, pas plus qu'hier.

― Vous ne m'aimez pas alors. J'en étais certain, et je ne puis en douter ; dès lors, mon parti est pris.

― Lequel ?

― Vous allez le savoir madame ; mais, auparavant, sachez bien que mes précautions sont prises et que cela retombera sur vous.

En disant ces mots, il sortit un objet de sa poche.

Chapitre LV

Cet objet c'était un pistolet, très bien chargé cette fois, et tout prêt à partir. Madame de Tencin ne s'en alarma pas, elle ne crut pas la chose plus sérieuse qu'à l'ordinaire.

― Regardez-le bien, poursuivit-il, c'est ma délivrance. Je n'en ai qu'un, je n'ai voulu en prendre qu'un, parce que, si j'en avais pris un autre, je n'aurais pas résisté au désir de vous emmener avec moi où je vais.

― Je vous remercie, je me trouve bien ici.

― Vous ne vous y trouverez pas si bien tout à l'heure, car vous allez voir un triste spectacle. Adieu, ingrate, méchante, scélérate que vous êtes ! adieu ! vous me tuez ; vous m'avez rendu malheureux et je ne puis résister à ce malheur. Soyez maudite, vous, vos amants, votre frère et tout ce que vous aimez !

En achevant ces paroles, il se posa le pistolet sur le front et, avant que madame de Tencin eût pu soupçonner qu'il parlait sérieusement cette fois, il se fit sauter la cervelle ; elle fut couverte des débris.

On ne peut rendre ce qui se passa alors. Cette femme, qui n'avait point de coeur, qui n'avait jamais aimé ce malheureux, cette femme, qui avant toutes choses tenait à écarter de sa vie les embarras et les obstacles ; cette femme, le premier moment passé, dut penser à ceux qui allaient surgir de cette épouvantable catastrophe. Elle fut d'abord surprise, effrayée, puis inquiète pour elle-même ; allant à la douleur et aux regrets, il n'y en eut pas. Peut― être même fut-elle ravie d'être débarrassée de ce jaloux. La manière seule lui déplaisait.

Elle serait restée longtemps à la même place, dans le même état, regardant ce cadavre sans le voir, si ses gens, inquiets du coup de pistolet et connaissant les perpétuelles fureurs de la Fresnaye, n'étaient pas accourus à la hâte. Ils restèrent saisis de ce spectacle ; voyant leur maîtresse aussi immobile que son amant, ils la crurent morte comme lui et se mirent à pousser des cris horribles.

En quelques minutes, la chambre fut pleine de monde ; ce quartier populeux fut bien vite bouleversé, et l'on alla chercher les gens de justice, lesquels ne se firent pas prier pour venir.

Ce furent alors des étonnements, des pleurs, des interrogations ; on voulait emporter ce corps défiguré, on voulait faire lever la comtesse, anéantie et hors d'état de bouger ; on voulait la faire changer de vêtements et cacher ces débris affreux ; on l'accablait de questions, on la plaignait, on l'accusait ; elle ne répondait point ; ne se défendait point, ne, donnait aucune explication ; c'était un être inerte, sans mouvement et sans volonté. Ces soldats, ce peuple, ces commères qui l'entouraient, ce contact de canailles, cette odeur nauséabonde du sang et de tant de gens rassemblés dans une petite pièce fermée, l'émotion, la crainte, toutes ces sensations réunies la prirent au coeur, elle se trouva mal.

J'entends par le coeur, le coeur physique au moins, ce coeur qui se soulève lorsqu'il est affecté par une cause inaccoutumée ; quant à l'autre, il n'en était pas question, je ne veux pas qu'on m'accuse de mentir.

La femme de confiance de la comtesse, la voyant seule en face de toute cette aventure, eut heureusement la présence d'esprit d'envoyer chercher l'archevêque, ainsi que madame de Fériol. Je me trouvais chez cette dernière, nous y courûmes.

Je vivrais cent ans, et on assure que je les vivrai, je n'oublierais pas ce spectacle. Madame de Tencin avait des ennemis parmi cette tourbe, à ce qu'il paraît ; ils ne voulurent pas quitter la maison, et ils criaient qu'on devait l'emmener au Châtelet tout de suite, car elle avait assassiné cet homme. Quelques autres la défendaient, et, malgré l'invraisemblance, je dirai plus l'impossibilité du fait, je dois avouer qu'ils étaient les moins nombreux.

La présence de l'archevêque les calma ou plutôt les contraignit un peu. Ils se turent ; mais leurs regards parlaient et ils menaçaient fort. Je ne suis point brave devant la foule, j'aurais voulu être loin ; cependant je fis bonne contenance.

― Qu'est-ce ? qu'y a-t-il ? demanda M. de Tencin d'un air superbe ; que signifient ces rumeurs ? Il est arrivé un malheur dans cette maison ; respectez-le et retirez-vous.

Ils restaient.

― Je vais invoquer la force, entendez-vous ? Madame de Tencin a besoin de se remettre de cette terrible alarme, ne troublez plus son repos. Un insensé, repoussé par sa vertu, s'est tué à ses genoux ; c'est un grand sujet de deuil, mais non un sujet de scandale.

A ce mot, la vertu de madame de Tencin, malgré la gravité de la circonstance, un immense éclat de rire partit de tous les coins de la salle.

M. de Tencin en fut presque déconcerté ; cependant il ne le releva point.

La justice procéda à l'enlèvement du corps ; la foule s'écoula à sa suite, mais elle s'arrêta devant la maison et se recruta des passants ; ce fut une sédition dans le quartier. Des propos menaçants circulèrent contre la comtesse et contre sa famille. On entendit même dire hautement :

― C'est une assassine ; mais il ne lui arrivera rien, elle est comtesse, elle est l'ancienne maîtresse de ce vieux polisson de Dubois. Ah ! si c'était un de nous ! La Grève n'aurait pas assez de potences, ni le bourreau assez de cordes.

Cela commençait déjà alors, et depuis ! Quels progrès MM. les philosophes ont fait faire en raisonnements à ce peuple, qui bientôt ne voudra plus être gouverné du tout. Il est très visible que, si Dieu ne s'en mêle pas activement, la monarchie est perdue.

Nous restâmes fort longtemps chez la comtesse, à tenir une espèce de conseil.

― Il n'y a pas un moment à perdre, disait madame de Fériol. Mon frère, agissez de votre côté ; moi, j'agirai du mien. Je vais trouver le maréchal, l'envoyer chez M. le duc ; il est important qu'il soit prévenu par nous, avant de rien savoir d'un autre côté ; les calomnies sont si vite répandues !

― Et moi, ajouta d'Argental, je vais courir chez madame de Prie ; il faut l'avoir pour nous en cette circonstance.

― Moi, je ne sais ce que je veux, reprenait l'archevêque. Ma soeur ! ma pauvre soeur, ! quel malheur épouvantable !

― Ce n'est pas le cas de se lamenter, continuai-je, permettez-moi de vous le dire. Si je puis être bonne à quelque chose, ne m'épargnez pas.

On m'envoya chez le duc de Luynes, dont j'eus une curieuse réponse.

― Si vous ne fréquentiez pas ces gens-là, madame, vous n'auriez pas de pareils ennuis et vous ne seriez pas obligée de solliciter pour une coquine semblable à cette religieuse défroquée. Depuis longtemps, madame de Luynes et moi, nous avons renoncé à vous faire des remontrances ; mais nous ne nous mêlerons en rien, ni de vous, ni de vos amis. Vous eussiez pu aller avec nous dans les compagnies ou votre naissance vous appelle ; vous préférez ces bateleurs, portez-en la peine, je ne vous plains pas.

Telle fut l'indulgence et la charité de mon dévot oncle. Ma tante valait mieux, elle ne m'eût pas reçue ainsi. Elle a continué de me voir et de me soutenir jusqu'à sa mort, je lui en ai su grande reconnaissance.

La première chose que firent les gens du roi, ce fut de chercher dans les papiers de la Fresnaye ; on y trouva d'abord une lettre adressée à l'archevêque ainsi conçue, et que l'on peut voir aux pièces du procès ; elle est écrite comme par un savetier ; pour une femme de tant d'esprit, c'était un drôle d'amant :

« Monsieur, je suis bien fâché de mourir sans être en état de vous payer. J'ai fait les derniers efforts pour vous payer ce que je vous ai payé. Mon impuissance vient de votre soeur. Après avoir vécu avec moi dans un commerce d'amour pendant trois ans, aux yeux de ses domestiques et des vôtres, elle s'est emparée de tous mes biens ; abusant de la confiance que j'ai eue de les mettre sous son nom, elle m'a mis dans la cruelle nécessité de périr. Si vous voulez éviter la punition de Dieu, renvoyez-la dans son couvent, d'où elle n'est assurément pas sortie canoniquement. »

A côté de cette lettre, si bizarre et si incohérente, se trouvait un testament, disant tout justement le contraire. En voici le début ; je ne raconterai pas ce qui regarde les affaires de la succession, à laquelle personne n'a jamais rien compris.

« Sur les avis et les menaces que m'a faites depuis longtemps madame de Tencin de m'assassiner ou de me faire assassiner, et que j'ai même cru qu'elle exécuterait il y a quelques jours, sur ce qu'elle m'emprunta un de mes pistolets de poche, que j'ai eu le courage de lui donner ; et comme, de ma connaissance particulière, elle a fait ce qu'elle a pu pour faire assassiner M. de Nocé, et que son caractère la rend capable des plus grands crimes, j'ai cru que la précaution de faire mon testament ainsi qu'il suit était très convenable. »

Plus loin, il disait :

« Cette misérable est si monstrueuse, que le souvenir m'en fait frémir. Mépris publics, noirceurs, cruautés tout cela est trop faible pour exprimer la moitié de ce que j'ai essuyé. Mais sa grande haine est venue de ce que je l'ai surprise il y a un an, me faisant infidélité avec Fontenelle, son vieux amant, et de ce que j'ai découvert depuis qu'elle avait commerce avec son neveu d'Argental...

« Je finis en réclamant la justice de M. le duc, de M. le garde des sceaux ; ils ne doivent pas souffrir que cette malheureuse continue davantage sa vie infâme. Elle est entrée au couvent de Montfleury, près Grenoble ; ils doivent l'obliger d'y retourner pour y faire pénitence de ses péchés. »

On juge que, d'après de pareilles preuves, il ne fut pas possible d'en rester là et que l'on dut poursuivre le procès.

Avant que le maréchal et M. de Tencin eussent pu agir, la comtesse fut arrêtée dans sa maison, en notre présence. Je me retirai ; mais d'Argental voulut accompagner sa tante, on n'osa pas l'en empêcher. Elle n'était pas convaincue, elle n'était qu'accusée et l'on ne pouvait la traiter avec la dernière rigueur. Le lieutenant criminel l'attendait au Châtelet, avec le cadavre de la Fresnaye.

On la fit entrer droit dans la salle où il se trouvait ; elle ne s'en doutait pas, et lorsqu'elle l'aperçut, elle poussa un cri affreux et s'évanouit dans les bras de son neveu, qui traitait les juges de barbares.

On la fit revenir à elle, on lui apporta un fauteuil et on lui témoigna quelques égards, mais sans ôter de devant ses yeux cet objet épouvantable. Elle resta quatre heures ainsi. Ils l'interrogèrent de toutes les façons, lui adressèrent les questions les plus minutieuses sur sa vie passée ; ils allèrent jusqu'à lui demander combien elle avait eu de galants, et s'il était vrai, comme le disait la Fresnaye, qu'elle fût du dernier bien avec Fontenelle et son neveu ici présent.

D'Argental se leva et fut au moment de tirer son épée. Deux agents subalternes le continrent.

― Tenez-vous tranquille, jeune homme, dit le lieutenant criminel, et n'insultez pas la justice. Ce que nous faisons, nous avons le droit de le faire.

D'Argental se tut, mais ne se calma pas, et cela se comprend, la séance n'était pas plaisante pour lui qui aimait sa tante si tendrement.

Après l'interrogatoire fini, la pauvre femme était épuisée. On la sépara de son neveu, et on la conduisit dans la prison, au Châtelet même, qui est l'endroit où l'on met les criminels.

Elle en fut épouvantée et passa une nuit terrible. Il fallut appeler un médecin ; à quoi ses ennemis ne manquèrent pas de répondre que les remords la tuaient.

Chapitre LVI

Cependant ses amis agissaient, ils ne laissaient pas un instant de repos à M. le duc et au Parlement, qui voulait absolument s'occuper de la chose.

M. l'archevêque, à force de prières et de larmes, car il allait pleurer partout, obtint qu'on la mettrait à la Bastille ; c'était une amélioration et on ne la confondait plus avec ces grands criminels du commun, destinés à la Grève.

Elle restait au secret néanmoins ; il était interdit de la voir, on ne pouvait parvenir jusqu'à elle, et les lettres mêmes ne lui arrivaient pas. On essaya de lui faire passer quelques douceurs ; elle ne les reçut point.

On ne peut se figurer ce qu'elle souffrit de cette claustration, elle faillit en devenir folle. Elle, accoutumée à la grande compagnie, à l'esprit, à une gâterie si douce de ceux qui l'entouraient, on comprend ce qu'elle en éprouva, sans compter l'inquiétude de l'avenir.

Personne ne croyait cependant à un assassinat ; on pensait bien du mal d'elle, mais ses ennemis mêmes, comprenaient qu'elle s'y serait prise d'une autre manière. On n'assassine pas avec la certitude d'en être puni et de ne pas recueillir le fruit de son crime, à moins d'une passion sauvage, et madame de Tencin n'était pas passionnée.

Il n'en fallut pas moins une enquête, qui la fit rester plusieurs mois en prison. Enfin l'affaire fut portée au grand conseil. La mémoire de la Fresnaye fut condamnée, madame de Tencin déchargée de l'accusation, et le testament de la Fresnaye traité de libelle, biffé solennellement.

L'archevêque alla chercher sa soeur, après le jugement, et, pendant huit jours, sa maison ne désemplit pas. J'y courus des premières ; j'avais grandement pris part à la détention de la comtesse, et puis je voulais voir sa figure. On la disait si vieille, si changée, que je souhaitais d'en avoir ma part.

Elle était grande, elle avait le cou long naturellement, elle était maigre et sèche ; mais, en sortant de cette prison, c'était une haridelle. Elle avait, à cette époque, quarante-cinq ans, à peu près, et ne les portait pas ; après son aventure, elle en montrait soixante.

Du plus loin qu'elle m'aperçut :

― Eh bien, ma chère marquise, c'en est fait, j'ai dit mon dernier mot.

― Pourquoi cela ? Vous avez encore assez d'esprit pour que la conversation vous soit permise.

― Ah ! ma reine, je suis muette et je ne veux plus entendre parler de ces gens-là. Je veux vivre pour mon frère, pour mes amis, pour les lettres ; quant au reste, je ne sais plus s'il y a des hommes au monde.

― Je le crois, madame, et puis...

― Et puis vous êtes jeune, vous, et vous me trouvez bien vieille pour songer encore à la galanterie ; vous pensez que j'en dois finir... Ah ! le temps marche pour vous aussi ; vous arriverez vite au même point que moi, et vous saurez alors qu'on ne s'estime jamais trop vieille pour plaire.

― Je ne le crois pas, madame.

― Vous le verrez, j'ai été comme vous. Un voile se place sur les miroirs.

Nous causâmes longtemps ainsi, et je la trouvai fort découragée. Elle tint parole et ne s'occupa plus que de ses romans.

Elle fut mêlée à toutes les intrigues de ce temps jusqu'à sa mort, et resta bien en cour néanmoins ; j'entends par la cour les ministres et les compagnies ; car, pour le roi et la reine, elle n'entra jamais chez eux. Il n'y avait pas d'apparence d'y parvenir, avec ses preuves et surtout avec sa réputation. C'était trop des deux ensemble.

Elle eut une correspondance et une amitié qu'elle affichait beaucoup, avec le pape Benoît XIII, je crois. Il lui envoya son portrait, et elle montra ses lettres à tout venant ; cela ne la canonisa pas.

Elle eut toujours pour ennemi Voltaire, qui ne lui laissait pas un lambeau de chair sur les os : il la pelait comme une orange.

― Et encore, ajoutait-il, je prendrais une fourchette ; je ne voudrais pas la toucher du bout des doigts.

Je crois avoir déjà dit que chacun d'eux donnait de cette haine une raison différente. Elle prétendait qu'il lui avait fait la cour et qu'elle avait refusé ses hommages. Lui, au contraire, assurait qu'il n'avait point pensé à cela, et que c'était justement l'opposé. On le punissait de cette indifférence, et on l'en avait puni bien davantage. C'était la comtesse, assurait-il, qui lui avait valu son temps de Bastille en le dénonçant à M. le régent et à Dubois comme l'auteur des J'ai vu.

― C'est d'autant plus mal de sa part qu'elle savait la vérité ; elle y a mis la méchanceté d'Oenone, non pas celle de Phèdre ; elle n'a pas la passion de cette malheureuse pour excuse. Elle est sèche de corps, sèche de coeur, sèche d'imagination ; c'est un parchemin où l'on ne peut rien lire et que les rats ont mangé.

Son frère, qui en effet avait été à Rome, comme conclaviste du cardinal de Bussy, y retourna plus tard en qualité de chargé d'affaires, je l'ai dit. Il y fit, non pas les affaires de la France, mais d'abord celles du cardinal Dubois, son patron, et ensuite les siennes.

Il se fit nommer successivement archevêque d'Embrun, archevêque de Lyon et cardinal. Il inventa un concile à Embrun contre l'évêque de Senezy, et il fit crier toutes les plumes des folliculaires.

Il se fourra au plus épais des affaires ; il écrivit peu et ne voulait que deux choses : avoir beaucoup d'argent et être premier ministre.

Il obtint le premier et fut au moment d'obtenir l'autre. Le cardinal Fleury eut l'air de le désigner pour son successeur, le tout, au contraire, afin d'en dégoûter le roi d'avance et de l'empêcher d'y arriver. Je n'ai jamais vu, et il ne fut jamais de singe, de vieille femme, et écolier, de procureur plus malin et plus rusé que ce cardinal octogénaire. Il a prévu, je crois, jusqu'à la troisième génération de ses ennemis et leur a posé des barrières.

J'ai toujours continué mes relations avec M. de Tencin, même après la mort de sa soeur, et nous le retrouverons dans le temps de mademoiselle de Lespinasse.

Je suis arrivée à un moment de ma vie assez pénible à raconter. Cependant cette vie était celle de tout le monde, à peu près ; il aurait fallu plus de courage et de vertu que je n'en avais pour résister au torrent qui nous entraînait. Je veux en finir avec les Tencin et raconter une aventure qui nous fut commune, dont les conséquences se prolongèrent pour moi, tandis qu'elles n'eurent à leur égard que la durée d'une impression inattendue. Cependant elle peindra bien leur caractère à tous les deux et servira de dernière retouche.

Il était question d'un château merveilleux bâti par un traitant, sur la fin de sa vie, pour une maîtresse qu'il prétendait avoir, et qui ne lui fut jamais autre chose qu'une enseigne. Il la dora seulement et sur toutes les faces, je vous en réponds ; ces traitants n'en faisaient pas d'autres et les environs de Paris étaient peuplés de leurs folies.

Ce château, situé dans un coin délicieux de la forêt de Senart, avait coûté des sommes immenses. On y avait amené des eaux artificielles, des jets d'eau, des cascades, des rivières, voire même un lac. Les arbres étaient superbes, cela ressemblait à une de ces retraites dans les contes de fées où l'on cache des princesses poursuivies par de méchants enchanteurs.

M. de Tencin avait envie d'une terre ; celle-là était à vendre, parce que la divinité, brouillée avec son bienfaiteur, qui s'obstinait à vivre, avait dissipé ses bienfaits et restait à la merci des créanciers.

Samuel Bernard refusa de l'aider et ne l'empêcha point de se défaire des Délices. On y allait par curiosité, même lorsqu'on n'y avait que faire, et la mode arriva d'avoir vu cette merveille. Le beau de l'histoire, c’est que, pour achever la ressemblance avec les châteaux de fées, tout cela disparut comme par un coup de baguette. Le vieux banquier racheta sous main et fit mettre à terre ce qu'il avait élevé. On n'en vit plus de vestiges.

Madame de Tencin et l'archevêque vinrent me proposer un jour d'aller ensemble visiter ce beau lieu, et j'y consentis volontiers. Nous partîmes dans le carrosse de l'archevêque, n'ayant avec nous qu'un certain abbé d'Aillan, son chapelain, espèce de marionnette à ressorts, qu'il traînait partout et qui s'endormait aussitôt qu'il était assis.

Rien de plus commode, et je crois qu'il l'avait fait faire exprès.

Nous causâmes assez gaiement pendant la route. Cette promenade des Délices était assez fréquentée pour qu'un cabaretier y eût établi une tente et fît d'excellentes affaires en donnant à manger aux visiteurs. Le temps était superbe, il faisait fort chaud. Nous avions avec nous une quantité de fruits. Dubois en envoyait de superbes, chaque matin, à la comtesse.

Elle et son frère ne se gênaient pas beaucoup devant moi : cependant ils étaient fort en peine de savoir ce qui s'était passé entre moi et M. le régent. Ils soupçonnaient quelque intelligence, et, comme l'abbé ne comptait pour rien, puisqu'il dormait du sommeil du juste, ils s'étaient donné le mot pour me confesser pendant le petit voyage.

Je voyais quelquefois M. le duc d'Orléans, très en secret pour ce qui me concernait du moins, car, pour lui, je crois qu'il ne se gênait guère. J'avais refusé de paraître à aucun souper, de voir absolument personne, et je n'avais avoué à qui que ce fût, excepté à madame de Parabère, ce qui avait eu lieu. Madame de Parabère, au nombre de ses qualités avait celle d'une discrétion absolue. J'étais sûre d'elle ; aussi je n'accusai que M. le duc d'Orléans, lorsque je vis mon aventure transpirer. Je ne voulais l'avouer à aucun prix ; ces bruits en amenèrent la fin.

J'en étais là lors de ma promenade aux Délices. Larnage, écarté par cette intimité avec Son Altesse, et qui cependant n'était pas sorti de mon coeur, me revenait à la mémoire. J'éprouvais de fortes tentations de le rappeler ; je le fis. Il me répondit une lettre fort respectueuse, fort passionnée en même temps ; mais il refusa de me voir. Il était malade d'une sorte d'hypocondrie, qui lui faisait voir tout en noir dans son existence.

« Je ne puis aller vers vous, madame, avec une disposition semblable, vous en seriez la première victime ; je vous ennuierais, et je sais combien vous craignez l'ennui. Il ne faut pas m'accuser, je ne suis pas coupable des idées effroyables et des jugements hors de sens qui me viennent à la tête. Je vous aime toujours avec la même passion ; il me semble seulement que vous ne méritez pas cet amour, au point où je le croyais autrefois. Pardonnez-moi de vous parler ainsi ; je souffre. J'irai chez vous quand je serai guéri, si vous voulez encore me recevoir en ce temps-là. »

Je n'étais pas femme à le violenter ; je me le tins pour dit, et ce fut un malheur. S'il était revenu, peut-être son influence et sa présence surtout m'auraient-elles empêchée de me distraire. Je m'ennuyais ; de là toutes mes sottises. Voltaire le répétait souvent :

― L'ennui est le père de toutes les sottises des femmes et de toutes les extravagances des hommes.

