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 Sobre a Deficiência Visual


Portrait de la Cécité dans l’Antiquité

Arthur Golfetto

Cerâmica ática: a cegueira de Thamyris - 430 aC [Thamyris gabara-se que era o maior música que alguma vez vivera, mesmo superior às Musas, pelo que elas o cegaram  e fizeram-no esquecer a sua arte.]
Cerâmica ática: a cegueira de Thamyris - 430 a.C.


La question de l’influence préjudiciable de la cécité sur la vitalité intellectuelle s’est posée dans l’Antiquité déjà.

L’orateur et homme politique romain Cicéron (106-43 av. J.-C.) nous enseigne qu’une telle influence négative n’est aucunement établie. Il en cite pour preuve toute une série de personnalités aveugles hors du commun.

Outre l’ouïe et les autres sens, qui se substituent dans une certaine mesure aux facultés visuelles perdues, la mémoire s’impose en guise de compensation. Grâce à elle, l’aveugle possède une faculté visuelle mentale, une vision intellectuelle.

C’est en ce sens que l’oracle de Delphes décrivait aux Thessaliens la mémoire comme «la vue des aveugles» ; et l’écrivain grec Plutarque (45-125 ap. J.-C.) explique cette expression par le fait que le souvenir serait cette fonction cérébrale qui permet aux aveugles de «voir» les choses du monde extérieur à l’aide d’une vision intellectuelle. Comme le disait le philosophe et naturaliste grec Aristote (384-322 av. J.-C.), la cécité provoque même, en supprimant les impressions visuelles parasites, un accroissement de la capacité de mémorisation.

Que nous disent par ailleurs les sources à propos des capacités intellectuelles et morales générales des aveugles ? Le consul et écrivain romain Pline le Jeune (61-113 ap. J.-C.) faisait observer à un ami en mauvaise santé que l’homme malade pouvait bénéficier de meilleures dispositions que l’homme bien portant : non seulement le malade est plus à l’abri des malignités, mais il est se rapproche de son meilleur Moi dans la mesure où il tend à juger le superflu secondaire ; son regard se fixe sur une prochaine guérison.

Cet effet moral d’une grave maladie semble toutefois ne pas devoir s’appliquer à la cécité, qui ne menace pas la vie ; au contraire, celle-ci peut encore aggraver un mauvais caractère. Prenons l’exemple de Catulle Messalinus, ce monstre qui servit à l’empereur Domitien d’instrument pour exterminer d’innombrables êtres humains ; une fois devenu aveugle, il servit le tyran avec d’autant moins de scrupules, d’autant plus de brutalité, «comme volent des projectiles aveugles et sans âme». Pline écrit encore que, dans cet assouvissement sans vergogne des penchants les plus bas, la jalousie de celui qui avait perdu la vue à l’endroit des voyants jouait un rôle essentiel. Même le vieillard entièrement aveugle envie le borgne, ainsi que nous l’enseigne l’orateur et satiriste romain Juvénal (61-140 ap. J.-C.).

L’aiguillon des sentiments de l’aveugle réside précisément dans son ardent désir de lumière, comme le pense le poète épique Quintus de Smyrne (4e siècle ap. J.-C.). Ce désir peut devenir si fort que l’aveugle en vient à préférer la mort à l’obscurité éternelle. Par ailleurs, il existe aussi des aveugles qui ont su tirer parti de la perte de leurs facultés visuelles : par exemple les mendiants qui ont mis à profit le ressort de la compassion pour s’assurer un maigre train de vie.

