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Valentin Haüy

Paris, 1786

ESSAI SUR L'ÉDUCATION DES AVEUGLES,
OU
Exposé de différens moyens, vérifiés par l'expérience, pour les mettre
en état de lire, à l'aide du tact, d'imprimer des Livres dans lesquels
ils puissent prendre des connoissances de Langues, d'Histoire, de
Géographie, de Musique, &c., d'exécuter différens travaux relatifs aux
Métiers, &c.,
DÉDIÉ AU ROI,
Par M. Haüy, Interprète de SA MAJESTÉ, de l'Amirauté de France, & de
l'Hôtel-de-Ville de Paris; Membre & Professeur du Bureau Académique
d'Ecriture, pour la lecture & vérification des Ecritures anciennes &
Etrangères.
A PARIS;
Imprimé par les Enfans-Aveugles, sous la direction de M. Clousier, Imprimeur du ROI; & se vend, à leur seul
bénéfice, en leur Maison d'Education,
rue Notre-Dame-des-Victoires.
M. DCC. LXXXVI.
Sous le Privilège de l'Académie des
Sciences.
AU ROI.
Sire,
La protection dont VOTRE MAJESTÉ honore les talens, lui assure un droit à
leur hommage. Mais lorsque leurs productions tendent au soulagement de
l'humanité souffrante, elles ont un titre plus puissant encore, pour attirer les
regards de Louis le Bienfaisant. C'est au milieu des
sentimens qu'inspire ce nom si doux, gravé dans tous les cœurs François, que
j'ai conçu le desir d'offrir à VOTRE MAJESTÉ, ce fruit de mes veilles; s'il a
quelque prix, il en sera redevable au double avantage, & de paroître sous
des auspices aussi augustes, & de servir comme de canal aux bontés que de
jeunes infortunés, privés du bienfait de la lumière, osent attendre de leur
Souverain.
Je suis, avec le plus profond respect,
SIRE,
DE VOTRE MAJESTÉ,
Le très-humble, très-obéissant, & très-fidèle Sujet &
Serviteur,
HAÜY.
AVANT-PROPOS.
Parmi les infortunés qui ont été privés, soit dès l'instant de leur
naissance, soit dans la suite, par quelqu'accident, de l'organe qui contribue le
plus à nous faire jouir des avantages & des agrémens de la Société, il s'en
est trouvé dont les efforts courageux ont réussi à adoucir, par
quelqu'occupation, cette position affligeante. Les uns, pleins de pénétration
ont enrichi leur mémoire des productions de l'Esprit humain, & ont puisé
dans les charmes d'une conversation ou d'une lecture à la quelle ils
assistoient, des connoissances qu'il leur étoit impossible de recueillir
eux-mêmes, dans les dépôts précieux où elles étoient renfermées. Les autres,
doués d'une dextérité capable de faire honneur à un artiste muni de ses yeux,
ont exécuté des travaux mécaniques, où l'on retrouvoit, & l'exactitude &
le fini d'une main dirigée par la lumière. Mais malgré d'aussi heureuses
dispositions dans les aveugles, ces espèces de prodiges n'étoient, de leur part,
que le fruit d'une application opiniâtre, & ne sembloient réservés qu'à un
petit nombre d'êtres privilégiés parmi eux; tandis que le reste de leurs frères,
livrés à une oisiveté dont ils croyoient ne pouvoir jamais sortir, mouroient à
la Société, au moment même où ils recevoient leur existence au milieu d'elle;
& la plûpart, victimes tout à la fois de la privation de la vue & de
celle de la fortune, n'avoient en partage que la pénible & triste ressource
de mendier, afin de prolonger, pour ainsi dire dans l'obscurité d'un cachot,
leur existence malheureuse. C'est pour servir cette Classe d'infortunés, que
j'ai imaginé un Plan Général d'Institution, qui, à l'aide de principes
& d'ustencilles à leur usage, pût rendre facile aux uns, ce qu'ils
n'exécutoient qu'avec peine, & possible aux autres, ce qu'ils
paroissoient ne pouvoir exécuter.
J'ai senti que l'entreprise étoit difficile; qu'elle excédoit les forces d'un
seul homme; & j'ai cherché de l'appui. Des Personnes Bienfaisantes se sont
empressées de toutes parts de concourir à cette bonne œuvre. Elles ont posé les
premiers fondemens d'un Édifice, dont la construction fait l'éloge de leurs
cœurs & honore le Siècle où elles vivent. Chacune d'elles semble même
m'avoir disputé à l'envi la douce satisfaction de perfectionner & d'achever
ce monument; & je l'avoue avec plaisir; s'il étoit permis à quelqu'un de se
faire honneur d'une pareille entreprise; c'est à Elles, plus qu'à qui que
ce soit qu'en appartient la gloire. J'abandonnerai donc dans le cours de cet
ouvrage, toute expression qui annonceroit de ma part des prétentions à une
propriété particulière; & je n'y parlerai qu'au nom de ces zélés
Coopérateurs, qui, soit par leurs lumières, soit par leurs secours, se sont
assuré un droit inaliénable à ma reconnoissance.
AVERTISSEMENT.
Le Frontispice de cet ouvrage, l'Épitre Dédicatoire, l'Avant-Propos, le
présent Avertissement, les Notes, le Rapport de l'Académie des Sciences, Celui
de Mrs. les Imprimeurs, les Modèles d'Impression & la Table des
Matières, ont été imprimés par les Enfans-Aveugles, avec le Caractère
Typographique ordinaire. Ils se sont servi pour le reste, du Caractère imaginé
pour leur propre usage, & qui est celui dont ils lisent l'impression,
lorsque le foulage n'en est pas détruit.
ESSAI SUR L'EDUCATION des Enfans-Aveugles.
CHAPITRE I.
But de cette Institution.
Avant de rendre compte des motifs de notre Institution, -page 2- qu'il nous soit permis de dire un mot
sur les dispositions dans lesquelles nous sommes, non seulement de répondre à
toutes les objections que l'on pourroit nous faire, mais encore d'entrer dans
tous les détails que l'on a droit d'exiger de nous.
Quoi qu'il n'y ait presque point d'invention qui n'ait excité les clameurs de
l'Envie -3- & de l'Ignorance;
nous osons nous flatter que notre Institution n'a rien à redouter de leurs
traits. Sa nature, les lumières du Siècle où nous vivons, le bon naturel de nos
concitoyens, tout nous assure que nous n'aurons à éclaircir, dans la suite de
cet ouvrage, que des difficultés proposées par une critique sage & assez
bien intentionnée -4- pour seconder
nos efforts, au lieu de chercher à nous décourager.
C'est dans cette espérance que nous ne négligerons de répondre à aucune des
objections qui nous paroîtront tomber ou sur les moyens ou sur les motifs de
l'Institution des Aveugles, Nous ferons plus; nous écarterons de l'imagination
de nos Lecteurs tout ce qui -5-
pourroit en imposer aux personnes qui n'ont pas assisté à nos exercices,
& à qui de trop zélés partisans de notre Institution auroient présenté du
merveilleux, où il n'existe que des faits très naturels. En offrant ainsi un
tableau fidèle de notre méthode considerée sous son véritable point de vue,
notre intention est de ne laisser de cet Etablissement -6- dans l'esprit du Public, que la véritable idée qu'il
doit en avoir.
Enseigner aux Aveugles la lecture, à l'aide de livres dont les caractères
sont en relief; & au moyen de cette lecture, leur apprendre l'imprimerie,
l'Ecriture, le Calcul-Arithmétique, les Langues, l'Histoire, la Géographie, les
Mathématiques, la Musique -7-
&c.
Mettre entre les mains de ces infortunés diverses occupations relatives aux
Arts & aux Métiers, tels que le Filet, le Tricot, la Brochure des livres,
les ouvrages au Boisseau, au Rouet & à la Trame, &c.
Pmo. Pour occuper agréablement ceux d'entr'eux qui vivent dans un
état aisé;
Sdo. Pour arracher à la -8-
mendicité ceux qui ne sont point avantagés des faveurs de la Fortune, en
leur donnant des moyens de subsistance; & rendre enfin à la Société leurs
bras ainsi que ceux de leurs conducteurs.
Tel est le but de notre Institution.
Chapitre II.
Réponse à l'Objection contre l'utilité
générale de cette
Institution.
On nous a rendu unanimement la justice de convenir, que nous avions rempli le
premier objet de notre Institution, en offrant un amusement aux Aveugles
fortunés: & -10- s'il s'est
élevé quelque doute, ce n'a été que sur la possibilité de réaliser les
espérances que nous avions données de mêler dans notre Etablissement l'utile à
l'agréable.
»En enseignant à vos Aveugles, nous dit-on, toutes les parties de l'Education
que vous proposez, auriez-vous conçu le projet de peupler la -11- République des Lettres & des
Arts, de Savans, de Professeurs, d'Artistes, capables quoiqu'Aveugles, d'y jouer
un rôle distingué, ou même de trouver à coup sûr des moyens de subsistance dans
leurs propres travaux?«
Non. Nous ne prétendons pas mettre jamais le plus habile de nos Aveugles
-12- en concurrence dans aucun
genre, même avec le plus médiocre des Savans ou des Artistes clairvoyans; mais
lorsqu'au défaut de ceux-ci, ceux-là pourront remplir quelqu'objet d'utilité,
nous osons les recommander à la Bienveillance Publique; & si ce n'est ni le
goût des talens, ni la nécessité de les employer qui -13- ouvre des ressources à nos Aveugles, peut-être sera-ce
l'amour de l'Humanité. Combien de fois déja n'avons-nous pas vu la Bienfaisance
prescrire ingénieusement des travaux à ces infortunés, pour avoir occasion de
leur offrir des secours sans blesser leur amour-propre!
