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Réflections d´une Jeune Aveugle dans la France du XIXe siècle

Hugues de Chaumont

image: La Jeune Aveugle du Pont Neuf
image: La Jeune Aveugle du Pont Neuf


Dans un document extraordinaire découvert dans les archives des Quinze-Vingts par Zina Weygand, historienne de l’histoire des aveugles, Thérèse-Adèle Husson (1803-1831) raconte son existence d’aveugle. Née dans une famille simple de Nancy, elle s’échappe de sa condition d’enfant assisté et se rend à Paris où elle bénéficie de la protection mais surtout d’une éducation poussée de la part de protecteurs aristocrates. Pour se faire admettre aux Quinze-Vingts, elle dicte un ouvrage autobiographique dans lequel elle énumère les principes d’une bonne éducation à dispenser aux enfants aveugles, ceux qui ne peuvent pas bénéficier d’une prise en charge à l’Institution des jeunes aveugles. Le texte peut être daté de 1825. Il a été dicté car elle ne pouvait pas écrire, ce qui explique qu’il soit émaillé de fautes de français ou d’orthographe qui ont été corrigées. L’auteur s’y présente sous le meilleur jour car elle candidate auprès de La Croix d’Azolette pour un hébergement aux Quinze-Vingts.

 

«Reflections sur l’état phisique et moral des aveugles par Mlle Adelle Husson, une jeune aveugle de Nanci (1825)

Etat moralle et phisique des aveugles, dédiée a Monsieur Lacroi delasolette, directeure générale de l’hospice royale des Quinze Vingts, Ecuyer Chevalier de Saint Louis, de la Légion d’Honneur, Capitaine de Cavalerie. Avec otorisation.

Chacun loue l’extrême finesse du tact des personnes atteintes de cécité, elles croient même qu’on leur envie…. Il serait difficile pour ne pas dire impossible de tromper les aveugles en leur faisant toucher des objets auxquels on voudrait d’autres noms que ceux qui leur appartiennent.

La douceur et la patience sont deux qualités qui appartiennent de droit aux aveugles. Ils sont doux par caractère, et l’on peut même dire par calcul… on peut sans voir faire le bien, mais les yeux sont indispensables pour faire le mal.

Nous nous plaisons à croire que les possesseurs d’une voix charmante sont doués d’une âme plus ravissante encore. Lorsque nous les entendons, un feu qui n’a rien d’humain parcourt nos veines et couvre notre visage, notre bouche est entrouverte et notre langue enchaînée, nous n’articulons pas un seul mot, mais que notre silence est expressif.

Ils ne savent pas, ou du moins très rarement, se passer des secours des autres étant à table… On remarque toujours en eux un excessif embarras, ainsi qu’un air gauche, qui ajoute encore à l’intérêt que leur position inspire.

Il faut les obliger à s’habiller et à se déshabiller seuls, ce qui dans les premiers moments leur paraîtra pénible, mais ensuite, ils finiront par s’y accoutumer en remerciant les auteurs de leur jour et de leur avoir fait contracter une habitude qui diminuera beaucoup leur état de dépendance.

Il ne faut pas non plus que leurs parents leur parlent du malheur attaché à leur situation, car s’ils savent que l’on les plaint, ils deviennent exigeants ; persuadés que l’on ne leur refusera rien de ce qu’ils demandent, ils ont à chaque instant de nouveaux caprices, qu’il est bien difficile pour ne pas dire impossible de satisfaire.

Les personnes qui vous dirigent et vous instruisent doivent vous faire concevoir tous les dangers qui peuvent résulter d’un excès d’exaltation de sentiment, provenant toujours de la lecture d’ouvrages que je vous supplie au nom de votre repos, et de votre bonheur de ne point entendre. J.J. Rousseau, Voltaire et même Pigault, qui leur est bien inférieur, ne doivent jamais frapper votre oreille. Leurs romans, en enflammant votre jeune imagination feraient naitre dans vos cœurs des émotions qui d’abord vous paraîtraient délicieuses, et vous feraient ensuite devenir coupables ou concevoir des regrets qui vous rendraient réellement malheureux.

Je ne dis pas cependant que nous devions vivre dans une défiance continuelle, qui nous rendrait tristes et ennuyeuses ; j’observe seulement que nous devons mettre plus de soin et de prudence dans le choix d’un ami. Il ne faut pas nous en rapporter aux paroles affectueuses qu’il nous adresse, puisque nous ne voyons pas si son regard dément son ton.»