Je commençais la lutte contre ce vieil ennemi, qui m'a vaincue tant de fois, avec lequel je dois vivre et que je n'ai jamais pu vaincre, moi ! Cette lutte éternelle durera autant que ma vie, je ne l'apaiserai pas. L'ennui est mon maître depuis que je me connais. Cela m'a conduite souvent à des pensées philosophiques pour ce que nous ignorons ; il est impossible qu'il n'y ait pas autre chose ailleurs et que l'âme dise ici-bas son dernier mot.

Revenons maintenant à ma visite aux Délices et à ce qui s'ensuivit. – M. Walpole, en lisant ceci, dira bien que je suis capricante ; je ne sais où il a pêché ce chien de mot-là.

Chapitre LVII

Nous causions donc dans ce carrosse, assez cahotés par les mauvais chemins et interrompus par les exclamations de l'abbé, se réveillant en sursaut. C'était fort commode pour moi, qui voulais me taire, mais fort désagréable pour les autres, qui filaient leur scène et qui comptaient me faire parler, en m'enchevêtrant dans leurs propos.

Madame de Tencin ne tarissait pas sur le compte de M. le régent, sur le bonheur d'avoir avec lui une relation même passagère d'amitié, sur ce qu'il était mal jugé, mal connu, et qu'il faudrait le voir avec des femmes qui pussent apprécier son caractère, qui le conduisissent au bien, au lieu de le laisser aller dans la fange où on le jetait.

Je répondis qu'elle avait parfaitement raison, et que j'étais tout à fait de son avis.

― Le connaissez-vous, madame ? Vous l'avez souvent vu chez madame de Parabère, il me semble que vous me l'avez dit.

― En effet, madame, j'ai eu l'honneur de le rencontrer quelquefois... Oh ! mon Dieu ! le mauvais chemin !

― Miséricorde ! j'ai une bosse au front ! s'écria l'abbé en se retournant.

Il en fut ainsi toute la route. Je m'en amusai beaucoup. Nous arrivâmes.

C'était charmant ! je restai enthousiasmée de ce que je voyais, de ce luxe, de cette splendeur et de ces jardins d'Armide. Nous en eûmes pour toute la journée à regarder.

― Monseigneur serait bien logé, disait l'abbé, en face de tous les Amours et de toutes les Vénus, qu'il prenait pour des madones et pour des anges.

La comtesse Alexandrine en riait aux larmes, et moi encore davantage. Nous nous divertissions à lui faire pousser des exclamations d'étonnement, en lui expliquant ce qu'était cette maison et pour quelle destination elle avait été construite.

― Cela est-il possible, mon Dieu ! Y a-t-il des gens si pervertis !

Et le beau, c'est que, vivant depuis tant d'années dans une société aussi peu canonique, malgré ses canonicats, il était de bonne foi, il croyait réellement tout le monde aussi chaste, aussi pur que lui ; il est vrai qu'il dormait la moitié du jour au moins et toute la nuit. Madame de Tencin ajoutait :

― Il est si bête, que je réponds même de ses rêves !

Vers le soir, nous descendîmes jusqu'à la tente ; on avait commandé une collation. Le gargotier, moyennant finances, s'était fait prêter par le concierge une jolie gloriette, où il servait celles de ses pratiques qui lui offraient des garanties de réciprocité. Notre apparence, notre équipage, les bas violets et le rabat blanc de l'archevêque lui semblaient dignes de confiance. Il improvisa un fort bon repas, les vins mêmes étaient buvables ; enfin l'on pouvait dîner passablement, même mieux que dans quelques maisons de Paris.

Nous allions partir, lorsque nous vîmes arriver de notre côté deux jeunes cavaliers dont l'un portait l'uniforme des gardes-françaises. Ils riaient de tout leur coeur et semblaient se livrer un combat de politesses.

― A vous, chevalier.

― A vous, marquis.

― Je ne passerai pas le premier certainement.

― Ni moi non plus.

― Il faut cependant se décider.

― Ah ! oui j'en sens le besoin pressant.

― Voilà des seigneurs fort gais, dit l'archevêque : on croirait que c'est à nous qu'ils en veulent.

― Cela se peut, dit madame de Tencin en se rengorgeant.

― Ils semblent hésiter ; nous pouvons les mettre d'accord, continua Sa Grandeur. – L'abbé, allez de ma part leur demander à qui vous avez l'honneur de parler, et ce que nous pouvons faire pour leur service.

L'abbé partit. Je ne saurais vous donner d'autre comparaison de sa tournure que celle d'un paon empalé.

Son habit et son collet faisaient la roue, et il marchait d'une si singulière façon, qu'en le voyant s'avancer, les officiers éclatèrent d'un rire homérique, qui nous gagna dans le pavillon.

― Monsieur, dit-il après trois révérences, lorsqu'il eut rejoint les étrangers, pourriez-vous m'apprendre qui est ce monsieur que voilà, et vous, monsieur que voilà, auriez-vous l'obligeance de me faire connaître monsieur que voici. Je viens de la part de Sa Grandeur monseigneur l'archevêque d'Embrun.

Il était d'une bêtise tellement superlative, qu'ils le prirent pour un homme d'esprit ; on n'est guère de cette force-là à moins de le faire exprès.

Ils lui répondirent comme des capucins, les mains jointes et entrèrent dans sa façon de parler.

― Monsieur que voilà, commença l'officier, est le chevalier de Bellevue.

― Et monsieur que voici, ajouta l'autre, est le marquis de Meuse.

― Qu'y a-t-il pour le service de Sa Grandeur ? continua le premier.

― Sa Grandeur fait demander à qui j'ai l'honneur de parler, et s'informe en même temps de ce qu'elle peut faire pour vous être agréable.

― Sa Grandeur peut tenir dans notre reconnaissance toute la place que tient l'estomac dans la vie d'un homme : nous mourons de faim.

― Voici une auberge.

― Certainement ; mais, dans cette auberge, il ne reste plus même un morceau de pain, plus un bouillon, plus une cuisse d'alouette.

― Je ne vois pas...

― Comment ! vous ne voyez pas sur la table de Sa Grandeur cet excellent chapon dont il reste plus de la moitié ; ce gigot, ce plat de cervelles frites et je ne sais quoi encore, qui nous fait venir l'eau à la bouche ?

― Alors, vous voulez dîner ?

― Parbleu ! nous ne désirons rien au delà.

Il les salua encore et revint à nous. J'avais tout entendu et je priais déjà l'archevêque de les faire appeler. L'abbé venait à pas comptés ; j'étais jeune, étourdie, impatiente, je m'élançai à la porte.

― Messieurs, m'écriai-je, monseigneur l'archevêque d'Embrun, et la comtesse Alexandrine de Tencin, sa soeur vous engagent à prendre votre part de ce régal, qu'ils vous offrent très volontiers.

― Et la belle ambassadrice ? poursuivit le marquis de Meuse, qui, à mon premier mot, s'était élancé.

― C'est madame la marquise du Deffand, interrompit l'abbé, qui, pour la première fois de sa vie, eut un mot à dire à propos.

Les remerciements les plus gracieux nous furent adressés ; ces messieurs acceptèrent et se mirent à table sans cérémonie.

Le premier quart d'heure, ils mangèrent sans désemparer.

Le second, ils commencèrent à lever les yeux : le marquis de Meuse me regarda, je le regardai aussi ; c'était un fort joli garçon que le marquis de Meuse ; nous ne rougîmes point, on ne rougissait guère sous la Régence.

Le chevalier de Bellevue se tourna d'instinct vers madame de Tencin ; tous les deux avaient de l'esprit, de la malice, un peu plus même, de la méchanceté.

M. de Meuse, après avoir répondu aux premières questions assez insignifiantes de l'archevêque, m'en adressa d'autres qui ne l'étaient pas moins ; seulement, le tout était différent : mes réponses l'étaient aussi. Nous parlions de la maison, du jardin, des gens qui les visitaient et des probabilités d'achat.

― Ce sera une danseuse.

― Ce sera un financier.

― Ce sera un grand seigneur.

― Et que diriez-vous, messieurs, si c'était un archevêque ?

― Ah ! je dirais, monseigneur, qu'un seul archevêque en France a assez d'esprit pour ne pas être ridicule dans un ancien temple de Vénus.

― Pardon, Monsieur, nous exorcisons.

― Il y a des diables qui résistent à tout, monseigneur.

― Vous croyez ?

― Oui, ce sont les diables femelles. Lucifer lui-même ne les ferait pas décamper.

Tout en causant, tout en mangeant, le marquis me regardait, je le voyais bien : pourtant je fis comme si je ne le voyais pas, et il ne s'y laissa pas prendre. La nuit arrivait ; il faisait un de ces temps qui rendent heureux même les misérables ; nous respirions, nous causions si doucement au milieu des fleurs, au bord de l'eau, que personne ne songeait à s'en aller.

Madame de Tencin était fort paresseuse en voiture ; elle se souvint des chemins et la première parla de retour.

― Ah ! nous sommes si bien ici ! s'écria son frère.

― Et si nous versons !

― Nous ne verserons point : mais, si par hasard cela arrivait, nous en serions quittes pour nous ramasser.

― Mon frère, vous plaisantez toujours.

― Ma chère soeur, vous êtes trop craintive. – Retournez-vous à Paris, messieurs ?

― Oui, monseigneur.

― Nous ferons route ensemble.

― Nous serons trop heureux si vous voulez bien le permettre, monseigneur, et ces dames aussi.

Nous le permettions et de toute notre bonne volonté ; la comtesse avait peur, et moi, je coquetais. L'abbé fut envoyé pour presser les gens, et la conversation continua.

Elle devenait plus intime à mesure que la nuit tombait. Une langueur pleine de charme s'emparait de nos sens ; nous ressentions les effets ordinaires d'une digestion bien faite, dans des conditions d'aisance et de plaisir, qui se reflètent sur toutes choses.

On prévint que tout était prêt ; nous nous levâmes ; le marquis me donna la main, avec une bonne grâce et une galanterie remarquables.

Nous arrivâmes près du carrosse de l'archevêque, j'y montai ; madame de Tencin, Sa Grandeur, en firent autant, et les deux jeunes cavaliers rejoignirent leur chaise.

Ils avaient, prétendaient-ils, un chemin délicieux sur des gazons et qui raccourcissait de beaucoup. On convint donc que notre cocher suivrait le leur ; ils marchèrent devant, et notre gaieté se trouva montée à un ton peu accoutumé entre gens qui se voient pour la première fois.

― C'est un homme tout à fait du monde et d'esprit, un gentilhomme fort bien fait que ce marquis de Meuse, commença l'archevêque.

― Il a bon air ; mais je lui préfère cependant le chevalier de Bellevue, reprit la comtesse Alexandrine.

― Et vous, l'abbé ?

― Moi, je les préfère tous les deux.

C'était toujours ainsi que répondait l'abbé en pareil cas.

La première heure, tout alla merveilleusement ; le temps était beau, le chemin admirable, la lune resplendissante. Nous nous jetions des plaisanteries d'un carrosse à l'autre, nous roulions dans la forêt, et j'ai rarement fait un voyage plus délicieux. Apres une heure, nous ne voyions pas la fin des arbres, nous devions pourtant en être dehors.

― Ne vous inquiétez pas, nous criait-on de la chaise, nous savons très bien où nous allons, soyez tranquilles.

L'abbé ouvrit un oeil, et le tourna du côté de l'horizon, puis dit sentencieusement :

― Je crois qu'il pleuvra cette nuit.

― Ah ! bah ! l'abbé, m'écriai-je, il ne peut pas pleuvoir aujourd'hui, c'est un trop beau jour.

― J'ai grand-peur que vous ne vous trompiez, madame la marquise.

― Ecoutez, ma reine, ajouta madame de Tencin avec son accent traînard, qu'elle savait rendre très comique, il a toutes les qualités des canards et ce sont d'excellents baromètres.

Nous nous mîmes à rire, et l'abbé autant que nous ; il ne comprenait pas.

Une autre heure s'écoula ; la prédiction prenait une apparence de réalité, le temps se couvrait, le ciel devenait obscur, des éclairs brillaient dans le lointain. Nous avions quitté la forêt, nous trouvions encore quelques bouquets d'arbres de temps en temps, nous ne suivions pas de chemin tracé et nous traversions une campagne fort déserte. La comtesse Alexandrine mitonna une peur souterraine, dont elle ne nous instruisit que par des soupirs, jusqu'au moment où un éclair déchira la nue, et où un coup de tonnerre assez violent fit sauter un de nos chevaux.

― Nous sommes perdus ! nous sommes perdus ! s'écria-t-elle.

― Nous ne sommes pas perdus, répliqua l'archevêque ; mais nous sommes égarés peut-être, et c'est ce qu'il faut savoir. L'abbé, qu'on appelle ces messieurs.

Les deux carrosses s'arrêtèrent presque en même temps, et le marquis de Meuse vint à la portière.

― Eh bien, lui dit M. de Tencin, où allons-nous ?

― Ma foi ! monseigneur, je ne le sais pas bien au juste, et nous étions en train de nous le demander, le chevalier et moi. Je crois que notre gredin de postillon a trop bu et qu'il a perdu son chemin.

― Miséricorde, monsieur ! mais qu'allons-nous devenir ?

― Mon Dieu ! madame la comtesse, nous trouverons peut-être quelque chaumière ou quelque masure pour y passer la nuit.

― Mais c'est impossible ! mais je ne le veux pas ! Voilà l'orage, et nous sommes peut-être entourés de brigands !

― Ce lieu-ci n'a pas trop bonne réputation, en effet, madame la comtesse.

― Vous en riez, monsieur !

― Je n'y vois guère que cela à faire, madame... Et, tenez, madame la marquise du Deffand rit aussi.

― A l'âge de madame, on rit de tout.

― Voyons, madame la comtesse, il fait un temps superbe...

― Il pleut à verse !

― Une chaleur étouffante ! vous êtes sur les coussins d'une bonne voiture ; le grand malheur de passer une nuit à la belle étoile.

― Il n'y en a pas, d'étoiles.

― Il y a la lune, cela revient au même, bien qu'elle soit cachée.

― Et le souper ?

― Nous irons à la maraude.

― Et les voleurs ?

― Nous sommes sept hommes, sans compter monseigneur et le vaillant abbé ; nous en aurions raison.

― Avez-vous des armes ?

― Tout plein la chaise.

― Ah ! la maudite partie !

― Au contraire, madame, la charmante partie ! je n'en ai jamais fait de plus délicieuse.

― Ni moi, répliquai-je.

― Ni moi, ajouta le chevalier.

Madame de Tencin prit ce mot à son adresse.

― Allons, reprit-elle, ni moi, puisqu'il le faut.

Son air s'adoucit immédiatement.

On tint conseil, pour savoir ce que l'on devait faire ; l'orage augmentait et menaçait de devenir formidable. Par une habitude de couvent, la comtesse Alexandrine faisait des signes de croix et poussait des exclamations à chaque éclair.

Le marquis offrit de se mettre à la recherche avec ses gens. Elle ne le voulut point, dans la crainte des voleurs. Il proposa de rester où on était. Elle s'y refusa, à cause de l'orage : les arbres attirent la foudre. Il demanda à continuer notre route alors. Cela ne se pouvait pas, on s'égarerait davantage.

― Je ne vois pas un quatrième parti.

Je riais toujours, et pour être juste je dois ajouter que monseigneur d'Embrun faisait chorus.

Quant à l'abbé il dormait ; la lumière le réveillait et il se frottait les yeux, retournait la tête, en murmurant :

― Eteignez la chandelle.

Nous tournions dans un cercle vicieux ; heureusement, d'autres agissaient pendant que nous discutions. Mon laquais et celui du marquis, deux drôles assez délibérés, s'avancèrent jusqu'à nous et nous annoncèrent qu'ils avaient trouvé dans le voisinage une tour, à côté d'une maison de paysan, où l'on consentait à nous recevoir et même à nous donner à souper, pour notre argent.

― Miséricorde ! c'est une caverne.

― Caverne ou grotte, ma chère comtesse, cela vaut mieux que notre carrosse mouillé. Nous mangerons, nous laisserons passer l'orage, nous nous reposerons, on nous indiquera notre chemin, le jour vient de bonne heure, en cette saison, nous repartirons après.

Elle fit encore beaucoup de difficultés ; mais les plus nombreux l'emportèrent, et bientôt nous fûmes installés dans une cabane fort propre, où habitaient un mari et une femme, pas trop pauvres, qui nous firent une omelette passable, nous offrirent du cidre et du lait délicieux avec un pain bis, le meilleur qu'on pût voir. Cela me rappela Chamrond.

A côté, ainsi que l'avaient dit nos gens il y avait une tour ruinée, elle servit de hangar et de remise ; on y fit entrer les chevaux et les voitures, on y installa les domestiques, avec leur souper, et nous fûmes tous enchantés de notre bonne fortune excepté la comtesse toutefois, qui regrettait son lit et qui prétendait qu'elle ne savait pas avoir d'esprit sur un banc de bois.

Chapitre LVIII

Je vous laisse à penser ce que furent ce souper et cette nuit ; nous avions pris parti de rire de tout. De temps en temps, la comtesse jurait qu'on ouvrait des trappes et qu'il en sortirait des brigands armés jusqu'aux yeux et prêts à se jeter sur nous pour nous étrangler.

Notre hôte, le plus pacifique des hommes, ressemblait à Cartouche, ou à quelqu'un de ses lieutenants échappé au supplice. Elle l'avait vu rouer et elle était sûre de le reconnaître entre mille.

A cela près, tout allait à merveille.

Nous restâmes jusqu'au jour. On nous indiqua notre chemin, nous n'étions pas loin de Paris, et nous arrivâmes encore assez à temps pour retrouver nos lits et dormir quelques heures.

Le marquis et le chevalier se firent inscrire chez moi dès le lendemain. Le marquis revint bientôt, je le reçus ; il revint souvent, il revint tous les jours, et nous finîmes par où beaucoup de gens commençaient alors. On m'assure que ce n'est pas comme cela aujourd'hui.

M. de Meuse avait infiniment d'esprit, il était de la meilleure et de la plus haute compagnie ; il me fit faire connaissance avec une personne qui devait bientôt être la plus puissante du royaume, madame la marquise de Prie. Elle était fort connue, comme maîtresse de M. le duc, premier prince du sang et petit-fils de Louis XIV, par sa mère, fille du feu roi et de madame de Montespan.

Nous étions jeunes toutes deux, elle un peu plus âgée, mais dans des voies différentes. Son père était Berthelot de Pleneuf, homme d'affaires et financier, dont la famille s'était alliée cependant à des gens considérables, tels que les Matignon, les Novion et autres. Pleneuf voulait surtout gagner de l'argent, et, pour ce faire, il en semait. Madame de Pleneuf le jetait par les fenêtres avec délices. Elle avait force galants : le prince Charles, M. de Mazarin, Senneterre, M. de Montmorency, et bien d'autres.

Pleneuf ne s'en souciait pas ; pourvu qu'il remplît ses coffres n'importe comment, il était satisfait. Il fit si bien, qu'en se mettant dans les vivres, il en vola la moitié, et qu'il fut trop heureux de racheter sa vie en cédant tous ses biens.

Sa fille était mariée déjà au marquis de Prie ambassadeur à Turin. La mère et la fille étaient rivales en tout, et se détestaient cordialement. Elles cherchaient à se nuire de toutes les manières ; aussi la fille triompha-t-elle complètement, quand sa mère, ruinée, se vit réduite aux robes de bouracan.

― Je lui donnerai ce qu'elle voudra, disait-elle, excepté de quoi s'embellir.

Je ne crois pas avoir jamais vu une plus jolie créature que celle-là, dans sa première jeunesse surtout. Elle était grande, faite au tour, le visage gai et provocant, le nez à faire tourner la tête, des cheveux cendrés, des dents, des pieds, des mains, un teint adorables, distinguée comme une déesse et fine comme un lutin.

Elle avait tous les talents, une voix charmante ; elle dansait à ravir, jouait du clavecin, et étonnait tous ceux qui la voyaient par sa bonne grâce et son élégance.

Sa rage, son idée unique, était la domination ; il fallait qu'elle commandât partout, et son orgueil était insatiable. Aussi galante que sa mère, elle eut des amants suivant son caprice et sans que son coeur s'y intéressât jamais. Elle passait sans transition d'un entretien amoureux à une discussion d'affaires ; elle était en même temps séduisante et froide, – deux qualités essentielles pour conduire les hommes où on les veut mener.

Madame de Prie fut mariée à quinze ans, suivit son mari à Turin, et voulut déjà diriger l'ambassade. Elle y dépensa ce qui lui restait, si bien qu'ils se trouvèrent réduits à six ou sept mille livres de rente, et qu'il lui fallait à son tour porter du bouracan, si elle ne trouvait pas moyen de remonter le ménage.

Elle persuada à ce pauvre ambassadeur de l'envoyer à Paris, se faisant fort d'obtenir quelque pension ou quelque bénéfice qui les mettrait en possibilité de faire honneur à leurs affaires. Il y consentit. Elle avait dix-huit ans.

En arrivant à Paris, elle commença par louer un petit appartement, près de la Conception, et par le payer cinq cents livres pour son année. Ensuite, elle prit avec elle madame Séchelles, sa tante, afin d'avoir un porte-respect et, tout cela fait, elle se mit sur le chemin de M. le duc d'Orléans. Ses visées n'allaient pas à autre chose qu'à devenir sa maîtresse, et à gouverner la France en son nom.

Elle l'attendit d'abord dans la galerie du Palais-Royal un jour d'audience, et se fit nommer à lui par M. de Nocé, qu'elle connaissait. Le régent la trouva jolie et lui dit quelques mots.

Le lendemain, au bal masqué de l'Opéra, elle le reconnut facilement. Il était ivre, ce qui ne rendait pas sa tache aisée. Elle l'entreprit cependant, sans se rebuter, l'amusa, supporta ses galanteries vineuses, le flatta de toutes ses forces et finit par le suivre au Palais-Royal, se croyant au comble de ses voeux.

Il la conduisit en trébuchant jusqu'à une porte, qui n'était pas celle de la maison de Nanette ; elle s'ouvrit devant eux et ils aperçurent une grande salle à manger, très éclairée. Madame la duchesse de Berry, madame de Phalaris, madame de Parabère, et tous les roués étaient en bataille. On juge de l'étonnement, elle qui comptait sur un tête-à-tête !

Ils crurent la berner ; mais elle avait autant d'esprit qu'eux, elle était de sang-froid, et elle leur répondit de façon à leur prouver que, s'ils lui laissaient mettre le pied chez le prince, elle les en chasserait.

De ce moment, on jura qu'elle n'y paraîtrait plus. M. le régent fut circonvenu, entouré ; on lui fit mille contes, on lui prouva qu'elle l'ennuierait, qu'elle aurait des prétentions à la politique, ce qu'il haïssait à la mort ; il ne voulut plus la regarder.

Elle en conserva une rancune qu'elle a bien fait payer depuis.

M. le duc d'Orléans écarté, il n'y avait plus qu'un seul homme en France digne d'elle, un seul qu'elle daignât avouer, sans préjudice des autres qu'elle cachait plus ou moins. Toutes ses batteries se tournèrent de ce côté-là, et la place était plus facile à prendre. M. le duc était jeune, il n'était pas beau, il n'avait pas un de ces mérites qui font d'un prince un personnage ; mais il était premier prince du sang, et, dans une minorité, c'est une de ces positions qui dominent forcément la situation et l'Etat.