Voilà ce que nous avons à répondre d'abord sur l'utilité -14- générale de notre Institution, en
attendant que nos Lecteurs puissent se convaincre par les détails de cet
ouvrage, & mieux encore, par l'expérience, jusqu'à quel point notre
Education pourra concourir un jour à la subsistance des Aveugles, nés au sein de
l'indigence.
CHAPITRE III.
De la Lecture à l'usage des Aveugles.
La Lecture est le vrai moyen d'orner la mémoire d'une manière facile, prompte
& méthodique. Elle est comme le Canal par lequel nous parviennent nos
différentes connoissances. Sans elle les -16- productions littéraires ne formeroient dans l'esprit
humain qu'un amas désordonné de notions vagues. Enseigner à lire aux Aveugles;
composer une bibliothéque à leur usage, devoient donc faire l'objet de nos
premiers soins. Avant nous l'on avoit fait à ce sujet diverses tentatives
infructueuses. Tantôt à l'aide de caractères -17- en relief & mobiles sur une planche; *1
tantôt en employant des lettres formées sur une Carte par des piquures
d'épingle,
2
on étoit parvenu à mettre à la portée des Aveugles les principes de la Lecture.
Déja se réalisoient pour eux les merveilles de l'Art d'Ecrire. Déja sous -18- leur tact, devenu en quelque sorte
une espece de vision, les pensées prenoient un corps. Mais ces ustensiles
grossiers ne présentoient à l'Aveugle que la possibilité de le faire jouir des
charmes de la lecture, sans lui en donner les moyens. Nous n'eûmes pas de peine
à les trouver; le principe en existoit depuis long-tems, & journellement
-19- il se reproduisoit sous nos
yeux.
Nous observâmes qu'une feuille d'impression sortant de la presse, présentoit
au revers toutes les lettres en relief, mais dans un ordre contraire à celui de
la lecture. Nous fîmes fondre des caractères Typographiques dans le sens où leur
empreinte frappe nos yeux; & à l'aide -20- d'un papier trempé à la manière des Imprimeurs, nous
parvînmes à tirer le premier exemplaire qui eût paru jusqu'alors, avec des
lettres dont le relief pût être distingué par le tact au défaut de la vue. Telle
fut l'origine de la Bibliotheque à l'usage des Aveugles.
Après avoir employé successivement des caractères -21- de différentes grosseurs suivant la capacité du tact
de nos Eleves, nous avons cru devoir nous borner, du moins dans les premiers
tems de notre éducation, à celui qui nous a servi à imprimer le corps de cet
ouvrage. Ce Caractère nous a paru tenir le milieu entre ceux que les différens
individus qui sont privés de la lumière, -22- peuvent palper, chacun suivant le dégré de finesse que
la nature lui donne, ou bien que l'âge ou le travail lui laissent dans le
toucher.
On conçoit aisément que ces moyens une fois trouvés, il n'est pas plus
difficile d'apprendre les principes de la lecture à un Aveugle qu'à un
clairvoyant.
-23- De la Lecture de l'Imprimé
à celle du Manuscrit, il n'y a pour l'aveugle qu'un pas à faire. Nous ne parlons
pas ici du manuscrit à la manière des clairvoyans: nous avons jusqu'à ce jour
vainement tenté l'usage des encres en relief; & nous les avons suppléées par
des traits produits sur un papier fort à l'aide d'une -24- plume de fer, dont le bec n'est pas fendu. Il est
inutile de prévenir que lorsqu'on écrit à un Aveugle, on ne se sert point
d'encre; que le caractère est appuyé, séparé & un peu gros, à peu-près dans
le genre de celui qui est maintenant entre les mains de notre Lecteur; qu'enfin
l'on n'écrit que sur le recto ou le verso d'une page. Toutes -25- ces précautions étant observées, les
aveugles liront passablement l'écriture cursive des clairvoyans, la leur même
& celle de leurs semblables.
3
Ils feront plus; ils distingueront également sur le papier les caractères de
musique & autres, rendus sensibles par nos procédés, comme nous le
démontrerons dans la suite.
CHAPITRE IV.
Réponse à diverses objections contre la Lecture
à l'usage des
Aveugles.
»1o. Les reliefs de votre Caractère s'effacent sans doute
facilement, (nous dit-on) et bientôt ils n'affecteront plus le tact des
Aveugles.«
Personne n'ignore la -27-
délicatesse de ce sens chez des individus qui, depuis l'enfance, s'en
servent pour remplacer celui que la Nature leur a refusé. La surface, en
apparence la plus égale à nos yeux, présente à leurs doigts, des inégalités qui
semblent échapper à cet organe, avec lequel cependant l'homme qui voit clair
atteint fièrement -28- l'astre le
plus reculé dans l'immensité des Cieux. Et lorsque nos Elèves distinguent au
toucher un caractère typographique dont l'œil est émoussé; lorsqu'ils sentent la
différence d'un quart de ligne entre deux épaisseurs données; lorsqu'enfin ils
lisent encore une suite de mots après qu'on en a affaissé les reliefs, qu'avons
-29- nous à craindre du fréquent
usage qu'ils feront de leurs livres, si ce n'est cette destruction entière des
Volumes, de laquelle ceux des clairvoyans même ne sont pas exemts?
»2o. Vos livres (ajoute-t-on) sont trop volumineux. Vous enflez un
léger in-douze, & vous en faites croître la forme commode & portative,
-30- jusqu'à la masse énorme &
gênante de l'in-folio.«
Nous pourrions nous contenter de répondre à cette objection, que notre
imprimerie n'est encore qu'au berceau; qu'elle se perfectionnera peut-être un
jour comme celle des clairvoyans; qu'elle aura sans doute aussi ses Helzevirs,
ses Barbou, ses -31- Pierres, ses
Didot &c. Eh! depuis sa naissance, combien n'a-t-elle pas déja d'obligations
à M. Clousier, Imprimeur du Roi, qui nous aide de ses conseils avec autant de
zèle que de désintéressement?
Nous ajoutons, qu'en attendant ce dégré de perfection, nous nous occupons
maintenant d'une méthode -32-
d'abréviations qui diminuera de beaucoup la grosseur de nos Volumes. Nous
espérons en donner les premiers essais, dans l'ouvrage que nous ferons imprimer
immédiatement après celui-ci, à l'usage des Aveugles. 4
D'ailleurs nous ferons un choix; nous ne confierons à notre presse que les
œuvres dont la réputation -33- sera
méritée: en amplifiant d'un côté, par la dimension de nos caractères, nous
abrégerons de l'autre par le discernement; & peut-être un jour la
bibliothèque de l'aveugle sera celle de l'homme de goût.
»3o. Mais avouez donc que vos Aveugles lisent lentement, & que
le discours le plus animé -34-
semble venir expirer sur leurs lèvres, sans vie & sans
mouvement.«
Nos Elèves, il est vrai, lisent avec lenteur. Outre le trop peu d'usage que
la nouveauté de notre Institution leur a permis d'acquérir dans la lecture, ils
ont encore le désavantage de ne voir en lisant (si nous pouvons nous exprimer
ainsi) qu'une seule -35- lettre à
la fois; comme feroit notre Lecteur lui même, en ne lisant qu'à travers une
ouverture, de la grandeur d'un des caractères de cet ouvrage. Mais nous espérons
qu'après un fréquent usage de la lecture, & en se servant des abréviations
dont nous avons parlé ci-dessus, nos aveugles liront avec plus de célérité.
-36- D'ailleurs nous n'avons jamais
eu l'ambition d'en faire des Lecteurs pour placer auprès des Princes, ou dans
les Chaires d'Eloquence. Qu'ils prennent seulement par le moyen de la lecture
les Eléments des Sciences; qu'ils y trouvent un remède contre l'ennui: nos vœux
seront comblés.
»4o. Mais à quoi bon -37-
enseigner les lettres aux aveugles? pourquoi imprimer des livres à leur
usage? ils ne liront jamais les nôtres. Et de la connoissance qu'ils auront des
principes de la lecture, résultera-t-il quelques avantages pour la Société?«
A notre tour permettez-nous de vous interroger. Que sert-il que l'on imprime
-38- des livres chez tous les
peuples qui vous environnent? Lisez-vous le Chinois, le Malabar, le Turc, les
Quipos du Péruvien, & tant d'autres langages si nécessaires à ceux qui les
entendent? Eh bien! vous ne seriez qu'un aveugle à la Chine, sur les rives du
Gange, dans l'Empire Ottoman, au Pérou.