A l’inverse de ces influences défavorables de la cécité existe aussi un effet propice qui met l’aveugle à l’abri des multiples tentations qui guettent le voyant. Pour le poète romain Properce (50-16 av. J.-C.), vu que l’amour naît par le regard, en l’absence d’yeux les jolis jeux d’Eros se concentrent sur l’essentiel. Et Sénèque console le non-voyant qui échappe à tant de convoitises. Des yeux qui voient sont pour lui des incitations au divorce, à l’inceste, au viol et au meurtre ; ceux qui ne voient pas, au contraire, attestent l’innocence. C’est de cette éthique que naît l’opinion de Sénèque selon laquelle il faudrait s’arracher les yeux pour ne pas voir tout le mal du monde. Cette affirmation certes point trop sérieuse du philosophe prend plus tard la forme d’un ferme conseil dans l’évangile selon saint Mathieu : «Et si ton œil veut te corrompre, arrache-le et jette-le.» Elle conduit également aux illuminations ascétiques que nous rencontrons souvent dans l’histoire du christianisme et, dans une mesure analogue, dans celle du bouddhisme.

Mais beaucoup d’opinions contestent ce point de vue, affirmant que la cécité ne constitue pas une protection absolue contre la tentation et la séduction. Le cas du briseur de ménages aveugle fut même un thème d’exercice récurrent dans l’enseignement de la rhétorique, nous apprend Quintilien (35-96 ap. J.C.).

Il ne manque toutefois pas non plus d’informations qui montrent comment des aveugles mettent à profit leur handicap pour se soustraire à leurs devoirs. Le fait de ne pas voir peut être, de temps à autre, plus opportun, nous révèle Plutarque quand il conseille aux grands-pères d’invoquer la faiblesse de leur vue pour ne pas remarquer les sottises que commettent leurs petits-enfants.

Une malvoyance invoquée de manière insistante peut être efficacement utilisée comme excuse, nous dit Cicéron à propos de lui-même. Lorsque Metellus le recruta pour le service militaire, il se défila en prétextant sa mauvaise vue. Et quand Metellus lui fit remarquer ironiquement qu’apparemment il n’y voyait goutte, Cicéron répliqua sur le même ton qu’il voyait très bien la villa de Metellus depuis la Porte Esquiline ; ce disant, il sous-entendait que Metellus avait acquis sa fortune de manière douteuse.

A ce point, il convient d’évoquer la figure de la femme aveugle dans son rôle d’épouse et de mère, qui, en dépit de sa cécité, parvient à assumer ses tâches ménagères. Timocleia fut l’inséparable compagne de vie et de destinée de son mari et lui donna des jumeaux, nous conte le grammairien grec Apollonidas. Il l’honora même d’une ode : «Tu n’es plus privée de la vue, Timocleia, / Depuis que ton sein maternel deux fois fertile a mis au monde des garçons / Tu regardes le char de feu d’Hélios avec des yeux multiples et tu es plus parfaite qu’avant.»

L’exemple de l’aveugle Timocleia montre qu’en tout temps la cécité n’a pas forcément été considérée comme un handicap pour une activité professionnelle. Les travaux et les accomplissements des aveugles dans les temps anciens furent multiples et divers.

Il semble que dans l’ancienne Egypte les aveugles se soient montrés particulièrement actifs. Au premier rang de leurs occupations figuraient apparemment la musique et le chant. Côté musique instrumentale, on utilisait presque exclusivement le syrinx, une flûte de Pan ou de berger à un ou deux tubes qui, cependant, ne suscitait pas partout un accueil enthousiaste. Le célèbre homme d’Etat athénien Alcibiade (450-404 av. J.-C.) méprisait la flûte et ses mots moqueurs lui valurent à Athènes un dédain général : «La flûte obstrue et barricade la bouche, elle dépouille du langage et de la parole», une citation rapportée par Plutarque.

Etonnamment, on ne trouve dans aucune source la mention de joueurs de flûte aveugles. Il en va différemment de musiciens aveugles combinant le chant et la musique instrumentale. Parmi les instruments d’accompagnement du chant, il convient de citer les diverses sortes de lyre et de harpe, ainsi que le «krembalon», un instrument à percussion évoquant plus ou moins la castagnette. Dans la famille de la lyre et de la harpe figurent la lyre à proprement parler, avec ses quatre à sept cordes, la cithare de sept à dix-huit cordes, la sambuque triangulaire à quatre cordes et la magadis à vingt cordes. Le musicien à la cithare qui ne chantait pas était le cithariste et celui qui chantait en s’accompagnant de l’instrument était l’aède à la cithare, en tant que tel spécialement apprécié.
 