Enfin elle interdit à une personne aveugle de prendre comme conjoint un aveugle.
 

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Avec ces « réflexions », qu’elle termine avec un plan d’éducation, elle espère être admise aux XV-XX. Elle ne sera pas, vraisemblablement à cause de bruits de mauvaise conduite. Enfreignant son dictat, elle se mariera bientôt avec un aveugle musicien qui se produit dans des auberges peu recommandables, censé lui assurer le quotidien. Elle se consacre à l’écriture et publie toute une série de romans édifiants dédiés à la jeunesse qui ne lui procurent pourtant pas un niveau de vie décent. Un enfant, puis un second, les déménagements dans des appartements de plus en plus insalubres et finalement la mort consécutive à des brûlures , probablement consécutives à l’incendie de leur demeure. Son mari survit de longues années. Rien sur les enfants.

FIN


Une jeune aveugle dans la France du XIX° siècle - Thérèse-Adèle Husson.


Sur ce livre par Olivier Faure | Ce petit livre qui se présente sous la forme d'un ouvrage du début du XIXe siècle avec son petit in 16° et sa jaquette délicieusement démodée est un vrai bonheur. Il met en scène, en perspective et en relief de la page 15 à la page 73 un étonnant manuscrit retrouvé par Zina Weygand, spécialiste de l'histoire de la cécité, dans les archives de l'hôpital des Quinze-Vingt. Intitulé dans sa version originale « Reflections sur l'état phisique et moral des aveugles par Mademoiselle Adelle Husson, jeune aveugle de Nanci », le texte vaut à lui seul le détour même si l'on y accède ici en anglais. On y trouve d'abord tout ce que promet son titre : une débauche de piété, des invites permanentes à la résignation, une série d'affirmations platement moralisantes. Pourtant, le témoignage surprend. Adèle Husson entrecoupe ses développements conformistes par des remarques étonnantes. Elle prétend présenter les aveugles aux voyants tout en montrant que les comportements des aveugles sont en grande partie forgés par la surprotection dont les entourent les voyants au risque de les rendre craintifs et timorés. On croirait lire ici un sociologue contemporain affirmant que la cécité est tout autant une construction sociale qu'une donnée physique. À partir de là, Adèle Husson va plus loin en plaidant pour l'émancipation des aveugles, les exhortant à diminuer leur dépendance, non seulement en apprenant les gestes de la vie quotidienne mais aussi en devenant des membres aimables et estimables de la Société et en refusant d'être plaints. Cette volonté d'intégration cohabite avec la conscience revendiquée de la différence qui implique la solidarité des aveugles. « Qu'il n'existe entre les aveugles ni jalousie ni rivalité, qu'elles se plaisent également à faire l'éloge des unes et des autres, qu'elles ne s'écartent de la noble franchise qui doit former la base de leur caractère », écrit Adèle Husson à la fin de son exhortation. Dans les termes de son temps l'auteur semble annoncer le slogan contemporain des handicapés militants : « différents mais égaux ». On l'a remarqué, la citation qui précède s'adresse seulement aux femmes aveugles. Là aussi le discours d'Adèle Husson est pour le moins surprenant. Une fois passés les discours convenus sur les qualités « intrinsèques » que les femmes doivent développer, Adèle encourage « les femmes privées de la vue, possédant une fortune indépendante, de vivre, de mourir en conservant leur précieuse liberté [...] » et de faire cas de leur indépendance en ne subissant pas « le joug de l'hymen ». On croit rêver devant cette féministe avant la lettre qui prend bien soin de ne s'adresser qu'aux femmes.