Quant à l'utilité dont il -39-
peut être pour la Société qu'un aveugle sache lire, sans nous écarter du
sentiment que nous avons annoncé vers la fin de la page 11 de
cet ouvrage, nous en appellons avec plaisir à l'expérience que nous avons vu se
réitérer plusieurs fois sous nos yeux, & dont le Public lui-même a été
témoin dans nos exercices; c'est celle d'un -40- enfant Aveugle enseignant à lire à un enfant
clairvoyant;5
nous en appellons à l'exemple de l'aveugle du Puyseaux.6
Nous en appellons à vous enfin tendres & respectables époux! nés dans le
sein d'une fortune honnête; vous dont le fils vient de naître, & cependant
ne verra jamais le jour; quelle douce satisfaction pour -41- nous de pouvoir modérer les transports de votre
douleur. Oui, notre plan d'Institution va, d'un côté, rendre à ce fils, déja
tendrement aimé, la moitié de son existence; de l'autre, vous fournir les moyens
de satisfaire le desir que votre goût pour les Sciences & les talens vous
inspire, de lui procurer une éducation digne -42- d'un enfant bien-né. Et vous, Savans, qui nous
éclairez de vos lumières! Si les suites d'un travail opiniâtre éteignent un jour
cette vue que vous avez fatiguée pour notre instruction, permettez-nous alors de
vous offrir une ressource faite pour prolonger tout à la fois, à nous, le
bienfait de vos leçons; à vous, la jouissance -43- d'un avantage dont elles sont en partie le fruit
agréable. Homere, Bélizaire, Milton, affligés de la cécité, eussent été charmés
de consacrer encore au service de la Patrie les années de leur vie qui suivirent
la perte de leur vue.
CHAPITRE V.
De l'Imprimerie des Aveugles, à leur propre usage.
L'analogie qu'a la manière de lire des aveugles avec leur impression, nous
ayant forcés de donner par anticipation, dans le Chapitre 3, quelques détails
relatifs à la naissance de -45-
leur Imprimerie, il nous reste à développer dans celui-ci les principales
parties de cet Art, soumises à leur usage.
Il en sera chez les Aveugles, à l'égard de l'exercice de l'Imprimerie, comme
chez les Clairvoyans. Chaque individu ne pourra, sans doute, en avoir une
possession privée.7
La nécessité des -46- connoissances
relatives à cet Art; la multiplicité & la cherté de ses ustensiles; la
Sanction requise pour en faire profession; tout restreindra l'usage de la Presse
à une Société d'aveugles uniquement destinés à l'exercer. C'est de notre Maison
d'Institution que nous espérons faire le Chef-lieu (si nous pouvons parler -47- ainsi) d'où se tireront les
Productions Typographiques à l'usage, par exemple, de tous les aveugles, qui,
dans leur infortune, auront la douce consolation d'être nés sous l'empire de
notre Monarque.8
Venons à la manière dont nos Eleves-Aveugles exécutent leurs travaux
Typographiques.
Nous avons donné à leur -48-
Casse l'ordre Alphabétique, tout en leur conservant sous la main les
caractères d'un fréquent usage. Nous avons préféré cette distribution, dans la
crainte que les Aveugles ne fussent moins adroits, que nous ne les avons
trouvés. C'est d'après le même principe, que nous les faisons composer dans un
chassis, doublé -49- d'un fond de
cuivre, percé de plusieurs rangs de petits trous, par lesquels ils font sortir,
à l'aide d'une pointe, les caractères qui sont à changer. C'est d'après le même
principe que nous avons fait ajuster, dans l'intérieur de ce chassis, deux
reglettes en fer, (mobiles au moyen de leurs vis,) l'une sur le côté, l'autre au
bas de la -50- page, & servant
à la justifier. C'est enfin d'après le même principe, que nous élevons le
chassis horizontalement en longueur sur quatre pieds, dont les deux qui portent
le commencement de la page, sont plus bas de moitié que les deux sur lesquels la
fin est appuyée; afin que, sans se servir de composteur, l'aveugle place les
mots -51- à mesure, & qu'ils ne
se renversent pas, lorsqu'il compose le reste de la page.
Le sens dans lequel se présentent les caractères Typographiques des aveugles,
indique naturellement, que l'arrangement doit s'en faire de gauche à droite,
comme nous l'avons observé page 19. Et
pour faciliter la lecture aux aveugles, du moins dans les -52- premiers tems de leur éducation, il
est bon de mettre des espaces entre les mots & quelquefois même entre les
lettres.
Il est aisé de voir qu'on ne peut faire de retiration, lorsqu'on imprime en
relief, sans s'exposer à détruire le foulage, d'après lequel seul les aveugles
peuvent lire. Aussi pour conserver aux pages -53- le même ordre qu'elles ont dans les livres des
clairvoyans, l'aveugle est-il obligé de coller, dos à dos, par les extrémités,
les quatre pages d'une feuille en sortant de la presse; & alors l'imposition
des chassis se fait dans un ordre différent de celui des Clairvoyans. Les
feuilles étant ainsi collées, on en forme des livres, -54- en les brochant simplement & les couvrant en
Carton, sans les battre.
Le Tirage de ce genre d'impression se fait aisément, au moyen d'une presse à
Cylindre qu'un levier fait mouvoir, d'une extrémité à l'autre, le long de deux
bandes de fer, entre lesquelles sont placées les formes à la manière des
Imprimeurs.9
-55- Nous emploierons avec
succès les mêmes procédés pour tirer en relief à l'usage des aveugles la
Musique, les Cartes de Géographie, les principaux traits de dessin, &
généralement toutes les figures dont la connoissance peut être prise par le
moyen du tact. C'est pour ces derniers objets sur-tout, que nous espérons que
l'admirable -56- découverte de MM.
Hoffmann sera précieuse aux aveugles; nous partageons d'avance leurs sentimens
de gratitude envers ces Artistes estimables.10
A la presse dont nous avons parlé ci-dessus, nous avons imaginé d'ajouter un
tympan à l'aide duquel, les aveugles tirent en noir, à leur gré, -57- des exemplaires d'une édition
absolument conforme à ceux qu'ils font en blanc à leur usage.
Ce procédé qui s'applique également à la Musique, aux Cartes de Géographie,
aux Dessins &c. met l'aveugle à portée, non-seulement de se rendre compte à
lui-même de toutes les productions qu'il desire transmettre aux -58- clairvoyans; mais-encore de diriger
facilement leurs études par la similitude des exemplaires, dans la supposition
où l'on daigneroit le charger de leur donner des leçons.
CHAPITRE VI.
De l'Imprimerie des Aveugles, à l'usage des Clairvoyans.
Si nous avons été assez heureux pour imaginer les moyens de rendre
l'Imprimerie utile aux Aveugles pour leur propre usage, si c'est à nous qu'ils
doivent l'avantage de posséder -60-
désormais des bibliotheques, & de prendre dans des livres faits
exprès pour eux les notions des Lettres, des Langues, de l'Histoire, de la
Géographie, des Mathématiques, de la Musique &c, nous ne sommes pas les
premiers qui ayons osé tenter de leur faire coucher leurs idées sur le papier au
moyen des Lettres Typographiques. Nous -61- avons vu entre les mains de Mademois. Paradis11
une Lettre imprimée par elle en caractère de Cicéro, & en langue Almande,
pleine des sentimens les plus délicats & les mieux peints. Cet essai nous a
fait naître l'idée d'appliquer les Aveugles à l'imprimerie pour le service des
Clairvoyans; elle nous a réussi pour tous -62- les genres d'ouvrages grossiers & courans comme on
peut en juger par les différens modèles qu'ils ont exécutés & qui se
trouvent à la fin de cet ouvrage.
D'après nos procédés, les Aveugles formés à notre Institution, composent une
planche d'Imprimerie du genre de ces modèles, avec d'autant plus de facilité
qu'étant presque -63- toujours de
la même teneur, il suffit de leur en écrire la matière avec une plume de fer
dont le bec n'est pas fendu, ou avec le manche d'un canif, ainsi que nous
l'avons indiqué plus haut, Chapitre
3.
Après avoir exercé l'aveugle sur les différentes parties de l'Art
Typographique, à la manière des Clairvoyans, il s'en est -64- trouvé peu dans lesquelles il n'ait pas réussi. Nous
l'avons vu successivement composer, justifier, imposer, tremper le papier,
toucher, tirer &c.12
Nous en appellons d'ailleurs aux juges compétans en cette matière, & nous
renvoyons nos Lecteurs aux rapport de MM. les Imprimeurs, qui suit celui de
l'Académie des Sciences.
CHAPITRE VII.
De l'Ecriture.
L'exemple de Bernouilli, qui avoit appris à écrire à une jeune fille aveugle;
celui de M. Weissenbourg, qui, privé de la vue dès l'âge de sept ans, s'est
procuré à lui-même l'avantage de coucher aussi ses idées par écrit, nous
encouragerent -66- à tenter les
moyens de mettre la plume à la main de nos Eleves. Mais toujours occupé de notre
vrai point de vue, c'est à dire de rendre notre Institution utile à tous égards
aux individus qui en étoient les objets, nous avons cru qu'il ne pouvoit être
que curieux de faire Ecrire des Aveugles, s'ils ne parvenoient à lire leur -67- propre Ecriture; c'est ce qui nous a
engagé à faire exécuter à leur usage une plume de fer dont le bec ne fût pas
fendu, & avec laquelle écrivant sans encre & en appuyant, sur un papier
fort, ils y produisissent un caractère de relief qu'ils pussent lire ensuite, en
passant leurs doigts sur les traits saillans du verso de la page, & à sens
-68- contraire. Ce relief, quelque
léger qu'il paroisse, est toujours suffisant, sur-tout lorsqu'on a soin de
garnir le dessous du papier sur lequel écrit l'aveugle, de quelque surface
moëlleuse, telle que plusieurs feuilles de papier de rebut, du carton, ou de la
peau.