La marquise se fit conduire chez madame la duchesse non pas la mère, elle la craignait d'instinct, mais la jeune mademoiselle de Conti, bonne et indolente, qui l'accueillit fort bien et qui la reçut au nombre de ses familières.

M. le duc la vit et l'aima. Il alla la chercher fort souvent dans ce petit trou, près de la Conception, qu'elle refusait de quitter sous prétexte d'économie.

Elle avait alors deux amants : M. d'Alincourt, le même que madame de Parabère garda si longtemps, et lord Stair, ambassadeur d'Angleterre. Elle les congédia tous deux et songea à s'occuper sérieusement de sa fortune.

Mais M. le duc, je l'ai dit, était affreux : il lui déplaisait d'une façon presque invincible. Il lui fallut une lutte de plus d'un mois avec elle-même pour se décider à l'accueillir, après l'avoir provoqué.

La chose faite, elle en réclama les avantages. Elle gouverna mieux M. le régent que s'il l'eût acceptée pour maîtresse, en inspirant à M. le duc des idées de contrôle et la volonté de faire compter avec lui. Ces prétentions ennuyèrent le cardinal Dubois ; pour les mettre à néant, il commença par essayer de perdre madame de Prie.

En conséquence, on décocha à M. le duc madame de la Vrillière, mère du jeune Saint-Florentin, qu'on désirait faire duc et marier avec mademoiselle de Platen. Elle était Mailly en son nom. Son amant, Nangis, fut écarté comme d'Alincourt l'avait été avant lui, et madame de la Vrillière se mit en devoir d'essayer cette conquête. Elle alla chez M. le duc à plusieurs reprises, bien qu'elle ne fût plus jeune, elle était mignarde et charmante. Madame de Prie, étourdie par ses dix-huit ou dix-neuf ans, ne se défia pas d'une femme qu'elle regardait comme vieille et qu'elle savait occupée ailleurs. Aussi, madame de la Vrillière fit-elle beaucoup de chemin, et peut-être aurait-elle réussi à triompher si la mort de M. le duc d'Orléans ne fût venue à propos pour rompre ses visées.

J'entends par triompher, chasser madame de Prie, car pour les triomphes secrets, je crois bien qu'elle les a obtenus, personne n'en a douté. Ce sont des triomphes, si triomphes il y a, achetés par trop cher avec un homme comme M. le duc. Je n'en eusse voulu à aucun prix, je le jure.

Cependant le commerce marchait tant bien que mal, et, lorsque M. le duc d'Orléans fut enlevé par l'apoplexie, l'abbé de Broglie, l'ami de M. le duc comme Bonneau était celui de Charles VII, vint le chercher chez madame de la Vrillière, où il soupait fort tranquillement, et lui annoncer la catastrophe. M. le régent qui ne l'était plus, le roi étant majeur n'était pas mort encore.

― Monseigneur, vous n'avez qu'une chose à faire, et, si vous la négligez, vous perdez tout votre avenir. Montez chez le roi à l'instant, ne laissez pas le temps aux influences d'agir, demandez-lui hardiment la place de premier ministre, à laquelle votre naissance vous donne le droit de prétendre ; il sera surpris et n'osera pas vous refuser. Si vous tardez, vous trouverez la place prise.

― Mais, l'abbé...

― Mais, monseigneur, vous avez votre sort en vos mains pendant une demi heure encore ; après cela, vous ne l'aurez plus.

― Monseigneur, ajouta madame de Prie, dont le coeur palpitait, ne refusez pas.

― Vous le voulez ?

― Je vais vous conduire, le moment est favorable ; le roi est seul avec M. de Fréjus ; celui-ci peut tout sur lui... Dieu sait quelles pensées il a dans la tête, et qui il veut mettre là ! Si vous ne le prévenez par un coup inattendu, demain, en vous réveillant, vous apprendrez que vous avez un maître.

― Allons donc, puisqu'il le faut !

Il se laissa emmener jusqu'à la porte du cabinet du roi, où l'abbé le poussa pour ainsi dire. Il entra et trouva le jeune monarque avec son précepteur, la tête dans ses mains et fort affecté.

― Sire, lui dit-il, je demande à Votre Majesté la place de premier ministre, que M. le duc d'Orléans va laisser vacante : Je ne crois pas que personne puisse me la disputer ; la naissance me rapproche de Votre Majesté ; la jeunesse du duc de Chartres le rend incapable de gouverner un Etat comme la France ; j'ai pris part aux affaires publiques, pendant la Régence ; toutes ces raisons décideront, je l'espère, Votre Majesté à ne pas repousser ma demande. Le roi se tourna vers l'évêque de Fréjus ; celui-ci sentait parfaitement qu'il ne pouvait arriver d'un saut à la première place, en remplacement de l'oncle du roi, du neveu de Louis XIV ! Il fallait une transition. Pendant ce temps, il s'élèverait jusqu'à pouvoir se rendre possible. La vieille taupe faisait son trou. Il connaissait M. le duc, il savait d'avance qu'il lui donnerait mille prétextes de rupture, lorsque le moment lui semblerait opportun. Il ne pouvait trouver un meilleur mannequin. Il avait donc prévenu son élève et lui avait fait sa leçon.

Aussi, lorsque le roi lui demanda son avis muet, le précepteur hocha la tête, et Louis XV rendit ce même signe à M. le duc, qui s'en contenta, et fit une belle révérence en retour.

Aussitôt, M. de Fréjus ouvrit la porte ; il y avait dans le cabinet quelques gentilshommes, de ceux qui flairent tous les vents, pour savoir de quel côté ils viennent. Il les fit entrer, et leur dit que le roi voulait les voir.

Ils ne se firent pas prier, vous le sentez bien ; et tout de suite M. de Fréjus leur dit qu'après la perte que le roi venait de faire en la personne de M. le duc d'Orléans, il ne pouvait mieux faire que de remettre l'autorité entre les mains de M. le duc, et de le prier d'accepter la place de premier ministre, qu'il était plus à même de remplir que pas un.

M. le duc trouva alors un remerciement, qu'il avait mâchonné jusque-là. M. de la Vrillière, qui ne se sentait pas d'aise, tira de sa poche le serment de premier ministre, et le fit prêter sur l'heure au nouveau titulaire.

M. le duc sortit ensuite, et aussitôt il eut une grosse cour, qu'il congédia, afin de se trouver seul, du moins l'espérait-il ; mais il n'en fut pas ainsi.

Madame la duchesse, sa mère, l'attendait dans le grand appartement avec madame sa femme. Madame la duchesse était ravie et convaincue qu'elle allait tout mener dans l'Etat ; elle comptait sans madame de Prie et sans le caractère de monsieur son fils. Il se hâta de recevoir ses compliments et annonça qu'il était fatigué, qu'il voulait se reposer un peu ; car il devait se lever, le lendemain, de très bonne heure et annonça qu'il était fatigué, qu'il voulait se reposer.

― Vous ne serez pas seul, mon fils, lui dit madame la duchesse d'un air agréable ; tous nous vous aiderons, et vous ne manquerez pas d'amis dans la place que vous allez occuper.

― Je ne m'inquiète point d'en avoir, madame ; les amis ne me sont pas utiles ; car ils sont tous intéressés, et, quant à ce que j'ai à faire, je n'ai pas besoin non plus que l'on m'aide. C'est une tâche que je remplirai seul, ne l'oubliez pas, je vous prie ; que cela soit une fois dit.

Madame la duchesse, pour une femme d'esprit, avait fait là une fière école.

La jeune duchesse ne dit pas un mot. Elle savait trop à qui elle s'adressait.

M. le duc sortit et retourna dans son appartement. Il congédia, à la porte, quelques courtisans qui l'avaient suivi.

Comme il se disposait à entrer, son valet de chambre de confiance lui dit très respectueusement, tout bas :

― Si monseigneur veut m'en croire, il prendra le petit degré.

― Pourquoi cela ?

― La chambre à coucher de monseigneur est occupée par madame la marquise de Prie, et le cabinet de monseigneur par madame de la Vrillière.

― Ah ! dit le prince, c'est aussi prendre trop de liberté !... Se sont-elles vues ?

― Non, monseigneur, grâce à Dieu !

Un bruit de voix fort impétueuses leur apprit que le grâce à Dieu n'était plus de saison.

Chapitre LIX

Madame de Prie s'impatientait dans cette chambre et ne l'aurait quittée pour rien au monde ; elle avait eu vent de la bonne fortune. Elle se promenait fort agitée, se demandant si elle ne devait pas aller chez madame la duchesse, où le prince se rendrait certainement d'abord. Une réflexion l'arrêta : elle ne pourrait parler à son aise et établir ses conditions.

L'idée lui vint d'écrire une lettre, je ne sais à qui ; elle chercha autour d'elle une plume et de l'encre, et n'en trouva pas. Sans y attacher d'autre importance, elle entra dans le cabinet et marcha droit vers le bureau, auprès duquel se tenait assise madame de la Vrillière, dans une impatience plus vive encore, si c’est possible, puisqu'elle était moins sûre de sa puissance.

Elles se rencontrèrent nez à nez.

Madame de Prie poussa un cri de surprise et de colère ; elle s'avança vers madame de la Vrillière et lui demanda d'un ton impérieux ce qu'elle faisait là.

― Et vous, madame ? répliqua l'autre.

― Moi ? répondit madame de Prie en s'installant carrément dans un fauteuil ; moi ? J'attends M. le duc, et j'ai le droit de l'attendre chez lui, puisqu'il est mon amant.

Madame de la Vrillière resta abasourdie ; elle ne croyait pas à tant d'audace, chez une femme aussi jeune surtout.

― Je vous ai dit ce que je fais ici, madame, et pourquoi j'ai le droit d'y être ; je vous dirai, à mon tour : Et vous ?

― M. le duc m'a donné audience, madame.

― A cette heure ? reprit-elle du ton le plus aimable et comme avec un intérêt plein de bienveillance ; c'est donc bien pressé ?

― Oui, madame, riposta sèchement madame de la Vrillière.

― Ah ! je devine. C'est pour le mariage de monsieur votre fils ; c'est un charmant jeune homme que monsieur votre fils ! je l'ai beaucoup connu quand nous étions enfants, nous allions jouer ensemble chez madame la présidente de Morville. On trouvait qu'il ressemblait beaucoup à M. de Nangis.

― Ah ! ah ! vous alliez jouer chez la présidente de Morville, madame ? C'était sans doute avant les galères de monsieur votre père, dont il s'est si adroitement tiré.

Madame de la Vrillière croyait avoir rendu la monnaie du coup qu'on lui portait ; elle ne connaissait pas son adversaire. Celle-ci éclata de rire et la regarda en face.

― Ah ! mon Dieu ! madame, que vous voilà contente de cette phrase-là, n'est-ce pas ? et comme vous vous trompez en croyant me blesser ! Que m'importent M. de Pleneuf et ses galères ? Qu'ai-je à voir avec tout cela, moi ? Je suis la marquise de Prie, j'ai vingt ans, je suis belle, je suis riche, je suis aimée, je vais devenir puissante. Que me fait le reste ?

Madame de la Vrillière n'avait rien à répondre à cela, elle se voyait prise ; en même temps, elle prévoyait fort bien qu'une rivale de cette sorte ne serait pas facile à chasser. Elle cherchait une réponse, tâchant de se contenir et de ne pas démasquer ses batteries.

― Je vous demande pardon, madame, je vous quitte la place, puisque Son Altesse sérénissime ne vient pas.

― Non, non, interrompit madame de Prie en la retenant, vous iriez vous mettre sur le degré. Vous n'y gagneriez pas grand-chose, au moins ; mais vous le retarderiez et cela me ferait attendre. Il vaut mieux rester à causer toutes les deux, une bonne fois, et il n'y aura plus à y revenir.

Madame de la Vrillière s'était levée ; elle ne reprit pas son siège, mais elle ne s'en alla pas.

― Voyons, madame, vous avez été, vous êtes encore la maîtresse de M. le duc, n'est-il pas vrai ?

― Mais, madame, de quel droit ?....

― Je vous l'ai dit, mon droit, vous le savez, n'en parlons donc plus. Il n'est pas question de moi, c'est de vous. Cette vieille bête puante de Dubois avait imaginé de vous lâcher après M. le duc, pour le retenir et me renvoyer, parce que je l'embarrassais et que je lui soufflais un peu de mon énergie. Ne le niez pas, je le sais, je l'ai su le lendemain. Cela ne m'a pas même empêchée de dormir une heure. Me croyez-vous jalouse de M. le duc, par hasard ?

Madame de la Vrillière ne savait en vérité quelle figure faire devant cette étrange créature qui ne ménageait rien, qui ne se fâchait de rien et qui, d'elle-même, allait plus loin qu'on n'eût pu la conduire en la haïssant.

― En vérité, madame, permettez-moi de me retirer.

― Non pas, non pas, je n'entends pas cela ; il faut en finir, vous dis-je ! il faut que vous soyez bien éclairée sur ce qui vous attend ; nous serons plus tranquilles après.

― Je ne suis pas inquiète, je vous assure.

― Oh ! que si ! et vous voyez crouler vos beaux projets, je les connais tous. Ce n'est peut-être pas vous ; au fond, vous préférez M. de Nangis, un amant de tant d'années bien fait, brave et charmant, à ce prince scrofuleux, laid, désagréable et cela se conçoit à merveille. Croyez-moi, retournez à lui ; il vous aime depuis si longtemps, qu'il reviendra. Quant à moi, voici mon projet, et voici ce qui va arriver à dater de cette nuit...

Madame de la Vrillière intéressée malgré elle s'assit sans s'en apercevoir.

― Je vais gouverner la France madame je vous le dis, et je ne vous demande pas le secret. Le premier ministre, ce sera moi, et non M. le duc, non qu'il en soit incapable, mais parce que sa volonté m'appartient, parce que je sais la conduire d'une sorte qu'il n'aura pas même l’envie de m'en empêcher. Ma force, je la connais seule, et je l'ai découverte promptement ; si vous cherchiez bien, vous la découvririez aussi.

Madame de la Vrillière trouva l'occasion de prendre un air superbe, comme pour dire que cela lui était bien égal.

Madame de Prie recommença à rire et à se moquer de celle qu'elle écrasait.

Elle continua son discours et lui prouva clairement qu'elle n'avait rien à prétendre. La malencontreuse postulante prit un peu tardivement son parti et ne fut plus embarrassée que de trouver une sortie ; sa rivale l'acheva.

― Je suis charmée d'avoir causé avec vous, madame, bien charmée ; nous nous entendons tout à fait, et, pour vous le prouver, je vous demande une chose.

― Qu'est-ce donc ?

― Restez ici avec moi, attendez M. le duc, soyez la première à le féliciter ; il ne l'oubliera pas, et cela pourra vous servir ; d'ailleurs, je suis, moi, tout à votre service.

La pauvre madame de la Vrillière n'eut pas la force de se contenir, elle éclata.

On ne la craignait même pas !

Elle se mit à répondre alors, à rejeter à madame de Prie ses malheurs, sa conduite, tout ce qu'elle put imaginer de plus sensible. La favorite l'écouta et la regarda sans sourciller, le sourire sur les lèvres, et comme si elle eût parlé à son voisin. Elle la laissa bien finir, et, profitant d'un moment de repos que prenait l'autre pour respirer.

― Allez, madame, ne vous gênez pas. Tout ceci peut être vrai ; mais je vous défie de m'appeler vieille femme, et c'est ce qui vous enrage.

Pour le coup, madame de la Vrillière trépigna des pieds et ce fut en ce moment que M. le duc arriva.

Il resta stupéfait, ou du moins faisant semblant de l'être. Madame de Prie l'aperçut la première, elle qui ne s'emportait pas.

― Ah ! monseigneur, s'écria-t-elle en courant vers lui, je suis bien heureuse de vous dire enfin toute la joie où je suis, et j'espère que vous n'en doutez pas.

― Madame ! répliqua le duc en la repoussant légèrement de la main.

― Ah ! c'est à cause de cette chère femme-là, ma meilleure amie ! Ne craignez pas, monsieur, je ne lui ai rien caché, et nous nous aimons à la rage ; demandez-lui plutôt.

Madame de la Vrillière profitait du moment et s'éclipsait par une autre issue. Dès qu'elle eut disparu, madame de Prie éclata de rire, et battit ses mains l'une contre l'autre. M. le duc la trouva si drôle, qu'il ne put s'empêcher d'en faire autant, malgré un peu de mauvaise humeur qui se dissipa bien vite.

Ils entrèrent ensuite dans l'intérieur de l'appartement et, le lendemain, selon sa prédiction, madame de Prie était premier ministre.

Je l'avais connue, ainsi que je l'ai raconté, avec M. de Meuse, et nous nous étions fort divertis dans des parties fort amusantes ; elle ne l'oublia pas et je la trouvai la même dans sa faveur. Elle m'accorda ce que je voulus, je n'en abusai pas ; je continuai seulement à la voir comme avant son élévation, moins souvent, il est vrai ; elle avait autre chose à faire.

M. le duc n'était pas un homme aimable ; j'ai soupé avec lui dans l'intimité de l'intérieur, et je n'ai point gardé l'ombre d'un souvenir de ces festins-là, si ce n'est que M. le duc aimait passionnément les écrevisses, et qu'il lui en fallait tous les jours des plus belles qui se puissent voir. Il les faisait accommoder au piment.

Tout le monde sait qu'il fut chassé pour avoir essayé une lutte avec le cardinal Fleury, par les instigations de madame de Prie, laquelle, ayant fait Marie Leckzinska reine de France,se croyait sûre de son appui et s'imaginait pouvoir emporter la place d'assaut.

Elle oublia dans cette circonstance sa sagacité ordinaire ; elle ne calcula ni sur le caractère du roi, ni sur celui de la reine, ni surtout sur celui du vieux précepteur.

Le roi devait croire et écouter celui-ci de préférence à tout autre. La reine, disait-on, timide, ne pouvait rien soutenir contre lui, ne pouvait surtout soutenir madame de Prie, le grand scandale de la cour.

Ils furent sacrifiés aussitôt que Fleury donna à son élève le choix entre eux et lui. M. le duc fut renvoyé comme un laquais, et madame de Prie exilée à sa terre de Courbépine. Elle était à son clavecin quand on lui apporta la lettre de cachet, et elle ne se doutait de rien du tout. Le roi était à Rambouillet, chez M. le comte de Toulouse, et elle y croyait M. le duc également, tandis qu'un lieutenant des gardes le conduisait déjà à Chantilly.

On lui laissa à peine le temps de rassembler quelques hardes et d'appeler ses femmes. On ne lui permit de toucher à aucun de ses papiers.

― Et les lettres de mes amants, si j'en ai ? dit-elle avec sa hardiesse ordinaire.

― Eh bien, madame, on les lira ; mais, soyez tranquille, personne n'en aura connaissance que monseigneur l'évêque de Fréjus.

― Eh bien, il pourra les montrer à la princesse de Carignan, dans leurs tête à-tête, cela les ragaillardira, ces deux vénérables.

Jamais on ne vit femme plus effrontée, je vous l'ai dit.

Elle s'en alla la tête haute, superbe, criant que la reine était une ingrate, que le roi était un enfant et le vieux Fleury un poisson ; qu'elle le savait bien et qu'on le verrait plus tard.

Elle l'écrivit, s'il vous plaît, à l'abbé de Broglie, je crois ou je ne sais à qui tout à fait placé dans la faveur de l'évêque, espérant qu'on le lui montrerait. On n'y manqua pas.

Elle arriva à sa terre de Courbépine, absolument comme un enfant qui naît. Elle écrivit mille folies à ses amis, les engageant à aller la voir, s'ils ne craignaient pas d'attraper la peste. On a dit qu'elle croyait rentrer à la cour, et qu'elle n'avait accepté sa disgrâce qu'après avoir perdu sa place de dame du palais de la reine. Cela n'est pas vrai ; elle ne conserva plus d'espérance du moment où elle quittait Paris, et où le Fréjus avait eu le pouvoir de faire chasser M. le duc.

On a dit aussi, que ne dit-on pas, sur les malheureux surtout ! on a dit que madame de Prie, le jour de son départ, avait fait ses adieux à un amant de bas étage, que ses voisins avaient assisté à tout par une fenêtre ouverte. C'est encore un mensonge : je ne nie pas qu'elle n'eût un amant, plusieurs peut― être, mais assurément ils n'étaient pas de bas étage. Celui qu'elle quitta avec tant de peine était justement un jeune lord, dont j'ai oublié le nom, mais de la plus haute naissance. Il vint la voir à Courbépine, et nous nous y rencontrâmes ensemble.

M. de Meuse et moi, nous ne manquâmes d'aller la trouver, et même plusieurs fois. Elle ne se démentit pas en apparence ; mais le chagrin la prit sans qu'elle en convînt jamais avec qui que ce fût, même avec ses meilleurs amis.

Nous la voyions dépérir chaque jour. Elle changeait d'une manière effrayante ; nous voulûmes tâcher de lui rendre sa gaieté, et, pendant un séjour que je fis chez elle, nous nous étions mises à nous envoyer chaque matin un couplet de chanson satirique. Elle m'en décocha un contre mon goût, sur l'air Tout va cahin-caha.

Je lui répondis par celui-ci, qui est tout à fait dans le genre de Chapelain, auteur de la Pucelle, et sur l'air Quand Moïse fit défense.. On l'a retrouvé dans mes papiers ; le voici :

          Quand mon goût, au tien contraire,

          De Prie, te semble mauvais,

          De l'écrevisse et sa mère

          Te rappelles le procès.

          Pour citer gens plus habiles,

          Nous lisons dans l'Evangile :

          Que paille en l'oeil du voisin

          Coque plus que poutre au sien.

Voltaire m'a toujours dit que le second vers était faux ; il ajoutait que les femmes de qualité ne se devaient pas mêler de poésie, mais qu'elles écrivaient admirablement en prose.

La pauvre madame de Prie avait vingt-cinq ans lors de son exil. Elle devint comme une figure de cire l'année suivante, et nous la priâmes de voir ses médecins ; elle fit venir Sylva, celui de M. le duc ; elle en avait un attitré, tous les deux la traitèrent de malade imaginaire ; comme elle souffrait réellement beaucoup, elle nous envoya une consultation pour Chirac, médecin du roi et de feu M. le régent, fort à la mode et fort habile.

Je la lui portai moi-même, il la lut très attentivement ; puis il me fit beaucoup de questions sur l'âge de madame de Prie, sur son visage, sa maigreur, enfin tout ce qu'il désirait savoir ; je lui répondis suivant la vérité.

Il se mit à rire.

― Vous êtes très sûre de tout cela, madame ?

― Comment, si j'en suis sûre !

― Eh bien, madame de Prie, à son âge, avec sa constitution, avec ce que vous me dites de son visage et de sa force, madame de Prie vivra longtemps ; elle ira à son siècle si elle ne meurt que de cette maladie-là.

― Je vous assure, monsieur, que c'est très sérieux et qu'elle est horriblement changée.

― Ce sont des vapeurs, c'est de l'ennui, du chagrin ; cela se dissipera, et, dans quelques mois, il n'y paraîtra plus. Elle est gaie, dites-vous ?

― Très gaie ; mais elle se contraint.

― Si elle souffrait, elle ne serait pas gaie ; on ne se contraint pas à ce point là. Rassurez-vous, madame, ce ne sera rien.

― Je lui porterai moi-même cet arrêt consolant ; puisse-t-il se vérifier !