C'est dire combien ce texte, comme en son temps celui de Ménétra, pose problème dans la mesure où il bouleverse complètement les représentations que l'on peut se faire du monde mental des individus à une époque ou à une autre. Le problème n'est pas essentiellement celui de la véracité du document, qui ne fait pas de doute mais plutôt celui de son élaboration. Pour éclairer, autant que faire se peut, les conditions d'élaboration du texte, Zina Weygand et Catherine Kudlick se sont lancées dans ce qu'elles appellent, à juste titre, une véritable enquête policière. Chacun le sait, rien n'est plus difficile que de suivre le parcours de vie d'un individu ordinaire, eut-il publié plusieurs livres comme Adèle Husson car, premier rebondissement de la traque, Adèle Husson ne fut pas l'auteur isolé d'une autobiographie manuscrite échouée dans les archives des Quinze-Vingt mais l'auteur de plusieurs romans édifiants : La juive convertie ou le triomphe du Christianisme ; l'Orpheline de distinction ou piété malheur et courage ; Le Passe-temps moral ou la vertu mise en action ; Histoire d'une sœur de charité. La vie d'Adèle Husson, patiemment reconstituée par nos deux auteurs, toujours nimbée de mystère semble à mi-chemin du roman de quatre sous et des fresques balzaciennes. Certes, Adèle Husson n'est pas une miséreuse. Née dans un milieu de la toute petite bourgeoisie de Nancy, elle est sans doute prise en charge par les sœurs d'une communauté voisine et reçoit une instruction minimale, ce dont témoigne une écriture largement phonétique qui contredit sa capacité à construire des romans et à intégrer des modèles littéraires. Sa volonté de devenir écrivain et de monter à Paris relèvent plus de l'intrigue romanesque dans laquelle ne manque même pas l'intervention de personnes aussi bien nées et généreuses que mystérieuses. Tout ce qui concerne son voyage à Paris et son installation dans la capitale reste dans la plus totale opacité. On retrouve Adèle Husson quelques années plus tard, mariée à un aveugle, en dépit de ses discours hostiles au mariage et des mises en garde contre les dangers de l'union de deux aveugles. La fin tragique d'Adèle Husson qui périt des suites des brûlures subies dans l'incendie de l'appartement du couple (accident réputé fréquent dans les couples d'aveugles) est assez digne des romans émouvants et moralisateurs qu'elle avait écrits. Sa mort y serait la punition suprême de celle qui enfreint les recommandations, mais elle paraît en même temps si injuste que l'on est plus tenté de lui pardonner et de s'attendrir que de se réjouir. Si tout un appareil critique des plus sérieux ne venait pas attester de tout cela, on pourrait croire à une vie mise en scène de bout en bout.

Le plus intéressant de cette biographie, comme de toutes les biographies bien faites, est de nous fournir un guide pour pénétrer de l'intérieur différents milieux. Ceux que fréquente Adèle Husson sont d'autant plus précieux qu'ils sont plus mal connus. Cela ne vaut pas tellement pour le milieu de l'artisanat nancéien, encore qu'on en apprenne beaucoup sur les relations de famille et l'émancipation des enfants, mais beaucoup plus pour le milieu catholique ultra de la Congrégation, ces personnes charitables dont l'image et la puissance ont trop longtemps été oblitérées par les philanthropes libéraux. C'est sans doute par l'entremise de la Société catholique des bons livres qu'Adèle Husson entre, par la petite porte, dans le monde des auteurs qui est loin d'être à l'époque une profession. Seule ou avec l'aide d'autres, elle le fait en s'inspirant de précédents. Depuis Diderot (1749), d'autres, comme Rodenbach (1828), ont publié des sortes de lettres sur les aveugles. Sans doute les réflexions d'Adèle Husson sont-elles inspirées de l'Essai sur l'instruction des aveugles du docteur Sébastien Guillié, directeur de l'Institut de jeunes aveugles entre 1815 et 1821, les titres de certains de ces ouvrages sont calqués sur ceux de quelques succès de librairie, les ressorts de ses romans puisés dans le fonds commun de ce qui plaît aux lecteurs. Fut-elle finalement, comme finit par l'écrire son protecteur de Lacroix d'Azolette « une intrigante qui a trompé la bonne foi de plusieurs personnes » ? Qu'importe. Adèle Husson nous permet de rentrer dans le monde des aveugles, bien plus complexe qu'on ne pourrait le penser avec son élite faite de musiciens, d'intellectuels authentiques comme le grammairien Pougens (1755-1833), avec ses lieux si particuliers comme le café des aveugles du Palais royal. Au-delà, la biographie d'Adèle Husson réaffirme l'intérêt d'une histoire sociale des individus. Certes insérés dans des milieux, placés dans des circonstances plus ou moins contraignantes, ils gardent, même handicapés une certaine latitude. in OPEN EDITION

 

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source:
Thérèse-Adèle Husson. Une jeune aveugle dans la France du XIXe siècle. Eres. ISBN : 2-7492-0352X
auteur: Hugues de Chaumont est Cofondateur et Président chez GoSense - CEO

 



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6.Jan.2018
publicado por MJA