Quant au méchanisme propre à enseigner l'Art d'écrire aux Aveugles-nés, -69- il n'est pas difficile à exécuter;
il ne s'agit que d'accoutumer l'élève à suivre, avec une pointe, des caractères
rangés en forme de lignes. Mais au lieu de diriger la marche de cette pointe au
moyen de caractères en relief, comme a fait M. Weissenbourg, il vaut mieux le
conduire à l'aide de lettres creusées dans quelque métal. -70- Nous avons ajouté à cette
précaution, celle de donner à nos lettres d'impression la forme de celles
d'écriture, afin d'accoutumer de bonheur l'élève aveugle à en saisir la
ressemblance. Enfin lorsqu'il a acquis l'habitude des formes, il ne lui reste
plus pour écrire droit, qu'à mettre sur son papier un chassis, garni
intérieurement -71- de plusieurs
cordonnets paralleles à la direction de l'écriture, & distans entre eux
d'environ 9 lignes pied de Roi. Ces paralleles servent à diriger la main de
l'aveugle, dans le tems où il la transporte de gauche à droite pour tracer ses
Caracteres.
CHAPITRE VIII.
De l'Arithmétique.
Nous avons admiré les tables ingénieuses de Saunderson13
& celles de M. Weissenbourg;14
& si nous n'avons adopté ni l'une ni l'autre des deux méthodes, c'est que
notre but étant de mettre sans cesse les Aveugles en -73- relation avec les clairvoyans, nous avons cru devoir
préférer la manière de ces derniers. Aussi lorsque nos Elèves calculent, peut-on
suivre pas à pas leur opération.
Nous leur avons fait faire à cet effet une planche percée de divers rangs de
trous quarrés, propres à recevoir des chiffres mobiles & des barres pour
-74- séparer les différentes
parties d'une opération.
Nous avons ajouté pour l'usage de cette planche une casse composée de 4 rangs
de cassetins contenant toutes les figures propres au calcul, & qui se place
à droite de l'aveugle lorsqu'il opére.
La seule difficulté qui s'offroit, étoit de représenter toutes les fractions
-75- possibles sans multiplier les
caractères qui les expriment. Nous avons imaginé de faire fondre 10
dénominateurs simples dans l'ordre des chiffres 0, 1, 2, &c. jusqu'à 9
inclusivement; & 10 numérateurs, simples aussi, dans le même ordre, mobiles,
pour pouvoir s'adapter en tête des dénominateurs. Au moyen de cette combinaison,
-76- il n'est pas de fraction que
nos Elèves ne puissent exprimer.
On voit par ce que nous venons de dire, que notre méthode a un double
avantage.
1o. Un Père de famille, ou un Instituteur peuvent diriger
facilement un enfant aveugle dans l'étude des Calculs.
2o. Cet aveugle une fois -77- instruit, peut aussi conduire à son tour des
opérations d'Arithmétique, faites par un Enfant Clairvoyant.
Les Aveugles d'ailleurs ont une telle disposition pour le calcul, que souvent
nous les avons vu suivre une règle de tête seulement, & en redresser les
erreurs.
CHAPITRE IX.
De la Géographie.
Nous devons à Mademois. Paradis la connoissance des Cartes de Géographie à
l'usage des Aveugles. Elle la tient elle-même de M. Weissenbourg: mais nous
sommes étonnés qu'ils n'aient encore porté ni l'un ni l'autre -79- à un plus haut degré de perfection,
les ustensiles qui servent à l'étude de cette science.
En effet ils indiquent les contours des différens pays avec de la chenille,
parsement les diverses parties de leurs cartes d'un sable glacé de différentes
manières, & distinguent les ordres de Villes par des grains de verre -80- plus ou moins gros.
Nous nous sommes contentés de marquer les limites dans nos Cartes à l'usage
des Aveugles, par des fils de fer minces & arrondis; & c'est toujours la
différence ou de la forme ou de la grandeur de chaque partie d'une Carte, qui
aide nos Eleves à les distinguer l'une de l'autre.
-81- Nous avons imaginé ce moyen
de préférence à cause de la facilité qu'il nous donne de multiplier, à l'aide de
la presse, les copies de nos cartes originales pour l'usage des aveugles. Il
sera d'ailleurs plus susceptible que tout autre de se préter à l'exécution des
détails les plus délicats qui puissent affecter le tact de ces individus; &
celui de -82- nos premiers Elèves
s'est tellement perfectionné dans l'usage des Cartes de Géographie, qu'on les
voit tous les jours avec surprise, dans nos exercices, distinguer un Royaume,
une Province, une Ile, dont on leur présente l'empreinte isolée, sur un carré de
papier.
CHAPITRE X.
De la Musique.
En traçant le plan d'Education des aveugles, nous n'avions d'abord regardé la
Musique que comme un accessoire propre à les délasser de leurs travaux. Mais les
dispositions naturelles de la plupart des Aveugles pour cet Art; les -84- ressources qu'il peut fournir à
plusieurs d'entre eux pour leur subsistance; l'intérêt qu'il paroît inspirer aux
personnes qui daignent assister à nos exercices; tout nous a forcé de sacrifier
notre propre opinion à l'utilité générale.
Les Aveugles ont des dispositions naturelles pour cet Art. Un nombre
considérable d'entre eux, -85-
dénués de moyens pour vivre, saisissent avec empressement par besoin une
profession vers laquelle leur goût les entraînoit déja. Ce n'est que faute de
principes sans doute, que quelques-uns sont réduits à courir les rues, pour
aller de porte en porte déchirer les oreilles, à l'aide d'un instrument discord
ou d'une voix rauque, afin d'arracher -86-
une légère pièce de monnoie qu'on leur donne souvent en les priant de se
taire.15
D'autres moins infortunés, & se livrant par choix à un instrument qui
leur présente plus de ressource, suivent la carrière des Couperin, des Balbatre,
des Séjan, des Miroir, des Carpentier.16
-87- Notre Institution va leur
offrir à tous des secours, soit pour l'étude, soit pour la pratique de leur Art.
Avant nous, on étoit obligé d'apprendre aux aveugles par une espèce de routine
les morceaux de musique qu'ils désiroient exécuter. Nous avons fait fondre des
caractères de musique propres à en représenter sur -88- le papier tous les traits possibles, par des reliefs
dans le genre de ceux que nous avons imaginés pour figurer les paroles.17
A l'aide de notre musique imprimée, l'aveugle peut donc apprendre maintenant
les principes de cet art, & mettre ensuite dans sa mémoire les différens
morceaux dont il désire l'enrichir.18
-89- Il peut aussi se former une
Bibliothéque de goût, composée des plus belles productions musicales; &
enfin nous transmettre lui même les fruits de son propre génie.19
Quant à la musique introduite dans nos exercices particuliers, nous prions
nos Lecteurs de ne la considérer que comme un délassement honnête -90- que nous nous sommes vu forcés
d'accorder à nos Elèves.
Notre Institution est dans son origine un Atelier dont les différens Artistes
& Ouvriers égayent de tems en tems leurs travaux par l'harmonie. Et nous
nous sommes d'autant moins refusé à les laisser exécuter quelques morceaux, même
dans leurs -91- Exercices publics,
que la plupart des personnes bienfaisantes qui ont daigné y assister, ont
toujours témoigné en les entendant le plus vif attendrissement.
CHAPITRE XI.
Des Occupations relatives aux Métiers.
Avant la naissance de notre Institution, quelques Aveugles, fatigués sans
doute de cette inertie à laquelle leur triste situation sembloit les condamner,
firent des efforts pour en sortir.20
Convaincus -93- de leur aptitude à
diverses occupations manuelles, nous n'eûmes d'autre soin à prendre que celui de
choisir les travaux qui leur étoient propres. On les appliqua avec succès à la
Filature.21
Du fil de leur fabrique nous réussîmes à leur faire retordre de la ficelle;
& de cette ficelle nous leur fîmes tramer de la Sangle. -94- Les ouvrages au boisseau, le filet,
le tricot, la couture, la reliure des livres, tout fut tenté à notre
satisfaction; & nous manquâmes plutôt d'artisans que de travaux, tant il est
d'espèces d'occupations manuelles que l'on peut confier aux infortunés qui sont
privés des douceurs de la lumière.
D'après ces premiers -95-
essais, nous ne négligerons rien pour mettre de bonne heure entre les
mains de chaque enfant aveugle, né de parens indigens, une occupation dont il
puisse un jour tirer sa subsistance. Nous extirperons ainsi le penchant à la
mendicité; & nous acheverons de mettre l'ensemble dans notre tableau, &
d'en animer les parties.
CHAPITRE XII.