Je partis en effet pour Courbépine, et, dès mon arrivée les gens me prévinrent que la marquise semblait fort abattue et qu'elle n'avait pas un instant de sommeil. Je courus vers elle ; elle me reçut avec un pauvre visage pâle et défait à faire pitié.

Elle s'efforça de rire et de plaisanter.

― Ce n'est rien, lui dis-je, Chirac a rendu son oracle : vous vivrez cent ans !

Elle ne me répondit que par un triste sourire.

 

Chapitre LX

― Oui, ma reine, oui, vous vivrez cent ans ! vous avez des vapeurs, vous êtes comme M. Argant, et je viens pour remplir l'office de Toinette.

― Ma belle, que n'avez-vous amené M. Diafoirus ? Il nous aurait diverties, car nous voilà comme des abandonnées.

― Nous n'en avons pas besoin ; d'ailleurs, le président Hénault arrivera demain, à ce qu'on m'a dit.

― Pauvre président ! c'est un bon ami. S'il ne se hâte pas, nous ne nous reverrons plus Madame, je mourrai cette nuit.

― Quelle idée ! Attendez au moins le Diafoirus que vous désirez, il vous donnera ses remèdes.

Je jouais ; mais son pauvre visage était si changé, que je tremblais de toutes mes forces.

― Soyez tranquille, chère marquise, je ne vous dérangerai pas ; je sais trop mon monde pour ennuyer les gens de ma mort, après les avoir ennuyés le moins possible pendant ma vie.

― Je ne vous quitterai point.

― Vous me quitterez pour aller dormir ; nous souperons ensemble, nous tâcherons de bien rire une dernière fois, nous nous embrasserons, et, demain, à votre réveil, je verrai, de l'autre monde, si vous me regrettez.

― Quoi ! souper, en l'état où vous êtes ?

― Ma reine, Chirac assure que je ne suis point malade ; je ne ferai pas mentir le premier médecin de Sa Majesté et je mourrai les armes à la main.

― Reposez-vous plutôt, ma chère marquise ; je causerai avec vous, et vous vous endormirez insensiblement.

― Pas du tout. Je vais me faire belle ; vous serez la dernière personne de ce monde que j'aurai vue, et cette dernière personne m'aura vue parée ; j'arriverai ainsi chez les morts, Pluton ne fera pas la grimace.

Quoi que je pusse dire et faire, elle le voulut ainsi et on nous servit, dans un petit cabinet, fort orné et plein de fantaisies ruineuses, un souper digne des gourmets les plus renommés. Quant à madame de Prie, elle était en effet belle et parée, elle s'était mis du rouge, non pas un pied, mais juste assez pour imiter les couleurs naturelles ; elle me fit l'illusion d'un souvenir du beau temps.

Elle ne mangea que du bout des doigts ; elle but quelques verres de vin d'Espagne, qu'elle aimait fort ; elle fut étincelante d'esprit, de gaieté ; puis tout à coup elle se trouva mal.

Nous la fîmes revenir, nous la soignâmes, ses femmes et moi. Je voulais la coucher.

― Non pas, dit-elle, je n'ai pas fini de souper et je veux m'y remettre.

Elle ne nous écouta point ; il fallut lui obéir. Elle continua et reprit la conversation où elle l'avait laissée, me parlant d'elle-même comme si elle n'était plus, me chargeant de ses commissions, de ses souhaits de mille folies pour ceux qu'elle aimait ou qu'elle connaissait simplement.

― On m'a donné beaucoup d'amants, ma reine ; j'en ai bien eu quelques― uns, je l'avoue ; je ne les regrette pas, ils ne valaient pas la peine d'être aimés. Vous vous chargerez de voir M. le duc, je suis sûre qu'il en prendra vite son parti. Il était heureux de se débarrasser de moi. Mon secret pour le diriger autrefois n'était ni mon esprit, ni sa tendresse, mais simplement la peur qu'il avait de madame la duchesse sa mère. Si je n'eusse pas été là, elle serait venue s'y établir, il eût fallu un coup d'autorité pour la chasser ; il en était incapable. J'étais un préservatif, voilà tout.

Lorsqu'il fut une heure du matin, elle m'engagea à me retirer.

― Je me suis fatiguée, il faut que je dorme. Je suis bien.

― C'est-il sûr ?

― Je vous en réponds ; croyez-moi.

― Bonne nuit, chère reine ! embrassons-nous.

― A demain.

― Oui, à demain, à demain... On va vous conduire à votre appartement.

Je l'embrassai en effet avec tendresse. Je ne devais plus la revoir que morte.

Je dormis comme de coutume, et, lorsque je m'éveillai, une femme de chambre me remit fort tristement un petit billet, contenant ces trois mots seulement :

« Adieu, chère reine ! je pars ; j'ai défendu qu'on vous réveillât. »

― Comment ! m'écriai-je, madame de Prie... ?

― Hélas ! madame, elle a passé sur les quatre heures du matin.

― Vous ne m'avez pas appelée !

― Madame l'a expressément défendu. M. le président Hénault est arrivé.

― Priez-le de venir ; il est nécessaire que nous nous voyons.

Je me requinquai un peu ; car, dès cette époque, le président commençait à me faire la cour. Il vint, et nous nous lamentâmes. Ce n'était pas tout, il fallait aviser, prévenir la famille ; les soins de ce terrible moment ne nous regardaient pas. Le président se chargea d'écrire, de donner les premiers ordres ; quant à moi, je déclarai que je partirais le jour même après avoir dit un dernier adieu à ma pauvre amie. M. de Meuse devait venir me rejoindre et je voulais lui épargner ce spectacle.

Je partis en effet. Le président me débita force galanteries en me reconduisant à mon carrosse. Bien qu'il ne fût plus tout jeune, il avait bien de l'esprit.

La mort de madame de Prie ne fit pas le moindre bruit à Paris ; je l'annonçai à nos amis, à ceux qui, du temps de sa faveur, l'avaient le plus adulée ; on me répondait, entre deux phrases sur l'opéra, ou l'anecdote de la veille :

― La pauvre marquise ! Vraiment, c'est mourir bien jeune !

Et puis on parlait d'autre chose.

Madame de Parabère seule en fut assez frappée. Elle était en tristesse et en mauvaise humeur. Son amant, M. le premier président M. de Béringhen, l'avait quittée. Elle était en train de prendre d'Alincourt, que madame de Prie avait abandonné autrefois pour M. le régent.

― Ah ! dit-elle, ce d'Alincourt me portera malheur ! voilà la troisième maîtresse qu'il enterre en six mois. Apres cela, mon influence sera peut-être plus forte que la sienne ; je suis un porte-malheur plus certain que lui, vous vous en souvenez.

Cependant elle s'en préoccupa.

M. de Meuse était plaisant, on le sait ; il était fort souffrant et cette rage de plaisanter ne le quittait même pas pendant sa maladie. On lui conseilla de voir Isey, de la faculté de médecine, personnage grave et compassé, peureux et orgueilleux en même temps. Il tenait à la fois de Sganarelle et de Purgon. M. de Meuse s'en amusa fort et nous parla de lui pendant plus de quinze jours, comme d'un vrai personnage de comédie.

Juste à cette époque, il arriva à ce même Isey une aventure qui fit un bruit terrible et dont je n'eus la clef que bien plus tard. Le roi et le cardinal s'en mêlèrent, tout Paris s'en agita, on ne parlait d'autre chose, et, pour ma part, je m'égosillais en conjectures.

Voici le fait :

Un soir, assez tard Isey reçut un billet par lequel on l'engageait à se rendre, le lendemain à six heures, rue du Pot-de-Fer, près du Luxembourg. Il tenait à gagner de l'argent, à agrandir le cercle de ses pratiques, il s'y rendit, et trouva un homme qui l'attendait et le pria de le suivre.

― Ce n'est donc pas ici ?

― Non, monsieur, c'est tout près.

Isey crut à quelque accouchement clandestin et ne fit aucune réflexion, cela lui arrivait souvent. On le conduisit à une porte assez mesquine ; l'homme frappa, on lui ouvrit, il fit entrer Isey et resta dans la rue.

Le portier se présenta et dit à Isey de monter au premier, qu'on l'attendait. Il monta et entra dans une antichambre tendue de blanc, où tout était blanc. Un laquais fait à peindre, vêtu de blanc des pieds à la tête, poudré à frimas avec la bourse de cheveux blanche, vint à lui, fit une profonde révérence, et lui dit, en s'agenouillant près de lui avec un torchon à chaque main :

― Permettez, monsieur.

― Quoi ?

― Il faut vous essuyer les pieds.

― C'est inutile, je n'ai pas marché, je sors de ma chaise.

― Il le faut, monsieur, j'ai mes ordres.

Le médecin se laissa faire, un peu étonné ; ces allures étaient étranges.

La cérémonie faite, on lui ouvrit deux autres pièces, tendues de blanc, comme la première ; au bout de la seconde, il aperçut un nouveau laquais, vêtu comme l'autre, et qui bon gré mal gré, recommença l'essuiement.

Enfin on l'introduisit dans une chambre à coucher, où les murs, les fauteuils, les rideaux, les tables, le plancher le plafond, tout était blanc. Un personnage en bonnet de nuit, en robe de chambre, blanche comme le reste, avec un masque blanc, était assis près de la cheminée.

Dès qu'il aperçut Isey, il resta un instant à le regarder ; puis il lui dit d'un ton sépulcral :

― J'ai le diable dans le corps.

― Eh bien monsieur, que voulez-vous que j'y fasse ?

― Je ne vous ai pas fait venir pour parler. Attendez et taisez-vous.

Puis il prit des gants blancs, placés à côté de lui sur une table ; il y en avait six paires. Il les mit et les ôta alternativement pendant trois quarts d'heure, sans souffler mot, Isey le regardait et pensait avoir affaire à un fou. Sa peur devint bien plus grande, lorsqu'il aperçut autour de lui sur les murailles, tout un arsenal. Il fut saisi d'un tremblement universel et s'assit, bien qu'on ne l'y eût pas engagé ; il ne se soutenait plus. Il avait grande envie d'être loin.

― Monsieur, dit-il tremblant toujours, donnez-moi vos ordres, je vous prie ; je suis attendu chez mes malades, et mon temps ne m'appartient point.

― Taisez-vous ! répliqua l'autre d'une voix formidable. Je vous payerai bien, que vous importe ? Vous n'avez rien à dire.

Puis il recommença pendant un quart d'heure à essayer ses gants, et le silence régnait partout. Il tira le cordon de sa sonnette, cordon blanc comme le reste. Les deux estafiers arrivèrent, apportant des bandes et toute sorte de cuvettes et d'instruments.

― Tirez-moi tout à l'heure cinq livres de sang, commença le fantôme.

― Miséricorde, monsieur ! Et qui vous a donné une pareille ordonnance ?

― Moi.

― Vous ! cela ne suffit pas, monsieur ; je ne puis agir que sous la responsabilité d'un de mes confrères ou la mienne. Laissez-moi au moins m'assurer de votre état.

― Je vous le défends ! Comment ! je ne suis pas le maître de me faire tirer du sang si bon me semble ? Mon sang m'appartient ; tirez-le, et hâtez-vous.

Il fallut s'exécuter ; mais Isey avait peur. Il n'osait saigner au bras, dans la crainte de mal faire et se décida pour le pied, où le danger est moindre. Tyran le Blanc ôta alors un bas de fil très fin ; puis, successivement, dix paires les unes après les autres ; enfin un chausson de castor, doublé de satin blanc, et montra la plus jolie jambe et le plus joli pied du monde.

― C'est une femme, pensa Isey.

Il piqua : le sang vint ; à la seconde palette, l'homme se trouva mal. Le premier mouvement du médecin fut de lui ôter son masque.

― Gardez-vous-en comme du reste, monsieur, s'écrièrent les deux laquais, ou nous vous ferons un mauvais parti.

On étendit le malade par terre, on banda son pied, et peu à peu il revint à lui.

― Chauffez mon lit et couchez-moi, dit-il d'une voix mourante.

On obéit aussitôt. Isey, de plus en plus intrigué et pas rassuré du tout, s'approcha de la cheminée pour essuyer sa lancette ; il sentit une main sur son épaule, et vit derrière lui la grande figure clopin-clopant, un pied en l'air, en chemise, ayant quitté ses draps et lui criant d'un ton assez haut pour un saigné qui se soutenait à peine :

― Voilà cinq écus, prenez-les.

Il les prit.

― Etes-vous content ?

― Oui.

― Allez-vous en alors, et vite !

L'autre ne se le fit pas répéter et partit.

Il retrouva les laquais, qui l'escortaient avec des bougies, et qui semblaient se retenir pour rire ; ce qui le mit en colère.

― Ah çà ! marauds qu'est-ce que cela ? Vous moquez-vous de moi ? Quelle est cette plaisanterie ?

― Monsieur, on ne vous a fait aucun mal, n'est-ce pas ? on vous a bien payé, que vous importe ? Allez-vous-en, et n'en demandez pas davantage.

Ils le conduisirent jusqu'à sa chaise, et jamais il ne fut si aise de sa vie que d'être hors de là. Il se résolut à n'en point parler, ne sachant pas ce qu'il en résulterait pour lui.

Le lendemain, un laquais, en grande livrée inconnue et singulière, demanda à sa porte comment il se trouvait d'une saignée faite à un homme blanc.

Dès lors, il ne jugea plus à propos de se taire et raconta tout. On se mit à chercher cette maison blanche, sans la découvrir. Isey et ses porteurs la désignèrent ; mais on y entra, on chercha partout ; il n'y avait personne et pas vestige de ce que le médecin avait vu. Le mieux fut que les voisins assurèrent que cette porte ne s'était pas ouverte depuis longtemps et qu'ils n'avaient vu ni hommes blancs ni ouvriers. Isey crut avoir été entre les mains des diables.

C'était M. de Meuse, c'étaient une douzaine de fous semblables à lui, qui s'étaient cotisés pour mettre une somme énorme, et qui firent un tour de galopins. Un d'eux consentit à se faire saigner, les autres jouèrent les différents rôles et rirent comme des insensés de la peur qu'ils avaient faite au pauvre Isey.

Ils se gardèrent bien le secret, afin de se divertir mieux. Ils étaient entrés la nuit, par les jardins, dans ce logis, qui appartenait à l'un d'entre eux, et l'avaient arrangé comme on l'a vu.

M. de Meuse me conta l'histoire deux mois après.

Mademoiselle Aïssé fut de nous tous, celle qui devina le mieux. Elle ne s'amusa pas à avoir peur, et flaira la plaisanterie. Nous ne le voulions pas croire, et pourtant elle avait raison.

Chapitre LXI

Je suis maintenant obligée de raconter une chose fort stupide, une chose qui me fit plus de mal et de tort que mille folies ; car ce que la société de cette époque ne pardonnait point, c'était d'être bête.

Je le fus !

M. de Meuse commençait à me négliger, et je m'en apercevais : chez moi, l'amour n'a jamais été aveugle. Je rêvais à la façon de m'y prendre pour ne pas être quittée et pour ne pas opérer une rupture dont tous les torts retomberaient sur moi ; c'était difficile.

Nous étions allés chacun de notre côté voir le duc de Gesvres, malade à Saint-Ouen, où il recevait toute la France sur son lit, comme une accouchée ; c'était une comédie, et des plus amusantes qu'on pût imaginer. On était alors dans la rage des noeuds et des découpures, deux sottes modes mon Dieu ! et dont on a bien fait de se dégoûter.

Le duc de Gesvres, fort laid, fort petit, fort contrefait, était dans son lit, garni de rubans et de dentelles, des fleurs partout, des découpures et des noeuds à portée de sa main, et ses amis particulièrement autour de lui, tous vêtus de vert, habit, veste et culotte ; des tables de vingt couverts toujours servies, une élégance enragée et du vert partout.

Une autre fois, il se levait, se mettait sur une duchesse de lampas vert, enveloppé dans un couvre-pieds vert, un chapeau gris bordé de vert, un plumet vert retroussé, avec un gros bouquet de rue à la main.

Vous jugez de cette apparence et de ce que l'on disait en face d'un pareil magot !

Son frère, le duc d'Epernon, avait une autre folie, celle de la médecine et de la chirurgie ; il voulait soigner tout le monde ; il trépanait, lorsqu'il lui tombait entre les mains un malheureux sans connaissance. Enfin il maria un de ses cochers et lui donna vingt-cinq louis, pour qu'il se laissât saigner la première nuit de ses noces !

Nous étions donc allés jouir de ce spectacle, et nous revenions ensemble. Pendant le chemin, nous causions assez aigrement, il me reprochait mes exigences ; c'est toujours ainsi que cela finit en amour.

― Monsieur, lui dis je, j'y ai bien pensé, et, si cela continue, vous me forcerez de me raccommoder avec mon mari.

― Ce ne sera pas moi qui y apporterai obstacle, madame, je sais trop ce que je vous dois.

― M. du Deffand a pour moi le plus grand de tous les torts ; il m'ennuie : sans cela, je vous le jure, je ne trouverais pas un homme qui le vaille.

― J'ai l'honneur de vous remercier.

― Je vous en prie, soyez moins désagréable, marquis ; nous nous donnons en spectacle.

― Je vous en prie, soyez moins exigeante, marquise ; nous nous faisons moquer de nous.

― Convenez que cela n'en vaut pas la peine.

― Convenez que nous sommes de grands enfants.

― Je conviendrai de tout ce qui vous plaira, pourvu que vous ne soyez plus si volage.

― Est-ce vrai ?

― Parfaitement.

― Eh bien, convenez que M. Bertier ne vous déplaît pas, convenez que mademoiselle Aïssé vous l'a fait connaître dans l'espoir qu'il vous distrairait de vos tristesses.

― C'est possible.

― Convenez que vous l'avez priée de l'engager bien doucement à couper les deux longues boucles de sa perruque qui le vieillissent, afin de vous plaire davantage.

― Je ne dis pas le contraire.

― Quoi ! vous ne vous en cachez pas ?

― Pourquoi m'en cacherais-je ? Je sais que cela ne vous fait rien, et, quant à moi, cela m'ennuie moins qu'autre chose ; vous ne pouvez trouver mauvais que je m'occupe des boucles d'une perruque.

Nous continuâmes sur ce ton jusque chez moi, et, au moment où il me quittait à la porte, mon laquais me prévint qu'un monsieur m'attendait, de la part de mon frère, et avait une lettre importante à me remettre.

Je m'empressai d'entrer dans la salle. C'était un gentilhomme bourguignon, que je connaissais très bien, et auquel je trouvai un visage de circonstance.

Il me donna un billet de mon frère, m'annonçant la mort de notre grand― mère, la duchesse de Choiseul, en premières noces veuve du président Brulard premier président du parlement de Dijon, et Marie Boutillier de Chavigny, de son nom de fille. Elle était morte, rue du Temple, la veille, presque subitement, de quatre-vingt-deux ans qu'elle avait. J'étais à Sceaux, et les miens ne jugèrent pas nécessaire de me prévenir.

Mon frère, arrivé depuis quelques jours, était auprès d'elle, ainsi que M. de Choiseul. Je dois avouer que je la voyais très peu.

Elle me laissait quatre mille livres de rente : c'était pour moi une augmentation considérable ; je ne pleurai guère et je me couchai, attendant le lendemain la visite de mon frère.

Il vint en effet, et commença à me chapitrer sur ma position, sur cette existence séparée de M. du Deffand, qui embarrassait ma famille et me plaçait moi-même autrement que les autres femmes.

― Faites-le revenir, rappelez-le et gardez-le près de vous. Vous êtes jeune, vous êtes belle ; ma soeur, on vous calomnie et puis vous voilà plus aisée, ne voulez-vous pas avoir des enfants ?

Il me tourmenta longtemps, assidûment ; quelques amis se joignirent à lui ; ce fut une suite perpétuelle de démarches et de réflexions, de ma part et de celle des autres.

Je consentis enfin.

Nous avions réglé que M. du Deffand irait chez son père et y resterait six mois : mon frère lui écrivit, et, au lieu de répondre, le pauvre homme, amoureux, quitta tout et débarqua chez M. de Chamrond, dans un transport de bonheur si grand, qu'il n'avait pas pu le contenir.

Mon frère accourut m'annoncer cette nouvelle ; je jetai les hauts cris. Ce n'était pas là ce que j'entendais.

J'avais résolu de vivre six mois comme une vestale avant de le revoir ; car je ne voulais pas de soupçons injurieux entre nous, non pas de sa part, mais de celle du monde, et ce retour rendait la chose tellement différente, que je ne savais plus à quel saint me vouer.

J'envoyai chercher plusieurs de mes bonnes amies pour en raisonner avec mon frère et moi. Il fut décidé que l'on ne pouvait renvoyer M. du Deffand, d'abord parce qu'il ne s'en irait point, et puis parce que cela ne serait pas séant aux yeux de ceux qui savaient sa démarche ; il y avait de quoi nous rebrouiller à jamais. On m'engagea à le voir.

J'en faisais difficulté ; on me représenta que ce n'était pas si terrible, et madame de Launay s'en alla le chercher sur-le-champ.

On me prévint de son arrivée ; j'en devins toute rouge et je demandai une demi-heure de répit.

― Non pas, me répondirent-ils ; rien ne saurait être mieux pour vous que ce raccommodement. Voyez-le, arrangez-vous, et que, demain, ce soit la nouvelle de la ville et de la cour.

Je cédai : je suis la personne qui cède le plus vite, pour ne pas être ennuyée. Ils se retirèrent tous, hors mon frère, qui introduisit M. du Deffand et qui nous laissa seuls ensemble.

Je fus un peu, même beaucoup interloquée, je l'avoue, dans le premier moment ; mais, en regardant ce pauvre homme, le courage me revint ; il était plus interloqué que moi.

― Madame... me dit-il.

Et il en resta là.

― Je suis, je suis..., bien heureux.

Il vint prendre ma main et la baisa.

― Moi aussi, monsieur, lui répondis-je. J'étais devenue maîtresse de moi même. Moi aussi, je suis très contente.

― Nous ne nous quitterons plus, madame, n'est-il pas vrai ?

― Je vous demande pardon, monsieur, nous nous quitterons.

― Encore ?

― Oui, et tout à l'heure, s'il vous plaît.

― Quoi ! je ne reste pas ici ?

― Non, monsieur.

― Pourquoi cela ?

― Parce que cela est impossible.

― Mais encore ?...

― Je ne veux pas nous rendre, l'un et l'autre, la fable de tous ceux qui nous connaissent et nous faire chansonner sur le pont Neuf.

― L'insolent qui oserait !...

― Monsieur, vous êtes très brave, je le sais ; mais on n'est pas brave contre le public entier, et le public s'en mêlerait, je vous en réponds.

― Que lui importe ?

― Cela ne lui importe pas, mais cela nous importe, à nous. Vous ne connaissez pas le train de Paris, monsieur. Ici, on donne des amants à toutes les femmes ; à tort ou à raison, j'ai eu mon tour comme les autres. Je n'entends pas qu'on vous accuse de partager avec eux, et je prouverai clairement que je ne suis pas femme à vous imposer ces bassesses-là.

― Je le crois.

― Ils ne le croiront que si cela leur est trop prouvé, encore ne le croiront-ils pas. Mais mes amis le croiront, nous le saurons tous les deux, vous et moi, et cela me suffit.

― Vous êtes un ange !

― Je suis une honnête femme au point de vue de la loyauté ; je le soutiendrai jusqu'à la mort.

― Me faut-il donc retourner d'où je viens ?