C’est ainsi que nous avons affaire presque exclusivement à la figure du musicien aveugle accompagnant son chant d’un instrument. L’archétype de ce genre d’artiste est le Démodokos d’Homère qui, à la cour des Phéaciens, interprète à la harpe épopées et hymnes aux dieux avec tant de pénétration qu’Ulysse, pourtant fait au feu, cachait son visage dans son manteau pour éviter d’afficher ses larmes. Vu les étroites relations tissées depuis longtemps entre la Grèce et l’Egypte, rien d’étonnant à ce qu’au pays des Pharaons aussi les joueurs de harpe jouissent d’une haute considération, comme le montrent peintures et bas-reliefs.

Les sources antiques mentionnent donc moins le simple musicien que l’aède s’accompagnant d’un instrument. On notera par exemple, dans la mythologie grecque, le chanteur thrace Thamyris qui a le culot de défier les Muses dans un concours de chant et de cithare, au terme duquel, en cas de victoire, il devait gagner l’une des Muses en guise d’épouse. Il perdit, fut aveuglé par les Muses et dépouillé de son art vocal.

Ces exemples de musiciens aveugles évoquent les figures contemporaines, le chanteur et pianiste de jazz Ray Charles et le ténor Andrea Bocelli qui, tous deux, ont fait une carrière universelle.
 

Busto de Homero - II sec AC
Busto de Homero, II séc. a.C.


On connaît aussi des philosophes aveugles, comme Héraclite d’Ephèse, Démétrion de Phalère, Antipatros de Cyrène, Asclépiade d’Erythrée et le stoïcien Diodote, mais on ignore si les philosophes aveugles dispensaient leur enseignement en échange d’honoraires. Diodote, que Cicéron avait accueilli sous son toit, se distinguait, en dépit de sa cécité, par ses capacités exceptionnelles. Il s’occupait de philosophie avec plus de passion encore que du temps où il voyait. Le plus étonnant, écrivait de lui Cicéron, est qu’«il pratiquait une discipline qui semble à peine possible sans yeux, la géométrie, enseignant oralement aux élèves d’où et vers où ils devaient tracer des droites». Atteint par la cécité, l’ancien préteur Gneus Aufidius rédigea même encore une Histoire de la Grèce ; aveugle, il continua à prendre part aux débats politiques du Sénat.

Tandis que la proportion d’aveugles était relativement élevée parmi les artistes et les érudits, d’autres accomplissaient de petits travaux et gagnaient à peine de quoi vivoter. Des travailleurs aveugles recrutés pour travailler dans les mines de fer, des gens que cette activité néfaste à la vue rendait aveugles. De tels cas regrettables, l’Antiquité en comptait des milliers. De semblables conditions régnaient sans doute aussi dans les mines d’argent et les carrières de pierre d’où un aveugle n’avait pas d’espoir de fuir.

Le travail de l’aveugle dans les mines se résumait pour l’essentiel à actionner la meule. D’autres tâches consistaient à trier les minerais ou les blocs de pierre par taille, poids et forme, ainsi qu’à les empiler et les mélanger. La description que livre Plutarque de ces conditions de travail misérables est bouleversante: «Les ouvriers étaient partiellement enchaînés et s’effondraient au sol dans les galeries empuanties.» Ces conditions de travail expliquent beaucoup de cas de cécité par ulcération de la cornée.

Outre la mendicité, qui leur assurait la survie, il faut encore mentionner une activité méprisable propre aux aveugles, celle d’espion et d’intrigant. C’est là qu’on en revient à Catulle Messalinus, ce monstre qui, après avoir perdu la vue, poursuivit son œuvre criminelle avec une ardeur redoublée parce qu’en tant qu’aveugle on lui faisait confiance, on le jugeait inoffensif. La cécité lui servait pratiquement de tenue de camouflage dans ses activités.