De la Manière d'instruire les Aveugles,
& Parallele de leur
Education avec Celle des Sourds & Muets.
Comme nous nous sommes principalement attachés à simplifier les moyens &
les ustensiles propres à instruire les -97- Aveugles, nous nous flattons d'avoir mis leur
éducation à la portée de tout le monde. Cette opération est d'ailleurs assez
facile par elle-même, & exige de la part du Maître plus de courage que de
lumières. Nous croyons donc n'avoir à ce sujet aucun avis particulier à
donner.
A l'aide de nos livres en relief, toute personne -98- pourra leur enseigner la lecteur. Sur les Œuvres de
musique imprimées à notre presse, tout Professeur de cet Art leur en donnera des
leçons. Avec une plume de fer, avec des planches & des caractères mobiles
exécutés sur nos modèles, le premier Maître Ecrivain leur enseignera l'écriture
& l'Arithmétique. Enfin il ne faudra que -99- des Cartes en relief pour diriger leur étude en
Géographie; & ainsi du reste.22
Nous ne finirons point cette réflexion sur le degré de facilité de
l'éducation des aveugles, sans en faire le parallele avec celui de l'institution
des Sourds & Muets. Quelqu'étonnant que puisse paroître aux yeux du Public
-100- le résultat de nos procédés,
nous sommes bien éloignés de souscrire à l'admiration précipitée de quelques
personnes qui veulent bien donner à ce résultat, la préférence sur l'Art
d'instruire les Sourds & Muets: Art, nous osons le dire, incroyable pour
ceux qui n'auroient point été témoins des succès auxquels il a -101- conduit le vertueux Ecclésiastique
qui en est le créateur, & dont plusieurs, même de ceux qui les ont vus,
n'ont su ni en apprécier le mérite, ni en sentir toute la difficulté. Qu'on le
suive en effet pas à pas; qu'on le prenne à l'instant où il commence à vouloir
faire entendre ses premier signes à son Elève. Qu'on nous explique -102- par quel talent enchanteur, il
apprend à des Sourds, à distinguer les modes d'un verbe, ses tems, les
inflexions de ses personnes. Que l'on nous dise comment il insinue dans leur
esprit des idées Métaphysiques? Par quel secret merveilleux, il s'en fait
entendre au seul mouvement des lèvres, & entretient avec eux une espèce
-103- de conversation, très
expressive, tout muette qu'elle est? Et l'on conviendra que le Talent d'imprimer
dans l'âme des idées nouvelles, en parlant aux yeux seuls, par des gestes
infiniment plus éloquens que tous ceux de nos Orateurs, est bien supérieur au
talent de réveiller dans l'âme, des idées qui y sont déja gravées, -104- en faisant concourir à
l'impression de la voix, sur l'organe de l'ouïe, avec la finesse d'un tact
exercé à saisir les reliefs les plus délicats. Il y avoit long-tems que nous
étions sollicités, par un désir impatient, de payer ce tribut à M. l'Abbé de
l'Epée; nous nous applaudissons d'avoir à le faire dans une circonstance -105- aussi favorable, & nous nous
flattons que nos Lecteurs sentiront toute la justice de notre hommage.23
CHAPITRE XIII.
Des Langues, des Mathématiques, de l'Histoire, &c.
C'est pour l'étude de tous ces objets surtout, que les livres que nous avons
imaginés à l'usage des Aveugles, leur seront d'un grand secours. Les ouvrages
Elémentaires des -107- Langues,
des Mathématiques, l'Histoire &c. seront en effet les premiers fondemens de
leur Bibliothéque. Ceux qu'ils pourroient produire eux-mêmes, & qui auroient
mérité les suffrages du Public, y trouveront leur place à juste titre.24
Nous aurons soin surtout d'y joindre les œuvres aussi capables de former le
-108- cœur de notre Elève aveugle,
que d'orner son esprit; en posant pour base de ses études, celle de la religion.
A l'aide de pareils principes, nous lui inculquerons l'amour de ses devoirs,
& en particulier la reconnoissance pour ses Bienfaiteurs. En égayant ses
jours par les détails intéressans de l'Histoire, nous lui ferons connoître les
-109- François parmi lesquels il
se félicite d'avoir reçu la vie. Nous graverons dans sa mémoire les principaux
faits de leur Histoire, & les traits de bienfaisance & d'humanité qui se
trouvent mêlés au récit de leurs exploits.
Nous lui ferons remarquer surtout, qu'ils se sont distingués de tout tems par
un attachement -110- inviolable
pour leur Roi; & à la peinture fidèle que nous lui tracerons d'un MONARQUE,
qui, fait pour inspirer par lui-même cet attachement, renferme dans son équité
& sa bienfaisance tous les motifs particuliers qui peuvent ajouter à
l'énergie de ce sentiment héréditaire, il sentira, comme nous, que l'état le
plus désirable -111- auquel une
Nation puisse parvenir, est celui où la soumission de plusieurs millions de
sujets envers un Maître commun, se présente sous l'image de la tendresse
respectueuse d'une grande famille, pour un PERE qui en fait le bonheur.
FIN.
NOTES Relatives à différens Chapitres de cet
Ouvrage.
PRÉCIS HISTORIQUE De la Naissance, des Progrès, & de l'état
actuel de l'Institution des Enfans-Aveugles.
Plusieurs Personnes respectables ont porté l'intérêt qu'elles prenoient à
notre Institution, jusqu'à nous demander comment une pareille idée avoit pu nous
entrer dans l'esprit; par quels moyens nous en avions tenté l'exécution; &
par quels degrés elle étoit parvenue au point où elle est maintenant. Jaloux de
satisfaire une si louable curiosité, nous nous empressons de joindre ici un
récit succint de la Naissance, des Progrès, & de l'état actuel de notre
Etablissement.
Une nouveauté d'un genre singulier attiroit, il y a plusieurs années, un
concours de monde, à l'entrée d'un de ces lieux de rafraîchissemens, placés dans
les Promenades publiques, où d'honnêtes Citoyens vont se délasser un instant
vers la chûte du jour.
Huit à dix pauvres Aveugles, des lunettes sur le nez, postés le long d'un
pupitre qui portoit de la musique, y exécutoient une symphonie discordante, qui
sembloit exciter le joie des Assistans. Un sentiment tout différent s'empara de
notre ame; & nous conçumes dès l'instant la possibilité de réaliser à
l'avantage de ces Infortunés, des moyens dont ils n'avoient qu'une jouissance
apparente & ridicule. L'Aveugle, nous dîmes-nous à nous-mêmes, ne connoit-il
pas les objets à la diversité de leurs formes? Se méprend-il à la valeur d'une
pièce de monnoie? Pourquoi ne distingueroit-il pas un ut d'un sol,
un a d'une f, si ces caractères étoient rendus palpables.
Nous réfléchissions quelquefois à l'utilité de cette exécution, lorsqu'une
-120- autre observation vint
encore nous frapper. Un jeune Enfant plein d'intelligence, mais privé de la vue,
écoutoit toujours avec fruit corriger les devoirs Classiques de son frère.
Souvent même il le prioit de lui lire des livres élémentaires. Celui-ci, plus
occupé des objets de ses récitations, fermoit l'oreille aux sollicitations de
son malheureux frère, qu'une maladie cruelle emporta bientôt.
Ces différens exemples ne tardèrent pas à nous convaincre, combien il seroit
précieux pour les Aveugles d'avoir des moyens qui pussent étendre leurs
connaissances, sans qu'ils fussent obligés d'attendre ou quelquefois même de
demander infructueusement les secours des Clairvoyans.
Si l'exécution de ces moyens nous sembla possible, elle ne laissa pas de nous
présenter d'abord quelques difficultés. Nous avions besoin d'être encouragés,
nous l'avouons. Mademoiselle Paradis arriva dans cette Capitale. Elle nous fit
voir ses tentatives & celles de M. Weissenbourg. Nous recueillîmes celles
des Aveugles qui avoient vécu avant nos jours; nous mîmes à exécution
quelques-uns de leurs procédés; nous y joignîmes le résultat des nôtres; &
nous fîmes un Plan général d'Institution. Il ne nous manquoit plus qu'un sujet
sur lequel nous pussions tenter nos premiers essais. La Providence sans doute
daigna diriger notre choix sur lui.