― Non ; puisque vous êtes ici, cela ne se peut plus, seulement, nous n'habiterons point ensemble. Vous viendrez dîner et souper ici, nous nous montrerons partout ; mais vous ne passerez pas la nuit dans ma maison.

Il fit la grimace. Je tins bon, et, malgré ses prières, je n'en voulus pas démordre, à quelque prix que ce fût.

― Ma belle marquise, répétait-il, c'est de la cruauté, car enfin je suis votre mari.

― C'est pour cela que je veux vous faire respecter, monsieur, et que je ne vous rendrai pas ridicule ; je suis vraie et droite, je vous jure que vous n'aurez aucun reproche à me faire.

Il se soumit avec grand-peine. Dès ce jour, il vint quelques personnes à souper ; il y resta, en face de moi, et fit les honneurs de la maison, comme le maître. J'avais écrit à M. de Meuse, convaincue que, d'après ses brusqueries et ses congés, il ne ferait pas de tragédie et se trouverait content d'être hors de sa chaîne. Ma lettre était courte, polie, affectueuse même, au point de vue de l'amitié, tout en le priant de ne pas revenir.

« Nous nous rencontrerons, ajoutais-je, vous me trouverez toujours prête à vous prouver le véritable plaisir que j'éprouve à vous voir. »

Pendant que nous étions à table, on m'apporta la réponse ; je la mis dans ma poche, attendant d'être seule pour la lire. Je m'efforçai ensuite d'être aimable, de prouver à mes amis une satisfaction que je ne ressentais pas.

M. du Deffand était enchanté, il ouvrait des yeux ravis, ne parlait pas et me regardait. J'eus un sentiment de véritable intérêt pour lui, j'aurais voulu l'aimer davantage, mais cela ne dépendait pas de moi. L'amitié est aussi involontaire que l'amour.

Le souper terminé, quelques instants de conversation encore, on partit, et M. du Deffand avec les autres, en poussant de gros soupirs, ce qui fit beaucoup rire ceux qui l'entendaient ; le monde n'a guère de pitié pour ces infortunes-là.

Restée seule, j'ouvris la lettre de M. de Meuse, je l'ouvris avec la confiance d'y trouver quelques lignes de regrets et quelques phrases toutes faites, comme en offrent les affections qui finissent et qui sont bien aises de se débarrasser des gens.

Quelle fut ma surprise en lisant ces lignes :

« J'étais loin de m'attendre, madame, à un pareil manque de foi. Le congé que je reçois est le plus sensible et le moins mérité qu'on ait jamais jeté au visage d'un homme. Je vous aime depuis trop longtemps pour le prendre au sérieux, et ce fantôme de mari me semble surtout admirablement inventé en manière de prétexte. Vous y regarderez à deux fois, madame ; je ne suis pas de ceux qu'on chasse et qui se laissent chasser sans rien dire. Je vous aime ; vous m'avez fait l'honneur de m'aimer un peu aussi, nous ne sommes pas fatigués l'un de l'autre, je ne vois pas pourquoi nous nous séparerions. Réfléchissez donc ; je ne demande pas que vous fassiez aucun bruit ; mais je vous préviens cependant que je ne considère pas notre commerce comme brisé et que, pour me mettre dehors lorsque je ne veux pas m'en aller, il faut autre chose qu'un caprice et le retour d'un mari qui n'en est pas un. »

Le papier me tomba des mains. Je comprenais très bien que c'était ici une affaire d'amour-propre et de contradiction ; cependant mon lâche coeur eut la faiblesse d'en être ravi. Je me demandai ce que j'allais faire ; je m'étais bien avancée, je ne voyais guère le moyen de reculer avec M. du Deffand et le monde. D'un autre côté, je connaissais le marquis et ses entêtements. S'il voulait absolument rester à sa place, il me semblait difficile de l'en chasser. Je ne dormis pas de la nuit.

La réflexion, la raison me disaient de tenir bon vis-à-vis M. de Meuse. Que me ferait-il ? Quelque scène en tête-à-tête s'il me rencontrait en lieu propice pour cela ; car, devant le public, il n'y fallait pas penser. Ne valait-il pas mieux braver ce péril que de me voir encore tourmentée ainsi que je l'étais précédemment, que de me donner les airs d'une évaporée ne sachant ce qu'elle veut ? J'écrivis donc :

« Vous vous trompez, marquis ; ce que je vous ai dit est fort sérieux, nous ne pouvons plus rester ce que nous étions l'un pour l'autre. Quoi que vous prétendiez, vous ne m'aimez plus, vous m'avez cent fois laissé comprendre que nos relations vous pesaient, et j'ai dû chercher le moyen le plus facile et le plus convenable de les rompre. Ce moyen, je l'ai trouvé dans le retour de M. du Deffand près de moi. Je ne vous quitte pas, je ne vous donne ni rival ni successeur ; vous n'avez pas à vous plaindre. Abstenez-vous donc de revenir chez moi tous les jours, n'y reparaissez que de loin en loin et pas de sitôt, sans vous en bannir tout à fait. Conduisez-vous en galant homme et montrez combien vous étiez digne de l'amitié que je ne cesserai d'avoir pour vous. »

Cette lettre envoyée, je fus plus tranquille, non pas que j'en espérasse grand effet, mais au moins j'avais fait mon devoir. M. du Deffand arriva de bonne heure et ne me quitta plus de la journée. Nous allâmes le soir souper chez la duchesse de la Vallière, et la première personne que j'aperçus fut M. de Meuse. Il semblait m'attendre, du moins il était près de la porte et il me lança un regard foudroyant quand je passai.

J'en fus ahurie ; en saluant la duchesse et les autres dames du cercle, je fis deux ou trois gaucheries ; on dut s'apercevoir de mon trouble. Il n'apprenait rien à personne, cependant.

Je me plaçai ; à peine fus-je assise, que le marquis s'avança vers moi et me fit un profond salut. Je le lui rendis avec toute l'indifférente politesse que je pus y mettre.

― Je savais avoir l'honneur de vous rencontrer ce soir ici, madame ; voilà pourquoi j'y suis venu, dit-il en prenant un tabouret vacant derrière mon fauteuil.

― Il est très aimable à vous de m'apporter aussi promptement une réponse, monsieur, et je vous en remercie. Tout est arrangé, la paix est faite, n'est-ce pas ?

― La paix ? Mais, madame, nous ne sommes pas en guerre ; il me semble que rien n'est changé dans le passé de notre connaissance.

Je vis qu'il était décidé à me tenir tête, cela m'impatienta et me donna du courage.

― Allons, monsieur, ne plaisantons pas.

― Je ne plaisante pas, madame.

― Vous savez bien qu'il faut mettre le signet, et que notre roman s'arrête à ce chapitre.

― Je ne sais rien de tout cela, madame, et vous savez que je ne veux pas le savoir.

― Alors, monsieur, je quitte la place.

― Cela est inutile, madame, je vous suivrai.

Je devins rouge de colère ; je me levai cependant ; il m'offrit la main avec le plus aimable sourire, et son empressement ne me permit pas de la refuser devant les témoins qui nous regardaient et qui se préparaient à gloser sur nous.

Nous voilà donc traversant le salon en pompe, tous les yeux sur nous, et ressemblant à des mariés de village ; rien n'était plus charmant que ses façons, il était en apparence d'une galanterie enchanteresse, et me serrait la main à me la meurtrir ; jamais je ne fus à pareil supplice.

La duchesse en eut pitié et m'appela ; il fallut bien me lâcher alors. Elle me dit quelques paroles aimables, me garda près d'elle et fit si bien, en m'entourant adroitement de nos amis, qu'il n'y eut plus moyen pour le marquis de recommencer.

Chapitre LXII

Pendant quelques jours, les escarmouches continuèrent, nous ne cédions ni l'un ni l'autre. Il y mettait de l'entêtement et du parti pris ; moi, je devais tenir bon ; je me raffermissais de l'opinion du monde, de celle de mes amis ; je sentais que mon avenir était là.

M. du Deffand se montrait assidûment et son amour augmentait de plus en plus, il en devenait fatigant. J'étais obligée de m'armer de rigueurs, je ne voulais ni ne devais céder à ses prières avant le délai fixé.

La lutte devenait de plus en plus violente ; je bataillais des deux côtés, avec mon mari et avec M. de Meuse ; je n'ai jamais passé un temps plus cruel.

Nous allions faire des visites, dîner et souper en ville ; je m'arrangeais si bien, que je ne rencontrais pas le marquis, mes amis ne nous priaient plus ensemble ; il en enrageait, il m'écrivait des lettres fulminantes, me menaçant de toutes les extravagances de la terre si je ne cédais à sa volonté.

Hélas ! hélas ! faut-il le dire ? je me laissai reprendre. J'étais heureuse de cette résistance, en combattant ce bonheur, en m'interdisant de le montrer. Si j'avais été un peu soutenue, nul doute que je n'eusse triomphé ; mais, mon Dieu ! loin d'être soutenue, je fus poussée.

M. du Deffand était l'être le plus maladroit du monde. Ses façons de béatitude et de tendresse me donnaient des vapeurs. Il arrivait dès l'aube, on ne le laissait pas entrer chez moi, il s'installait à la porte et se levait dix fois pour s'informer auprès de mes femmes de l'heure à laquelle je sonnais.

― Monsieur le marquis, répondaient-elles, vous n'en avez plus que pour une heure et demie, à peu près.

Elles s'en jouaient et venaient me le dire lorsque je m'éveillais. Je traînais encore, afin de retarder le moment ; mais, dès qu'il me savait à ma toilette, il accourait. Il me baisait la main, il faisait mille folies, et, lorsque, impatientée, je l'en reprenais tout à fait, il devenait grave, il s'asseyait en face de moi et se mettait à causer sur tous les sujets possibles, sur les plus assommants, les plus lourds ; il m'interrogeait, il me demandait mon avis, il voulait me le faire donner absolument, tandis que je ne l'écoutais pas. On nous laissait beaucoup seuls : mes amis, auxquels je ne disais pas ma pensée, craignaient de nous déranger.

Je ne puis dire quelle était ma vie et combien je souffrais de ce tête-à-tête prolongé. J'avais cependant accepté l'avenir en femme résignée. Pour ne pas faire jaser les gens, je me sacrifiais, je me dévouais en martyre à la vergogne et à l'opinion des autres. C'était beau ; mais il fallait un autre caractère que le mien pour soutenir cet héroïsme.

Chaque jour qui s'écoulait tombait comme un plomb sur ma tête. Je m'éveillais avec l'âme brisée, je regardais autour de moi, et le spectre de mon mari m'apparaissait avant que je le visse lui-même. D'un autre côté, la marquise m'appelait, je résistais, je souffrais. Ah ! quelle torture !

― Mon Dieu ! me disais-je, et ma vie sera toujours ainsi ! toujours ! Allons ! je me ferai bel esprit ou dévote ; sans cela, je mourrais, il faut bien s'occuper.

Bel esprit ! je ne m'en sentais plus vestige, j'étais bête.

Dévote ! je ne pouvais, il n'y avait en moi ni la foi ni la tendresse nécessaires à la dévotion.

Que faire ?

J'attendis tout du temps, je voulus croire que je m'y accoutumerais. Hélas ! je ne m'y accoutumais pas. Je ne disais rien, mais quelle figure ! Je ne trouvais plus une réponse, plus un mot dans la conversation ; mon mari parlait tout seul.

Mademoiselle Aïssé me demandait :

― Qu'avez-vous ?

― Rien.

Elle ne m'avait pas comprise. La bonne et vertueuse fille ne comprenait que le devoir.

― Vous avez paru si charmée pendant six semaines ! est-ce que vous ne l'êtes plus ?

― Toujours.

Elle prenait ma comédie pour la vérité ; je n'avais plus la force de la jouer.

Elle ne le voyait point.

Madame de Parabère m'interrogeait à son tour, mes amis s'alarmaient.

― Voyons, ma reine, quel est cet air ? Qu'y a-t-il enfin ?

― Je m'ennuie.

― C'est votre mari ?

― Je le crains.

― Eh bien, laissez-le et envoyez chercher le marquis ; il en grille, il me le répète toute la journée. Si vous continuez à le refuser, il fera quelque sottise.

― Mon Dieu ! mon Dieu ! que dira le monde ?

― Le monde ! vous vous occupez du monde ? Le monde dit sans cesse ; qu'on l'y pousse ou non, il a besoin de gloser. Si ce n'est pas sur ce sujet, ce sera sur un autre. N'en faites pas plus de cas que moi. Est-ce que je m'en occupe.

Arrivait madame de Staal.

― Ah ! madame, on vous demande, on vous attend à Sceaux. Madame la duchesse du Maine ne vit pas sans vous.

― Faites-lui mes excuses, ma chère madame ; je ne puis voir Son Altesse, j'ai mon mari.

― Ne pouvez-vous le laisser quelques semaines ?

― Non, madame, pas une heure avant six mois.

― Miséricorde ! emmenez-le alors.

― Pas davantage. Nous ne devons pas habiter sous le même toit. Et puis... vous ne savez pas ce que vous me demandez !

― C'est un ennuyeux ?

― Hélas !

― Alors ne l'amenez pas. Madame la duchesse ne pourrait pas le supporter, les ennuyeux lui donnent la fièvre.

― A qui le dites-vous ! Vous ne lui conduisez donc jamais M. de Staal ?

J'avais dit cela d'un air innocent, elle se mit à rire.

― Méchante ! Heureusement, je ne suis pas de celles qui prétendent que la femme et le mari ne font qu'un.

― Cela fait souvent trois, au contraire, quand cela ne fait pas quatre, ce qui est fort commun.

Nous rîmes toutes les deux de cette vérité, cela me fit du bien ; je riais si peu.

Vous jugez que ces discours germaient dans ma tête et que je me trouvais bien malheureuse, doublement malheureuse, puisque l'on me plaignait. La chose fut poussée à un tel point, j'avais des airs si lugubres, une tristesse si uniforme, je changeais tellement, que même mon mari fut obligé de s'en apercevoir. Il soupirait, il levait les yeux au ciel, il voulait parler, il n'osait rien dire ; enfin, un soir, nous étions à nous regarder, aussi ennuyeux, aussi ennuyés l'un que l'autre.

― Madame ! dit-il après avoir tourné sept fois sa langue, selon la maxime du sage.

― Monsieur ?

― Madame ! oh ! madame !

― Ensuite... ?

― Eh bien, madame, je vois que je vous déplais.

― Vous ne me déplaisez point.

― Vraiment, madame ?

― Non, vous ne me déplaisez pas, monsieur.

Je lui répondis cela du ton d'une femme qui a grande envie de mordre quelqu'un et qui serre les dents pour ne pas succomber à la tentation.

― Ah ! madame, je vois que vous ne m'aimez plus.

― Plus, monsieur ? Ce mot est bien ambitieux de votre part.

― Vous ne m'avez donc jamais aimé ?

― Comme à présent, toujours.

― Hélas ! c'était bien peu.

Je ne voulus pas lui ôter ce peu là, je me tus.

― Que dois-je faire, madame ?

― Monsieur, tout ce que vous voudrez.

― Vous ne me donnez pas de conseils ?

― Ce n'est point mon rôle, monsieur ; vous êtes plus âgé que moi et vous savez vous conduire. On ne vous a jamais accusé d'étourderie.

― Faut-il partir ?

― Je ne vous renvoie point.

― Faut-il rester ?

― Je ne vous retiens pas non plus.

― Vous me faites beaucoup de chagrin, madame.

― Ce n'est pas volontairement, monsieur. Je ne vous tourmente pas, je vous laisse libre, vous n'avez pas entendu un seul mot de moi qui puisse vous contrarier.

― Vous ne prenez même pas cette peine.

C'était vrai.

Il n'y eut rien d'ajouté ce jour-là ; nous restâmes jusqu'au souper à réfléchir, chacun dans notre coin ; je faisais des noeuds, j'en manquais plus de la moitié. Ensuite il vint quelques personnes, nous ne nous trouvâmes plus seuls.

Ces scènes, ou plutôt ces conversations, se renouvelèrent souvent. Je n'y tenais plus, je me mourais. L'ennui m'envahissait le cerveau, je n'avais plus de saillies, je devenais stupide, et j'avais fini par en prendre mon parti.

Il me laissa aller à cette pente, et je disais à madame de Parabère, qui me reprochait mon apathie :

― Que voulez-vous, ma reine ! je deviendrai imbécile, et tout sera fini.

― Madame, cela n'a pas le sens commun ; quand on a votre esprit, on n'est pas libre d'en disposer, on le doit aux autres.

Elle imagina de me tirer de là, sans me rien dire, et, un beau jour, la voilà chez M. du Deffand, qui fut le plus étonné du monde en la voyant entrer. Il se confondit en révérences, en saluts, approcha des fauteuils, tous les fauteuils de son salon à la fois ; une si belle dame !

― Monsieur, je vous demande bien pardon, je ne viens pas de la part de madame du Deffand, je viens de la mienne.

― Trop honoré, madame ! mes très humbles services...

― Monsieur, savez-vous que madame du Deffand se meurt ?

― Madame du Deffand se meurt, madame ? s'écria-t-il en faisant un soubresaut. Mais je soupai chez elle hier au soir, elle mangea très bien ; ce matin, j'ai fait prendre de ses nouvelles, ne pouvant me rendre chez elle aussitôt que de coutume. On m’a fait répondre qu'elle avait bien dormi. Lui est-il tombé une cheminée sur la tête ?

Madame de Parabère éclata de rire, tant cette phrase fut singulièrement prononcée.

― Non, monsieur, elle ne meurt pas d'une cheminée, elle meurt d'ennui.

― D'ennui ?

― Oui, monsieur, d'ennui.

― Hélas ! je n'y puis rien.

― Au contraire, monsieur, vous seul y pouvez quelque chose.

― En quoi donc ?

― Vous pouvez vous en aller.

Le pauvre homme resta comme anéanti.

― Vous a-t-elle chargée de me le dire ?

― Non, je l'ai deviné. Que ne le devinez-vous aussi !

― C'est donc moi qui l'ennuie ?

― Vous ne le voyez point ?

― Non, madame, non ; elle est si bonne, qu'elle me le cache.

Le pauvre homme ne s'en doutait pas, malgré nos scènes et nos explications. Il prenait cela pour de l'humeur ou pour un jeu joué, afin de mieux tenir nos serments, en éloignant de nous les tentations et la tendresse.

Ils causèrent une heure sur ce charmant sujet, et le résultat fut que madame de Parabère arriva chez moi en dansant et me disant du ton le plus réjoui :

― Ah ! ma reine, remerciez-moi, j'ai tout arrangé ; il va venir vous faire ses adieux.

― Qui ?

― M. du Deffand.

― Comment ? qu'est-ce ?

Elle me raconta la conversation, et j'eus la faiblesse d'en être charmée.

― Demain, nous souperons chez moi avec le marquis, ma reine, et tout sera oublié.

Lâche coeur ! sotte créature ! je crus à ces joies nouvelles, je me sentis rajeunie, je me sentis renaître, et je sautai au cou de madame de Parabère, qui venait de me rendre un si mauvais service.

― Et le monde, que dira-t-il ?

― Le monde parlera pendant huit jours ; ensuite, il passera à une autre.

― Et mes amies ?

― Les prudes et les bégueules vous tourneront le dos ; si vous avez de l'esprit, elles courront ensuite après vous.

Croyez-moi.

Nous riions comme des extravagantes et nous étions encore dans cet état, lorsque arriva une lettre de M. du Deffand. La voici, je l'ai conservée, elle me fait quelquefois l'effet d'un remords :

« Madame, je voulais vous baiser la main avant de partir mais je n'en ai pas le courage. J'ai peur de rester chez vous si j'y vais, j'ai peur que vous ne me reteniez vous-même et que vous n'en soyez fâchée après. Recevez donc ici mes adieux. Je retourne chez mon père, où j'aurais dû m'en aller tout de suite, plutôt que de vous ennuyer. Soyez tranquille, je ne compte point vous rendre malheureuse, je reconnais que nous ne sommes pas faits l'un pour l'autre, et je me tiendrai éloigné de vous jusqu'au jour où vous me direz vous-même que je ne vous ennuie plus. Ce ne sera jamais, et je souhaite que vous vous trouviez satisfaite de la liberté que je vous rends. »

J'eus un vrai regret ; si j'avais été seule, je crois que je l'aurais rappelé. Madame de Parabère me sauva cette sottise, car je l'aurais renvoyé le lendemain. Je fis dire à ma porte que j'étais malade, que je ne recevais pas, et la marquise, sans me prévenir, en vérité, envoya un de ses laquais chercher M. de Meuse.

Comme nous étions, le soir, à causer, on ouvrit ma porte et il entra. Je fis un cri de surprise et de joie.

― Oui, s'écria-t-elle, c'est lui !

Il se montra charmé, ravi, aimable ; le souper fut délicieux, j'avais repris mon esprit tout entier, je me sentais si débarrassée ! Il sortit avec madame de Parabère, en annonçant qu'il reviendrait le lendemain.

Je restai seule à la maison, n'osant voir personne ; il ne parut pas le lendemain ni le jour suivant. Je commençai à être inquiète, mais je n'en montrai rien, je ne bougeai pas. La marquise voulait faire là encore quelque tour de son métier, je l'en empêchai. Il écrivit enfin le troisième jour, et voici cette lettre. Je les garde toutes.

« Je vous remercie, madame, du charmant souper de l'autre soir, et je vous fais mes excuses de ne pas avoir eu l'honneur de vous voir depuis. Je suis bien occupé en ce moment ; je n'ai pas de mari, il est vrai ; mais j'ai mille affaires, mille plaisirs, qui ne me permettent plus de suivre comme autrefois le chemin que j'avais oublié. D'ailleurs madame, la présence d'un mari pendant deux mois, une longue absence, laissent des traces qui ne s'effacent point. On ne retrouve plus les gens comme on les avait laissés ; ils ne sont plus les mêmes, ni à vos yeux, ni aux leurs peut-être. C'est un malheur auquel je suis plus sensible qu'un autre, mais auquel je ne saurais remédier. Lorsque j'aurai un instant de liberté, je m'empresserai de vous faire ma cour. Vous voulez bien me ranger au nombre de vos amis, soyez persuadée de ma reconnaissance et de l'empressement que je mettrai à vous en remercier. A vos pieds, madame, mes très humbles services. »

Voilà le soufflet que je reçus pour avoir accepté un mauvais conseil et pour n'avoir pas su vaincre mon ennemi, mon ennemi mortel et acharné ! Nous avons toujours en nous-mêmes la cause de nos malheurs, et nous ne savons pas l'éloigner.

Je ne puis rendre ce que j'éprouvai, je ne puis rendre la honte, la tristesse, la colère qui m'accablaient. Je voyais ce qui en devait résulter et ce qui en résulta. Ce fut une clameur de haro : madame de Luynes à la tête, elle qui m'avait si bien approuvée et qui se réjouissait de cette rentrée dans le devoir.

Mademoiselle Aïssé, madame de Fériol, madame de la Vallière, toutes criaient à tue-tête, et l'on décida qu'on me tournerait presque le dos. Madame de Parabère me soutint envers et contre tous. Je lui eus toute obligation et je ne l'oubliai point.

Madame de Staal vint me chercher un beau jour de la part de madame la duchesse du Maine, et cela mit fin à ces tracasseries.