Une autre question touche à la position des aveugles dans la société, autrement dit la rencontre entre voyants et non-voyants. L’aveugle jouissait d’une statut particulier dans la mesure où il avait le droit de se faire véhiculer, ce qui n’était pas permis aux autres. Un événement en témoigne : quand, lors de l’incendie du temple de Vesta à Rome, Lucius Caecilius Metellus, au péril de sa vie et au prix de la perte de ses yeux, sauva le Palladium (sanctuaire national), le peuple romain le récompensa de cet acte héroïque en l’autorisant à se rendre à la Curie en char pour les sessions du Sénat, un privilège jusque-là jamais accordé. Longtemps après encore, à l’exception des prêtresses, nul n’avait droit à l’usage d’un véhicule.

La Constitution athénienne fixait déjà le principe que tout invalide qui ne pouvait assurer sa pitance, ou alors insuffisamment, obtenait au terme d’une enquête préalable une rente d’invalide équivalant, suivant la durée et les circonstances, à une à trois oboles par jour, payable en dix mensualités. Une telle somme permettait, pour un train de vie modeste, d’assurer à peu près la moitié de la subsistance. Le bénéficiaire de la rente devait se soumettre à un examen annuel. S’il faisait défaut à ce rendez-vous il perdait le droit à la rente pour une durée de dix mois. Ce dispositif est le premier de l’Histoire. Et c’est ainsi que même le vieil Arignot de Sphettos, jadis prospère mais devenu aveugle, obtint lui aussi une rente après que son neveu Timarque l’eût dépouillé de tous ses biens. Mais comme il comparut en retard à l’examen de contrôle, on lui supprima sa rente, bien que (ou peut-être du fait que) son neveu présidait ce jour-là la commission.

Pour finir, si nous nous demandons comment réagissaient les hommes de l’Antiquité face à la cécité, s’ils la considéraient comme un sort particulièrement dur et la craignaient, ou s’ils montraient au contraire plus de sang-froid que de nos jours, nous aboutissons à la conclusion suivante : l’approche de la condition d’aveugle était, pour l’homme de la rue, à peine différente de celle d’aujourd’hui. Alors déjà, la perte de la vue était considérée comme un terrible coup du sort ; La mesure de cette peur se reflète dans la condamnation à l’aveuglement, en vigueur depuis l’Antiquité jusqu’au Bas Moyen Age.

L’homme de l’Antiquité ne voyait rien de méprisable ni de répréhensible dans le handicap physique de la cécité. Plutarque rappelle que les reproches et les quolibets dont s’abreuvaient les héros d’Homère ne concernaient jamais des infirmités physiques. Quand Ulysse s’en prenait vertement à Thersite, il lui reprochait ses blasphèmes sans fin, pas sa bosse. Mais quand il citait la déesse Héra, appelant tendrement son fils Hephaïstos «le boiteux», Homère entendait se moquer de ceux qui avaient honte de leur cécité.
 

Caio cego
Appius Claudius Caecus


Il arrivait parfois qu’une infirmité physique serve de surnom, comme dans le cas d’Appius Claudius Caecus, «pour que l’on s’accoutume au fait que la cécité ou quelque autre infortune ne soient pas considérées avec reproche ni opprobre mais à l’égal d’un nom familier», raconte Plutarque qui explique que l’on recourait souvent à de tels surnoms sans crainte de conséquences négatives. Précocement devenu aveugle, en 312 av. J.-C., le censeur Appius Claudius Caecus (caecus = aveugle) avait la réputation d’un homme fier à l’esprit libéral. Il ordonna la construction de l’Aqua Claudia, premier aqueduc de Rome, et de la Via Appia.

 

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Arthur Golfetto
Portrait de la cécité dans l’antiquité
traduzido do alemão por Gian Pozzy
publicado em: "Clin d’oeil - l’organe officiel de la Fédération suisse des aveugles et malvoyants", Julho de 2006

Fonte: blog de Jean-Marc Meyrat
 


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25.Nov.2011
Publicado por MJA