François le Sueur, frappé de cécité à la suite de convulsions à l'âge de six
semaines, n'avoit, à dix-sept ans & demi, aucune notion relative aux
Lettres. Né d'une famille honnête, mais tout-à-fait dépourvue des biens de la
fortune, & contrainte de chercher des moyens de subsistance dans la Classe
du Peuple la moins aisée, quoique la plus laborieuse peut-être, le jeune Aveugle
jouit à peine de l'usage de la raison qu'il craint d'être à charge à ses parens;
bientôt il s'oblige de lui-même à s'aller présenter tous les jours à la porte de
nos Temples, pour y demander cette espèce de secours faible & passager, que
l'indigent arrache souvent avec peine au riche qui fuit ses importunités. Plein
de joie à la moindre récolte, il vole avec empressement, au sein de sa famille
malheureuse, en partager le fruit avec les auteurs de ses jours, avec -121- trois sœurs & deux frères,
dont le dernier est encore à la mamelle. C'est au milieu de cette vie pénible,
aussi peu propre à inspirer qu'à favoriser le goût des Sciences, que notre
premier Elève commence son éducation. Bientôt un noble enthousiasme s'empare de
lui; il divise sa journée; il enlève à la nécessité de travailler à son
existence, des momens qu'il consacre à l'étude. Ses efforts ne tardent pas à
être suivis de succès. On nous demande à voir le résultat de nos procédés; nous
saisissons la circonstance favorable d'une Assemblée Académique où nous étions
nommés pour lire un mémoire. Nous prenons pour sujet quelques réflexions sur
l'éducation des Aveugles. M. le Noir, alors Magistrat chargé de l'Administration
de la Police, présidoit cette Assemblée. Il voit nos premiers essais, les
accueille avec un intérêt qu'il inspire bientôt à des Ministres, protecteurs des
Arts & de l'indigence. M. le Comte de Vergennes, M. le Baron de Breteuil, M.
le Contrôleur-Général, M. le Garde des Sceaux, veulent bien permettre que le
jeune le Sueur fasse ses exercices en leur présence, & tous ces témoins
respectables encouragent notre premier Elève par leurs bienfaits.
Mais tandis que nous esquissions ainsi dans le particulier les premiers
traits de notre Plan d'Institution des Enfans-Aveugles; déjà une Compagnie de
Bienfaisance, composée de Membres de la première distinction, par leur
naissance, leurs fonctions, leur fortune, ou leurs talens; dépositaire des
bienfaits publics dont chacun d'eaux se plaît à augmenter la masse suivant ses
facultés; & qui, arrachant des heures à leurs affaires ou à leurs loisirs,
vont s'occuper deux fois par mois au fond d'un Cloître, loin des regards
publics, des moyens de diminuer le nombre de Infortunés; déjà la Société Philantropique avoit jetté les fondemens de cette
Institution. Douze pauvres Enfans-Aveugles recevoient de cette Compagnie chacun
un secours de 12 livres par mois. Satisfaite de nos premières tentatives, elle
daigna confier à nos soins ces Infortunés. Nous ne tardâmes pas à concevoir
l'espérance d'ajouter, au secours qu'elle leur donnoit, le produit de leurs
travaux. Que d'obligations n'avons nous pas à rendre à toute cette Société
respectable. Et que ne nous est-il -122-
permis de nommer ceux de ses Membres, qui, n'ayant ni réputation ni
fortune à acquérir, ont partagé avec nous, modestement & dans le silence,
les détails nombreux auxquels nous entraîne la direction de cet
Etablissement!
Bientôt notre Institution acquit un nouveau dégré d'intérêt aux yeux du
Public. Alors, on cessa de croire que la faculté de recevoir par le tact,
l'éducation que nous proposions, étoit restreinte à un individu, seul favorisé
des dispositions de la Nature. De quatorze Enfans-Aveugles, instruits des
premiers élémens, il ne s'en trouvoit alors que trois dont les progrès fussent
lents; parce que, jouissant encore d'un foible rayon de lumière, ils obtenoient
de moins du côté du tact ce qui leur restoit (presqu'en pure perte) du côté de
la vue.
Il ne manquoit plus, pour mettre le sceau à cet Etablissement, que le
témoignage des Savans sur ses moyens. L'Académie des Sciences daigna s'occuper
de leur examen, & en fit le rapport que nous avons inséré à la suite de cet
Ouvrage.
Entraîné par le suffrage des Gens instruits, par sa propre expérience, par
les mouvemens d'un cœur disposé à favoriser le bien, le Public s'empressa de
toutes parts à contribuer aux frais de construction d'un Edifice que nous
élevions à la Nature souffrante.
L'Académie Royale de Musique exécuta, le 19 Février 1786, au bénéfice des
Enfans-Aveugles, un Concert, dans lequel on fut partagé entre l'admiration
qu'exerçoient, d'une part, le noble désintéressement de ses Membres, de l'autre,
le talent qu'ils firent briller dans cette circonstance.
Engin le Lycée, le Musée, & le Sallon de Correspondance, se disputèrent,
à l'envi, la douce satisfaction de voir, au milieu de leurs Séances Académiques,
de jeunes Enfans-Aveugles balbutier les premiers élémens de la lecture, des
calculs, &c.: Et dans les arênes où le Génie seul avoit jusqu'alors donné
des encouragemens, on vit pour la première fois la bienfaisance décerner les
Couronnes.
L'enthousiasme gagna les Sociétés particulières; & les exercices des
-123- Enfans-Aveugles furent
toujours terminés par quelque récolte en leur faveur, envoyée à la Maison
Philantropique, qui, joignant ce secours à ceux qui provenoient de ses propres
fonds, le leur distribuoit avec la tendresse qu'une bonne mère ressent également
pour chacun de ses enfans.
Trente de ces Infortunés partagent maintenant, avec ces secours, les
avantages de notre Institution. Plusieurs autres, trop jeunes encore pour être
appliqués aux travaux, n'en reçoivent pas moins le soulagement auquel leur
triste situation semble leur assurer un droit. Mais dans l'état actuel où est
notre Etablissement, nous prions nos Lecteurs de ne le regarder que comme une
ébauche. Nous espérons que leur sagacité leur montrera dans ces prémices, le
gage des succès qu'ils promettent par la suite. C'est ainsi qu'un Observateur
attentif, des productions de la Nature, voit, dans les boutons que le Printems
fait pointer de toute part sur les arbres, l'annonce des fruits que produira
l'Automne.
ODE
Sur l'Institution
des Enfans-Aveugles.
Descends des Cieux, douce
Harmonie, Et viens te placer dans mes
vers; Accours, & soutiens mon
génie, Pour former d'innocens concerts. Aimable Dieu de la Lumière, Guide mes pas dans
la carrière Qui conduit au sacré
Vallon; Daigne m'en applanir la route. Ma muse, hélas! ne voyant goutte, Tremble en
approchant l'Hélicon.
Le sort condamnoit notre vie A la stérile oisiveté; Mais la bienfaisante
Industrie Nous rend à la Société: Les différens métiers utiles, Qu'elle fait
nous rendre faciles, Désormais vont nous
soulager. Nous renaissons à
l'espérance; Et notre pénible existence Devient un fardeau plus léger.
La savante Typographie Qui vint enrichir les François, Immortalisa le
génie Des autres Arts, & leurs
succès. Sans yeux, grace aux décrets
suprêmes, Par elle nous pourrons,
nous-mêmes, Transmettre à la postérité Les lumières des plus Grands Hommes, La gloire
du siècle où nous sommes, Et l'adorable
vérité.
Les Grecs, en chef-d'œuvres
fertiles, Jadis au mortel étonné Ont produit des maîtres habiles Devant qui
l'on s'est prosterné; Mais du tems de ces
Personnages, A la fois éclairés &
sages, Le Muet a-t-il su parler? Et, chaque objet rendu palpable, L'Aveugle
s'est-il vu capable De lire, écrire &
calculer?
Quoique la sublime Nature A jamais se voile à nos yeux, Nous nous
figurons la structure De la Terre, & même des
Cieux. Des Fleuves nous savons la
source; Des Astres nous comptons la
course, Et passons successivement D'Europe dans le Nouveau-Monde, Grace à la
main qui nous seconde Et qui nous guide
prudemment.
Mes chers Compagnons
d'infortune, Comme moi, bénissez les
jours Qui de notre douleur commune Commencent d'adoucir le cours; Et toi, Muse,
en rendant hommage Aux vertus qui sont
l'apanage De tous nos zélés
Protecteurs, Dis que notre
reconnoissance, Pour égaler leur
bienfaisance, A jamais vivra dans nos
cœurs.
Par Huard, Aveugle,
Pensionnaire de
la Maison Philantropique de Paris.
EXTRAIT DES REGISTRES DE L'ACADÉMIE ROYALE DES
SCIENCES, Du 16 Février 1785.
Nous, Commissaires nommés par l'Académie, Messieurs Desmarets, Demours,
Vicq-d'Azir & moi, *
pour examiner le mémoire & la méthode qui lui ont été présentés par M. Haüy,
pour l'Instruction des Aveugles; avons cru devoir, avant de lui en rendre
compte, faire quelques recherches, sur les moyens tendans à ce même objet,
découverts & employés, soit par différens aveugles qui se sont instruits
eux-mêmes, soit par différentes personnes qui vouloient entreprendre de les
instruire.
Sans remonter aux temps anciens, qui nous présentent Didyme d'Alexandrie,
Eusèbe l'Asiatique, Nicaise de Méchlin & plusieurs autres aveugles
illustres, qui avoient apparemment trouvé quelques moyens dont la connoissance
ne nous est pas parvenue, nous trouvons dans les temps modernes le célèbre
Saunderson, frappé d'aveuglement presque en naissant, & n'ayant pu conserver
aucun souvenir de la vue, devenu l'un des plus illustres disciples de Newton,
Professeur de Mathématiques & d'Optique à Cambridge, & auteur de
plusieurs bons ouvrages, dans lesquels la privation de ce sens, en ajoutant à
leur mérite, a répandu sur certaines démonstrations, une clarté plus vive que
dans la plupart des Mathématiciens clairvoyans.