Chapitre LXIII

Madame la duchesse du Maine avait, on le sait, beaucoup d'esprit. Elle était, comme tous les gens puissants et riches, fort égoïste ; elle voulait qu'on l'amusât et je l'amusais. Ce fut un bonheur pour moi en ce moment. Elle entendit raconter ce qui se passait, mes déboires, et elle dit à madame de Staal de me venir chercher de sa part.

― Une fois à Sceaux, ajouta-t-elle, elle n'aura plus besoin, de ces femmes, qui ne la valent point et qui la tourmentent. Je sais ce que c'est que l'ennui, je le connais, j'en ai une peur effroyable et je comprends celle qu'elle en a.

Je ne me fis pas prier, on le comprend. Je me hâtai de déménager très vite. Avant de partir pour Sceaux, je voulus prendre un gîte à Paris, un gîte selon ma fortune et mes habitudes. On m'avait indiqué, rue de Beaune, une jolie petite maison, bien close, bien garnie, non pas de meubles mais de belles boiseries, mais de glaces et de tout ce qui constitue le luxe de l'intérieur. Il y avait un joli jardin, ce qui me plaisait ; je n'étais pas aveugle alors, j'aimais à voir les oiseaux sur les branches, les fleurs dans les parterres ; j'aimais les gazons avec les pâquerettes, ce qui me rappelait mon enfance, le village et le château de Chamrond, où j'avais passé mes meilleurs jours.

Une fois mes meubles installés chez moi je voulus répondre à l'invitation reçue. Madame de Staal revint, elle revint plusieurs fois, et, de la part de Son Altesse, m'assura que j'avais à Sceaux, non pas un asile passager, mais un domicile ; que la princesse me priait de m'y regarder comme chez moi et d'y venir le plus tôt possible pour y rester le plus longtemps que je pourrais.

Sceaux n'était plus aussi brillant qu'autrefois, ce n'était plus cet éclat dont j'avais vu les derniers rayons. Depuis la conspiration de Cellamare, depuis son emprisonnement, madame la duchesse du Maine ne recevait plus aussi nombreuse compagnie ; la leçon avait été bonne, elle ne conspirait point.

Je n'ai rien dit de cette grande échauffourée, parce que cela se trouve dans tous les livres. Il n'est pas un gratte-papier qui n'en ait rendu compte à la postérité la plus reculée. Je n'ai rien dit non plus de mes regrets à la mort de M. le régent, et cela me vient à la mémoire. J'en eus cependant de véritables, que je ne laissai pas voir, pour ne pas être rangée au nombre de ses pleureuses...

Il avait été fort bon pour moi, je n'avais pas de reproches à lui faire, pas même de ces reproches que les femmes peuvent adresser à tous les hommes, celui de l'ingratitude.

Il fut toujours disposé à m'obliger de toutes les manières, il me garda relativement le secret. Notre commerce ne se répandit guère ; on en parla sans en être sûr ; quant à moi, je ne l'avouai jamais. Il fut de si peu de durée, qu'il ne compta pour ainsi dire pas dans la vie amoureuse de ce prince, où se défilèrent tant de chapitres.

Une fois mes arrangements terminés, je partis pour Sceaux avec le président, qui commençait à s'occuper de moi d'une manière sérieuse, et qui était des commensaux assidus de madame du Maine. Ce château de Sceaux était délicieux, je l'ai déjà raconté. Le parc, les jardins, les eaux, tout était ravissant ; en y arrivant, je sentis que j'y serais heureuse et que j'y oublierais mes chagrins.

On ne vivait là que par l'esprit, et l'esprit est mon Dieu. Je préfère, et surtout je préférais alors l'esprit à toutes choses.

La cour de la princesse se composait de gens d'esprit par excellence, une douzaine de personnes qui n'en bougeaient, en outre des gens de sa maison : madame de Charost, depuis madame de Luynes ; madame la marquise de Lambert, M. le cardinal de Polignac, M. le premier président de Mêmes, madame de Staal, M. de Saint-Aulaire, madame Dreuillet et plusieurs autres. J'oubliais le président Hénault et Formont, qui y vint plus tard, à ma suite.

Madame la duchesse du Maine était l'âme de ce cercle.

Son mari avait peut être plus d'esprit qu'elle, mais il n'en montrait pas tant. L'habitude d'être dominé par sa femme le forçait à tout renfermer. Lorsqu'elle n'était pas là, il était bien plus aimable.

Je me rappelle un mot que je lui ai entendu dire et qui m'a beaucoup frappée.

― Une seule personne au monde m'a bien connu : c'est madame de Maintenon. Je n'ai jamais été réellement moi-même qu'avec elle.

Je crois que c'était la vérité.

Quant à madame la duchesse du Maine, elle conservait, malgré ses tribulations, la même gaieté, la même soif de plaisirs. Impossible d'avoir plus d'éloquence, plus de badinage, plus de véritable politesse ; mais elle faisait acheter ces grâces par une injustice, un orgueil et une tyrannie sans exemple. Il fallait absolument lui obéir, il ne fallait pas avoir d'autre affaire que de l'amuser.

A cette condition, elle approuvait et passait tout le reste.

Aussi, quand j'arrivai chez elle, après ma rupture, toute contrite, elle me cria du plus loin qu'elle m'aperçut :

― On dit que vous êtes triste, madame ; cela n'est pas vrai, j'espère ?

― Si j'avais été triste, madame, j'oublierais cette tristesse près de Votre Altesse sérénissime.

― C'est bien sûr ?

― Oui, madame, et Votre Altesse me fait tort en me le demandant deux fois.

― Allons, président, vous qui l'avez amenée, vous l'avez j'espère guérie de ses regrets. Regretter un ennuyeux, marquise ! Ah ! je ne vous le pardonnerais pas.

― Mon Dieu ! madame, repris-je, ce n'est peut-être pas un ennuyeux que je regrette, c'est un ennuyé.

― Quant à ceci, madame, nous en sommes toutes là ; c'est la fin de tout.

On me fêta, on me reçut comme l'enfant prodigue. Larnage était là aussi. Nous ne nous étions pas vus depuis bien longtemps. Il m'aimait encore, et, moi, je l'aimais toutes les fois qu'un entraînement dangereux ne me portait pas d'un autre côté. Ce garçon était mon bon génie. Si je l'avais épousé, j'aurais été la plus honnête et la plus heureuse femme de la terre. Cela ne put pas être apparemment, et ma route était tracée ailleurs.

On me donna un appartement selon mon goût près de madame de Staal, qui, depuis sa prison de la Bastille, ne remplissait aucune des fonctions de la domesticité. Cependant elle se plaignait fort de sa maîtresse, et le fait est qu'elle ne la traitait pas comme une personne qui avait tant souffert et qui s'était montrée si dévouée avait le droit de l'être.

Dès le même soir, j'assistai à une manière de comédie et l'on nous en annonça d'autres. Voltaire, qui avait longtemps passé sa vie chez la maréchale de Villars, dont il était amoureux, venait quelquefois à Sceaux ; il y était justement ce jour-là et la duchesse lui commandait une pièce qu'il promettait, non seulement de faire, mais encore de jouer.

Je trouvai également M. le comte de Toulouse chez monsieur son frère. Aussitôt après la mort de M. le régent, il avait déclaré son mariage avec la marquise de Gondrin, mademoiselle de Noailles, qu'il aimait depuis plusieurs années et qu'il avait épousée en secret. C'étaient de belles amours que celles-là. Madame de Gondrin avait mille qualités, celles du coeur surtout.

Quant à M. le comte de Toulouse, c'était l'honnête homme et le grand seigneur dans toute la force du mot. Il n'avait pas, comme son frère, ce qui s'appelle un esprit hors ligne ; mais il avait une droiture, une loyauté, une chevalerie aussi invulnérables que celles des anciens preux. Il tenait du roi ce qu'il avait de bon ; il avait pris peu de chose de sa mère excepté son charmant sourire des Mortemart.

Il habitait ordinairement Rambouillet, où le roi allait sans cesse ; aussi le voyait-on fort peu à Sceaux : c'était un extraordinaire. Il priait sans cesse M. le duc et madame la duchesse du Maine de venir chez lui, mais c'était de façon à ce qu'ils refusassent : le roi ne se souciait point de les voir, parce que le cardinal en avait peur.

Il connaissait leurs intrigues, leur perpétuel désir de puissance, la soif du trône qui les dévorait. Madame du Maine, dans ses jours de confiance, disait parfaitement :

― Je n'aurais jamais épousé un bâtard si je n'avais espéré qu'un jour, lui ou ses enfants auraient des droits à la couronne. Il est bien le fils du feu roi, après tout, tandis que notre petit Louis XV n'était peut-être le fils que de Nangis ou de Malezieu. La duchesse de Bourgogne n'était pas déjà si sûre !

Jamais un mot de M. le duc du Maine ne fut prononcé devant personne à cet égard. Il était la dissimulation et la réserve en personne. Il n'assistait pas toujours aux grandes fêtes, mais il ne manquait pas une des petites. Pour qui ne le connaissait pas, son excessive politesse, la douceur de ses manières, la faiblesse de son caractère irrésolu, n'auraient pas laissé deviner ses profondeurs, ses projets, ses ambitions dévorées.

Madame de Staal m'a dit que souvent il passait des nuits entières à se promener dans le parc, comme un furieux dévorant sa rage, maudissant sa mère, maudissant le roi, qui, malgré sa puissance, n'avait pas su rendre sa position inattaquable, et répétant incessamment :

― Bâtard ! je suis un bâtard !

Personne n'était témoin de ces scènes, et, lorsque par hasard on l'entendait parler ainsi, on se gardait bien de le laisser deviner.

Le lendemain de mon arrivée, j'avais mal choisi mon jour, on partit pour Sorel et pour Anet, deux des plus jolis lieux du monde, où la cour de Sceaux se rendait dans les grandes chaleurs de l'été. Madame de Ribérac, mesdames de Castellane, M. et madame de Caderousse, M. de Mallegien, M. et madame de Villeneuve nous y attendaient. Nous y arrivâmes par un orage, et madame la duchesse du Maine en avait une peur effroyable, de sorte qu'elle fut parfaitement désagréable pour tout le monde et alla se renfermer dans sa chambre.

Elle avait un gros rhume et de la fièvre, mais cela ne lui importait point, elle allait et venait partout la même chose.

Les princes sont des corps faits exprès. S'ils étaient bâtis comme nous, ils ne tiendraient pas aux métiers incroyables qu'ils font. Madame du Maine, grande comme une enfant de dix ans, était plus forte qu'un homme de six pieds.

Ainsi, le lendemain de notre averse, il y eut, dans la forêt, une grande chasse à laquelle il fallut se résoudre. Nous essuyâmes plusieurs orages coup sur coup. Tant qu'il fut question de tonnerre, Son Altesse se cacha dans une hutte de garde-chasse ; mais, pour la pluie seulement, elle resta dans sa calèche, malgré son rhume, et se fit tremper jusqu'aux os, en riant de tout son coeur. Je ne riais pas, je goûte peu ce divertissement-là.

Nous eûmes des chasses pendant plusieurs jours, ainsi que des parties sur l'eau, des soupers fort gais et le cavignol, que madame du Maine jouait avec passion. J'y étais fort malheureuse, et je fuyais la table, où elle me retenait toujours. Il fallait faire sa volonté quelle qu'elle fût et quoi qu'on dût y mettre du sien, dans tous les genres possibles.

Un soir, nous étions à écouter une lecture d'une jolie pièce en vers, par un anonyme, et la duchesse tenait à laisser croire qu'elle ou M. du Maine était cet anonyme ; je dois convenir que c'était charmant. On apporta une lettre, qu'un courrier fort botté et fort crotté venait de remettre incontinent en demandant la réponse.

― Ah ! dit la princesse, c'est de M. de Voltaire ; que veut-il ?

J'ai négligé de dire qu'il ne nous avait pas accompagnés à Anet et qu'il était resté à Sceaux, c'est-à-dire retourné à Paris.

― Il va venir, ajouta-t-elle après avoir lu, avec madame du Châtelet, et il demande si cela ne nous dérange pas. On peut lui répondre que non.

Elle fit un signe à madame de Staal, qui lui servait de secrétaire et lui donna des ordres. La lecture continua ; il ne fut ensuite question que de Voltaire et de la belle Emilie. C'était le commencement de leurs amours, toutes flambantes, toutes divines, toutes astronomiques. Elle avait violé son esprit, et il s'était juché avec elle dans les nuages pour regarder la lune et les étoiles de compagnie. Ils n'en redescendaient pas moins sur la terre lorsque cela leur plaisait, et alors ils s'y conduisaient singulièrement, ainsi que vous le verrez.

Le lendemain, les jours suivants, on s'occupa encore de ces deux personnages, et puis, comme ils ne paraissaient pas, les impressions n'étant pas de longue durée à cette cour, on n'y songea plus. La moindre bagatelle survenue faisait oublier la précédente.

Tout à coup, au moment où on n'y songeait point, où on sortait de table, on les vit paraître comme deux spectres, avec une odeur de corps embaumés près de leur tombeau, il était minuit. Voyez la belle heure pour se montrer dans une occasion comme celle-là ! Mais ils ont toujours été si extraordinaires ! Depuis qu'ils étaient ensemble, Voltaire avait pris les allures de son Emilie. Je ne veux pas manquer le portrait de celle-ci. Je l'ai fait d'après nature et d'une ressemblance dont tout le monde fut frappé.

« Représentez-vous une femme grande et sèche, le teint échauffé, le visage aigu, le nez pointu ; voilà la figure de la belle Emilie, figure dont elle est si contente, qu'elle n'épargne rien pour la faire valoir : plumes, pompons, verreries, pierreries, tout est à profusion ; mais, comme elle veut être belle en dépit de la nature, et qu'elle veut être magnifique en dépit de la fortune, elle est obligée, pour se donner ce superflu, de se passer du nécessaire, comme chemises et autres bagatelles.

« Elle est née avec assez d'esprit. Le désir d'en avoir davantage lui a fait préférer l'étude des sciences les plus abstraites aux connaissances agréables ; elle croit, par cette singularité, parvenir à une plus grande réputation et à une supériorité décidée sur toutes les femmes.

« Elle ne s'est pas bornée à cette ambition, elle a voulu être princesse ; elle l'est devenue, non par la grâce de Dieu ni par celle du roi, mais par la sienne. Ce ridicule lui a passé comme les autres ; on s'est accoutumé à la regarder comme une princesse de théâtre, et on a presque oublié qu'elle est femme de condition.

« Madame travaille avec tant de soins à paraître ce qu'elle n'est pas, qu'on ne sait plus ce qu'elle est en effet ; ses défauts mêmes ne lui sont peut-être pas naturels ; ils pourraient tenir à ses prétentions ; son peu d'égards, à l'état de princesse ; sa sécheresse, à celui de savante, et son étourderie, à celui de jolie femme.

« Quelque célèbre que soit madame du Châtelet, elle ne serait pas satisfaite si elle n'était pas célébrée, et c'est encore à quoi elle est parvenue, en devenant l'amie déclarée de M. de Voltaire ; c'est lui qui donne de l'éclat à sa vie, et c'est à lui qu'elle devra l'immortalité. »

Ce portrait fut justement fait chez madame du Maine, où il obtint l'approbation générale. On en fit des copies de tous les côtés, sans que jamais une seule parvînt à Voltaire ou à madame du Châtelet du vivant de celle-ci. Après sa mort, d'Argental, qui le gardait en réserve, montra ce chef― d'oeuvre au veuf désolé ; celui-ci le lut attentivement et dit à son ange, d'un ton délibéré :

― Madame du Deffand est peintre, elle avait, ma foi, raison.

Et il parla d'autre chose.

Pour en revenir à ce voyage et à leur arrivée, ce fut un coup de théâtre. Il leur fallut à souper, il leur fallut des lits, qui n'étaient pas préparés. Le concierge dut se lever et plusieurs personnes se dérangèrent. Ce fut un déménagement et des réclamations qui soulevèrent mille tempêtes.

Madame du Châtelet fit elle-même son lit, tant les gens étaient occupés, et, pour se donner un air de simplicité complaisante, elle le fit si bien, qu'elle ne put se mettre dedans et qu'elle nous servit le lendemain des discours sur les proportions, sur le niveau, je ne sais quoi encore ; je n'y compris rien, ni les autres non plus.

On lui avait donné un appartement intérim ; le maréchal de Maillebois s'en allait à Paris et devait lui laisser celui qu'il occupait. Le lendemain, elle en demanda un autre, puis un autre, et finalement elle en essaya quatre.

Le beau fut qu'elle emporta de chacun les tables qui s'y trouvaient pour les réunir enfin dans le dernier choisi ; il lui en fallait de toutes les façons : pour son nécessaire, pour ses papiers, pour ses livres, pour ses pompons, pour ses pommades.

Elle mena un train à réveiller les sept dormants, pour une bouteille d'encre répandue sur un de ses calculs d'algèbre ; elle se plaignait du bruit, elle avait les manies les plus étranges.

Madame de Staal, entrant dans ma chambre, un matin, me dit en riant comme une folle :

― Ma reine, devinez ce que fait à présent madame du Châtelet ?

― Des chiffres et des planètes, apparemment ?

― Pas du tout ; elle fait la revue de ses principes. C'est un exercice qu'elle réitère chaque année ; sans quoi, ils s'échapperaient et s'en iraient si loin, qu'on n'en retrouverait pas un seul.

― Je le crois bien ! Sa tête est pour eux une maison de force ; ce n'est pas le lieu de leur naissance, et il faut veiller soigneusement à leur garde.

Ni elle ni Voltaire ne se montraient qu'à la nuit close.

Ils travaillaient tout le jour ; et on ne les apercevait que pour le souper ; autrement, on les servait dans leur chambre.

― Si mademoiselle de Breteuil pouvait se voir en madame du Châtelet embâtée de cette façon-là, elle ne le croirait jamais, disait madame la duchesse du Maine, qui ne revenait pas de ses façons hétéroclites et qui commençait à s'en lasser.

Ils répétaient et faisaient répéter une sorte de farce, indigne de Voltaire, et dont ils devaient nous donner le spectacle, nous la retrouverons à Cirey. Les acteurs étaient passables, Voltaire excellent, et la belle Emilie se supportait, à cela près qu'on lui répétait tout le temps qu'elle était courte et grosse, ce qui formait un singulier contraste avec cette baguette longue et sèche.

Elle tenait le rôle d'une fille appelée mademoiselle de la Cochonnière. On me proposa celui de Barbe, sa gouvernante : je déclinai cet honneur. Un nommé Vanture, que madame du Maine voulait toujours appeler Bonaventure, jouait Boursoufle. Or, comme il était très boursouflé lui― même, il nous montra la boursouflure trop au naturel et ne fut pas du tout plaisant. Le sujet étant forcé au dernier point, tout devait être comme le sujet.

Un M. Paris, intendant de la duchesse d'Estrées, représenta en honnête homme le personnage d'un voleur au petit pied, nommé Mandrin. Les autres rôles étaient secondaires ; au total, comme farce, cela fut assez bien rendu, mais je souffrais de le voir signé du grand nom de Voltaire. Il l'anoblit un peu par un proverbe qu'il jouait lui-même avec madame Dutour, la Barbe de mademoiselle de la Cochonnière. On fut très content de la soirée, on rit passablement, on s'amusa comme on s'amusait à cette cour ; en se moquant beaucoup les uns des autres.

Les meilleures personnes entre celles qui se trouvaient là étaient la duchesse de Saint-Pierre et la duchesse d'Estrées. On les choyait fort. Des duchesses, à Sceaux, faisant la cour à madame la duchesse du Maine ! on s'en gonflait. Cette malheureuse bâtardise avait fait tant d'aventures sous le règne précédent et au commencement de la Régence ! Le duc de Saint-Simon et autres parvenus étaient montés sur de si hautes échasses à propos de cette dignité, que la cour de Sceaux leur faisait un pont de sourires pour les appeler.

Le lendemain de la comédie, Voltaire et son Uranie nous quittèrent ; le duc de Richelieu voulait les voir avant de se rendre à Gênes. En partant, ils me racontèrent leur départ pour la Lorraine, où ils comptaient s'établir.

― Nous renonçons au monde, madame ; nous allons nous fixer dans la solitude pour nous livrer aux arts et à l'amitié. Vous viendrez nous voir, n'est-ce pas ?

― Certainement, répondis-je, très curieuse de voir ce tête-à-tête et une maison instituée par ces deux créatures.

― Nous ne prions pas tout le monde, au moins, nous sommes et nous serons fort difficiles. On nous suppliera pour y venir, n'en doutez pas.

― Je n'en doute point, et je vous remercie, madame. Quant à vous, monsieur de Voltaire, vous connaissez mon admiration pour vous.

Ils partirent de fort bonne heure ; on ne les revit plus, Ce fut ensuite un concert de critiques sur leur compte, qui ne prit point de fin pendant cinq ou six jours. Madame du Maine ne s'en pouvait taire.

― Je passe tout cela à Voltaire, il n'en peut rien, il n'en sait rien ; c'est le fils d'un notaire, et nos façons lui sont inconnues ; mais madame du Châtelet, mademoiselle de Breteuil !

― Madame, repris-je c'est absolument pour cela ; M. de Breteuil a pu apprendre à mademoiselle sa fille les habitudes des intendants de province et de la magistrature de Paris ; pour celles de la cour il les ignore.

― Il a au moins regardé la cour par la lucarne. Il a reçu, il a vu toute la vie la bonne compagnie, apparemment. Ne m'en parlez pas, je ne digérerai jamais ces allures de bourgeoisie déesse. L'esprit de Voltaire lui sert de parapluie ; on n'a rien à en dire, je le répète : il s'assoirait sur la table, que je le lui passerais ; rien à elle !

Jamais madame du Maine ne put accepter madame du Châtelet. Du reste, il en était de même partout et le plus grand esprit du siècle avait là un goût singulier. Le pire, suivant moi, c'est qu'elle était ridicule et ennuyeuse.

Chapitre LXIV

Une fois Voltaire et sa divinité partis, nous reprîmes le train de vie habituel, c'est-à-dire force promenades, force chasses, force parties de plaisir. Le soir, le cavignol, et quelquefois les proverbes et la comédie : toujours de l'esprit, des vers, des chansons, où M. le duc du Maine excellait entre tous. J'aimais fort cette société, et je m'y plaisais infiniment.

Madame de Staal se plaignait hautement de sa maîtresse ; elle assurait qu'on ne pouvait vivre avec elle, qu'elle s'en irait ; et elle restait toujours. C’est que, malgré ses défauts bien connus, la duchesse avait une grâce, un charme et une manière de s'y prendre qui n'appartenaient qu'à elle. On la justifiait avant de pouvoir l'accuser. On lui cherchait des excuses, tant on désirait être bien avec elle.

Je lui disais souvent :

― Madame, si, au lieu de passer votre temps à quereller M. le duc d'Orléans, vous eussiez pu le voir sans obstacle, vous eussiez gouverné la France à vous deux ; il vous aurait adorée, il vivrait encore et vous vous aimeriez toujours.

― Parce que nous ne nous serions jamais aimés, n'est-ce pas ?

Elle avait le coeur sec et la tête vide ; aussi ne fut-elle malheureuse que par la vanité et l'ambition déçues. Donnez à M. du Maine de véritables droits au trône ; que la princesse fût la première, qu'elle pût gouverner quelque chose et quelqu'un, elle n'eût plus formé de souhaits.

