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 Sobre a Deficiência Visual


Le Peintre, la Cécité et l'Effroi

Jérôme Delépine


Jérôme Delépine - L'effroi, 2009


On se questionne souvent sur ce qui motive notre vocation pour tel ou tel art. Ce qui est le dénominateur commun est souvent une blessure, et la résilience devient alors le moteur de notre vie.

La peur de la cécité, je la vie chaque jour. C'est une notion que j'ai intégré. La perte d'un oeil, 2/10è à l'autre, le glaucome, les opérations multiples, voici le creuset du questionnement des gens qui me rencontrent.

Ce questionnement, je le partage à ma manière, cherchant des exemples dans l'histoire plus ou moins proche de la peinture: je suis loin d'être le seul peintre malvoyant. Je ne m'étonne personnellement pas plus de cela que du fait qu'un compositeur puisse être sourd.

L'important est la vision, et non l'acuité. J'ai toute fois pensé que ce sujet pourrait intéresser quelques personnes.

La peur de la cécité, et ce que véhicule l'oeil pour l'imaginaire (la fenêtre de l'âme?), a toujours inspiré les peintres. Bruegel, Le Caravage... Plus récemment Corneliu Baba, avec le thème du roi fou.
 


http://www.youtube.com/watch?v=trj1hFDHETE 
Corneliu BABA un merveilleux peintre hongrois, incontournable. Je trouve particulièrement émouvante cette vision d'une humanité aveugle. Nous cherchons tous une lumière.
 

Certains ont voulu voir dans la vision de quelques peintres le signe d'une possible déficience visuelle, chez Turner par exemple, dont les dernières toiles semblent être le signe d'une altération de la cornée. Je ne sais quel crédit apporter à cela, mais en tout cas, j'aimerai avoir les mêmes altérations de ma cornée...

Il semble qu'il y ai là plus une volonté visionnaire, que dans un monde qu'il comprend de moins en moins, le peintre cherche à abstraire l'humanité, insignifiante devant la grandeur de la nature, l'incandescence d'un ciel, le signe d'un changement climatique...

"Les yeux des peintres", ouvrage de Philippe Lanthony, fait état de la malvision chez les peintres. Daumier est devenu pratiquement aveugle à partir de 65 ans. Il réalisa dès lors une série de sculptures, ce que fit également Degas.

L'exemple le plus connu reste Monet. Avant sa première opération de la cataracte, il ne lui restait qu'1/10è. Monet explorera sa malvision au travers de sa peinture, peignant de grands formats - il lui était devenu impossible de voir le détail sur de petites surfaces -. Il travaille sur l'impression que lui procure cette malvision, augmentant les contrastes, saturant les couleurs...

Rodolphe Bresdin, grand graveur s'il en est, était malvoyant (surprenant pour qui connait la richesse de son travail, moins quand on sait ce qu'est capable de voir un myope de près). Le fait est qu'il avait des corps flottant dans le vitré, ce qui pourrait être à l'origine de son monde grouillant de bestioles tapies dans l'ombre, images d'une obsession. (pour moi, cette maladie, c'est l'acouphène de l'oeil, pas étonnant qu'elle entraine des obsessions.)

Munch, souffrant de la même affection (ce qui n'était pas pour arrangé son état dépressif), mis au point un protocole précis pour décrire en image sa maladie. L'image d'un oiseau au large corps foncé, devant laquelle il se représente, se cachant un oeil, est tout à fait l'image d'un décollement du corps vitré.
 

   


Self-Portrait during the Eye Disease I
Edvard Munch, 1930


Self-Portrait during the Eye Disease II
Edvard Munch, 1930


L'expressionnisme de ces toiles, avec sa lumière sourde, est propre à restituer cette peur de la cécité, que partageait deux siècles avant Rembrandt. Parce qu'enfin le plus intéressant est bien ce qu'ont fait ces peintres avec leur peur ou leur malvoyance. Rembrandt nous montre l'intensité de la vie, cette lumière qui vibre dans les ténèbres,

Monet expérimente les états de sa vision, et par là même nous donne une des plus grande leçon de peinture, les surréalistes, avec Victor Bruner, sont fascinés par ce que représente l'oeil.



Autoportrait de Victor Brauner énucléé, fait quelques années avant (!) d'avoir réellement perdu un oeil à la suite d'une bagarre entre peintres.


A lire: Merleau-Ponty interroge la vision et la peinture à travers "l'oeil et l'esprit", Il me semble que la peinture est le rapport entre l'oeil, le geste et l'esprit.

L'oeil est la source du travail du peintre (malvoyant) Sanfourche. A voir le documentaire "Moi, Sanfourche", trouvable sur internet. L'optimisme du regard de Sanfourche, s'étonnant peut-être de voir encore, et nous montrant que malgré l'épreuve, la vie peut être belle. C'est une histoire de vision.

Que l'on soit voyant ou non, la perception de la couleur est une notion propre à chacun. Je n'ai sans doute pas le même ressenti face à la vibration d'un jaune que vous. Certains aveugles ont des mondes intérieurs d'une richesse infinie en sensations colorées.

Je me rappel de cette anecdote d'une petite fille qui, recouvrant (en partie) la vue suite à une intervention chirurgicale, était presque déçue de la "pauvreté" de ce que son oeil voyait: "Si vous saviez comme ce que je voyais avant était plus beau..."

Comment mettre un concept sur une couleur? L'expliquer à un aveugle? Peut-on entendre les couleurs?


"A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu: voyelles,
Je dirai quelque jour vos naissances latentes:
A, noir corset velu des mouches éclatantes
Qui bombinent autour des puanteurs cruelles,

Golfes d'ombre; E, candeur des vapeurs et des tentes,
Lances des glaciers fiers, rois blancs, frissons d'ombelles;
I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles
Dans la colère ou les ivresses pénitentes;

U, cycles, vibrements divins des mers virides,
Paix des pâtis semés d'animaux, paix des rides
Que l'alchimie imprime aux grands fronts studieux;

O, suprême Clairon plein des strideurs étranges,
Silence traversés des Mondes et des Anges:
- O l'Oméga, rayon violet de Ses Yeux! -"
                                                            A. Rimbaud

 

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Jérôme Delépine: 1977, naissance à MASSY. Un glaucome congénital et d'autres complications me laisseront à terme monophtalme, avec une vision basse de 2/10è. Cette situation me fermera la porte des écoles d'art parisiennes. Résilience aidant, c'est par des voies détournées, et après une tentative de devenir illustrateur, que je décide de me consacrer à la peinture dès 1997, à l'âge de 20 ans.

Fonte:  blog de Jérôme Delépine
 


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11.Jul.2011
Publicado por MJA