Tout le monde connoît sa machine arithmétique; une table, percée de trous,
& des épingles dont la tête différoit de grosseur, lui servoient à calculer
aussi vite que les clairvoyans avec leur plume; & cette même machine
devenoit géométrique, au moyen de fils qui, passés autour des épingles,
représentoient à son tact les figures, que les lignes d'encre ou de crayon
représentent à notre vue.
Antérieurement à Saunderson, Jacques-Bernouilli avoit appris à écrire à une
jeune fille qui avoit perdu la vue deux mois après sa naissance, mais le moyen
étoit vraisemblablement très-imparfait; puisque l'auteur ne l'a pas transmis,
& puisque Saunderson, presque contemporain, n'en a pas eu connaissance.
M. Diderot, dans son intéressante lettre sur les aveugles, nous dit avoir
trouvé l'aveugle du Puyseaux, occupé à faire lire son fils avec des caractères
en relief; mais il ne nous apprend rien de précis sur la méthode de cet
enseignement.
Melle. de Salignac qui vivoit encore à Paris il y a dix ou douze
ans, faisoit usage de caractères en relief, mobiles; & le Sieur Richard
fondeur, qui travailloit pour elle, en a conservé les formes.
Feu M. de Lamouroux faisoit aussi usage de caractères en relief, mobiles;
mais pour la musique seulement, & s'étoit rendu célèbre dans cet art.
MM. Sodi & Frizéri se sont servis pour figurer leur musique d'épingles
placées d'une manière connue seulement de leurs copistes.
Il est venu sur la fin du mois dernier chez M. Haüy, un aveugle de province,
qui note la musique avec des notes de cire, grossièrement formées & peu
solides.
Enfin il existe encore aujourd'hui deux aveugles, célèbres par leurs talens
& par leur instruction; l'un est M. Weissenbourg de Manheim qui, privé de la
vue à l'âge de sept ans,*
s'est habitué, d'après des caractères en relief, à en tracer lui-même avec une
plume; il a appris la Géographie d'après des cartes ordinaires divisées par
différens fils, dans lesquels sont passés des grains de verre plus ou moins
gros, pour désigner les différens ordres de villes, & parsemées d'un sable
glacé de différentes manières pour distinguer les Mers, les Royaumes, les
Provinces &c. Il calcule avec des petites planches divisées par de petits
carrés, posés horizontalement, qui représentent les unités, les dizaines, les
centaines, & sous-divisés chacun par neuf trous, dans lesquels il place de
petites chevilles, qui lui servent à former ses nombres, & à faire ses
opérations: il joue avec des cartes marquées de trous d'épingles sensibles pour
lui seul.
L'autre est Melle. Paradis née à Vienne, devenue aveugle à l'âge
de deux ans, âgée maintenant de vingt & célèbre par ses talens pour la
musique: M. de Kempellen, auteur de l'automate joueur d'Échecs lui a appris à
épeller avec des lettres de carton découpé, & à lire des phrases pointées
sur des cartes avec des épingles; il lui a formé une petite presse au moyen de
laquelle elle imprime sur un papier les phrases qu'elle a composées comme un
Imprimeur, & elle entretient ainsi une correspondance avec M. Kempellen son
maître, & avec M. Weissenbourg à qui elle doit une partie de ses
connoissances.
L'exposé que nous venons de faire, indique beaucoup de tentatives & de
moyens épars qui ont eu jusques à présent plus ou moins de succès, mais personne
n'avoit encore songé à rassembler ces différens moyens, à les discuter & à
former une méthode suivie & complette pour faciliter à une portion
malheureuse de l'humanité l'acquisition des connoissances que la privation du
sens le plus nécessaire leur refusoit, & pour leur ouvrir, s'il est permis
de parler ainsi, l'entrée de la Société des autres hommes. C'est ce que M. Haüy
a entrepris, & l'Académie va juger jusques à quel point il a réussi.
Il emploie des caractères en relief que l'aveugle s'acoûtume à reconnoître au
toucher, comme l'enfant à qui l'on montre à lire, reconnoît à la vue les
caractères écrits ou imprimés.
Ces caractères sont séparés & mobiles comme ceux des Imprimeurs; on en
forme des lignes sur une planche percée d'entailles où la queue du caractère
s'engage; & lorsque la connoissance lui en est devenue familière, l'aveugle
les cherche lui-même dans les cases où ils sont disposés, & les arrange sur
la planche comme un compositeur d'Imprimerie.
Jusques-là, la méthode de M. Haüy ressemble à celle de l'aveugle du Puyseaux
& de Melle. de Salignac; mais il a senti qu'il falloit chercher
le moyen de former des livres à l'usage des Aveugles afin de les mettre en état
de lire seuls, & de se passer de secours à cet égard. Il a donc imaginé
d'imprimer sur un papier fort où la trace des caractères conserve un relief
suffisant pour que l'aveugle puisse les lire au tact. Nous avons vû un de ces
livres sur lequel l'aveugle a lû les phrases qu'on lui indiquoit;
quoiqu'imprimées déjà depuis quelque-tems, le relief étoit encore bien conservé;
d'ailleurs il sera facile de trouver un moyen pour consolider ce papier, &
donner de la durée à cette nouvelle espece d'Imprimerie.
On voit que ce moyen peut encore servir aux aveugles pour entretenir
correspondance entre eux, & en cela il est supérieur à celui de
Melle. Paradis qui imprime bien ses écrits; mais dont M. Weissenbourg
ne peut pas lire les lettres sans un secours étranger.
Il seroit à désirer que les Chimistes s'occupassent de trouver une encre qui
conservât du relief en se séchant alors on pourroit écrire pour les aveugles,
& ils pourroient eux-mêmes garder & relire ce qu'ils auroient écrit;
cette découverte multiplieroit encore & faciliteroit pour eux les moyens
d'instruction.
Les procédés employés pour les calculs sont semblables à ceux que nous avons
décrits pour les lettres; l'aveugle dispose les chiffre sur la planche, &
fait toutes les opérations sur les nombres entiers avec la même facilité; mais
celles sur les fractions auroient été beaucoup plus longues & plus
compliquées. M. Haüy les a simplifiées en formant pour cette espece de calcul
des caractères faits pour contenir à la fois le numérateur & le
dénominateur, mais dont une des parties est amovible pour que l'on puisse y
substituer à volonté tel ou tel chiffre, & de cette manière avec un petit
nombre de caractères différens, l'aveugle exécute toutes les opérations sur les
quantités fractionnaires.
Il n'a pas pu réduire autant le nombre des signes nécessaires pour la
musique; chacun des caractères contient les cinq lignes & les quatre
intervalles avec un seul signe; il a même fallu qu'il en formât aussi
quelques-uns pour les signes qui se trouvent accidentellement au dessus ou au
dessous des cinq lignes ordinaires; mais malgré cette multiplicité, l'aveugles
les retrouve facilement à la faveur du bon ordre dans lequel ils sont disposés,
c'est pour la musique, par-exemple, que l'encre de relief seroit d'un grand
secours.
Le procédé pour l'Étude de la Géographie est à peu près semblable à celui
qu'emploie M. Weissenbourg: le contour des différentes divisions est en relief,
& l'aveugle reconnoît au toucher par leurs formes les différens pays: on
employera pour les villes ou autres petits objets des reliefs de différentes
formes, & des matières comme le sable, le verre &c. reconnoissables au
tact, pour distinguer les mers, les lacs, les rivières, & l'on conçoit qu'il
est facile de multiplier ces signes autant qu'il sera nécessaire.
Le jeune Le Sueur a exécuté sous les yeux de l'Académie les différentes
opérations que nous venons de décrire, & elle a vu qu'il les exécutoit avec
promptitude & facilité; nous les lui avons fait répéter toutes en détail,
& même quelques-unes de plus, comme de lire des caractères cursifs pointés
avec une épeingle sur une carte, & d'autres écrits avec la pointe du manche
d'un canif, dont le relief étoit peu considérable, il les a lus assez
facilement, & maintenant il travaille à employer des caractères de moitié
plus petits que ceux qui ont été apportés à l'Académie.
Non seulement ce jeune homme est instruit pour lui-même; mais il est encore
l'Instituteur d'autres aveugles à qui il transmet ses connoissances par les
mêmes procédés qui les lui ont fait acquérir; nous avons vu cette École qui
présente un spectacle à la fois curieux & touchant; plusieurs jeunes
aveugles de l'un & de l'autre sexe apprennent d'un maître aveugle aussi,
reçoivent avec joie une instruction qui leur est données avec intérêt, &
tous semblent s'applaudir de concert d'acquérir une existence nouvelle.
Il est bon de faire remarquer à l'Académie que l'éducation du jeune Le Sueur,
actuellement âgé de dix-sept ans, ne date que de huit mois. Ce malheureux, né
aveugle & dans l'indigence, n'avoit pu recevoir par les autres sens que les
idées les plus communes, & à la Pentecôte de l'année dernière il quêtoit à
la porte d'une de nos Églises, & partageoit avec une famille pauvre le fruit
modique des aumônes qu'il recevoit. C'est de là que M. Haüy l'a tiré pour lui
donner de l'éducation, & si les succès que nous avons vu font honneur à
l'intelligence de l'Élève, ils sont satisfaisans & glorieux pour le maître
dont les talens bienfaisans méritent la reconnoissance publique.