Il se passa à Anet une chose qui nous frappa : la pauvre duchesse d'Estrées glissa dans l'escalier, elle se cogna la tête sur les marches, resta sans connaissance et fut saignée tout de suite. Elle soupa, le soir, presque comme de coutume, et assura, le lendemain, qu'elle ne sentait rien du tout.

Huit jours, quinze jours se passèrent dans un état à peu près satisfaisant. Tout à coup, elle se sentit un peu souffrante, elle se fit servir chez elle le soir ; madame de Fervaques lui tint compagnie, elles rirent beaucoup ensemble. Madame de Fervaques la quitta à minuit ; la duchesse se coucha. A peine dans son lit, elle laissa tomber sa tête sur sa poitrine et râla.

Ses femmes jetèrent des cris affreux, appelèrent toute la maison, et l'on y courut, madame la duchesse du Maine la première. Des soins empressés furent prodigués à l'agonisante ; on envoya des courriers partout chercher des médecins, le nôtre avouant son insuffisance ; ils arrivèrent trop tard : elle n'était plus.

Cette mort jeta l'épouvante, pendant deux jours, en cette compagnie si gaie ; on en fut comme pétrifié jusqu'à l'enterrement ; mais, aussitôt après, on n'y pensa plus. Je n'ai jamais vu un oubli si prompt.

Madame de Staal en déraisonna longtemps.

― Eh bien, ma reine, si je mourais, ce serait de même ; on me regretterait peut-être un peu plus, je suis plus utile ! mais on ne le montrerait pas tant, je ne suis pas duchesse !

Quant à moi, je n'avais point de prétentions à un attachement que je ne ressentais pas. Je revins à Sceaux avec madame du Maine ; nous y passâmes tout l'automne. Aux environs de Nol, nous fîmes des couplets ; ils étaient, je vous assure, fort spirituels ; je les avais tous.

Mademoiselle de Lespinasse me les a emportées, par mégarde peut-être, et je n'ai jamais pu les retrouver depuis. J'en suis fâchée, je les aurais cités ici.

On se rassemblait vers huit heures dans le salon de Sceaux. Il s'y trouvait une musique jouant les airs des nols en vogue, sur lesquels chacun composait ses vers. On passait en revue les événements de la cour et ceux de la société ; pourvu que la crèche en fût le prétexte, on n'en demandait pas davantage.

M. de Sainte-Aulaire et M. du Maine excellaient à ce jeu ; je n'y entendais pas grand-chose, je n'ai jamais su couper ma pensée dans un couplet. Il m'en vient un assez joli de M. le duc du Maine, commençant une longue complainte sur madame de Mailly, et sur l'air Ma voisine, es-tu fâchée ?

          Cette chanson sera mauvaise,

          Voici pourquoi :

          C'est que, monsieur, ne vous déplaise,

          Elle est de moi.

          En vain j'ai voulu vous déduire

          Mon embarras ;

          On s'est contenté de me dire :

          « Tu chanteras ! »

Nous avions aussi Davisart et cette présidente Dreuillet, dont j'ai parlé déjà, je crois.

Davisart avait la folie du dévouement. Il aimait M. le duc du Maine de façon à se faire tuer pour lui, et il avait des battements de coeur perpétuels, par la conviction où il était de le voir nommer premier ministre. Il n'entrait pas un courrier, on n'apportait pas une lettre qu'il ne s'écriât :

― Il est enfin à sa place, n'est-ce pas ?

Et rien ne le découragea de cette espérance tant que vécut le prince. A sa mort même, il n'en départit pas ; il lui avait composé une épitaphe, où il le traitait de fils de Jupiter, premier ministre de l'Olympe.

Comme de raison, Davisart fut mis à la Bastille lors de la conspiration ; je ne crois pas qu'il en fût bien profondément instruit.

Il avait amené à Sceaux la présidente Dreuillet, son amie, dont madame la duchesse du Maine s'était affolée et avec raison, bien qu'elle eût plus de soixante et dix ans ; son esprit était adorable, elle faisait des épigrammes et des chansons délicieuses.

Nous soupions un soir à l'Arsenal, où madame du Maine avait fait bâtir un pavillon sur le bord de la rivière.

Madame Dreuillet, très infirme, semblait n'avoir plus que le souffle. La princesse la pria de chanter dès le potage.

Le président Hénault, plus près de la duchesse, lui dit tout bas :

― Mais madame, nous devons rester cinq ou six heures à table, au moins ; si vous commencez déjà, elle ne pourra jamais aller jusqu'au bout.

― Vous avez raison, président, répliqua-t-elle ; mais ne voyez-vous pas qu'il n'y a pas de temps à perdre, et que cette femme peut mourir au rôti ?

Nous nous regardâmes, nous fûmes frappés de cette cruelle plaisanterie, bien qu'elle ne nous étonnât pas ; nous connaissions madame la duchesse du Maine et son coeur.

Nous avions aussi un abbé de Vaubrun, frère de la duchesse d'Estrées, qui ne bougeait de chez madame du Maine. J'ai fait son portrait, ainsi que c'était la mode alors ; je le retrouve et je vais le transcrire, c'était un original.

« L'abbé de Vaubrun a trois coudées de hauteur du côté droit et deux et demie du côté gauche, ce qui rend sa démarche fort irrégulière. Il porte la tête haute et montre avec confiance une figure qui d'abord surprend, mais qui ne choque cependant pas autant que la bizarrerie de ses traits semble l'exiger. Ses yeux sont tout le contraire de son esprit ; ils ont plus de profondeur que de surface ; son rire marque, pour l'ordinaire, le contentement qu'il a des productions de son imagination. Il ne perd pas son temps à l'étude ni à la recherche des choses solides, qui ne font honneur que parmi le petit nombre des gens d'esprit et de mérite. Il s'occupe sérieusement de toutes les bagatelles. Il sait le premier la nouvelle du jour ; c'est de lui que l'on revoit toujours le premier compliment sur les événements agréables. Personne ne tourne avec plus de galanterie une fadeur, personne ne connaît mieux le prix de la considération qui est attachée à vivre avec les gens en place ou illustres par leur naissance. Il est très empressé pour ses amis ; il ne manque à aucun devoir envers eux. On le voit assister à leur agonie avec le même plaisir qu'il avait assisté à leurs succès. Il n'a point une délicatesse gênante dans l'amitié ; il se contente de l'apparence, et il est plus flatté des marques publiques de considération que de l'estime véritable. Madame la duchesse du Maine l'a parfaitement défini en disant de lui qu'il était le sublime du frivole. »

Elle pouvait d'autant mieux le définir ainsi, qu'elle avait presque autant de droits à la même définition.

Ainsi, à peu de chose près, s'écoulait la vie dans cet intérieur. Je ne crois pas devoir en reparler davantage, car par la suite, il n'y arriva rien de plus. Ce furent presque toujours les mêmes visages, les mêmes amusements. Je passai la plus grande partie de mon temps dans cette maison, jusqu'à la mort de madame du Maine.

Je noterai cependant encore un trait.

On me logeait ordinairement dans le petit château, parce que j'allais et venais beaucoup, tant à Paris que chez mes différents amis dans leur campagne : ainsi, à Montmorency, chez M. et madame du Châtel ; à Champs, chez madame de la Guiche, dans beaucoup d'autres endroits encore.

Une année, nous devions rester tard ; j'étais enrhumée, on me proposa de me loger dans le grand château, ce qui me paraissait bien doux ; je n'avais pas à sortir par tous les temps pour venir au salon et pour dîner ou souper. J'acceptai.

Mademoiselle de Launay car, en consultant mes notes, je vois qu'elle n'était pas encore mariée dans ce temps-là, mademoiselle de Launay vint en toute hâte m'engager à n'en rien faire.

― On a beaucoup parlé de vos absences et du désagrément d'avoir un appartement souvent vide dans le grand château. On a ajouté qu'un petit rhume et une toux ne signifiaient rien, que certaines gens s'écoutaient pour le moindre bobo, sans consulter la convenance et l'agrément des autres. Si vous changez d'appartement, vous aurez une mine et des coups d'épingle, voyez.

Je n'hésitai pas. J'avais grande envie de m'en aller tout à fait ; mon amie me conjura de n'en rien faire. Pour elle, je restai ; mais je me donnai le plaisir de montrer que je m'apercevais de l'humeur, en rendant la parole donnée pour la chambre nouvelle.

― Ah ! tant mieux ! me répondit simplement la duchesse, j'en suis bien contente ; rien ne me contrarie comme de passer dans le corridor devant une porte fermée à clef ; j'en suis triste le reste du jour.

Ce fut tout le remerciement que j'en eus.

Chapitre LXV

J'avais une amie dont je veux aussi parler avec quelques détails ; car cette amie eut aussi sa célébrité malheureuse. La pauvre créature fit une triste fin, pour quelques moments de bonheur et d'un singulier bonheur encore. C'est de madame de Vintimille qu'il s'agit.

J'avais fait connaissance avec elle à Sceaux, ou plutôt par madame de Noailles et madame la comtesse de Toulouse, mesdemoiselles de Nesles ayant été élevées chez madame de Noailles.

Je n'ai pas parlé de Pâris Duvernay et de ses frères, les conseils et les amis de madame de Prie d'abord, de madame de Châteauroux ensuite ; c'est une chose que tout le monde sait. On les a vus arriver de leurs montagnes de Savoie à la fin du règne de Louis XIV ; ils tenaient une auberge où ils furent assez heureux pour recevoir madame la duchesse de Bourgogne à son passage. Elle les remarqua, parce qu'ils étaient de jolis enfants, et les fit venir en France, où ils ont fait la fortune que l'on connaît.

Madame de Vintimille, la seconde fille du marquis de Nesles, était une femme de bon coeur, d'un esprit remarquable, grande et assez belle créature. Elle vivait fort bien sans qu'on eût parlé d'elle, ne visant ni au bruit ni à l'éclat. Ses soeurs étaient mariées ; bien que filles d'une des femmes les plus connues pour son extravagante conduite, leur beau nom et leur dot honnête leur trouvèrent des épouseurs.

L'aînée épousa M. le comte de Mailly ;

La seconde, le marquis de Vintimille, d'une origine italienne ;

La troisième, le marquis de Flavacourt ;

La quatrième, le marquis de la Tournelle ;

La cinquième, le marquis depuis duc de Lauraguais.

Toutes, excepté madame de Flavacourt, devinrent les maîtresses du feu roi.

Je n'ai rien à dire de plus que les autres de madame de Mailly, de madame de la Tournelle, devenue duchesse de Châteauroux, ni de madame de Lauraguais ; chacun sait leurs aventures, on les a racontées sur les toits. Madame de Vintimille est restée dans l'ombre, pour beaucoup de raisons, dont la première fut qu'elle est morte bien jeune, et puis il y eut dans ce qui lui arriva un mystère que beaucoup de gens avaient intérêt à cacher.

Madame de Mailly, grande et noble femme, fut accusée d'une façon abominable, tandis qu'on aurait dû la plaindre. Madame de Châteauroux, traitée en héroïne, ne valait rien. Elle n'était qu'ambitieuse et elle eut tout sacrifié à cette ambition, la cause de sa perte.

Dès que je vis madame de Vintimille, elle me plut par le grand air de bonté répandu sur son visage. Je lui plus également, et nous nous liâmes d'une grande intimité. C'était au commencement de la faveur de madame de Mailly ; madame de Vintimille allait beaucoup à la cour, et madame de Mailly l'introduisait avec elle dans les petits appartements.

Madame de Mailly adorait Louis XV, non à cause de sa puissance et de sa grandeur, car elle ne voulait rien accepter de lui, et il fallut la violenter pour corriger un peu sa modique fortune. Elle l'aimait passionnément ; elle était prête à faire tous les sacrifices possibles à cet amour : elle l'a bien prouvé.

Elle donnait à son amant tous les plaisirs, et réunissait autour de lui les personnes qui lui plaisaient. Une seule se montrait véritablement son amie, c'était madame de Vintimille. Elle lui disait tout, elle lui confiait ses moindres pensées et ne faisait rien sans la consulter.

Je vais feuilleter une des pages les plus secrètes et les plus étranges du coeur humain, une de ces impressions qui ne peuvent que se raconter, et qu'on n'explique pas plus qu'on ne les analyse. Je ne sais ce que j'aurais fait à la place de madame de Mailly et de madame sa soeur, mais je n'aurais pas agi comme elles, assurément.

Louis XV était certainement le plus bel homme et le plus séduisant qui fût dans son royaume à cette époque-là. Il réunissait les grâces de l'esprit et celles du corps. Il était bon, il était affable, il était brave, il était charmant. Madame de Mailly se mourait de peur de n'être pas aimée ; il ne l'avait point choisie, il l'avait acceptée, elle le savait. Elle n'était plus toute jeune, elle n'était pas absolument belle, son esprit seul était du premier rang, et, pour un prince de cet âge, elle tremblait que l'esprit ne fût pas la plus puissante attraction.

Depuis quelque temps, sa soeur devenait songeuse ; elle semblait fuir ses confidences ; elle trouvait des prétextes pour ne pas venir à Versailles ou à Choisy, pour s'éloigner du roi surtout. Celui-ci au contraire, la demandait sans cesse ; il se plaignait de son absence, et s'en étonnait surtout.

Madame de Mailly voulut en savoir la raison ; elle écrivit à sa soeur, et la supplia de venir la voir, de ne pas tenir rigueur davantage, en ajoutant que, si elle le refusait, elle irait la chercher.

Madame de Vintimille répondit qu'elle allait quitter Paris pour quelque temps, et qu'elle priait sa soeur de ne pas se déranger, attendu qu'elle ne la trouverait plus. Madame de Mailly ne s'expliqua pas cette réponse et cette absence. Elle renvoya chez la marquise, et apprit enfin qu'elle était à Navarre, chez madame la duchesse de Bouillon.

Lorsque le roi connut ce voyage, il se mit en véritable colère. Il accusa madame de Mailly de l'avoir laissée partir, de n'avoir pas su la garder et de ne pas savoir comment s'y prendre pour qu'elle revînt.

― Si Votre Majesté le veut, j'irai la chercher à Navarre, répliqua l'excellente femme ; elle ne me résistera peut-être pas.

― Faites cela, comtesse, allez-y bien vite, revenez plus vite encore ; et nous serons charmés. J'aime à avoir près de moi les mêmes visages ; et puis c'est votre soeur, elle ne peut qu'être très chère à mon affection.

La comtesse ne se le fit pas répéter, elle partit pour Navarre.

Madame de Vintimille, en l'apercevant, fondit en larmes.

― Ah ! ma soeur, ma soeur ! s'écria-t-elle, que venez-vous faire ici ?

Elle se promenait solitaire dans le parc, du côté du monument élevé à la Prie, le cheval de M. de Turenne, auquel on avait donné les invalides dans les écuries du château, et les honneurs d'un mausolée après sa mort.

Madame de Bouillon dit à madame de Mailly que la pauvre femme n'avait fait que soupirer et se promener seule depuis qu'elle était là.

― Mon Dieu ! ma soeur, qu'avez-vous ? Pourquoi ces larmes ?

― Je suis malade, ma soeur ; je suis partie de Paris pour me sauver ; j'ai fui ce que je voyais et ce qui nourrissait mon mal ; je me serais guérie, peut être, et vous voilà, qui me rappelez tout.

― Je venais vous chercher, ma soeur.

― Me chercher, moi ? me chercher ? Est-il possible ! vous venez me chercher ?

― Oui, de la part du roi.

― Ne me dites pas cela, ne me dites pas cela ! s'écria-t-elle en pleurant davantage.

― Je ne vous comprends pas, ma soeur ; vous m'affligez beaucoup ; ne m'aimez-vous donc plus ?

― Je ne vous ai jamais tant aimée.

― Vous aurais-je offensée sans le vouloir ?

― Vous ? Oh ! jamais, mon Dieu !

― Est-ce que le roi... ?

― Le roi ! le roi... Pourrais-je me plaindre du roi ?

― Qu'est-ce donc, alors ? Aucun courtisan n'aurait manqué à ce qu'il vous doit, je suppose, ou bien il apprendrait à s'en repentir. Je ne suis pas vindicative, je n'ai jamais demandé au roi de rien faire pour me soutenir ; mais vous, ma soeur, je ne souffrirais point qu'il vous fût fait aucune offense.

― Personne ne m'a offensée ; je suis malade, voilà tout.

― Vous ne voulez pas revenir ?

― Cela ne se peut.

― Je ne retournerai cependant pas sans vous, le roi ne me le pardonnerait point.

― Dites au roi que M. de Vintimille me le défend.

― M. de Vintimille ? Ah ! ma soeur, M. de Vintimille s'est-il jamais occupé de ce que vous faites, et a-t-il le pouvoir d'enchaîner votre volonté ?

― Ma bonne, ma chère soeur, je vous en conjure, n'insistez pas, laissez-moi.

Madame de Mailly était trop excellente d'abord, trop intriguée ensuite pour lui obéir.

― Vous avez un chagrin, ma soeur, vous me le cachez, à moi, qui vous dis toutes mes pensées.

― Je vous ai dit toute ma pensée, aussi, ma soeur ; je ne vous cache rien. Je vous en supplie, retournez à Versailles, et laissez-moi.

― Je ne vous laisserai pas, vous partirez ; le roi le veut, le roi désire que vous me suiviez, et vous me suivrez.

― Je ne vous suivrai pas, je ne vous reverrai plus, ni l'un ni l'autre, du moins jusqu'à ce que je...

― Jusqu'à ce que... ?

― Je n'ai rien à ajouter à mon refus, ma soeur, allez !

Ce combat dura longtemps. Madame de Mailly essaya par tous les moyens de convaincre sa soeur et de l'amener à faire ce qu'elle désirait. Madame de Vintimille tint bon, et la comtesse fut obligée de repartir comme elle était venue.

En la voyant arriver seule, le roi manifesta la plus vive contrariété. Il l'écouta impatiemment, et l'interrompit en lui disant que madame de Vintimille viendrait, qu'il l'entendait ainsi et qu'il allait l'envoyer chercher.

A ces paroles, madame de Mailly commença d'entrevoir la vérité, qu'elle avait repoussée jusque-là. Il lui fallut se rendre à l'évidence ; la froideur du roi, pendant les jours suivants, confirma ses craintes.

Elle descendit alors en elle-même et consulta son coeur. Elle se demanda ce dont elle était capable pour prouver à son amant combien son bonheur lui était cher, et combien elle comptait peu le sien pour quelque chose, lorsqu'il s'agissait de lui.

Son coeur répondit qu'elle se sacrifierait sans hésiter et entièrement, à cette joie de se dévouer, la rage des belles âmes et dont elles sont si mal récompensées.

Elle passa plusieurs nuits sans dormir. Le roi ne se montrait plus guère chez elle, il n'y paraissait que par bienséance. Sa mauvaise humeur continuait, la marquise n'arrivait pas ; madame de Mailly comprit que la résistance continuait, qu'elle seule pourrait la faire cesser peut-être. Il échappa même au roi de dire chez elle un soir :

― A quoi sert la toute-puissance, si on ne peut obtenir ce que l'on désire le plus ?

Le lendemain, de bonne heure, elle envoya chercher le duc de Richelieu, le confident éternel des amours de son maître, le ministre de ses plaisirs, et celui de tous ses conseillers auquel il accordait le plus de confiance.

― Monsieur, lui dit-elle, vous êtes l'ami du roi, vous êtes le mien, vous ne me refuserez pas un service.

― Trop heureux de vous le rendre, madame la comtesse, trop heureux de vous prouver mon dévouement à vous et à Sa Majesté.

― Répondez-moi donc franchement à une question. Le voulez-vous ?

― C'est selon, madame.

Répondre franchement ! on ne peut demander à un courtisan une plus grande preuve de dévouement que celle-là.

La marquise sourit tristement à cette réponse.

― Je suis exigeante, il est vrai... Cependant j'ai compté sur vous. Le roi ne vous cache rien, vous devez savoir la cause de sa tristesse. Quelle est-elle ? Dites-le-moi.

― Je... je l'ignore, madame.

― Vous ne l'ignorez pas, vous ne pouvez pas l'ignorer. Parlez donc.

― Madame, si le roi me l'avait confiée, je ne le trahirai pas.

― Il ne m'aime plus !

― Il vous aime ; seulement...

― Seulement... ?

― Non, je ne puis pas vous répéter cela.

― Je vous le demanderais à genoux, monsieur le duc, si je ne savais que vous ne le souffririez point.

― Ma foi, comtesse, vous êtes une femme d'esprit, après tout, et vous avez un si grand coeur, que peut-être vous allez comprendre et excuser cette folie.

― Parlez donc, vous me faites mourir.

― Eh bien, le roi vous aime toujours ; pourtant il ne vous aime pas seule. Il vous manque quelque chose, lorsque madame votre soeur n'est pas avec vous. Lui n'aimerait pas madame de Vintimille sans vous ; mais il vous aime moins sans madame de Vintimille.

La pauvre femme devint excessivement pâle. Elle eut peine à contenir un sanglot.

― Allons ! dit-elle, le roi ne m'aime pas ; je le savais, cependant il m'est cruel de l'entendre dire de nouveau.

― Je ne le voulais pas...

― Oui, c'est moi, qui l'ai exigé. Une question encore, et puis je vous demanderai de réfléchir. Ma soeur sait-elle quelque chose de cela ?

― Sans doute. Le roi lui a parlé de ce sentiment, et c'est pour cela qu'elle s'est enfuie.

― Il l'a rappelée ?

― Oui, il lui a écrit. Elle a refusé de venir, elle lui a répondu qu'elle n'obéirait qu'à une lettre de cachet, et il n'a pas osé la lancer encore.

― Je vous remercie, monsieur le duc ; le reste me regarde maintenant. Une dernière question : madame de Vintimille aime-t-elle le roi ? le croyez vous ?

― Faut-il être franc ?

― Je vous le demande.

― Eh bien, ma chère comtesse, si elle ne l'avait pas aimé, elle ne se serait pas sauvée si vite.

Madame de Mailly ne répondit rien. Pour ces âmes-là, il y a des blessures qui ne crient point, qui ne se plaignent point et que rien n'efface.

Elle congédia le duc, fit dire à Sa Majesté qu'elle était malade, et resta renfermée jusqu'au lendemain, sans voir absolument personne. Ce qu'elle souffrit dans cette nuit peut se comprendre, mais non se raconter. Elle se leva calme, en apparence, appela une de ses femmes, en qui elle avait confiance entière et lui donna l'ordre de tout préparer, en secret, pour son départ.

― Mon Dieu ! madame, est-ce que madame la comtesse quitte la cour ?

― Non, mon enfant ; je vais à Navarre, voir madame de Vintimille ; je n'emmène que Bourguignon, je puis être sûre de lui. Pendant ce temps, je suis malade, entendez-vous ?

Personne n'entrera, pas même le roi. Il faut faire bonne garde et qu'on ne s'aperçoive pas de mon absence. Prévenez Bourguignon qu'il tienne une chaise sur la route de Saint Cyr. Procurez-vous pour moi un costume de femme de charge ou de commerçante ; que je ne puisse être reconnue, je n'en demande pas davantage.

La dévouée servante ne fit aucune observation ; elle remplit fidèlement les intentions de sa maîtresse, et, lorsque tout fut prêt, elle l'en avertit.

― Je te recommande, entends-tu, que personne n'entre pas même lui, surtout lui !

― Mais, madame, si Sa Majesté veut forcer la porte ?

― Il ne la forcera pas, va ! il n'a pas assez d'amour pour cela.