C'est une association de Citoyens charitables qui fournit aux frais de cette
École déja composée de plus de vingt sujets, & que la fortune de M. Haüy,
qui n'est pas proportionnée à son zèle, ne lui eut pas permis d'entreprendre
sans secours.
On peut dire, à l'honneur de notre Siècle, que jamais il n'a régné un amour
plus vrai pour le bien de l'humanité, & que la bienfaisance n'a été ni plus
active ni plus éclairée.
Qu'il nous soit permis de rendre hommage ici aux talens & au zèle de M.
l'Abbé de l'Épée qui a ouvert la carrière de l'instruction aux Sourds &
Muets, M. Haüy devient à son exemple le bienfaiteur des aveugles, & cette
partie souffrante de l'humanité lui devra des moyens de bonheur que l'on ne
croyoit pas pouvoir espérer pour elle.
L'Académie qui a vu avec intérêt les premiers succès de son zèle le trouvera
sûrement digne d'être encouragé par ses éloges, & nous lui proposerons, en
donnant son approbation à la méthode que M. Haüy lui a présentée, de l'exhorter
à la rendre publique, & de l'assurer qu'elle recevra volontiers les nouveaux
comptes qu'il pourra lui rendre de ses efforts pour la porter au degré de
perfection dont elle est susceptible.
Certifié le présent extrait conforme à l'original, ce dix-huit Février 1785.
Signé le Marquis de Condorcet.
CERTIFICAT DE MESSIEURS LES IMPRIMEURS.
Nous soussignés, certifions qu'assistant aux Exercices des Enfans Aveugles,
ils ont exécuté en notre présence différentes parties de notre Art; que nous les
avons vu successivement composer d'après un manuscrit en relief, justifier les
lignes & les pages, imposer, toucher les formes, marger, servir la Presse,
distribuer les caractères, relier leurs livres, &c., le tout à notre
satisfaction; en foi de quoi nous leur avons délivré le présent certificat. A
Paris, ce 16 Décembre 1786.
Signé
|
Vincent, Ancien Imprimeur de
MONSIEUR.
|
Clousier, Imprimeur du ROI.
|
Saillant, Ancien
Libraire.
|
MODÈLES DES DIFFÉRENTS OUVRAGES D'IMPRIMERIE, Qui peuvent
être exécutés facilement PAR LES ENFANS-AVEUGLES.
No. I. MODÈLE DE BILLET De Participation de
Mariage.
M.
Monsieur le Comte DE
.......... a
l'honneur de vous faire part du Mariage de Monsieur le Marquis DE
.......... son Fils, avec Mademoiselle DE ..........
No. II. MODÈLE DE BILLET De Participation
d'Accouchement.
M.
Monsieur le Marquis de
.......... a
l'honneur de vous faire part que Mme la Marquise de
.......... est accouchée hier heureusement d'un ..........
La mère & l'enfant se portent bien.
Paris ce 15 Octobre 1786.
No. III. MODÈLE DE BILLET De Service.
M.
Vous êtes prié d'assister au Service qui sera célébré Mercredi 10 Mai 1786, à
10 heures du matin, en l'Église Paroissiale de Saint-Eustache, pour le repos de
l'âme de Messire JEAN-FRANÇOIS
.......... Chevalier, Marquis de
.......... Seigneur de & autres lieux.
REQUIESCAT IN PACE.
De la part de Mme. la Marquise de ..........
sa Veuve.
No. IV. MODÈLE DE LETTRE Circulaire de Commerce.
Paris ce 15 Octobre 1786.
M
Nous avons l'honneur de vous prévenir que l'intérêt que notre Sieur
.......... avoit cédé dans sa Maison de Commerce aux Sieurs
.......... ses Commis, suivant la Circulaire du mois de Janvier dernier, est résilié d'un
commun accord, & n'aura désormais plus lieu, à compter du 31 de ce mois;
& que la liquidation des affaires sera faite par notre dit Sieur
........ sous la raison de
.......... dont vous voudrez bien reconnoître la signature pour n'ajouter foi qu'à elle
seule.
Nous avons l'honneur d'être très-parfaitement,
M
Vos très-humbles & obéissants serviteurs,
Signature de V. T. H. S.
No. V. MODÈLE de Quittance.
Je soussigné ANTOINE-LOUIS
.......... ancien Officier au Régiment de
.......... Chevalier de l'Ordre Royal & Militaire de Saint Louis, &
Colonel d'Infanterie: Reconnois avoir reçu de M .......... la Somme de ..........
pour
le terme échu le premier
.......... mil sept cent
.......... dont quittance
A Paris, ce
.......... mil sept cent
No. VI. MODÈLE De Vente ou de Location de Maison.
GRAND-HOTEL A VENDRE, OU A
LOUER PRÉSENTEMENT.
Cet Hotel, composé de trois Grands Appartemens de
Maîtres avec quatre Remises, Écuries pour dix Chevaux, & un grand nombre de
logemens de Domestiques, est situé Rue S. Louis au Marais.
S'adresser pour les conditions à Mr.
....... Notaire, Rue .......
No. VII. MODÈLE de Tableau.
État de Droits de
Présence.
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No.
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Messieurs
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1
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Antoine.
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2
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Pierre.
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3
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Jean.
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4
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Augustin.
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Total.
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No. VIII. MODÈLES de Cartes, de Visites, d'adresses,
d'Étiquettes, &c.
Mr le Baron de ..........
pour
prendre Congé.
|
A LOUIS LE BIENFAISANT. Rue
Saint-Honoré. Les Srs. Antoine &
Compagnie, tiennent Magasin de Bijouterie, dans le dernier goût, à
juste prix. A PARIS
|
Essence de Girofle.
|
|
Regne Minéral.
|
No. IX. MODÈLE D'AVIS de Changement de Domicile.
LE BUREAU ACADÉMIQUE
POUR
La Traduction des Langues, Le Déchiffrement des anciens
Titres, L'expédition des Écritures
&c.
|
Ci-devant Rue Coquillière,
Est maintenant Rue Notre-Dame des Victoires, vis-à-vis le Mur des Dames
Saint-Thomas, même maison que celle de l'Institution des Enfans-Aveugles.
Ce Bureau recommandable par son ancienneté,
l'approbation du
Ministère, & la confiance dont l'honore le Public, est desservi par des
Sujets d'une capacité reconnue & d'un nombre suffisant avec célérité,
exactitude, discrétion
& économie des intérêts de chaque
Commettant.
No. X. MODÈLE de Prospectus.
INSTITUTION DES ENFANS-AVEUGLES
Le But principal, de cet Établissement est de fournir aux pauvres Aveugles
des ressources contre l'indigence, en leur mettant entre les mains
quelqu'occupation, analogue à leur goût & à leurs dispositions, & dont
ils puissent tirer leur subsistance. Il offre en outre aux Aveugles fortunés, un
amusement & une consolation.
L'Étude des Langues, celle de l'Histoire, de la Géographie, du
Calcul-Arithmétique, des Mathématiques même, de la Musique &c. sont les
objets auxquels la Lecture & l'Écriture conduisent les Aveugles. Ou les
applique avec autant de succès à l'Imprimerie & à la plupart des travaux
relatifs aux Métiers tels que la Filature, le Tricot, le Boisseau &c.
Cet Établissement a été soutenu, depuis sa naissance jusqu'à ce jour, par la
Société Philantropique, qui joint aux Secours qu'elle
donne aux Enfans-Aveugles, tant de ses propres fonds que des libéralités
étrangères, ceux qu'ils reçoivent de la générosité des personnes qui viennent
visiter leurs travaux.
Les Exercices des Enfans-Aveugles sont publics, en leur Maison d'Institution
Rue N. D. des Victoires, No. 18 les Mercredis & Samedis, à Midi
précis, ou aux autres jours & heures qu'on veut bien leur indiquer la
veille.
Chaque Aveugle a un bandeau sur les yeux.
Les Aveugles, fils de gens fortunés,*
peuvent participer à cette éducation, en la payant au seul bénéfice des autres
Enfans-Aveugles.
OBSERVATION.
Tous ces Modèles sont susceptibles d'augmentation, diminution, changement
ou modification quelconque au gré des Commettans.
Il y a encore plusieurs autres espèces d'Ouvrages d'Imprimerie, qui
peuvent être exécutées par les Enfans-Aveugles. Il ne s'agit que de leur en
écrire la manière, avec une plume de fer, sans encre, & sur un papier
fort.
AVIS.
Les Personnes qui desireroient se procurer des Exemplaires de
l'Essai sur l'Education des Aveugles, imprimé sous la direction de M.
Clousier, Imprimeur du ROI, voudront bien s'adresser à
Versailles, à M. Felix de Nogaret, Bibliothécaire de
Madame COMTESSE D'ARTOIS, Secrétaire de la Maison Philantropique, rue du Chenil,
à l'Hôtel Girardin.
NOTE DU TRANSCRIPTEUR: On a conservé l'orthographe de l'original, incluant ses variantes (par ex.
Bibliothèque / bibliotheque / bibliothéque).
FIN
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Nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
29-Abr-2009
Publicado por
MJA
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