Elle partit sur cette parole et monta en chaise devant la pièce d'eau des Suisses, enveloppée dans une coiffe d'indienne et tout à fait méconnaissable.

En arrivant à Navarre, elle descendit dans une auberge, ou plutôt un cabaret, et envoya Bourguignon au château avec une lettre. En reconnaissant l'écriture, madame de Vintimille devint tremblante ; elle faisait pitié tant elle était changée : cette lutte la tuait.

― Madame est là, elle désire voir madame la marquise, dit Bourguignon ; elle ne s'en ira pas sans l'avoir vue. Elle est déguisée de façon à ne point se compromettre. Doit-elle venir ici, ou madame la marquise veut-elle lui donner un rendez-vous dans quelque endroit écarté ?

― Ma soeur ici ! ma soeur ici, déguisée ! Elle veut me voir, elle veut me parler ; mais je ne puis pas aller à elle, je ne le dois pas.

Bourguignon insista ; il raconta l'état épouvantable où se trouvait la comtesse, il raconta ses angoisses, ses souffrances, dont il ignorait la cause, et sa résolution très arrêtée de ne pas quitter Navarre sans avoir parlé à sa soeur.

― Eh bien, dit celle-ci, qu'elle vienne à présent, sur-le-champ ; je suis seule, madame de Bouillon et ses hôtes sont allés passer la soirée à Evreux, chez l'évêque ; je la recevrai, nous causerons. On me sait malade, et personne ne songera à venir chez moi sans mon ordre.

Bourguignon alla quérir sa maîtresse ; il la conduisit à Navarre et la fit entrer dans l'appartement de madame de Vintimille, où il la laissa en allant l'attendre dans l'antichambre.

Lorsque les deux soeurs furent seules, elles se regardèrent avant de se parler : elles furent frappées l'une et l'autre de l'altération de leurs traits. Madame de Mailly semblait un condamné que l'on conduit au supplice ; madame de Vintimille respirait à peine. Enfin, leur affection mutuelle reprit le dessus, et elles se jetèrent en pleurant dans les bras l'une de l'autre.

― Ah ! ma soeur ! s'écria madame de Mailly, je vous apporte mon bonheur, ne le refusez pas.

Chapitre LXVI

Madame de Vintimille ne releva pas le propos ; elle resta la tête baissée et confuse. Ce fut encore à la pauvre victime de parler.

― Vous ne répondez pas, dit-elle ; aurez-vous donc la cruauté de me repousser ?

― Vous repousser, ma soeur. Ah ! vous méconnaissez ma tendresse.

― Non, ma soeur, non ; mais je sais tout.

― Vous savez tout ?

Elle cacha sa tête dans ses mains.

― Oui, tout ! répliqua l'excellente créature.

― Si vous savez tout, ma soeur, vous savez mes combats alors, vous savez que j'ai résisté, que je me suis enfuie, que je suis décidée à mourir plutôt que d'écouter mon coeur et le sien.

― Non, vous ne mourrez point ; non, il ne sera pas malheureux à cause de moi, et c'est là ce que je viens vous dire.

― Qu'entendez-vous par ces mots, ma soeur ? Je n'ai pas d'espérance, je n'en veux pas : j'ai résisté à ses prières, à ses ordres ; je m'enfuirai plus loin encore, s'il le faut, plutôt que de vous voler sa tendresse. Pardonnez-moi un sentiment involontaire, un sentiment qui me tue, je vous le répète. Hélas ! si je n'ai pas pu le vaincre, au moins je ne lui ai pas cédé.

Madame de Mailly pleurait en silence ; elles se turent toutes deux quelques instants ; puis la comtesse reprit :

― Vous ne me connaissez pas encore, ma soeur, vous ne savez pas quel amour je porte au roi, ni tout ce que cet amour peut me faire entreprendre.

― Je sais combien je l'aime, ma soeur, et ce que je souffre.

― Oui ; mais cela n'est pas comme moi : vous résistez, et je ne lui aurais jamais résisté en rien ! Ne m'interrompez pas, et écoutez ce que je suis venue vous dire de si loin.

― J'écoute, ma soeur chérie, et je suis sûre que vos paroles sortent du coeur.

― Ma bonne soeur, le roi vous aime, le roi est malheureux, le roi ne peut vivre sans vous : il faut que vous reveniez.

― Mon Dieu !

― Il faut que vous reveniez avec moi, il faut qu'il soit heureux par vous, et que vous soyez heureuse par lui...

― Et vous ?

― Moi, je serai heureuse de votre bonheur, ne vous ai-je pas dit que je vous donnais le mien ?

― Et vous vous retirerez ?

― Non.

― Quoi ! vous resterez ? vous serez témoin...

― Je le verrai, ma soeur, et il me saura peut-être gré de vous avoir amenée.

Madame de Vintimille n'en croyait pas ses oreilles ; j'avoue qu'à sa place j'aurais pensé de même. Ces dévouements magnifiques sont au-dessus de ma portée, je ne les comprends pas, je ne saurais les imiter ; je les admire et je les trouve tellement surhumains, que ce sont pour moi des utopies.

― Quoi ! ma soeur, quoi ! est-il possible ? Une telle vertu, une telle bonté ! Oh ! j'en suis indigne.

― Non ; car vous avez bien combattu, vous avez voulu me sacrifier votre bonheur, vous avez brisé votre coeur pour moi, vous avez eu tous les soins que vous avez pu prendre, et c'est à moi de me retirer. Vous êtes jeune, vous êtes belle, vous pouvez l'aimer longtemps ; moi, je serai votre amie à tous les deux, je serai le témoin dévoué de votre bonheur, et je le cacherai au monde, à l'ombre de celui que j'ai perdu.

― Comment, vous voulez encore... ?

― Je veux tout ce que vous voudrez. Disposez de moi ; mais venez d'abord, ensuite il ordonnera.

Madame de Vintimille se fit beaucoup prier, pour la forme, je crois. Elle avait grande envie de céder, elle céda. Il fut convenu entre elles que l'on profiterait de l'absence de madame de Bouillon, qu'on lui laisserait un mot pour la prévenir qu'un message pressé rappelait la marquise, et qu'on éviterait de la sorte toute explication.

Les deux soeurs montèrent dans le carrosse de la marquise, et Bourguignon ramena la chaise. Grâce à son déguisement, madame de Mailly fut prise pour une bourgeoise ou une des femmes de sa soeur. Elles firent la route ensemble dans des épanchements infinis. Madame de Mailly en eut presque de la joie ; et à force de dévouement, elle se sentait heureuse. Elle laissa sa soeur rentrer au château devant elle, et en évidence ; puis elle se cacha et retourna dans son lit.

Son abnégation n'alla pas jusqu'à être témoin des transports de son amant à la première vue de sa rivale.

Madame de Vintimille avait un appartement au château, à côté de celui de la comtesse. Il existait entre les deux une communication dont le roi profitait souvent pour aller de l'une chez l'autre. Elle s'y rendit directement, fit une toilette savante et se demanda comment elle s'y prendrait pour faire prévenir le roi de son arrivée.

Le duc de Richelieu était tout à fait bien placé pour lui épargner cette peine. Elle lui écrivit donc sur un petit morceau de papier sans conséquence ces simples mots :

« La marquise de Vintimille, arrivée ce matin de Navarre désire avoir l'honneur de voir M. le duc de Richelieu le plus tôt possible, et lui présente ses compliments. »

M. de Richelieu, en recevant ce billet, se hâta d'aller le porter au roi ; il comprenait de reste, et son expérience ne pouvait lui faire défaut.

― Elle est là ? s'écria Louis XV.

― Oui, sire, dans son appartement.

― Allons-y vite.

― Elle vous attend, sire, bien que ce soit moi qu'elle demande.

― Et madame de Mailly ?

― Elle est malade.

― Toujours ?

― Oui, sire. J'ai insisté ce matin pour entrer, et Bernardine m'a fermé impitoyablement la porte.

― Pauvre comtesse !

― Madame de Vintimille se porte bien, sire. Nous souperons chez elle ce soir, je suppose.

Le roi ne répondit pas et marcha vers cet appartement, qu'il avait tant de fois regardé d'un air de colère lorsqu'il était vide.

La marquise entendit du bruit, devina ses pas et mit la main sur son coeur, croyant qu'elle allait étouffer.

― Ah ! madame, s'écria le roi accourant très vite, vous vous êtes bien fait désirer !

Elle n'eut pas la force de répondre et fit seulement une révérence.

― Vous ne partirez plus maintenant.

M. de Richelieu, entré avec Louis XV, trouva moyen de s'échapper sous un prétexte quelconque et les laissa seuls.

Dans les commencements d'amour, les jours d'absence comptent triple. On fait plus de chemin par les souvenirs et les combats qu'on n'en aurait fait par les soins et les attentions soutenues. Il semble qu'on se doive un dédommagement. La femme qui tant de fois a lutté contre elle-même, qui s'est refusé ce qu'elle désire passionnément, semble avoir épuisé ses forces dans ces refus imaginaires. Lorsqu'elle revoit son amant, elle lui a tenu suffisamment rigueur, elle n'a plus de courage, elle est vaincue d'avance, elle cède, autant d'impatience et de lassitude que d'amour.

Lorsque le roi quitta madame de Vintimille, la pauvre madame de Mailly n'avait plus rien à donner à sa soeur.

Le lendemain, les fins courtisans savaient tout. L'antichambre de la marquise fut assiégée par une foule choisie ; elle ne reçut personne, elle restait entre son amant de la veille et le confident intime de cet amour. Le souper fut d'une gaieté folle. Pendant ce temps, la malheureuse comtesse souffrait horriblement. Laissée seule dans le fond de son appartement, elle avait attendu sa soeur et peut-être le roi toute la journée ; personne n'était venu.

Tout à son bonheur, la marquise n'osa pas dire à Louis XV, dès le premier jour, à qui elle le devait. Elle n'osa pas non plus entrer chez sa généreuse rivale : elle était honteuse d'elle-même, de ce qu'elle n'avait pas dit, de ce qu'elle avait pensé peut-être.

Madame de Mailly voulut tout savoir, et surtout par Bernardine, à laquelle elle arracha les paroles comme avec des tenailles. Elle passa la journée et la nuit à pleurer.

― Je les verrai peut-être demain, se dit-elle ; les ingrats ! ils me doivent leur bonheur, et ils ne m'ont pas dit qu'ils étaient heureux.

Le lendemain, elle ne les vit pas davantage. Elle comprit alors que le duc de Richelieu l'avait trompée et que le roi n'avait pas besoin d'elle pour aimer sa soeur. Son premier mouvement fut de se retirer, sans dire un mot, sans se plaindre, d'aller cacher dans quelque couvent sa douleur et son repentir.

L'espérance la retint, et puis ce besoin impérieux, cette première nécessité de la vie pour une femme qui aime de voir son amant.

Elle attendit.

Trois jours entiers se passèrent, après lesquels enfin on lui annonça sa soeur.

Madame de Vintimille, de laquelle je tiens tous ces détails, m'a souvent assuré, depuis, qu'elle avait eu cent fois l'envie de la venir embrasser, et qu'elle n'avait pas osé la voir.

― J'étais honteuse de moi-même, ajoutait-elle, et sa générosité m'accablait.

Leur entrevue fut très touchante. Madame de Mailly, suppliée par sa soeur, promit de recevoir le roi un instant, le soir.

― Il veut vous voir, vous remercier, vous exprimer toute son admiration, toute sa tendresse.

― Oh ! oui ! c'est la reconnaissance et la pitié qui l'amènent. Il me doit votre arrivée, il me doit les instants précieux qui viennent de s'écouler.

Madame de Vintimille essaya de lui persuader que le roi venait à elle avec les mêmes sentiments qu'autrefois.

― Ne seriez-vous pas jalouse alors ? s'écria l'autre, et pouvez-vous me donner une plus grande preuve de mon abandon qu'en me l'envoyant vous même ?

Madame de Mailly se trompait cependant. Le roi vint en effet le soir ; il fut tendre, il fut empressé, il fut tout ce que peut être un amant qui aime assez peu une femme pour en aimer deux à la fois.

Madame de Mailly eut la gloire de le refuser, de le repousser et de rester fidèle à la promesse envers sa soeur ; mais elle fut bien consolée, elle fut presque heureuse : elle garda l'espoir de l'avenir.

Le temps se passa ainsi. Louis XV resta entre les deux soeurs aux yeux de toute la cour, qui croyait au partage. Il n'en était rien. Madame de Vintimille le savait ; aussi souffrait-elle madame de Mailly auprès du roi sans jamais montrer, ni à l'une ni à l'autre, l'ombre d'un soupçon ni d'une crainte.

Elle avait le caractère dominant ; en devenant la maîtresse du roi, elle voulait le partage de sa puissance, elle voulait surtout qu'il régnât par lui― même et qu'il reprît les rênes de l'Etat ; elle lui prêchait la gloire, l'indépendance ; elle lui souhaitait de belles pages dans l'histoire. Madame de Châteauroux ne fit plus tard qu'exécuter ce qu'elle avait médité avant elle.

Le roi l'écoutait avec plaisir ; madame de Mailly ne l'avait pas accoutumé à ce langage. Etrangère à tout ce qui n'était pas son amour ou les plaisirs de son amant elle l'entretenait dans la mollesse et la domination, non pas de parti pris, mais parce que l'amour était son unique pensée, parce qu'elle aimait Louis et non pas le monarque, parce qu'elle oubliait près de lui ce qui n'était pas lui.

Après quelques mois, madame de Vintimille devint grosse ; ce fut bien autre chose : à dater de ce moment, le roi l'adora ; il ne la quittait pas ; il ne faisait rien sans la consulter, au point d'inquiéter le vieux ministre, qui regrettait de tout son coeur madame de Mailly, et qui eût donné tout au monde pour qu'elle reprît sa place.

Je voyais assez souvent la marquise ; elle n'avait pas abandonné ses amis, et, malgré sa puissance, elle m'écrivit qu'elle ne m'oubliait point. Je rencontrai plusieurs fois Louis XV chez elle : si j'eusse encore été jeune, j'aurais aimé cet homme-là, bien que le roi me semblât petit et mesquin auprès de son aïeul.

La comtesse me raconta beaucoup de choses ; elle traçait en trois coups des portraits frappants, et pas un des courtisans n'échappait à ses satires. Elle me fit avoir mes deux pensions ; celle sur la cassette de la reine fut demandée par elle-même à Sa Majesté, et cette sainte Marie Leczinska de pénitence n'avait rien à refuser aux maîtresses de son mari, par esprit. La santé de madame de Vintimille fut très chancelante pendant sa grossesse. Les deux derniers mois, elle ne se levait plus. J'allais assez assidûment lui faire compagnie aux heures où le roi ne pouvait être auprès d'elle et où elle ne recevait personne. Elle changeait visiblement et souffrait beaucoup.

― Madame, me dit-elle un jour, retenez ceci : je ne me relèverai pas et je suis à ma dernière maladie.

― Quelles idées de l'autre monde, madame ; à votre âge, et pour une chose aussi naturelle !

― Ce que j'éprouve n'est pas naturel, au contraire. Ils ont voulu me tuer et tuer mon enfant avec moi. Ils ne réussiront qu'à moitié, lui, au moins, il est vivant. Quant à moi, je n'ai plus longtemps à les gêner.

― Qui cela, madame ? qui donc a intérêt à vous faire mourir ? Vous ne causez de mal à personne, que je sache.

― Qui cela ? Les ennemis du roi, de sa gloire ; ceux qui veulent garder pour eux sa puissance, ceux qui veulent être les maîtres de son royaume et le retenir en tutelle.

― Le cardinal ?

― Je ne nomme personne, et je n'ai pas besoin de nommer. L'événement arrivera, et je ne vous demande que de vous souvenir.

Je me suis souvenue en effet.

Madame de Mailly eut pour sa soeur tous les soins d'une mère. On ne peut dire ce qu'elle fut dans cette occasion. Elle s'oublia tout à fait ; elle ne dormit ni le jour ni la nuit ; elle supplia le roi, à mains jointes, de quitter la malade le moins possible, et le roi y fut porté d'affection, d'intérêt. Il aimait infiniment madame de Vintimille, et il eût vivement désiré lui conserver la vie, mais le roi des rois en avait décidé autrement.

Chapitre LXVII

Le moment de la délivrance arriva. La couche fut horrible, la malheureuse femme souffrit trois jours et trois nuits des douleurs inouïes ; le roi ne la quitta pour ainsi dire pas, et madame de Mailly, établie à côté d'elle, ne permit à personne de lui rendre les offices de son amitié. Les autres soeurs parurent à peine.

Elle fut enfin délivrée, et mit au monde un garçon qui fut nommé le comte de Luc. Sa ressemblance avec le roi était frappante : elle n'a été qu'en augmentant, et, parvenu à l'âge d'homme, on lui donna le surnom de Demi― Louis. Je crois qu'il vit encore. Louis XV l'a toujours aimé, de préférence même à ses enfants légitimes. Il n'a reconnu aucun de ses bâtards, l'exemple de son aïeul l'avait instruit, mais celui-là fut traité d'une façon spéciale. Mesdames ont eu pour lui mille bontés ; elles ont constamment veillé à sa fortune, à laquelle, du reste, son auguste père avait largement pourvu.

Le lendemain de la couche, madame de Vintimille se trouva mieux ; on la crut sauvée : elle tenait doublement à la vie et voulait oublier ses pressentiments. Elle me fit écrire par une de ses femmes et me pria de la venir voir un instant pour admirer comment elle se portait à merveille et comment ses prévisions en avaient menti. Je vins en effet.

Sa lettre était datée de la veille, je l'avais reçue le matin seulement, et je fis diligence. J'allais alors assez souvent à Versailles et je m'y étais procuré un pied-à-terre.

En entrant dans l'antichambre de la marquise, je trouvai plusieurs laquais silencieux et à mine assez allongée. Je demandai de ses nouvelles. On me répondit qu'elle était fort mal et que je ne pourrais probablement pas la voir.

― Comment ! m'écriai-je, elle m'a fait écrire hier ; elle allait à merveille !

― Oui, madame ; mais, cette nuit, il y a eu une crise terrible ; il a fallu chercher tous les médecins : ils ont déclaré qu'elle ne passerait pas la journée, à moins d'un miracle.

Cette nouvelle me frappa comme un coup de foudre. Cette pauvre femme, si jeune, si pleine d'intelligence, si aimée et si puissante ! Je me rappelai ses pressentiments et j'en demeurai frappée. Pourtant je ne voulus pas renoncer au bonheur de la voir encore, et j'insistai.

On me dit que, si le roi était près d'elle il ne serait pas possible de me recevoir, mais que peut-être, à cette heure, il était rentré chez lui et qu'alors on m'introduirait.

Le laquais alla s'informer et revint. Madame de Mailly me priait d'entrer un instant : elle était seule près de la malade. Elle savait son amitié pour moi, celle que je lui portais, et croyait remplir sa volonté en ne me refusant pas, puisqu'elle m'avait appelée.

Quel spectacle offrait cette chambre ! Cette idole de la fortune tombée au milieu du luxe, entourée de tout ce qui pouvait rendre sa vie agréable et heureuse. Cette mort, plus puissante que la science, plus puissante que le plus puissant roi de la terre, lui enlevait sa bien-aimée, alors qu'il aurait sacrifié ses trésors pour la conserver ! Cet enfant royal né au milieu des douleurs, pleurant dans son berceau doré, comme le pauvre sur la paille humide ! Les idées philosophiques m'arrivèrent à l'imagination ; je restais muette devant ce tableau et je ne trouvais pas une parole, par la multitude de mes pensées.

Madame de Mailly s'avança au-devant de moi sans dire un mot ; elle me montra sa soeur par un geste d'une éloquence de coeur admirable. La marquise était étendue inanimée, mourante, sans connaissance ; son âme était-elle encore là ? Je ne sais. Son visage me parut d'une singulière couleur, elle ressemblait à un marbre jaune et vert. Je fis un mouvement de surprise et de chagrin ; il n'échappa pas à la comtesse.

― Oui, me dit-elle à voix basse, ils l'ont tuée ; vous le croyez, n'est-ce pas ?

― Si cela est, madame, il faut en tirer une éclatante vengeance.

― La venger ! Et sur qui ? où trouver les coupables ? Non, madame, il ne faut pas la venger ; il faut prier Dieu de nous pardonner à tous, pécheurs, et de nous rendre sa grâce. Ma pauvre soeur n'a pu recevoir aucun sacrement.

Cet accès de dévotion ne m'étonna pas chez madame de Mailly : les âmes tendres ont toujours un coin dans le coeur pour le bon Dieu. Il les attend lorsque les hommes les abandonnent, et il est rare qu'elles manquent à ce rendez-vous. Madame de Mailly n'y manqua pas.

Je regardai longtemps ce visage si plein de vie et d'animation autrefois, et maintenant devenu une matière inerte. Je fus plutôt frappée qu'émue. Mon esprit et mes pensées étaient en jeu plus que mes sentiments. Je demeurai quelques minutes, et je me retirai. Madame de Mailly fut fort honnête, autant que son affliction le lui permit. Je suis sûre qu'il ne lui vint pas une idée personnelle. La mort de sa soeur allait lui rendre le roi ; elle n'y songea même pas.

Je la quittai et je retournai à Paris. Dans la journée, madame de Vintimille était morte.

Le soupçon d'empoisonnement se répandit partout ; quant à moi, j'en suis convaincue, je dois le dire. Elle et madame de Châteauroux ont payé de leur vie ce dangereux bonheur d'être aimées d'un roi et de vouloir le mener à la postérité sur les ailes de la gloire, selon le style des poètes. Les dernières maîtresses de Louis XV ont fait ce qu'elles ont voulu en France, parce qu'elles n'avaient pas de rivaux. Madame de Pompadour surtout, car, pour la pauvre du Barry, elle ne demandait pas mieux que de ne pas se mêler des affaires de l'Etat. Je l'ai rencontrée une fois, chez le duc d'Aiguillon, depuis la mort de Louis XV ; elle nous a fait une confession bien drôle et bien amusante.

― Mon Dieu ! madame, dit-elle, demandez au cher duc s'il ne fallait pas me pousser pour que je m'occupasse des ministres et des parlements. Je ne songeais qu'à m'amuser, à avoir de belles robes, des joyaux et des plumes. Ce n'était pas mon métier, la politique, et ma plus grande joie était lorsque le roi fermait la porte et défendait qu'on nous ennuyât.

― Est-il vrai, madame, que vous l'appeliez la France ?

― A vous, madame, qui êtes une femme d'esprit, je puis tout avouer, vous le comprendrez. Oui, cela est vrai, et cela l'amusait beaucoup... Quand je jurais, il était ravi ; il me répétait toute la journée que les grandes dames et les révérences l'ennuyaient, et qu'il mourrait de chagrin s'il ne m'avait pas. Il avait aussi bien de l'esprit, Louis XV, allez !

J'ai souvent regretté, et lui aussi, que les gens d'esprit de son royaume ne pussent pas l'entendre et le connaître, tout eût marché différemment.

Elle avait peut-être raison !

FIN

 


Titre: Mémoires d'une aveugle ou Madame du Deffand ou Les confessions de la marquise
auteurs: Alexandre Dumas et Comtesse Dash
(ce roman est en fait largement dû à la plume de la comtesse Dash.)
Année de publication: 1856-1857
Genre: Roman
Epoque du récit 1697-1741
Fonte: Société des Amis d'Alexandre Dumas

 


Δ

9.Ag.2014
Publicado por MJA